Joël Vernet | La nuit n’éteint jamais nos songes ( extraits)

 

 

Pour écrire, nul besoin de s’appuyer sur la douleur. La douleur ne suffit pas. Seule la joie fait chavirer le cœur. Tu voudrais écrire à voix si basse cette joie que l’on t’entendrait à l’autre bout du monde. Mais tu n’écris presque plus, écoutant le silence, traversant les nuits une torche à la main.

Le vent fait jouer ses flûtes devant mes fenêtres. À d’autres instants, il hurle comme un loup affamé dans la forêt. le vent cherche sa proie quand nous cherchons la paix. Cette musique m’aide largement à glisser d’un jour à l’autre. le silence est ici l’unique chef d’orchestre. Les mots sont mon instrument. longtemps, je n’ai pas eu les mots. J’ai appris à parler avec les yeux, à tâtonner dans les ténèbres. Le plus noir se transformant en une lampe. En de rares occasions, l’on m’a pris par la main, me désignant un chemin, quelques sentes. Mais j’ai traversé les brumes, comme tout un chacun, ni plus ni moins. Je ne tire aucune gloire de cette solitude : elle fut ma bienfaitrice. Le manque m’a sauvé, ainsi que l’absence, ne cessant de me rendre visite. Tirée dans les ténèbres, la mort de mon père m’a éclairé jusqu’à ce jour d’où je vous écris une lettre tremblante. Les livres sont des lettres qui partent ou ne partent pas. Que l’on froisse ou déchire. Les lettres que j’ai lâchées dans l’azur furent appelées des livres, mais j’aimerais qu’elles soient plus que des livres : des appels, des cris, des chants d’amour. Si on retire l’amour de notre alphabet, il est inutile d’ouvrir la bouche. Les yeux de mon père m’ont dit cela avant de s’éteindre.

J’ai appris à lire , à écrire dans toutes choses qui ne s’enseignent pas, que le Réel nous offre en cadeau, sans besoin de réclamer quoi que ce soit. C’est une étrange école. Il n’y a pas là de maîtres, non plus d’élèves soucieux d’être à l’affût, très sages derrière leur pupitre vide. (…) Je parlais, écrivais en trébuchant. Je ne sais pas vraiment écrire : je balbutie.

Joël Vernet, La nuit n’éteint jamais nos songes, Collection «Entre 4 yeux», Éditions Lettres Vives, 2021, p.8 / pp.11&12/p.18.

 

Le vent fait jouer ses flûtes devant mes fenêtres. J.V.

Ludwig Van Beethoven
Sérénade pour Flûte et Piano; Op.41-III, Allegro molto
Flûte : Juliette Hurel
Piano : Hélène Couvert

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