Emmanuel Kant | Peut-être que moi aussi il faut que je trouve ma façon de pleurer

 


Emmanuel Kant – Tableau du 18ème siècle

 

Remerciant A. S., sans qui je n’aurais pas eu l’idée de ces lignes ce matin.

 

Sans ignorer le principe selon lequel il faudrait distinguer la vie de l’œuvre, il arrive qu’existent des résonances si fortes entre l’une et l’autre, qu’elles prennent sens comme un jeu d’échos. Voilà ce que je pense, dit d’un côté l’auteur, voilà comment je vis, dit-il de l’autre ; et il devient  parfois évident qu’existe  un dialogue prolongé, plus ou moins conscient, plus ou moins dissonant aussi, entre ces deux réalités – l’écrit, puis le vécu.

Le cas est manifeste chez Kant, qui arbore une vie de mécanique horlogère, puis accouche d’une révolution !

La récente écoute d’un travail intéressant sur Kant a eu le mérite d’approfondir cette énigme, pour partie de la résoudre, et ce faisant de déchirer le voile d’un préjugé auquel je réduisais sans doute ce philosophe.

Kant est l’auteur d’une révolution de la pensée donc, dont le maître mot est le devoir : «Je ne connais que deux belles choses dans l’univers : le ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos cœurs. » L’impératif moral est la clef du kantisme. Il s’agit donc de « se donner la loi, mais tout autant […] de s’y soumettre.». Le philosophe de Königsberg de préciser en ces termes son apport à toute la tradition philosophique qui le précède, qu’il ambitionne d’intégrer à sa propre pensée, puis de transmettre : « Les anciens philosophes grecs, comme Épicure, Zénon, Socrate, etc., sont restés plus fidèles à la véritable Idée du philosophe que cela ne s’est fait dans les temps modernes. Quand vas-tu enfin commencer à vivre vertueusement, disait Platon à un vieillard qui lui racontait qu’il écoutait des leçons sur la vertu. Il ne s’agit pas de spéculer toujours, mais il faut aussi une bonne fois penser à l’application. Mais aujourd’hui on prend pour un rêveur, celui qui vit d’une manière conforme à ce qu’il enseigne ».

Prenons Kant au mot, puisqu’il ne dissocie pas la pensée de l’agir, observons-le ! Comment le penseur règle-t-il sa vie concrète ? Là survient une pierre d’achoppement, qui rend à mon sens les choses particulièrement intéressantes. Kant intime, paru chez Grasset, montre la vie quotidienne du philosophe ritualisée à l’extrême : chaque jour réveillé à 5 heures moins cinq, par le valet appelé Lampe qui prononce la même phrase ; cinq minutes plus tard – à cinq heures précises donc – la tasse de thé brûlant, puis le trajet de promenade, selon un même tracé, rigoureux, à la minute près au point que les habitants voyant passer le philosophe règlent leur montre sur son passage ; une heure moins le quart : le déjeuner s’annonce avec ces mots invariables de Lampe :« il est moins le quart ! », ce rythme sans écart toute une existence durant, à l’exception de deux journées dont l’une sera consacrée à un rendez-vous chez une femme aimée, aimante elle aussi, pour lui annoncer un refus de s’engager dans une histoire avec elle, dont on comprend bien qu’elle surgirait comme une excessive perturbation. D’autant que le philosophe prétendait que les femmes entretenaient le même rapport aux livres qu’avec leur montre, expliquant que peu leur importe au fond le contenu du livre, peu importe que la montre donne l’heure, pourvu qu’on voie l’objet ! Décidément, le penseur entretient une problématique singulière avec les montres ! Quant à sa misogynie, elle est connue, ouverte, assumée, à replacer, certes, dans le contexte époqual, mais quand même …

Si l’on mesure, comme le pensait Kant, l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter, il faut croire que j’étais stupide … car en effet, et compte tenu ce qui précède, j’étais mal à l’aise face au penseur le plus marquant des Lumières, au point d’avoir initié l’entrée dans la philosophie moderne, et de demeurer aujourd’hui d’une indiscutable pertinence sur la question morale. Il n’empêche, je rencontrais un blocage avec cette mécanique horlogère qui entendait nommer ce que l’on doit, ou ne doit pas. Kant était-il si exemplaire pour ce dessein, vraiment ? Une idée de Bergson me revenait  à ce sujet, une petite phrase aussi sûre que le reflux des vagues sur la berge : «n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font ».

Or ce travail écouté l’autre soir m’a permis de séparer les enjeux, et surtout a eu ce mérite : ouvrir les questions – les ouvrir avec beaucoup de neutralité – pour permettre à chacun de réfléchir. Me voilà réconciliée avec ce grincheux misogyne psychorigide !

Du cheminement de ma réflexion, voici le fruit, une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut, appuyée sur les propos du philosophe lui-même: « Ce qui vient, c’est la courbure… que seule la volonté redresse. ». Or cette courbure de l’homme, cette courbure, naturelle, qu’il fait sienne, Kant la définit comme « méchante ». Les « penchants naturels » humains, y compris les siens, sont mauvais, et il les nomme : agressivité, égoïsme, violence. Agir moralement par la force de la volonté, dès lors est l’obsession de Kant, afin de redresser la tendance ; et cette obsession se décrypte particulièrement bien sous l’éclairage du rapprochement entre sa pensée et ses actes.

Ce dont j’ai l’intuition, sans en avoir la certitude, c’est que Kant prend valeur d’ exemple au moins autant par ce qu’il a fait que par ce qu’il s’est empêché de faire. Ce qui fut dit et fait en tout cas revint au même, en cela il est un moraliste exemplaire, c’est-à-dire qu’il règle sa liberté au pas de sa responsabilité : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». J’oserai cette question sans pouvoir y apporter la moindre réponse : s’est-il empêché de rendre la femme qu’il aimait infiniment malheureuse ?

Kant quoi qu’il en soit reconnait son propre devoir à cette tâche précise : régler ses instincts, régler (probablement) son ambivalent rapport aux femmes,  régler à coup sûr la nécessaire écriture de son œuvre. Comme quoi ce qui est universalisable peut s’avérer très particulier. Comme quoi encore, il s’agit de (re) connaître son devoir avant de le faire. Comme quoi enfin, « nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, nous le voyons tel que nous sommes ».

Une ultime remarque kantienne me touche, beaucoup, infiniment, aussi belle que si le philosophe inflexible, à l’image du vieil homme en pleurs plus tardif de Van Gogh, avait dans cette seule phrase consenti  pour une fois à l’effort  de plier : « Peut-être que moi aussi il faut que je trouve ma façon de pleurer».

Sylvie-E. Saliceti

 

Vincent van Gogh Vieil homme en pleurs
Huile sur toile Saint-Rémy 1890

 

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