E.E. Cummings | Sous le ciel de Paris 1

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«Paname, y a plein d’parol’s dans tes chansons» :  le soir dans Paris rôde l’ombre de Cendrars, à l’aube s’éveille la flûte de Lanzmann ;  ici le Paris d’initiation chez Cummings, et là l’argot —  Paris canaille chez Ferré … Paname, t‘es bell’ tu sais sous tes lampions. Cette « fille à chansons» pour finir est «chantée sur tous les tons», aussi fugace qu’un rêve, impalpable comme une idée; intime, présente, charnelle comme l’est un poème. «Paris est une fête» où l’on croise Ezra Pound ou Gertrud Stein. Les mots de cette ville — à chaque phrase plus ou moins explicite, mais inévitablement — ont bu le ciel et les chansons dans l’air du temps.

E.E. Cummings de son propre aveu « étranger habité par Paris », reçut une marque indélébile de la capitale d’après-guerre : une seconde naissance dont témoigne ce titre évocateur « je & la découverte de soi « . Quel rôle ont pu tenir les rengaines de Paris dans l’expérience  intime d’une «réconciliation du ciel et de la terre» ? Cummings a-t-il vu Gréco en concert ? On peut raisonnablement croire qu’il connaissait la chanson « sous le ciel de Paris »; la légèreté protège les flâneurs, parions sans risque qu’il la fredonna, elle qui flottait — plus aérienne qu’un idéal de jeunesse — comme une main d’ange au-dessus des passants considérables.

Créée en 1951, originellement interprétée par Jean Bretonnière dans le film éponyme de Julien Duvivier, la ritournelle fit l’objet de multiples reprises francophones : Anny Gould en second, Juliette Gréco en troisième, dont le 78 tours déclencha un immense succès populaire. Jean Dréjac et Hubert Giraud, avec ce morceau permirent à Gréco de transporter Paris — étendard en voyage — partout autour du monde. La Liane noire des nuits blanches — aussitôt montée sur scène — la déployait telle un drapeau », avant d’interpréter les textes de Sartre, Queneau, Prévert, Simone de Beauvoir, Mauriac ou Mac Orlan.

D’innombrables interprètes vinrent à sa suite, qui continuèrent d’assurer l’actualité de cette chanson-ci : Piaf, Montand, Michel Legrand, Isabelle Aubret, jusqu’à la reprise récente de Zaz, aux toniques accents d’un duo complice avec Pablo Alborán.

Quels secrets du tempo ou de la mélodie peuvent bien insuffler à ces refrains tels reflets caméléons qu’on les dirait intemporels ? Et déjà ils le sont éternels, forts de la supériorité des oiseaux sur la montagne — entendez la trace de l’oralité, plus indélébile que l’incision et l’architecture : le don d’ubiquité.

Qui expliquera que mille adaptations plus tard, plus singulières et contrastées les unes que les autres, cet air de trois sous soit partout comme une traînée de printemps chaudement joué par les accordéonistes des métros et des rues, swingué au gré des répertoires manouches, invité à « l’âge d’or des voix » des répertoires lyriques ― témoin cette reprise en trio par José Carreras, Plácido Domingo et Luciano Pavarotti de 1998 où «Les trois ténors » donnèrent une représentation commune au Champ de Mars ?

Traversant les océans, qui dira ce que l’on aime dans ces chansons de rien qui frottent leur peau aux  nocturnes cabarets de jazz ? Under Paris Skies — l’adaptation anglaise — est un standard chanté de Duke Ellington à Diana Krall en passant par Andy Williams. Il est joué en version instrumentale au gré de solos exceptionnels passés ou actuels : Toots Thielemans, Coleman Hawkins, Richard Galliano, John Coltrane, Ray Draper ou Mal Waldron…

Place à la chanson française donc, et honneur à Juliette Gréco — la petite fleur première qui ouvrit sous le ciel de Paris à sa postérité, et qu’importe si ce fut là la Fleur vénéneuse de Saint-Germain-des-Prés ?

Sylvie-E. Saliceti

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Sous le ciel de Paris
Auteur: Jean Dréjac
Compositeur : Hubert Giraud
Interprète: Juliette Gréco

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je & la découverte de soi

Après Harvard, je dois remercier (pour ma propre découverte) un phénomène et un miracle. Le phénomène était une télémicroscopique chimère, née du viol diabolique de la matière par l’esprit; un fantasme phallique féminin, habillé de tonitruant anonymat et orné de colossales toiles d’araignée de circulation : une franche nouveauté irrésistiblement prodigieuse, abritant avec miséricorde des races et des nations immémoriales au milieu de ses spontanéités impitoyablement prémédités. À New-York, j’étais soufflé : et respirais comme si c’était la première fois.

Mais la vraiment première des premières fois restait à venir. Elle est arrivée avec une dénommée guerre. N’étant ni guerrier ni objecteur de conscience, ni un saint ni un héros, je me suis embarqué pour la France comme ambulancier. Et de même que ma première dégustation d’indépendance n’était rien auprès du banquet auquel j’avais été ensuite invité entre les gratte-ciel de Manhattan, ce banquet fut à son tour surpassé par la liberté qu’à présent je savourais. Deux royaumes, ailleurs ennemis héréditaires, coexistaient ici en toute amitié — chacun ( par ce qu’il avait de plus particulier ) renforçant l’autre — et il m’était impossible d’imaginer charme plus intrépidement de son époque ni imtemporalité d’une beauté plus noble. À trois mille marins de chez lui et quelques années terrestres auparavant, un enfant de la Nouvelle-Angleterre avait pu voir ces royaumes lutter amèrement pour la suprématie : puis, en tant qu’hôte de la verticalité, notre impuritain avait assisté au triomphe écrasant du royaume temporel. Cette fois, je prenais part au mariage réel des choses matérielles avec les immatérielles; je célébrais la réconcilaition instantanée de l’esprit avec la chair, d’à-jamais avec à-présent, du ciel avec la terre.

E.E. Cummings, Paris, Poésie/Seghers, Édition bilingue, Traduit de l’anglais et présenté par Jacques Demarcq, 2014, pp.18-21.

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Sous le ciel de Paris
Auteur : Jean Dréjac
Compositeur : Hubert Giraud
Interprètes : José Carreras, Plácido Domingo et Luciano Pavarotti

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