Juliette Gréco | Chanson la la la

L’art de l’interprète en cantologie est celui d’un chanteur au service de l’écriture ; la musique, la personnalité, le jeu se placent en retrait du texte. C’est déjà un mérite en soi concernant Juliette Gréco que d’endosser cette transparence, elle dont le caractère affirme par ailleurs une force d’indépendance farouche. Sa finesse, son acuité psychologique ont permis, au-delà de son répertoire propre, de faire grandir la chanson française, l’emmenant au loin,  forçant ses frontières littéraires bien au-delà du ciel de Paris.

Elle a montré ce qu’est l’art de l’interprète : celui d’un passeur. La chanson prend chez elle valeur de pont : entre ombre et lumière, Juliette Gréco transmet le poème. « Si vous entendez une voix qui est l’appel de l’ombre, c’est Gréco, disait Pierre Mac Orlan. Si les yeux clos, vous entendez la chanson de votre adolescence…c’est Gréco. C’est Juliette Gréco qui mène la chanson chez qui la lui réclame. »

La chanson accompagne l’existence. Au point que l’on se souvient d’une chanson comme du signe sonore indélébile marquant telle ou telle scène de vie. Le titre de Brassens, « Les passantes », pourrait à cet égard être dédié à toutes ces chansons dont l’essence est le seuil, le passage :  « Je veux dédier ce poème à toutes celles — [ces chansons] que l’on aime … ».

Le poème chanté joue de sa fausse frivolité : une chanson, c’est l’air du temps, elle n’a l’air de rien, mais marque pourtant l’histoire collective et intime de son sceau. C’est la «chanson la la la », ainsi nommée dans le dernier opus de Juliette Gréco, paru en 2012 chez Deutsche Grammophon.

Qu’est-ce qu’une «chanson la la la» ? Elle inonde les radios, marquant le souvenir d’un jour particulier, une rencontre singulière, une naissance ou la disparition d’un être cher … C’est Rousseau évoquant, dans le livre I des Confessions, les refrains de son enfance qu’il ne peut chanter jusqu’à la fin sans pleurer. C’est Madame Bovary dont la dernière convulsion s’accompagne d’une chanson entendue jadis, ritournelle que « l’Aveugle » symbolisant le Destin chantait en suivant le carrosse qui la reconduisait de son rendez-vous amoureux vers son domicile. C’est enfin, selon Annie Ernaux, « l’intuition géniale accordant la banalité d’une forme d’expression populaire à la grande banalité de la mort », sensation réactivée par l’écrivain au moment de la maladie d’Alzheimer de sa mère. « Dans cette période de profond désarroi où l’état de ma mère me plongeait, j’avais rencontré un homme qui avait forcé les défenses dont je m’étais longtemps entourée afin d’écrire. Il était devenu mon amant. Plus ma mère s’enfonçait dans une nuit que je ne voulais pas encore admettre comme irrémédiable, plus j’étais dévorée pour cet homme d’un désir où l’amour ne me paraissait avoir aucune part. Je ne pouvais faire que cela, l’amour, je m’arc-boutais contre la déchéance et la mort (…) quand je sortais d’une visite à ma mère, que je remontais dans ma voiture, j’ouvrais aussitôt le lecteur de cassettes et je mettais à fond de la musique, des chansons. La chanson inoubliée de ces retours d’hôpital en R5, sur la voie rapide … la chanson sur laquelle je fendais le paysage de béton, fuyant la vieillesse et la mort est de Léo Ferré : C’est extra

Une chanson qui allie le raffinement d’images audacieuses, surréalistes (Un Moody Blues qui chante la nuit/Comme un satin de blanc marié — Cette touffe de noir jésus / Qui ruisselle dans son berceau / Comme un nageur qu’on n’attend plus) à une expression ultraplate, insolite dans le contexte amoureux, c’est extra.

Serait-elle en définitive un objet de haute valeur, cette ritournelle « attachée à ces moments où j’ai eu l’impression de vivre au-dessus de moi-même » ? Nous avons chacun une discographie biographique. Les chansons se dressent tels des ponts intimes, entre le singulier et le pluriel. Leur architecture invisible joint les rives de l’inconscient collectif à celles du récit individuel. La chanson représente, au sens jungien, une puissance archétypale.

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« Ça se traverse et c’est beau » : le dernier disque de Juliette Gréco s’égrène justement sur la thématique des ponts de Paris. De nombreuses personnalités participent au projet, toutes générations confondues, réunies autour d’un travail d’orfèvre. Écrivains, personnalités du jazz, musiciens : Philippe Sollers, Samuël Adebiyi, Amélie Nothomb, François Morel, M. Lavoine, Melody Gardot, Marie Nimier, Jean-Claude Carrière, Gil Goldstein, Christian Escoudé, Gérard Duguet-Grasser, Alexandra Roos et, bien sûr, Gérard Jouannest.

Le poème chanté est un art assez proche du funambulisme, qui ne tend pas seulement ses cordes d’étoile à étoile : il appelle plus loin les foules à danser sur le fil. Aucun art n’attire et ne concentre à un tel degré les rassemblements humains. Il existe un appel des masses propre à la chanson. De sorte que la poésie qui vient se mélanger ici, du même coup troque le pont contre le fil d’équilibriste.

Serait-ce aussi le signe du cantopoème, ce « la la la » : alliage assez rare et paradoxal entre l’art entendu dans son exigence, et la popularité d’une discipline qui fait mentir tous les préjugés de facilité ?

Les expériences menées ici et là — actuellement en Russie, en Grèce ;  jadis en France au temps des Brassens, Ferré, Leprest et Brel — montrent que l’art cantopoétique possède une vocation à la conquête d’un public étendu. Au-delà de ce que l’on observe habituellement dans la poésie à l’étroit, confinée dans l’enceinte des pages du livre, le poème circule. Passé le temps de l’initiation nécessaire, l’auditoire du cantopoème peu à peu s’élargit, pour une emprise bientôt d’une ampleur sans équivalent en comparaison des autres arts — littérature, poésie, théâtre ; «c’est grave, une chanson, déclare simplement Gréco : ça va dans les oreilles de tout le monde, ça se promène dans la rue, ça traverse la mer, c’est important une chanson, ça accompagne votre vie… »

Sylvie-E. Saliceti

C’est la la la
Interprètes : J. Gréco & M. Lavoine

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