L’abat-jour
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Claire Elzière

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Les choses ont ceci de particulier qu’elles sont plus générales qu’elles en ont l’air. Je veux dire qu’elles touchent à infiniment plus qu’elles-mêmes et précisément parce qu’elles sont. Paradoxe qui vient de ce que leur radicalité de choses les renvoie d’emblée à leur racine nourricière, les branche au tronc de leur massive plénitude. Si une chose n’est qu’une chose, alors elle est tout entière à soi, vouée à elle en une sorte de dévotion exclusive et profuse qui en quelque sorte la déborde. La solitude qui est la sienne, le particularisme absolu dont elle relève obligent la chose à tirer de soi sa substance et à se distribuer à peu près comme une sève. C’est sa coupure ontologique qui la force à se déployer poétiquement — en création — en elle-même. Faire cosmos est le seul recours qu’elle a pour être. Il lui faut nécessairement se ramasser pour bondir à l’assaut d’être soi, trouver en elle la ressource d’être à soi-même un monde en n’étant malgré tout que ce qu’elle est, déployer le plus luxueusement possible la pauvre égalité à soi-même qu’elle est constitutivement. Comment faire monde quand on n’est que chose ? Eh bien en bouclant sur soi la chose qu’on est, en faisant infiniment retour à soi avec l’espérance que ces vrilles et ces volutes relanceront en soi ce qu’on est ainsi que des aiguillons, des injonctions à être, et comme par des seringues qui injecteraient de l’être à la chose, et vous forceront à parcourir tout le trajet de la chose que vous êtes.

Laurent Albarracin, Le grand chosier, Le corridor bleu, 2015, p.149.

 

 

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