Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

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Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Le voeu de silence | Pascal Quignard

 

 

 

Voici un temps fort de lecture, ce voeu de silence inspectant, «introspectant» l’injonction de se taire, que parfois l’on s’adresse à soi-même. Voeu autarcique, enfantin, féodal — qu’importe ! Jamais avant Quignard — qui lui-même connut des épisodes autistiques d’aphasie — jamais je n’avais reconnu à ce point un écrivain à la façon qu’il a de se taire.

Ce livre m’a amenée au seuil d’écoute du silence ;  jusqu’ici je percevais simplement qu’il m’était aussi essentiel que la respiration. Après avoir accompagné l’immersion quignardienne dans la plongée de ses propres silences, les miens se dévoilent plus loin, je les lis autrement — en multiplicité, en profondeur. Parole des floraisons, la parole du silence — le doit-on à la petite barque ou au dernier royaume ? — cette parole blanche à présent, on l’entend tel un cercle carré : une « fleur sur un clou».

Sylvie-E. Saliceti

 

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C’est ainsi que dans l’oeuvre de Louis-René des Forêts, de la façon la plus explicite et la plus harcelante, le voeu de silence mais aussi le désavoeu auquel il aboutit immanquablement culminent dans le curieux comportement qui consiste à répéter insatiablement la soif même qui incite à «rompre le silence tout en faisant silence». Curieux comportement qui consiste à écrire. Qui consiste à parler sans ouvrir la bouche. Qui consiste à parler dans le temps qu’on se tait.

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Bien mener sa barque dans le silence. Barque dans ce cas qui ne fait que remplacer le mot de langue.

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Schéhérazade dit qu’il faut garder scrupuleusement les secrets et les voeux. Que si nous n’avons pas pu contenir en notre sein une confidence, aucun de ceux auxquels nous la confierons ne saurait la contenir. «Tout être, ajoute-t-elle, qui ne desserre pas les lèvres est un être qui est hors de danger. Le silence est la beauté qui orne les plus belles choses du monde. Toute parole est semblable à la pluie d’orage qui gâte tout.»

Pascal Quignard, Le voeu de silence, Fata Morgana, 2003, pp.51/52, 62, 54.

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Silence
Charlie Haden & Chet Baker

 

 

 

Ana Blandiana | Élégie du matin

 

 

 

 

Élégie du matin

Au début j’avais promis de me taire, mais ensuite, au matin
Je vous ai vus sur le pas de la porte semant
Les cendres comme l’on sème le blé,
Et je n’ai pu m’empêcher de crier : Que faites-vous ?
Que faites-vous ?
J’ai neigé pour vous toute la nuit sur la ville,
Toute la nuit pour vous j’ai blanchi : oh, si
Vous saviez comme il est dur de neiger !
Hier soir, à l’heure du coucher, je suis sortie dans les airs.
Il faisait noir et il faisait froid. Je devais
Voler jusqu’au point rare où
Le vide fait tourner les étoiles, les éteint
Et moi, je devais vibrer encore un instant dans ce coin
Pour ensuite revenir et neiger parmi vous.
J’ai ruminé, soupesé, essayé chaque flocon,
Pétri, verni du regard,
Et maintenant je tombe de sommeil, la fièvre me prend, de fatigue.
Je vous vois en train de semer la poussière du feu mort
Sur mon ouvrage tout en blancheur et d’un sourire vous avoue –
D’autres neiges bien plus grandes viendront après moi
Et tout le blanc du monde sur vous neigera,
Tâchez de comprendre sa loi dès ce moment,
Neiges infinies viendront après nous,
Et vous n’aurez pas assez de cendre,
Et, petits, les enfants apprendront à neiger,
Et le blanc couvrira votre triste désaveu,
Et la terre tournera avec les étoiles
Tel un astre brûlant, de neige.

 

Ana Blandiana, Anthologie 1964-2004, Autrefois les arbres avaient des yeux, Traduction du roumain par Luiza Palanciuc, Cahiers Bleus / Librairie bleue, 2005, p.23.

 

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

elizabeth-bishop-and-marianne-moore
Elizabeth Bishop is standing on the right and Marianne Moore is sitting beside her.

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INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

Marianne Moore
Marianne Moore

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Philip_Glass-North_Star

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

Hildegarde de Bingen | Tout dit


 

 

PROLOGUE

Cinq années avaient passé. Cinq années durant, je m’étais débattue avec d’authentiques et merveilleuses visions. En ces visions, inculte que j’étais, j’avais reconnu, dans une saisie authentique de la lumière pérenne, la diversité des conditions humaines. C’est au début de la première année de mes nouvelles visions que l’événement eut lieu. J’étais en ma soixante-cinquième année. J’eus alors une vision dont le mystère était si profond, qui tellement me bouleversa, que mon corps tout entier se mit à trembler. Faible que j’étais, je tombai malade. Sept ans durant cependant, je travaillai sur cette vision, et je réussis à peine à achever ma rédaction. Cela se passait en l’an 1163 de l’incarnation du Seigneur, sous le règne de l’empereur Frédéric : le siège romain continuait à subir l’oppresseur. Alors, une voix du ciel retentit, et s’adressa à moi en ces termes :
(…)

Ne relâche pas la plume ! Transcris ce qu’ont vu tes yeux et ce qu’ont perçu tes oreilles intérieures ! Que les hommes accèdent à la connaissance de leur créateur, qu’enfin ils consentent à l’adorer dans la dignité, et à le vénérer ! Rédige donc cet écrit : non point comme le désirerait ton cœur, mais comme le veut mon témoignage, le témoignage de celui dont la vie n’a ni commencement ni terme ! Ce n’est pas toi l’inventeur de cette vision, aucun autre homme non plus ne l’a imaginée. C’est moi qui ai décidé de tout, avant le début du monde. Je connaissais l’homme d’avance, avant même que je ne le créasse. De même, je prévoyais tout ce qui lui faisait défaut.

(…) la main tremblante, je commençai mon travail. J’étais aidé dans la rédaction par la confiance et par le témoignage de celui que j’avais en secret cherché lors de mes précédentes visions, et que j’avais fini par trouver, Volmar, et par la confiance de cette jeune Richardis, dont j’ai déjà cité le nom lors de ces mêmes visions. Chaque fois que je me mettais à mon pupitre, j’élevais toujours le regard vers la lumière de vérité et de vie, afin qu’elle m’instruisit de ce que je devais dire. Tout ce que j’ai écrit en effet lors de mes premières visions, tout le savoir que j’ai acquis par la suite, c’est aux mystères des cieux que je le dois. Je l’ai perçu en pleine conscience, dans un parfait éveil de mon corps. Ma vision, ce sont les yeux intérieurs de mon esprit, et les oreilles intérieures qui l’ont transmise. J’ai déjà bien insisté sur ce point lors de mes précédentes visions : je ne me trouvais absolument pas dans un état de léthargie. Il ne s’agissait pas non plus d’un transport de l’esprit. Je ne transcrivais rien que je n’eusse emprunté, en témoignage d’authenticité, à l’univers des perceptions de l’homme. Exclusivement, j’exposais ce que m’offraient les secrets du ciel. C’est alors que je réentendis la voix, qui, du ciel, m’instruisait. Et elle disait : « Écris ce que je te dis ! »

Hildegarde de Bingen, Le livre des œuvres divines, Prologue pp.1 &2, Spiritualités Vivantes Collections dirigées par Jean Mouttapa et Marc de Smedt, Albin Michel, 1989, Ed. Numérique.

 

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Camille-Ilo_Veyou

Tout dit
Auteur, compositeur, interprète : Camille Dalmais

 

 

 

 

 

 

Tristan Tzara | L’ homme approximatif ( Bijoux et valse )


 

 

 

On a dit que Dada débouchait sur le «néant». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les œuvres établissent le «chaos». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre.

Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cœur lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir :

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent…

ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser –, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture

dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts…

 

Hubert Juin, Préface à L’homme approximatif, Poésie/Gallimard, 1968.

 

 

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homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d’échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t’empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage

Tristan Tzara, L’homme approximatif, Préface d’Hubert Juin, Poésie / Gallimard, 1968, p.21/22.

 

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J’envoie valser
Auteur, compositeur : Isabelle de Truchis de Varennes ( Zazie)
Interprète : Olivia Ruiz

 

 

 

Nâzim Hikmet | Adaptations cantologiques comparées ( 2 Ajda Ahu Giray )


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LA PLUS DRÔLE DES CRÉATURES

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau
dans tes menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
tu es comme la moule
enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas, tu n’es pas cinq,
tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
quand le bourreau habillé de ta peau
quand le bourreau lève son bâton
tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
qui vit dans la mer sans savoir la mer
Et s’il y a tant de misère sur terre
c’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin.
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

1948.

Nazim Hikmet, C’est un dur métier que l’exil, Anthologie établie et présentée par Charles Dobzynski, Traductions diverses, Le temps des cerises, 2014, p.61.

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couv nazim H

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La plus étrange des créatures / Dünyanın en tuhaf mahluku
Auteur: Nâzim Hikmet
Compositeur, interprète : Ajda Ahu Giray
Piano: Rémi Mercier
Flûte traversière: Florent Jouffroy

Nâzim Hikmet | Adaptations cantologiques comparées ( 1 Bernard Lavilliers )


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LA PLUS DRÔLE DES CRÉATURES

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau
dans tes menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
tu es comme la moule
enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas, tu n’es pas cinq,
tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
quand le bourreau habillé de ta peau
quand le bourreau lève son bâton
tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
qui vit dans la mer sans savoir la mer
Et s’il y a tant de misère sur terre
c’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin.
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

 

1948.

Nazim Hikmet, C’est un dur métier que l’exil, Anthologie établie et présentée par Charles Dobzynski, Traductions diverses, Le temps des cerises, 2014, p.61.

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Bernard_Lavilliers-Baron_Samedi

La plus drôle des créatures
Auteur : Nazim Hikmet
Compositeurs : Bernard Lavilliers, Romain Humeau
Interprète : Bernard Lavilliers

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Oleg Tchoukhontsev | Un jour infini

 


 

 

Quand le chameau passa
par le trou de l’aiguille,
le progrès se mit à fermenter,
et le mal s’engouffra dans le bien.

Le cercle de l’histoire
se brisa soudain,
et la Lumière originelle
se manifesta.

C’était un jour infini,
avide de chaleur,
et le lilas humide
cognait à la vitre.

C’était une heure infinie,
perçante comme un poème,
et quelque chose germait en nous,
de plus grand que nous-mêmes.

Inaudible à l’oreille,
invisible à nos yeux,
l’Esprit unique errait
nous métamorphosant.

Il sifflait dans le bois
sur tous les tons comme un pinson
prêt à rompre ses attaches
à chaque instant.

Et le son ténu
se perdait au loin,
et j’étais suspendu
dans l’instabilité des choses.

Oleg Tchoukhontsev , Poèmes, Revue Europe, Cahier de création, Octobre 1996, N°810, pp.168/169.

 

 

 


 

Léo Ferré par M. Dahan et Giovanni Mirabassi | Les poètes


 

 

 

 

melanie

Les poètes
Auteur : Léo Ferré
Interprète : Mélanie Dahan
Piano : Giovanni Mirabassi

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LES POÈTES

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison
Ce sont de drôles de types qui traversent la brume
Avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons

Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine
Les sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus
Leur femme est quelque part au bout d’une rengaine
Qui nous parle d’amour et de fruit défendu

Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés
Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer
Ils mettent des rubans autour de l’alphabet
Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air

Ils ont des chiens parfois compagnons de misère
Et qui lèchent leurs mains de plume et d’amitié
Avec dans le museau la fidèle lumière
Qui les conduit vers les pays d’absurdité

Ce sont des drôles de types qui regardent les fleurs
Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme
Ce sont de drôles de types qui chantent le malheur
Sur les pianos du cœur et les violons de l’âme

Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes
Que la littérature accrochera plus tard
À leur spectre gelé au-dessus des poubelles
Où remourront leurs vers comme un effet de l’Art

Ils marchent dans l’azur la tête dans les villes
Et savent s’arrêter pour bénir les chevaux
Ils marchent dans l’horreur la tête dans des îles
Où n’abordent jamais les âmes des bourreaux

Ils ont des paradis que l’on dit d’artifice
Et l’on met en prison leurs quatrains de dix sous
Comme si l’on mettait aux fers un édifice
Sous prétexte que les bourgeois sont dans l’égout

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Les poètes
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

Michel Deguy par Rodolphe Burger | Rien ni personne


 

 

TU NE TUERAS POINT

en mémoire de Léo Ferré le 14 juillet 2003

Tu ne tueras point
Ni tes camarades de classe, ni tes profs
Ni les voisins tu ne tueras point ni
À Srebrenica ni à Tel-Aviv ni à Jenine
Ni parce que Dieu t’attend en buvant sous la treille
Ni pour ta patrie ni pour tes idées
Tu ne tueras point
— « point » veut dire
Tu ne tueras pas du tout
Tu ne tueras pas le préfet Érignac
Sous aucun prétexte pas même celui de la gloire oubliée
de Paoli
Ni parce que Dieu t’a donné le lopin
Au lendemain de la Genèse
Ni parce que Mahomet et son âne
Ont quitté la terrasse sous les ailes de l’ange
Tu ne tueras pas pour le tiroir-caisse de la boulangère
Ni pour le chant de ton accélération à 3 grammes 5 d’alcool
Ni pour la plage des souteneurs retirés sous les tropiques
Tu ne tueras ni pour jouir
Ni pour te venger
Ni parce que «tu le vaux bien»
Comme te le serine L’Oréal

Avec tes 300 000 ans tu n’as plus l’âge
De faire le malin
Ni parce que les odeurs du voisin traversent le palier
Ou que le dieu d’en face a une trompe ;
Tu ne tueras pas
Non parce que ce fut écrit sur la pierre
Mais parce que tu te le dis à toi-même
Soudain en plein cœur
Et qu’on te le dit : c’est mieux de ne pas tuer,
Crois-nous
(…)
Michel Deguy, Comme si comme ça, , Poèmes 1980/-2007, Poésie/Gallimard, 2012.

 

 

Rien ni personne
Auteurs : Michel Deguy / Rodolphe Burger
Compositeur : Christophe Calpini
Interprète: Rodolphe Burger

 

 

 

 

Une grande main de lumière | Cendrars & Maulpoix


 

 

LE CŒUR DE LA FOUDRE EST UNE MAIN COUPÉE ( BLAISE CENDRARS )

 

Ce désir de voir, de saisir, d’être efficace autant que simple, et d’utiliser l’écriture comme un instrument optique ou comme un moyen d’intervention rapide, rapproche Cendrars d’Henri Michaux. L’un et l’autre élaborent, chacun à sa manière et selon sa formule intime propre, une stratégie de l’homme gauche. L’un et l’autre puisent leur force dans leur défaut. L’un et l’autre prennent la poésie à rebours pour déjouer ses leurres, ses artifices. A l’appui de ce rapprochement, je ne puis d’ailleurs m’empêcher d’entendre le prénom de Cendrars lorsque Michaux répète dans Bras cassé: « Braise. Braise dans le bras. Braise et percements. Horrible cette braise… et absurde.» Comme si la même souffrance, la même brûlure et la même gaucherie avaient alimenté, au moins quelque temps, l’écriture des deux hommes. Comme si le poète n’était pas plusieurs mais un seul, ayant enduré sans cesse le même mal, la même brisure de l’os et la même brûlure de la chair, en des temps et sous des noms différents, pour atteindre le coeur du monde. Bras cassé ou main coupée, défait d’une partie, sinon d’une moitié, de soi-même, seul un homme gauche peut être, pour reprendre une formule de Cendrars à propos de Le Rouge, « un très grand poète anti-poétique ». La main droite, on le sait, est active, efficace, partie prenante, volontiers directive ; tandis que la gauche est songeuse, réfléchie ou végétative. La main droite pourrait être de braise, et la main gauche de cendres. Et c’est bien sa main droite qui continue de brûler Cendrars après qu’il l’a perdue. C’est elle qui garde la mémoire de la foudre. C’est elle que somme toute il décide de sauver, qu’ il se redonne, quand il prend le parti de la vie contre la littérature, ou quand il conduit sa voiture de la main gauche. Dans l’écriture, c’est la vie même qui change de main, qui passe la main, puis qui s’en va de main en main, sous la forme singulière d’un livre. L’écriture change également les mains des hommes quand elle leur permet d’appréhender ce qui d’ordinaire se dérobe. Elle invite aussi à joindre les mains avec une innocence nouvelle, hors de toute croyance, ou dans des églises aux dieux incertains. Elle est ce  « travail d’amour » qui permet le ravissement d’amour. Elle invente enfin des mains plus sereines qui montrent la voie, qui rassurent, apaisent et renforcent. C’est ce qu’écrivait Henri Michaux dans « Mains élues », dernier poème de Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions, dont la première strophe pourrait être offerte à Blaise Cendrars:

Après méditation
naîtrait une main
sereine
apaisant l’accablé
renforçant le sage
déliant le prostré
porteuse
réparatrice
une grande main de LUMIÈRE »

Jean-Michel Maulpoix, La poésie malgré tout, Le cœur de la foudre est une main coupée, Mercure de France, 1996, pp.163 à 165.

 

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Jean_Servais_Raymonde_Cendrars-Poetes_d_aujourd_hu

Orion
Auteur : Blaise Cendrars
Récitante : Raymonde Cendrars

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

*

L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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*

Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

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Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

 

 

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Les anarchistes | Léo Ferré par Mama Béa Tekielski


 

 

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Les anarchistes
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Mama Béa Tekielski

 

Belle interprétation rock, audacieuse par Mama Béa des « Anarchistes« , chanson un temps rayée du répertoire par son auteur lui-même, qui la réhabilita quelques années plus tard. Sans doute Léo Ferré craignait-il ce qu’il dénonçait : devenir drapeau, même noir, n’est-ce pas encore se soumettre à une école ?

En regard des Anarchistes, je pose cet autre texte que l’on a coutume d’appeler « Préface » en ce qu’il ouvre le recueil de Ferré titré « Poètes … vos papiers. » Le morceau de poétique a   vieilli : tranchant mais approximatif dans nombre de ses jugements, manifestant peu d’ouverture, sans nuances. J’analyserai ailleurs la foule de raisons qui expliquent à mon sens ce vieillissement.  En toute hypothèse, nulle comparaison avec le Léo Ferré de « La mémoire et la mer« , dont l’intemporalité illumine à côté de cet Art poétique contestable et daté, qui lui vaudra une brouille avec André Breton parce qu’il y attaque l’écriture automatique.

Il n’en demeure pas moins que « Préface  » sert fort bien de sujet d’étude, notamment sur la question du lien entre le poétique, le politique et le cantologique ; surtout l’écriture est là. Puissante,  incarnée —  cette présence de l’écriture  à elle seule justifie la relecture de ce  texte.

Et puis, il y aura toujours cette place à part — si l’on en croit Aragon — de Ferré dans la chanson en lien avec la littérature, singulière au point qu’il faudrait écrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré.

Sylvie-E. Saliceti

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*

La poésie contemporaine ne chante plus… Elle rampe.  Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien les esthètes que François Villon ait été un voyou.  On ne prend les mots qu’avec des gants: à « menstruel » on préfère « périodique », et l’on va répétant qu’il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du Codex.  Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n’employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu’ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.  Ce n’est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n’est pas le mot qui fait la poésie, c’est la poésie qui illustre le mot.

L’alexandrin est un moule à pieds. On n’admet pas qu’il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique. La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l’alexandrin comme une forme pressurée et intouchable. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes. Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose, c’est de la prose poétique. Le vers libre n’est plus le vers puisque le propre du vers est de n’être point libre. La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique — toutes licences comprises. Il n’y a point de faute d’harmonie en art; il n’y a que des fautes de goût. L’harmonie peut s’apprendre à l’école. Le goût est le sourire de l’âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c’est ce qui fait le mauvais goût. Le concerto de Béla Bartók vaut celui de Beethoven. Qu’importe si l’alexandrin de Bartók  a les pieds mal chaussés, puisqu’il nous traîne dans les étoiles ! La lumière d’où qu’elle vienne est la lumière …

En France, la poésie est concentrationnaire. Elle n’a d’yeux que pour les fleurs; le contexte d’humus et de fermentation qui fait la vie la vie n’est pas dans le texte . On a rogné les ailes les ailes à l’albatros en lui laissant juste ce qu’il faut de moignons pour s’ébattre dans la basse-cour littéraire. Le poète est devenu son propre réducteur d’ailes, il s’habille en confection avec du kapok dans le style et de la fibranne dans l’idée, il habite le palier au-dessus du reportage hebdomadaire. Il n’y a plus rien à attendre du poète muselé , accroupi et content dans notre monde, il n’y a plus rien à espérer de l’homme parqué, fiché et souriant à l’aventure du vedettariat. Le poète d’aujourd’hui doit être d’une caste, d’un parti ou du Tout-Paris.  Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Enfin, pour être poète, je veux dire reconnu, il faut « aller à la ligne ». Le poète n’a plus rien à dire, il s’est lui-même sabordé depuis qu’il a soumis le vers français aux diktats de l’hermétisme et de l’écriture dite « automatique ». L’écriture automatique ne donne pas le talent. Le poète automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des clôtures : le five o’clock de l’abstraction collective.

La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique.  Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche.
L’embrigadement est un signe des temps. Il faut que l’œil écoute le chant de l’imprimerie, il faut qu’il en soit de la poésie comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée : le vers écrit ne doit être que la version originale d’une photographie, d’un tableau, d’une sculpture. Dés que le vers est libre, l’œil est égaré, il ne lit plus qu’à plat ; le relief est absent comme est absente la musique.

« Enfin Malherbe vint… » et Boileau avec lui … et toutes les écoles, et toutes les communautés, et tous les phalanstères de l’imbécilité ! L’embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires sont encore la Société.  La pensée mise en commun est une pensée commune.  Du jour où l’abstraction, voire l’arbitraire, a remplacé la sensibilité, de ce jour-là date, non pas la décadence qui est encore de l’amour, mais la faillite de l’Art. Les poètes, exsangues, n’ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des portées vides ou dodécaphoniques — ce qui revient au même —, les peintres du fusain à bille. L’art abstrait est une ordure magique où viennent picorer les amateurs de salons louches qui ne reconnaîtront jamais Van Gogh dans la rue …Car enfin le divin Mozart n’est divin qu’en ce bicentenaire ! Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes. Qu’importe ! Aujourd’hui le catalogue Koechel est devenu le bottin de tout musicologue qui a fait au moins une fois le voyage à Salzbourg ! L’art est anonyme et n’aspire qu’à se dépouiller de ses contacts charnels. L’art  n’est pas un bureau d’anthropométrie. Les tables des matières ne s’embarrassent jamais de fiches signalétiques … On sait que Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes, que Beethoven était sourd, que Ravel avait une tumeur qui lui suça d’un coup toute sa musique, qu’il fallut quêter pour enterrer Béla Bartók, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger, que Baudelaire eut de lancinants soucis de blanchisseuses : cela ne représente rien qui ne soit qu’anecdotique. La lumière ne se fait que sur les tombes.
(…)

Nous vivons une époque épique et nous n’avons plus rien d’épique. À New-York le dentifrice chlorophylle fait un pâté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. (…) Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu’à en trouver la formule.
Tout est prêt :  les capitaux, la publicité, la clientèle.  Qui donc inventera le désespoir ? (…)

Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n’es pas un système, un parti, une référence, mais un état d’âme. Tu es la seule invention de l’homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de sa liberté. Tu es l’avoine du poète.

Léo Ferré, Préface à Poètes …vos papiers !, Points, 2013, pp. 7/9.

 

 

Aragon par Natacha Ezdra | Les poètes


 

 

LES POÈTES

Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Celui qui chante se torture
Quels cris en moi quel animal
Je tue ou quelle créature
Au nom du bien au nom du mal
Seuls le savent ceux qui se turent

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours

Au-dessus des eaux et des plaines
Au-dessus des toits des collines
Un plain-chant monte à gorge pleine
Est-ce vers l’étoile Hölderlin
Est-ce vers l’étoile Verlaine

Marlowe il te faut la taverne
Non pour Faust mais pour y mourir
Entre les tueurs qui te cernent
De leurs poignards et de leurs rires
A la lueur d’une lanterne

Étoiles poussières de flammes
En août qui tombez sur le sol
Tout le ciel cette nuit proclame
L’hécatombe des rossignols
Mais que sait l’univers du drame

La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges

Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Louis Aragon

 

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Les poètes
Auteur : Louis Aragon
Compositeur : Jean Ferrat
Interprète : Natacha Ezdra

 

 

Georges Schehadé | Un art essaye d’animer les bois


 

 

 

C’est par les jardins que commencent les songes de folie
Un art essaye d’animer les bois
Et qui n’entend qu’une voix est un homme alourdi
Et qui ne voit qu’un oiseau est l’aveugle de la barque
Les soleils montent au grand bonheur
L’herbe et les bêtes sont en position du soir
Tu veux remarquer un chant que tu as aimé
Il n’y a pas de chant dans la forêt mais des yeux noirs
Ton adolescence était suivie
D’une longue chaîne de montagnes
Tu aimes t’abandonner au bruit des villes endormies
Tu aimes t’exposer au miracle de l’air
Tu ne comprends pas encore les dômes de la musique
Maintenant tu t’assieds au seuil de ta maison
Tu lis qu’en Espagne un général lève des armées
Et tu songes à des fanfares éparpillées
La nuit va descendre la Tour de l’esprit
Sur les seins des femmes il y aura des étoiles égarées
Les arbres porteront le deuil des conquêtes
Aimeront-ils être au bord de ton amour
Comme les barques de macédoine
Tu as vu la jeune fille qui vient de la mer
Elle porte dans ses cheveux les roses d’Alexandrie
Elle marche dans la rue la plus nocturne
Il n’y aura pas plus d’étoiles qu’au premier jour du monde
Mais tu penses que si tu devais la suivre
Tu habiterais les feuillages de la mer
C’est par les jardins que commencent les songes de folie
L’aube a salué les yeux noirs
Mêmes chameaux amers sur les routes libres

Georges Schehadé, Les Poésies, Préface de Gaëtan Picon, Poésie/Gallimard, 2009, p. 27.

 

                     Un art essaye d’animer les bois Ph. S.-E. S.

 

 

 

 

Poésie d’Hemingway | L’inexprimable

Note de l’éditeur :
Three Stories and Ten Poems est le premier ouvrage d’Hemingway, publié à Paris en 1923 par les Éditions Contact. Les dix poèmes qui le composent méritaient une relecture en ce qu’ils comportent en germe les premiers romans de l’auteur, Le soleil se lève aussi et L’adieu aux armes. La guerre, Paris, l’Amérique traversent ces poèmes concis, précis, ironiques et audacieux. Dans les poèmes suivants, nous redécouvrons un jeune auteur de 17 ans et celui qui, à la suite de sa première publication, travaille à trouver la plus grande efficacité dans l’art narratif. Dans cet ensemble, on perçoit l’influence conjointe d’Ezra Pound et de Gertrude Stein, mais surtout une voix singulière s’arme. Retraduire ces poèmes s’imposait, en rétablir les choix strophiques et prosodiques, avant de reconsidérer l’utilisation du vers par l’écrivain américain. Ces poèmes ne sont pas inédits. On les retrouve dans 88 poèmes publiés par Gallimard, éditions qui reprend les Collected Poems américains. Ainsi les Ten Poems n’y sont pas regroupés, le choix éditorial étant la stricte observance de la chronologie. Ils le sont dans le volume I de la Pléiade, mais à une place qui n’est pas sans être discutable, ainsi que le sont les traductions.

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L’inexprimable

Quand les insectes de juin faisaient des cercles
Autour de l’arc électrique au coin de la rue
Et faisaient des ombres régulières sur le sol ;
Quand tu te promenais pieds nus
Dans la lumière sombre et chaude de juin
Là où la rosée de l’herbe fraîche baignait tes pieds –

Quand tu as entendu un banjo sonnant
Sur le porche de l’autre côté de la route,
Et quand tu as senti l’odeur des lilas dans le parc
Il y avait quelque chose qui luttait en toi
Que tu ne pouvais exprimer par des mots –
Tu vivais vraiment la poésie dans le noir !

Ernest Hemingway, Dix poèmes + six, Traduits par Philippe Blanchon, La Nerthe, 2019, p.27.

Reggiani dit Baudelaire

                                                                       Photographie Sylvie-E. Saliceti
Enivrez-vous
Auteur : C. Baudelaire
Diction : Serge Reggiani

XXXIII

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels, 1869, p.106.

William Blake par Martha Redbone

 

 

 

I rose up at the dawn of day

I rose up at the dawn of day
Get thee away! get thee away !
Pray’st thou for riches ? Away ! away !
This is the Throne of Mammon grey.

Said I : This, sure, is very odd ;
I took it to be the Throne of God.
For everything besides I have:
It is only for riches that I can crave.

I have mental joy, and mental health,
And mental friends, and mental wealth;
I’ve a wife I love, and that loves me;
I’ve all but riches bodily.

I am in God’s presence night and day,
And He never turns His face away;
The accuser of sins by my side doth stand,
And he holds my money-bag in his hand.

For my worldly things God makes him pay,
And he’d pay for more if to him I would pray;
And so you may do the worst you can do;
Be assur’d, Mr. Devil, I won’t pray to you.

Then if for riches I must not pray,
God knows, I little of prayers need say;
So, as a church is known by its steeple,
If I pray it must be for other people.

He says, if I do not worship him for a God,
I shall eat coarser food, and go worse shod ;
So, as I don’t value such things as these,
You must do, Mr. Devil, just as God please.

William Blake

I rose up at the dawn of day
Auteur : William Blake
Martha Redbone Roots Project

Passacaille | Novarina


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L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall