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La Bohême est au bord de la mer
Deux traductions.

Si les maisons sont vertes par ici, je peux encore y entrer.
Si les ponts ici sont intacts, je peux y marcher de pied ferme.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois
aux mers.

Si je crois encore à la mer, alors j’ai espoir en la terre.
Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
Pour moi je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond.

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Resurgie, je connais le fond maintenant, et plus rien ne me perd.

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports
et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être Bohémiens, Illyriens,
gens de Vérone,
et vous tous Vénitiens? Jouez ces comédies qui font rire
Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,
ainsi que je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,
et pourtant je les ai surmontées, une fois ou l’autre.

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour
reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche encore aux confins d’un autre mot et d’un autre
pays,
ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins.

Bohémienne, vagabonde, qui n’a rien, ne garde rien,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer tant disputée,
que de voir
le pays de mon choix.

Ingeborg Bachmann, Traduction de Françoise Rétif, Europe, 81e année — N° 892-893 / Août-Septembre 2003, pp 32& S.

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Vertes en ce pays sont les maisons, j’y entre encore.
Indemnes sont les ponts, je vais en terrain sûr.
Peines d’amour perdues de tout temps, je les perds ici bien volontiers.

Ce n’est pas moi, mais quelqu’un d’aussi bon que moi.

Un mot m’accoste et je le laisse m’accoster.
La Bohême est encore au bord de la mer, je crois les mers à nouveau.
Et croyant à la mer, en la terre j’espère.

C’est moi, donc c’est tous ceux qui sont autant que moi.
Et je ne veux plus rien pour moi. Faire naufrage.

Naufrage ─ cela veut dire en mer, là je retrouve la Bohême
Couler à pic ─ je me réveille dans le calme.
Je connais le fond à présent, tout le contraire de perdue.

Venez, Bohémiens de tous bords, navigateurs, putains portuaires, navires
jamais à l’ancre. Et ne voulez-vous être de Bohême,
ô vous tous, d’Illyrie, de Vérone
et de Venise ? Jouez les comédies qui font rire,
et qui pourtant sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois
comme moi je l’ai fait, sans être reçue aux épreuves,
reçue pourtant, une fois pour l’autre.

Comme fut reçue la Bohême, comme un beau jour elle reçut
la grâce d’approcher la mer, et maintenant se trouve au bord de l’eau.

J’accoste encore un mot et un autre pays,
j’accoste, si peu que ce soit, à tout de plus en plus,

bohème, vagabonde, qui n’a rien ni ne conserve rien,
dotée seulement de la mer, de la mer contestée,
pays élu de mon regard.

Ingeborg Bachmann, Poèmes, Traduits de l’allemand par François-René Daillie, Actes Sud, 1989, pp 166/167.

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