Ce 16 avril 2020, hommage au travail d’un artiste authentique. Si singulier. Il est emblématique de ce que personnellement je cherche dans la chanson : une exploration de la voix au-delà du chant. Au-delà des mots. Au-delà de l’impression facile. Au-delà des apparences, des lieux communs. Bref au-delà de toutes sortes de mécaniques conceptuelles et autres servitudes volontaires. On a si vite fait d’emprisonner la liberté de sa pensée, avant de chercher plus ou moins consciemment à enfermer celle les autres, et ce ne sera la plupart du temps qu’à l’intérieur de nos propres projections. L’artiste est aussi celui qui prend conscience de ces écueils d’une grande banalité.

Hommage à Christophe  donc, né Daniel Bevilacqua. Il est mort dans la nuit. On gardera l’image d’un couturier de la chanson française.

 

J’ai retrouvé le céleste et sauvage
Le paradis où l’angoisse est désir.
Le haut passé qui grandit d’âge en âge
Il est mon corps et sera mon partage
Après mourir.

 

catherine pozzi

 

 

CHERCHEUR DE SONS

 

Ses titres à eux seuls évoquent une profondeur là où la variété — mais peut-on appeler l’art de Bevilacqua encore ainsi ? — là où la légèreté de style fait plonger dans une pure profondeur : « Comme si la terre penchait », « Aimer ce que nous sommes », et aujourd’hui « Vestiges du chaos », disque qui mérite amplement sa distinction 4 F de Télérama.

Ce « dandy » non conformiste n’a cessé d’évoluer au point de devenir un artiste qui se distingue justement par une singularité inclassable. Il semble fuir la perfection, au sens où celle-ci signifierait la fin de toute dynamique, l’enfermement dans une case.

Sa recherche permanente lui donne assurément une place à part dans le paysage cantologique contemporain. Assembleur sonore, il travaille le son de son propre aveu à l’identique d’une matière, d’une couleur. Il écrit ses chansons comme des tableaux. Les claviers et le studio installés à domicile l’aident à multiplier les mariages audacieux, assemblant la techno, les synthétiseurs, les adaptations de poèmes aussi bien que des textes sans intention poétique en soi. Le travail sur les sons finit étonnamment par graver un motif littéraire. Avec un instinct très sûr, ce John Cage de la variété unit la popularité au plus subtil raffinement.

 

CHERCHEUR DE VOIES / VOIX

« Comme à l’accoutumée chez notre dandy-ovni célébré par la plèbe comme par les hypsters, les genres se croisent et se décroisent. Electro, pop, blues, new age, rock, tout y passe. A 70 ans passés, le dernier des Bevilacqua, capable de signer une friandise limite kitsch ou un trip expérimental et déjanté, est une fois de plus impressionnant dans ses errances lunaires et belles. » En concert, la sobriété de sa présentation — assis au piano, dans un cercle de lumière — se compense avec un travail chorégraphique de haut rang, pour le dernier exemple en date signé Marie-Claude Pietragalla.

Au-delà de l’aspect visuel, puis des variations  stylistiques dont il est coutumier, ce chercheur ne perd jamais de vue la mélodie. La mélodie tient ici la place centrale. Elle constitue le fil rouge de son travail. Mélodie : on songe que le mot, emprunté au bas latin «melodia » définit un « air musical, une harmonie, un accord » ; mais cette mélodie latine, dans l’acception grecque dont elle provient « μ ε λ ω δ ι ́ α », vise originellement un « chant d’homme, un chant d’oiseau, un chant avec accompagnement de musique, et explicitement la « poésie lyrique ».

Pareille indication étymologique, loin d’être anodine, induit cette déduction simple : il n’est pas étonnant qu’un aventurier du son — ballotté dans les nuances multiples de sa vocation de « chercherie » baudelairienne, par essence instable — rassemble ses influences éparses par l’effet d’unité de la voix, et celui du point d’ancrage mélodique.

L’harmonie de l’ouvrage ne s’accomplit pas autrement : par la mélodie, au sens le plus originel du terme — qui se rattache à la voix.
Dit autrement, cette recherche se définit comme l’essence de tout travail poétique. Daniel Bevilacqua expérimente si bien en soubassement la question de la voix qu’il est allé jusqu’à croiser des sources vocales différentes dans « E Justo». E justo emmène trois voix ensemble vers la recherche de l’épure.

D’abord la voix de Christophe : « Une lettre à poster à ma famille adorée – chers parents, j’ai 14 ans mais c’est fait, j’ai sauté… », puis la voix grave, magnifique, d’une très grande sensualité d’Anna Mouglalis lisant un extrait de « Très haut amour », poème de Catherine Pozzi. (Catherine Pozzi, Très haut amour, Poèmes et autres textes, Édition de Claire Paulhan et Lawrence Alexander Joseph, Poésie/ Gallimard, 2002.)

 

J’ai retrouvé le céleste et sauvage
Le paradis où l’angoisse est désir.
Le haut passé qui grandit d’âge en âge
Il est mon corps et sera mon partage
Après mourir.
Quand dans un corps ma délice oubliée
Où fut ton nom, prendra forme de cœur
Je revivrai notre grande journée,
Et cette amour que je t’avais donnée
Pour la douleur.

 

Enfin, la troisième voix est celle d’un enfant parlant italien — dont je ne comprends pas les mots, mais dont le ton, à tort ou à raison, me fait songer qu’il exprime une fraîche insolence ? Cette chanson offre une exploration formelle dont il faudra se rappeler, afin qu’elle serve la mise en dialogue de la poésie avec la musique, voire le théâtre.

L’innovation de sa forme n’est pas le moindre mérite de cet objet d’art singulier.

 

Sylvie-E. Saliceti

E Justo
Auteurs : Catherine Pozzi – Lucie Bevilacqua – Christophe
Compositeurs : Pascal Charpentier – Christophe
Interprètes : Christophe – avec la voix d’Anna Mouglalis

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.