Jeune haïtien en colère

À Milan Kundera

C’est un temps où les hommes cherchent
des fétiches et des mots magiques
à accrocher aux malheurs quotidiens :
les mots amour espoir et liberté
meurent de froid et de chagrin sur toutes les lèvres.

Vient un jeune homme aventureux des îles
il répudie le fauve qui traque les mots,
en l’an 47 son sang devient fou à force de draguer
la vie des mots.

Il congédie tous les mots usés
tous les mots qui ont le cou et les pieds
pris aux pièges à faucons et à vrais cons.
Il garde les mots qui débordent
en tous sens de son âme en danger :
les mots ensorceleurs des matins de voyage
les mots qui portent leur époque à bout de bras
les mots qui lèvent des baraques et des tentes
et des saltimbanques à la foire des mots.

(…)

Je suis le moyeu de la roue des mots
je tourne autour du dieu païen des consonnes
mon esprit-alphabet brûle de tous ses feux
avide de nommer des choses inconnues : arbres,
animaux, êtres légendaires en orbite
autour de la fée des voyelles !

Mon imagination porte sa vision des mots
jusqu’à de fantastiques banlieues : enroulé
dans la poussière de mon chagrin, totalement
ivre de mon impuissance à changer — ne serait-ce
qu’un iota du monde où l’on vit — je reste
ce jeune poète qui désespérément
tend les bras tout en haut d’un trapèze
au carrefour d’un après-guerre de rêve
où l’homme et la femme s’amusent
à lever des braises dans mes terrains vagues !

Je sens mes veines qui éclatent
dans la violette ébullition des mots !
leur sève tire le français de mes phantasmes :
les mots de Bossuet emportés par les cent
chevaux à vapeur créoles de mes passions,
la prose à la joyeuse madame Colette

(…)

René Depestre, Minerai noir, Anthologie personnelle et autres recueils, Seghers/ Points, 2019, pp.94/95/96.

 
 
 
 
 
 
 

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