De l’émotion au poème

Dans l’émotion, le moi et le monde, l’expérience et l’expression tendent à se confondre. Une telle fusion est bien sûr exceptionnelle et momentanée. Mais on la trouve souvent évoquée, de façon plus ou moins mythique, à l’origine du poème. Les premiers vers du «Pré» de Ponge célèbrent, en des termes curieusement proches de ceux de l’abbé Batteux, l’éveil simultané du poète au monde et au chant, la coïncidence entre une proposition extérieure et une disposition intérieure :

Que parfois la Nature, à notre réveil, nous propose
Ce à quoi justement nous étions disposés,
La louange aussitôt s’enfle dans notre gorge.

L’ébranlement du corps et de l’âme induit la mise en mouvement de la parole. Pour Valéry, la venue des mots est aussi irrépressible que la montée des pleurs : « Comme viennent les larmes aux yeux de l’ému, ainsi les paroles divines et plus qu’exactes du poète. » Elle procède d’une impulsion antérieure à la réflexion : « Comme viennent les larmes d’un point de la vie plus profond que toute liberté et que toute maîtrise des actions, ainsi viennent ces discours, langage qui n’obéit pas à la pensée dégagée, et qui se précipite avant»  . « C’est dans la gorge, l’émotion ! », écrit Michel Deguy  , qui commente lui-même : « Physiologiquement, le moment d’émotion est celui de la gorge serrée, qui précède les larmes ; et, en même temps, c’est comme si cette gorge se mettait elle-même en mouvement dans et vers la parole »  .Ce qu’on appelait naguère inspiration, c’est ce moment où le moi, le monde et les mots s’émeuvent mutuellement. C’est une telle interaction qui préside selon Henri Thomas à « la naissance simultanée du poète et de son poème » :
Un homme se met à regarder ce qui s’offre à lui avec un plaisir confinant à la torpeur. Il s’est établi à cet instant entre ce groupe d’arbres, ce fleuve, ces maisons irrégulières et cet homme un rapport tel que l’homme souhaite qu’il se maintienne le plus longtemps possible ; il envisage aisément d’y consacrer sa vie, dans une joie excessive. Le courant du langage qui passe par cet homme a rencontré le courant de la réalité sensible ; dans le monde figé, une espèce de débâcle se produit (…) et l’eau qui allège et fait vaciller toutes choses est le langage, ou plutôt réalité et langage se sont mutuellement émus [35] .Ce qui fait l’intérêt et la modernité de cette page, c’est que le langage n’y apparaît pas comme l’expression seconde d’une émotion qui lui serait antérieure et extérieure ; il en est partie prenante : « dans émotion », pour un poète, « il y a mot » . Ce mouvement de langage affecte aussi bien le sujet, qui « naît » avec le poème, que la réalité elle-même, qui l’ « émeut » et qu’il fait bouger, l’arrachant aux représentations « figées » qui l’occultent ordinairement.
Il est cependant rare qu’un poème entier s’écrive directement sous le coup de l’émotion. «Le lyrisme est le développement d’une exclamation », disait Valéry ; ce développement prend du temps, et s’expose à bien des difficultés. L’expérience fusionnelle se prête mal aux articulations du langage. Fugitive et instantanée, elle répugne à s’engager dans les défilés d’un discours suivi. Foncièrement irréfléchie, elle devra faire parfois l’objet d’une réflexion plus ou moins longue avant de pouvoir s’exprimer. Ce détour risque d’être fatal à l’émotion. Le poète devra donc constamment pouvoir se ressourcer au souvenir de l’expérience originelle. Ainsi « Le pré » n’a pu « commencer à se faire » « qu’à partir du moment où » Ponge eut retrouvé « l’anecdote qui a été au déclenchement de l’émotion »  . Il lui a fallu se reporter au lieu et au moment précis où « le pré » « l’a ému » et où, simultanément, le poème a été « conçu » . Les « textes les plus authentiques » sont « ceux qui vont à la rencontre » « du choc émotionnel provoqué par la première rencontre»  .
Il n’en reste pas moins qu’au terme de cette quête, et du travail d’élucidation et d’écriture qu’elle suppose, l’émotion initiale a été transformée : elle est passée de l’ordre de la sensation à celui de la signification. Il s’agit moins pour le poète de reproduire ce qu’il a ressenti, que de produire une émotion d’une tonalité et d’une intensité analogues, mais d’une qualité différente et proprement esthétique. Pour Reverdy, les « sentiments » sont les « éléments » d’une matière première à travailler pour « créer une émotion neuve et purement poétique »  . Ce passage du pathétique au poétique suppose à la fois la reviviscence des impressions ressenties au contact du monde et leur transmutation par la magie du verbe.
Ce n’est pas en confessant ses états d’âme que le poète créera cette émotion qui n’a rien de « subjectif », mais en rendant sensible l’objet qui l’a inspirée, et en donnant à son texte lui-même la consistance d’un objet verbal. C’est en travaillant simultanément leur sens et leur signifiance que le poète réveille dans les mots leurs connotations affectives. Il met la langue en émoi, en mobilisant ses rythmes, ses figures et ses sonorités.

L’émotion poétique est provoquée « par ce qui est dit, certes, mais surtout par la façon dont c’est dit, le timbre sur lequel c’est dit » . A la différence de la signification conceptuelle, transcendante et arbitraire, le signifié poétique entretient une relation immanente et nécessaire au signifiant. Il s’agit pour Merleau-Ponty d’un « sens émotionnel », comme celui du geste, où le contenu et la forme de l’expression sont indissociables. Cette expressivité unit la sensibilité du poète aux qualités sensibles des mots et des choses : « les mots, les voyelles, les phonèmes » y deviennent « autant de manières de chanter le monde » ; et « ils sont destinés à représenter les objets, non pas comme le croyait la théorie naïve des onomatopées, en raison d’une ressemblance objective, mais parce qu’ils en extraient et au sens propre en expriment l’essence émotionnelle » .
De l’expérience au poème, l’émotion semble métamorphosée. Méthodiquement cultivée, l’attitude spontanée est devenue une aptitude. Au lieu d’être passivement éprouvée, l’émotion est mise en œuvre et agit sur le lecteur. Elle a changé de corps et d’objet : elle s’incarne désormais dans la chair des mots et dans une chose écrite. Ce corps verbal est en poésie essentiellement sonore, et vibre dans le timbre et le ton d’une voix. Le retentissement du poème est fonction de sa résonance. L’ambiguïté de cette tonalité à la fois musicale et affective se retrouve dans la notion de lyrisme, qu’il nous faut à présent interroger.

Michel Collot, La matière-émotion, PUF/ Écriture, 1997, Format numérique non pag. , 2014.

montcalm

 

Rien de tel
Auteur, compositeur : Claude Nougaro
Interprète : Térez Montcalm

 

 

 

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