Archives de catégorie : [[NON CLASSÉ]]

Saint-John Perse dit par Laurent Terzieff | Pour fêter une enfance

 

 

Pour fêter une enfance ( extraits) dit par Laurent Terzieff

 

 

Pour fêter une enfance (extraits)

 

 

Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…

(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés.)

Palmes ! et la douceur

d’une vieillesse des racines… !

Et les servantes de ma mère, grandes filles luisantes… Et nos paupières fabuleuses… Ô

clartés ! ô faveurs !

Appelant toute chose, je récitai qu’elle était grande, appelant toute bête, qu’elle était belle et bonne.

Ô mes plus grandes

fleurs voraces, parmi la feuille rouge, à dévorer tous mes plus beaux

insectes verts ! Les bouquets au jardin sentaient le cimetière de famille. Et une très petite sœur était morte : j’avais eu, qui sent bon, son cercueil d’acajou entre les glaces des trois chambres. Et il ne fallait pas tuer l’oiseau-mouche d’un caillou…

On appelle. J’irai… Je parle dans l’estime.

– Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ?

Et aussitôt mes yeux tâchaient à peindre

 un monde balancé entre les eaux brillantes, connaissaient le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de liane,

 où trop longues, les fleurs

s’achevaient en des cris de perruches.

Saint-John Perse, Éloges, Pour fêter une enfance, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Poésie/Gallimard, 2009, extraits pp.28 à 39.

 

 

2019-11-28-12.54.17-rotated.jpgAlors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes

Photographie S.-E. S. 5/12/2019

 

 

Variations sur la fugue | Roger Laporte et Bach

roger laporte fugue

C’est là que j’ai perdu le chemin : avec Fugue.
Roger Laporte

Troisième séquence de Fugue (…) : Tout se passe comme si m’avait été donnée à mon insu la possibilité d’accomplir un très ancien projet : écrire un livre qui soit à lui-même son contenu, qui produise et inscrive sa propre formation.
[…]

Si écrire était un jeu, serait-ce celui du furet ? Oui, parce qu’écrire est inséparable d’une course haletante ; non, dans la mesure où la poursuite est sans objet, sans terme, où aucune main, surtout pas celle de l’écrivain, ne cache le furet. Ecrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches.

[…]

Il me faut seulement écrire, m’adonner à ce travail comme un horloger qui chercherait à faire marcher une montre à jamais sans aiguilles ni cadran. Puisque la production d’un texte fini, c’est-à-dire d’un livre, n’est pas le but d’une fabrique elle-même toujours en chantier, faut-il en conclure que l’objectif de la fabrique textuelle n’est autre que le fonctionnement lui-même, fonctionnement sans fonction, fonctionnement en pure perte ? Cette fabrique est-elle analogue à un mobile de Calder ? Oui, mais le mobile textuel ne comporte aucune attache immuable, il ne se déplace pas seulement dans l’espace mais selon plusieurs dimensions temporelles, enfin, et peut-être surtout, son mouvement est assuré par les pièces elles-mêmes, pièces déformables, fuyantes, jamais identiques, puisqu’elles excluent tout duplicata. Selon les normes habituelles, on classerait à coup sûr ce mobile dans la catégorie des machines improductives ou ludiques, voire de ces jouets conçus pour de très jeunes enfants, jouets incassables que l’on peut démonter et remonter indéfiniment, mais avant d’admettre que la machine textuelle, inutile, fonctionne pour fonctionner, le concept de fonctionnement, même séparé de celui de fonction, doit au préalable être redéfini.
Opposer fonctionnement majeur et mineur a été stratégiquement nécessaire : il fallait nettement marquer que la machine d’écriture, à la différence des machines ordinaires, marche lorsqu’elle se disloque.
[…]

Ecrire, loin de se destiner au langage, à la plénitude d’un sens ultime et communicable, a non seulement toujours dénié mes assertions et empêché la rédaction d’un Traité du jeu d’écrire entièrement exhaustif, mais a rendu impossible toute saisie, en une formule définitive, de la forme, du genre, de l’ordre ou du règne langagier que j’aurais voulu instaurer.

Roger Laporte, Fugue 3, Biographie (Vieux Fonds), Flammarion, 1976.

Vikingur_Olafsson-Johann_Sebastian_Bach

J.S. Bach Prélude et Fugue in E Minor BWV 855 – 2 FUGUE
Piano Víkingur Ólafsson

 

 

 

C’est le seul compositeur [ Bach ] que je peux jouer durant 24 heures sans éprouver le besoin de jouer autre chose.
(…) L’expression de musique classique ne m’est pas pertinente car celle que je réalise s’inscrit dans le présent. Ma musique est contemporaine ; peu importe qu’elle ait été composée par Bach ou un autre compositeur. Elle est contemporaine !

Víkingur Ólafsson

 

 

Camille Maurane le baryton martin

 

 

Back_Camille_Maurane-Coffret_du_centenaireCamille_Maurane-Coffret_du_centenaire

 

 

Voici une rubrique nouvelle intitulée réflexions sur la voix et l’oralité. Et pour l’initier, un praticien magnifique : Camille Maurane, baryton martin qui livre quelques clefs essentielles de cet exercice acrobatique consistant dans l’adaptation et l’interprétation vocales et/ou musicales du texte écrit.

Sylvie-E. Saliceti

Issa Makhlouf | Leurs rêves endormis flottent sur les vagues

 

Leurs rêves endormis flottent sur les vagues
Nonza 11 juin 2019 Photographie Sylvie-E. Saliceti

Le sang n’a pas coulé,
mais leurs rêves endormis
flottent sur les vagues.

Est-ce le cœur
de la Méditerranée,
ou les cœurs
de ses naufragés,
ce battement ultime ?

Issa Makhlouf, Leurs rêves endormis flottent sur les vagues, Traduit de l’arabe (Liban) par Nabil El Azan, Éditions Imprévues, Collection Accordéon,143/200, 2016, p.6/6.

 

Reggiani dit Baudelaire

                                                                       Photographie Sylvie-E. Saliceti
Enivrez-vous
Auteur : C. Baudelaire
Diction : Serge Reggiani

XXXIII

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels, 1869, p.106.

Michel Houellebecq | Spécificité de la littérature

 

 

 

La spécificité de la littérature, art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine, n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur, c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres (il est étrange qu’une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en réalité tellement, et que ce fait évident, aisément observable, ait été si peu exploité par les philosophes de diverses obédiences : parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d’être, ils sont tous en principe à peu près également présents ; ce n’est pourtant pas l’impression qu’ils donnent, à quelques siècles de distance, et trop souvent on voit s’effilocher, au fil des pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme). De même, un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées.

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion / Poche, 2016, pp13/14.

 

 

 

Gao Xingjian | La Montagne de l’Âme (extraits)

Kandinsky La montagne bleue 2019 Exposition Hôtel de Caumont Guggenheim
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont Photographie S.-E. Saliceti

 

 

Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif

 

Toi, tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois. Arrivé au but, quand ton excitation s’est un peu calmée, tu restes insatisfait. Plus ta fatigue s’efface, plus ton insatisfaction grandit, tu contemples la chaîne de montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend. Celles que tu as déjà gravies ne présentent plus aucun intérêt, mais tu restes persuadé que derrière elles se cachent d’autres curiosités dont tu ignores encore l’existence. Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne rencontres que le vent solitaire.

*

Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d’une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j’approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l’azalée rouge que j’ai vue plus bas. Des pétales d’un blanc pur qui n’arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l’arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s’exposer, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d’association d’idées : c’est la beauté naturelle à l’état pur.
Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d’insaisissables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l’âme des hommes.

Gao Xingjian, La montagne de l’âme, Traduction de Noël et Liliane Dutrait, Éditions de L’Aube,2000.