Jean Echenoz | Courir

 

Ce dimanche 27 octobre se court le semi-marathon de Marseille-Cassis : courage et force aux coureurs !

 

 

Statue d’Emile Zatopek au Musée Olympique de Lausanne

 

 

À l’adresse des marathoniens,  ce livre en réalité prodigue sens et force vitale au lecteur autant qu’à l’écrivain. Manne et viatique de tout homme immobile. Envol à fleur de terre et stature — similaire à celle du chant — d’un corps redressé autour de sa colonne d’air.

Zatopek sous la plume d’Echenoz nous invite au voyage du coureur, de ses pensées, des valeurs qu’il porte. La philosophie avait déjà souligné l’expérience singulière de la course à pied, livrant notamment cette « méditation physique » sur ce que Courir veut dire :  accélérez tant que vous voulez, tant qu’aucun des deux pieds n’a quitté le sol, vous serez encore un marcheur. Mais dès que vos deux pieds ne sont plus accrochés au sol et que vous vous aventurez dans une autre dimension, vous êtes en état de course, dans une nouvelle aventure que l’expérience de la marche ne peut approcher.

Courir fait battre le sang. Accélère le souffle. Rythme. Rend vivant. Crée un autre regard. Le monde se cisaille — témoin ce Running scared écrit par Joe Melson et Roy Orbison, dans une reprise au tempo scandé de Boléro urbain signée  Nick Cave & The Bad Seeds.

Nick Cave est un chanteur exceptionnel,  dont la voix hypnotique suffit au lyrisme des rues de Birmingham hantées des ombres pâles de  Peaky Blinders.

De Jean Echenoz à Nick Cave, le pas de course au moins aura le mérite de l’amplitude …

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Style, en effet, impossible. Larry Snyder n’est pas le premier à l’observer. À se demander comment se débrouille Émile. Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser,  d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout cela. Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l’air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu’il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche. Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements,  parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde.  Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi. Mais ce n’est pas tout de courir à sa manière, c’est aussi qu’il faut s’entraîner. Or c’est ainsi qu’il s’entraîne également.

 

Jean Echenoz, Courir, Éditions de Minuit, 2008, Ed. num. non pag.

Running scared
Auteurs : Joe Melson et Roy Orbison
Interprète : Nick Cave & The Bad Seeds

 

 

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