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Les sources des sous-bois

L’hiver nous attache au sommeil. Le froid se glisse dans nos lits et, à l’aube, semble nous déchirer la peau. Le froid, c’est la lumière de l’enfance, son phare, son étoile, ses mystères. La Margeride frissonne contre nos tout petits corps. Nous grandissons l’âme gelée, patinant vers de vagues horizons. Nous avons un mal fou à mettre la tête hors les draps. L’hiver nous ronge le coeur, paraît interminable. Les ruelles sont blanches, englouties sous les neiges où nous creusons de longs tunnels, maniant avec dextérité nos pelles et nos fous rires. Ces fleuves de blancheur ont, eux aussi, disparu, avalés par le Temps. les neiges ont fondu des brouillons de l’enfance, tentant d’effacer les souvenirs.
Nous usions nos mauvais skis et nos luges dérisoires, faits de planches rafistolées, de débris de tonneaux, sur les pentes douces tout autour de Saugues, notre bourg tassé contre sa tour du XIIème siècle, espérant là, effleurant les pierres grises, retrouver un peu de cette chaleur du Moyen Âge qui faisait s’embrasser les maisons, les incendiant aux heures monstrueuses quand hommes et bêtes s’enfuyaient, terrorisés, des demeures en flammes. Les miens, sans aucun doute, vécurent ici, minuscules dans ce monde immense qui allait prendre de la vitesse. J’entends les bruits de leurs sabots dans mes livres, leurs rauques toux hivernales et les pleurs lorsque l’on conduisait les morts en terre, le corps déposé sur une charrette tirée par deux boeufs épais dont les naseaux fumaient un peu dans ce brouillard de petite vie. C’est vrai, les rues se sont élargies, on les a écartelées vers les collines environnantes. On a effacé des prés entiers, remisé des champs dans les oubliettes. De nouvelles maisons ont été bâties sur d’anciens jardins potagers. La vasque a gagné de l’espace, une sorte de vraie respiration. Mais la plaine est identique, rongée peu à peu par l’horizon, mangée par les forêts voisines.

Joël Vernet, Les petites heures, Éditions Lettres vives, Collection Entre 4 yeux, 2014, PP. 56-57.

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