Chanson sur l’ami | Vladimir Vissotsky par Yves Desrosiers

 

 

Comme l’homme qui sait en se voyant mourir
Qu’il n’aura plus jamais le temps
Un jour de plus il aurait pu chanter
Faute au destin, faute à la chance
Faute à ses cordes qui s’étaient cassées
Son chant s’appellera silence

Vladimir Vissotsky, Le Vol arrêté

 

Vladimir Vissotsky ( 1938/1980 ) est un artiste russe exceptionnel, auteur de prose, poésie et chansons, également compositeur, interprète, acteur, mort dans sa 43ème année, juste avant que ne s’ouvrent les Jeux olympiques de Moscou. L’histoire de ce poète fiévreux est celle d’une dissidence, et d’un vol arrêté  :

Les cellules restaient allumées la nuit
Je ne verrai plus jamais ni les nuits sans lune
ni les petits matins blancs
Ils ont gâché mon âme, ma vie, m’ont privé de liberté
Maintenant, ils ont brisé mes cordes, mes cordes d’argent. 

Censure si prégnante dans la vie de Vissotsky qu’à sa disparition s’impose cet état des lieux paradoxal : adulé par le public d’URSS, ayant à son actif l’écriture de près de 800 chansons et/ou poésies et la participation à plus de trente films, Vissotsky de son vivant  n’aura jamais été édité dans ce pays qu’il aimait tant ! Il n’aura pas entendu sur sa terre natale un seul disque, ni lu un seul livre signé de son nom.

Sa mort fait l’objet de quelques lignes dans les journaux – à peine un entrefilet, pourtant ses funérailles donnent lieu au rassemblement spontané le plus dense de l’histoire soviétique, avec près d’un million de personnes descendues dans les rues pour le pleurer .

Comment expliquer ce hiatus si ce n’est par l’usage du samizdat qui, tout au long de la vie du poète, a permis la circulation de son œuvre sous le manteau ? La voix de baryton de Vissotsky a voyagé clandestinement, enregistrée, diffusée, écoutée sur les magnétophones à bandes Gründig à travers tout le pays. Les textes, les chansons furent mis en circulation au risque de la liberté et parfois de la vie de passeurs généreux, téméraires, passionnés.

Si l’œuvre de Vissotsky porte le sentiment tragique de l’éphémère, ses chansons forment un ensemble cohérent des mœurs de son pays et de son temps ; une fresque qui éclaire le moindre recoin de la mémoire sociale. Depuis l’avenue Karetny jusqu’aux hautes collines de Jigouli, les ritournelles du poète décrivent la vie des marins, des ouvriers de Tambov, des Cabans Noirs et des voyous. Elles parlent des zeks, des prisonniers, des frères du Goulag, écrasés, mutiques, humiliés. Au nom de tous, il élève sa voix . Serait-ce le prix de la poésie ? Il s’agit de parler pour eux, les sans voix. «Tu seras un homme» dirait Vadim Toumanov qui ne cachait pas son admiration pour Vladimir Vissotsky : « Notre intime désaccord avec le régime nous semblait inexprimable à voix haute, et nous n’avions pas de mots assez décents pour traduire notre malaise, notre amertume, notre protestation. Or, ces mots avérés, Vladimir Vissotsky les puisant sans relâche, on aurait dit qu’il les tirait du puits insondable de la mémoire séculaire du peuple ».

Si son mariage avec Marina Vlady lui permet un temps de sortir et de voyager hors d’URSS, il reviendra dans le pays de son cœur, la Russie. Et si  Vers le froid, loin des lieux habituels, d’autres villes nous appellent, le chant du poète donne l’espoir de survivre sur la terre aimée jusqu’à l’aube, c’est-à-dire jusqu’à la liberté .

Sylvie-E. Saliceti

Chanson sur l’ami
Auteur, compositeur : Vladimir Vissotsky
Interprète : Yves Desrosiers
Traduction française : Anne-Pénélope Dussault

 

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