Archives de catégorie : [[NON CLASSÉ]]

Alain Serres | N’écoute pas

 

 

N’écoute pas

N’écoute pas
celui qui répète,
à part peut-être le ruisseau
qui murmure la vie.

ne redis pas
ce que le vent t’a soufflé,
à part peut-être la liberté
puisqu’il court après

ne crains pas
les montagnes qui ne t’ont pas cru,
à part peut-être ton cœur
qui bat pour l’heure.

 

Alain Serres, N’écoute pas celui qui répète, Poésie, Illustrations de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 1986.

 

Georges Séféris | Homme

 

[…]

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.
Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé.
Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.
Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.
Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.

Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait dans les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

.

Georges Séféris, Stratis le marin décrit un homme in Poèmes 1933-1955 suivi de Trois poèmes secrets, Traduction Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki, Préface d’Yves Bonnefoy, Postface de Gaëtan Picon, Poésie Gallimard, 2009, pp.71/72/73.

Antonia Pozzi | Et toi ne dis pas…

 

Et toi ne dis pas
que je perds le sens et le temps
de ma vie –
si je cherche dans le sable
le soleil et les pleurs
des mondes –
si je jette dans les choses mon âme
la plus grande –
et crois à d’immenses magies.

E tu non dire
ch’io perdo il senso e il tempo
della mia vita –
se cerco nella sabbia
il sole e il pianto
dei mondi –
se getto nelle cose la mia anima
più grande –
e credo ad immense magie.

 

Antonia Pozzi (1912–1938), Poesia che mi guardi (Luca Sossella, 2010) – Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, découvert ici.

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

 


                 Chante toujours ce qui est droit

 

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

 

 

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Big in Japan
Ane Brun

 

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

Crédits images : Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti

 

Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

 

 

Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence.

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

 

Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2020/03/1_12_Anne-Queffelec_Adagio-du-Concerto-pour-hautbois-en-re-mineur_5.mp3?_=2

Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

Not So Deep as a Well | Dorothy Parker par Myriam Gendron

 

 

 

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Solace
Auteur : Dorothy Parker
Musique : Myriam Gendron
Interprète : Myriam Gendron

 

There was a rose that faded young;
I saw its shattered beauty hung
Upon a broken stem.
I heard them say, “What need to care
With roses budding everywhere ?”
I did not answer them.

There was a bird, brought down to die;
They said, “A hundred fill the sky—
What reason to be sad ?”
There was a girl, whose lover fled;
I did not wait, the while they said,
“There’s many another lad.”

— Not So Deep as a Well

Dorothy Parker

Etty Hillesum | La paix dans l’enfer

 

 

Etty (diminutif d’Esther) a 27 ans. Elle lit Rilke, les grands auteurs russes dont elle étudie et enseigne la langue. Elle est affamée de savoir. Le 9 mars 1941, elle commence un journal, sur les conseils d’un homme étrange, Julius Spier. S., comme elle le désigne, a été le patient de Jung. Il est chirologue, lit dans les mains comme l’analyste interprète les rêves. Il est plus âgé qu’elle. Sa bouche est « charnue et sensuelle », sa silhouette, écrit-elle, celle d’un taureau. Elle commence avec lui une thérapie. Etty, a priori, n’est pas une sainte. Elle goûte aux amours à trois, aux émois homosexuels. Elle aime la confusion des sentiments. Elle avorte d’un enfant dont on ne sait qui est le père. Elle se persuade mal que les jeux érotiques avec Spier ne sont pas des infidélités à Han, l’amant de longue date. Mais en elle une souffrance demande résolution, que la pulsion sexuelle n’obtient pas. Elle se compare à un disque de phonographe : « une aiguille acérée ne cesse de me rayer », se plaint-elle. L’avidité charnelle et intellectuelle tourne à vide, elle se sent victime d’onanisme. Pourtant, elle veut autre chose que l’amour fusionnel auquel les femmes devraient, selon elle, renoncer. Des symptômes signalent son malaise : maux de tête, de règles, indigestions… Quelque chose ne passe pas. Il y a urgence, écrit-elle, à sortir du « problème homme-femme-lit ». Sans qu’on saisisse comment, Etty change. Est-ce l’effet de Spier, des événements de plus en plus tragiques qu’elle évoque avec calme – l’obligation du port de l’étoile jaune, la grande rafle d’Amsterdam, les bombardements –, de cette discipline à laquelle elle se soumet – « Seigneur », prie-t-elle, « donne-moi au petit matin un peu moins de pensées, mais un peu plus d’eau froide et de gymnastique » –, ou d’une grâce de ce Dieu dont elle apprend à dire le nom ? Le journal se fait champ de bataille. L’insatiable curiosité ferraille avec le désir d’amour. Le baiser, de dévoration, se convertit en respiration à deux. L’espace vital se rétrécit, celui de l’âme grandit. Etty comprend qu’il n’est pas de vie intérieure qui protège de l’extériorité. Il n’y a qu’une steppe où l’âme galope, tel le Cavalier de Gustave Moreau. Elle cherche le contact avec la terre nue, d’où provient toute élévation. Le corps devient trop étroit pour le désir dépouillé. Elle se découvre des « obligations morales ». L’énergie sexuelle s’ouvre à la force concrète de l’écriture. Etty souhaite devenir écrivain. Elle cherche l’expression juste, relève ses maladresses avec coquetterie. Elle s’en dit incapable, pourtant elle met déjà en œuvre l’art poétique qu’elle conçoit. Il faut écrire, dit-elle, comme les Japonais peignent leurs estampes, de sorte que chaque mot, comme une pierre milliaire, mesure le silence dont il naît. Il ne suffit pas d’avoir un sujet, mais d’être assez concentré pour donner forme au monde. Elle envisage parfois de ne pas écrire, quand la présence des choses délivrées de l’angoisse lui suffit. Dans son journal, le réel affleure, quand elle acquiesce au il y a. Il y a la guerre, il y a le meurtre, il y a les fleurs écrit-elle avec humour : lys du Japon, géraniums, bleuets, pois de senteur, jasmin… Ces fleurs, écrit-elle avec humour qui, « depuis qu’un quinquagénaire corpulent et sans élégance, dont le crâne commence à se dégarnir, est entré dans [sa] vie, […] se sont mises elles aussi à y jouer un grand rôle ». Le il y a soutient tout, sans différence : « Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » Tout est également bon et mauvais. Ce n’est pas de l’optimisme. Affirmer que chaque jour est bon n’est pas voir le bon côté des choses, expression qui lui « répugne ». Il dépend de chacun que le mal ne soit pas. Elle voit ce mal avec une lucidité confondante. Etty pressent ce qui attend les siens. La quête de l’absolu n’est pas un largage en solitaire. Le vide qui apparaissait dans l’angoisse, figure du manque et de l’insatisfaction, devient vivant, vaste espace où tout est accueilli et par lequel Etty se trouve en solidarité avec tous. Ce vide qui permet la plénitude n’est pas lointain du Vide de la philosophie et de l’art chinois, dont François Cheng écrit qu’il n’est pas un no man’s land, « quelque chose de vague ou d’inexistant, mais un élément éminemment dynamique et agissant […]. Il constitue le lieu par excellence où s’opèrent les transformations, où le Plein serait à même d’atteindre la vraie plénitude». Le vide que creuse Etty est aussi agissant, il la lie puissamment aux autres et à leur destin.

(…)

Intellectuelle agnostique malgré des origines juives, elle recherche les voies de l’âme. Elle retrouve d’elle-même, grâce à son intuition et son intelligence, les vérités des sagesses anciennes. Elle lutte contre sa dépression, s’intéresse à la psychologie. Son écriture est vigoureuse, ironique, loin des traités d’oraison et des manuels de piété. Dans l’incompréhensible tourmente qui frappe l’Europe, elle trace un chemin lumineux, à la fois singulier et héritier d’une longue tradition spirituelle. La dernière année de sa vie, elle lit Maître Eckhart. Elle pressent, dans des pages d’une grande beauté, ce que le mystique rhénan disait du détachement. Il faudra attendre 2008 pour découvrir, en France, les onze cahiers des journaux et les lettres rassemblées grâce aux familles des amis d’Etty. Sa vivacité, sa juvénilité y apparaissent plus encore, et cet extraordinaire approfondissement qui, en dix-huit mois, la conduit à la paix quand tout tremble. Alors étudiante en droit, Etty Hillesum s’installe en 1936 chez Han Wegerif, un comptable, pour y diriger le ménage. Elle y vivra jusqu’en juin 1943. Han et Etty deviennent amants, malgré leur grande différence d’âge. La jeune femme étudie aussi les langues slaves et manifeste un intérêt pour la langue maternelle de sa mère, le russe. Celle-ci avait quitté la Russie après un pogrom. Interdite d’enseignement à l’université, Etty continue de donner des cours particuliers de russe chez Wegerif. Elle partira à Auschwitz avec une Bible et une grammaire russe. Mais Rilke demeure la référence lumineuse des années où elle rédige son journal.

(…)

«Mélodiquement le monde roule de la main de Dieu » : toute la journée ces mots de Verwey m’ont trotté dans la tête. Moi aussi je voudrais «rouler mélodiquement de la main de Dieu ». Et maintenant, bonne nuit.

 

Etty Hillesum, La paix dans l’enfer, Textes choisis et présentés par Camille de Villeneuve, Collection Points Sagesses, Série Voix Spirituelles, Éditions Points, 2013.

Le Chant de Hiawatha | Dvorák inspiré par Longfellow

 

 

 

Dvořák aimait le poète Longfellow, au point de reconnaître que certains passages de sa 9e Symphonie avaient été inspirés par l’œuvre littéraire titrée Song of Hiawatha. 

S.-E. S.

 

 

La flèche et le chant

 

J’ai tiré une flèche en l’air
Elle est tombée sur le sol, je ne sais où ;
Elle a volé si vite que le regard
N’a pas pu suivre sa course.

J’ai sifflé une chanson dans l’air,
Elle est retombée sur le sol, je ne sais où ;
Car qui aurait la vue assez perçante
Pour pouvoir suivre un air en vol ?

Longtemps, longtemps après, j’ai retrouvé
Dans un chêne la flèche, encore intacte ;
Et la chanson, du début à la fin,
Je l’ai retrouvée dans le cœur d’un ami.

Henry W. Longfellow, Le Chant de Hiawatha, Traduction de Sophie Desprez-Dri, P.40.

The arrow and the song I shot an arrow into the air
It fell to earth, I knew not where;
For, so swiftly it flew, the sight
Could not follow it in its flight.

I breathed a song into the air,
It fell to earth, I knew not where;
For who has sight so kee and strong,
That it can follow the flight of song?

Long, long afterward, in an oak
I found the arrow, still unbroke;
And the song, from beginning to end,
I found again in the heart of a friend.

Henry W., Hiawatha Longfellow, Le Chant de Hiawatha, Traduction de Sophie Desprez-Dri, P.39.

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2021/04/dvorak-symphony-no-9-in-e-minor-op-95-b-178-from-the-new-world-2-largo-live.mp3?_=4

Symphony No. 9 in E Minor, Op. 95, B. 178 – « From the New World » – 2. Largo (Live)
Compositeur : Dvorák
Berliner Philharmoniker dirigé par Claudio Abbado

 

 

 

 

Gao Xingjian | La Montagne de l’Âme (extraits)

Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont Photographie S.-E. Saliceti

 

 

Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif

 

Toi, tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois. Arrivé au but, quand ton excitation s’est un peu calmée, tu restes insatisfait. Plus ta fatigue s’efface, plus ton insatisfaction grandit, tu contemples la chaîne de montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend. Celles que tu as déjà gravies ne présentent plus aucun intérêt, mais tu restes persuadé que derrière elles se cachent d’autres curiosités dont tu ignores encore l’existence. Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne rencontres que le vent solitaire.

*

Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d’une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j’approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l’azalée rouge que j’ai vue plus bas. Des pétales d’un blanc pur qui n’arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l’arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s’exposer, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d’association d’idées : c’est la beauté naturelle à l’état pur.
Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d’insaisissables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l’âme des hommes.

Gao Xingjian, La montagne de l’âme, Traduction de Noël et Liliane Dutrait, Éditions de L’Aube,2000.

Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2020/08/mahmoud-darwishe-pense-autrui.mp3?_=5

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Prendre corps | Gherasim Luca par Arthur H

 

 

Je te flore
Tu me faune
Je te peau
Je te porte
Et te fenêtre
Tu m’os
Tu m’océan
Tu m’audace
Tu me météorite
Je te clef d’or
Je t’extraordinaire
Tu me paroxysme
Tu me paroxysme
Et me paradoxe
Je te clavecin
Tu me silencieusement
Tu me miroir
Je te montre
Tu me mirage
Tu m’oasis
Tu m’oiseau
Tu m’insecte
Tu me cataracte
Je te lune
Tu me nuage
Tu me marée haute
Je te transparente
Tu me pénombre
Tu me translucide
Tu me château vide
Et me labyrinthe
Tu me parabole
Tu me debout
Et couché
Tu m’oblique
Je t’équinoxe
Je te poète
Tu me danse
Je te particulier
Tu me perpendiculaire
Et soupente
Tu me visible
Tu me silhouette
Tu m’infiniment
Tu m’indivisible
Tu m’ironie
Je te fragile
Je t’ardente
Je te phonétiquement
Tu me hiéroglyphe
Tu m’espace
Tu me cascade
Je te cascade
À mon tour mais toi
Tu me fluide
Tu m’étoile filante
Tu me volcanique
Nous nous pulvérisable
Nous nous scandaleusement
Jour et nuit
Nous nous aujourd’hui même
Tu me tangente
Je te concentrique
Tu me vertige
Tu m’extase
Tu me passionnément
Tu m’absolu
Je t’absente
Tu m’absurde
Je te narine je te chevelure
Je te hanche
Tu me hantes
Je te poitrine
Je buste ta poitrine puis te visage
Je te corsage
Tu m’odeur tu me vertige
Tu glisses
Je te cuisse je te caresse
Je te frissonne
Tu m’enjambes
Tu m’insupportable
Je t’amazone
Je te gorge je te ventre
Je te jupe
Je te jarretelle je te bas je te Bach
Oui je te Bach pour clavecin sein
et flûte
Je te tremblante
Tu me séduis tu m’absorbes
Je te dispute
Je te risque je te grimpe
Tu me frôles
Je te nage
Mais toi tu me tourbillonnes
Tu m’effleures tu me cernes
Tu me chair cuir peau et morsure
Tu me slip noir
Tu me ballerines rouges
Et quand tu ne haut-talon pas mes sens
Tu les crocodiles
Tu les phoques tu les fascines
Tu me couvres
Je te découvre je t’invente
Parfois tu te livres
Tu me lèvres humides
Je te délivre je te délire
Tu me délires et passionnes
Je t’épaule je te vertèbre je te cheville
Je te cils et pupilles
Et si je n’omoplate pas avant mes
poumons même à distance tu m’aisselles
Je te respire
Je te bouche
Je te palais je te dent je te griffe
Je te vulve je te paupières
Je te haleine
Je t’aine
Je te sang je te cou
Je te mollets je te certitude
Je te joues et te veines
Je te mains
Je te sueur
Je te langue
Je te nuque
Je te navigue
Je t’ombre je te corps et te fantôme
Je te rétine dans mon souffle
Tu t’iris
Je t’écris
Tu me penses

Ghérasim Luca ( source : Livret musical du disque).

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2020/05/arthur-h-nicolas-repac-prendre-corps-ghérasim-luca.mp3?_=6

Prendre corps
Auteur : Gherasim Luca
Interprète : Arthur H
Sampler, clavier midi, Composition, arrangements, enregistrement et mixage : Nicolas Repac

Ésotérisme et alchimie de l’écriture| Borges, Zumthor et Yourcenar

Dans la longue tradition poétique où les lettres ont valeur de signes autonomes, significative est la nouvelle L’Aleph, de Jorge-Luis Borges (on peut placer aussi, dans cette filière, le sonnet des Voyelles de Rimbaud — quitte à ne pas suivre plus loin Serge Hutin, qui inscrit sérieusement le poète dans la tradition alchimique). L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu sacré et, dans la kabbale, elle indique le chemin vers l’ « En-Soph », centre de la connaissance totale, où l’esprit perçoit, en un éclair, la totalité des phénomènes, leurs causes et leur sens. Ce signe, visuellement, peut être interprété comme un homme qui montre du doigt le ciel et la terre : l’une étant le reflet et la carte de l’autre, qui évoque immédiatement pour nous « la sphère éclatante » des derniers instants de Zénon ( LOeuvre au Noir, p.322). Cette lettre, qui symbolise à la fois le point où toutes les énigmes se résolvent (comme l’espère André Breton dans le deuxième manifeste du Surréalisme), le point Oméga du Père Teilhard de Chardin, et l’illumination désirée par les alchimistes, semble bien avoir été choisie par le conteur argentin, maître du fantastique, pour ce qu’elle contient encore de magie ancestrale.« Tu te couches par terre, sur les dalles, et tu fixes ton regard sur la dix-neuvième marche et l’escalier indiqué (…). Après quelques minutes, tu vois l’Aleph. Le microcosme des alchimistes et des kabbalistes, notre concret et proverbial ami, le “ multum in parvo ” ! » (…) « Au bas de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère moirée d’un éclat presque intolérable (Borges).» Avant même la kabbale et l’Art Secret, il y a donc un ésotérisme de l’écriture. À ses origines, elle est utilisée seulement par la classe sacerdotale (les hiéroglyphes égyptiens en sont un exemple) qui cherche à cacher au vulgaire le plein sens des secrets les plus audacieux. Par ailleurs, en analysant les alphabets, ou signes, primitifs, on ne peut s’écarter de leur symbolisme sexuel. Mais, surtout, « la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses (L’œuvre au Noir, p.322) » tient à ce que l’écriture — au départ — tend à « réduire par la graphie (c’est-à-dire par l’œuvre de la main) à notre merci l’univers » ( Zumthor, P., «Ésotérisme de l’écriture », p. 287. 44 Ibid., p. 287.).

Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans l’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar suivi de Notes, Éditions A.-G. Nizet, 1981, Format numérique 2018, L’Aleph de Borges, p.13/29.

 

Un jour en mai | Yannis Ritsos par Mikis Thedorakis

Un jour en mai tu es parti
(Μέρα Μαγιού μου μίσεψες- méra maguiou mou misepsès).

Μέρα Μαγιού

Μέρα Μαγιού μου μίσεψες μέρα Μαγιού σε χάνω
άνοιξη γιε που αγάπαγες κι ανέβαινες απάνω

Στο λιακωτό και κοίταζες και δίχως να χορταίνεις
άρμεγες με τα μάτια σου το φως της οικουμένης

Και μου ιστορούσες με φωνή γλυκιά ζεστή κι αντρίκεια
τόσα όσα μήτε του γιαλού δεν φτάνουν τα χαλίκια

Και μου ‘λεγες πως όλ’ αυτά τα ωραία θα ‘ν’ δικά μας
και τώρα εσβήστης κι έσβησε το φέγγος κι η φωτιά μας

*

Un jour en mai

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Από τη σύνθεση « ΕΠΙΤΑΦΙΟΣ ». Βλ. τη συγκεντρωτική
έκδοση του Ρίτσου, Ποιήματα (Α’ τόμος, 1978, σ. 168)


Yannis Ritsos

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2020/05/09-Mera-Maiou-A-Day-In-May.mp3?_=7
Un jour en mai ( Épitaphe)
Auteur : Yannis Ritsos
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : V. Leandros
Traduction de Michel Volkovitch

Qasida des deux palombes obscures | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Le mot que tu cherches, et s’il dormait, paisible sur un seuil, un oiseau aussi tranquille que les neuf vies du chat ? Ce mot, appelle-le blasphème ou arilles enfoncés dans la bouche du roi. Ou fleuve Tartessos. Apelle-le chanson du cavalier sous la lune des brigands. Chante la qasida des deux palombes obscures. Casida de las palomas oscuras, aussitôt la sépulture de l’homme est portée par l’oiseau aux plumes de sa traîne, ou celles de sa gorge. Ce mot, appelle-le ville qui s’éteint. Appelle-le comme bon te semble. Mais ce mot, ne l’appelle pas tristesse. Ce mot, appelle-le paradis clos. Appelle-le grenade.

Tout ce temps passé à chercher un mot perdu. C’est à rendre fou, ou infiniment sage. Toute une vie à retrouver à travers la ville sans sommeil un jeune dieu au visage fatigué.

Sylvie-E. Saliceti 21  avril 2020

 

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Casida de las palomas oscuras par Marta Gomez
Auteur : Federico Garcia Lorca

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Casida de las palomas oscuras par Carlos Cano Version Divan del Tamarit
Auteur : Federico Garcia Lorca

 

 

[Ligne du jour] Trois clefs

 

 

 

le millet
la lumière dans la jarre
le temps qui déborde

trois conquêtes hors des mains

 

le pavot la mémoire
le nom des choses
la loi sur la montagne

trois mondes brisés auxquels vous ne parlerez plus

 

la grille de parole
l’herbe couvrant la source
les barreaux du soleil pour le bec de l’oiseau

trois clefs libres de toute porte

 

 Sylvie-E. Saliceti 17 mars 2020

Saint-John Perse dit par Laurent Terzieff | Pour fêter une enfance

 

 

Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes – Photo. S.-E. Saliceti

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Pour fêter une enfance ( extraits) dit par Laurent Terzieff

 

 

Pour fêter une enfance (extraits)

 

 

Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…

(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés.)

Palmes ! et la douceur

d’une vieillesse des racines… !

Et les servantes de ma mère, grandes filles luisantes… Et nos paupières fabuleuses… Ô

clartés ! ô faveurs !

Appelant toute chose, je récitai qu’elle était grande, appelant toute bête, qu’elle était belle et bonne.

Ô mes plus grandes

fleurs voraces, parmi la feuille rouge, à dévorer tous mes plus beaux

insectes verts ! Les bouquets au jardin sentaient le cimetière de famille. Et une très petite sœur était morte : j’avais eu, qui sent bon, son cercueil d’acajou entre les glaces des trois chambres. Et il ne fallait pas tuer l’oiseau-mouche d’un caillou…

On appelle. J’irai… Je parle dans l’estime.

– Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ?

Et aussitôt mes yeux tâchaient à peindre

 un monde balancé entre les eaux brillantes, connaissaient le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de liane,

 où trop longues, les fleurs

s’achevaient en des cris de perruches.

Saint-John Perse, Éloges, Pour fêter une enfance, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Poésie/Gallimard, 2009, extraits pp.28 à 39.

 

 

 

Variations sur la fugue | Roger Laporte et Bach

C’est là que j’ai perdu le chemin : avec Fugue.
Roger Laporte

Troisième séquence de Fugue (…) : Tout se passe comme si m’avait été donnée à mon insu la possibilité d’accomplir un très ancien projet : écrire un livre qui soit à lui-même son contenu, qui produise et inscrive sa propre formation.
[…]

Si écrire était un jeu, serait-ce celui du furet ? Oui, parce qu’écrire est inséparable d’une course haletante ; non, dans la mesure où la poursuite est sans objet, sans terme, où aucune main, surtout pas celle de l’écrivain, ne cache le furet. Ecrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches.

[…]

Il me faut seulement écrire, m’adonner à ce travail comme un horloger qui chercherait à faire marcher une montre à jamais sans aiguilles ni cadran. Puisque la production d’un texte fini, c’est-à-dire d’un livre, n’est pas le but d’une fabrique elle-même toujours en chantier, faut-il en conclure que l’objectif de la fabrique textuelle n’est autre que le fonctionnement lui-même, fonctionnement sans fonction, fonctionnement en pure perte ? Cette fabrique est-elle analogue à un mobile de Calder ? Oui, mais le mobile textuel ne comporte aucune attache immuable, il ne se déplace pas seulement dans l’espace mais selon plusieurs dimensions temporelles, enfin, et peut-être surtout, son mouvement est assuré par les pièces elles-mêmes, pièces déformables, fuyantes, jamais identiques, puisqu’elles excluent tout duplicata. Selon les normes habituelles, on classerait à coup sûr ce mobile dans la catégorie des machines improductives ou ludiques, voire de ces jouets conçus pour de très jeunes enfants, jouets incassables que l’on peut démonter et remonter indéfiniment, mais avant d’admettre que la machine textuelle, inutile, fonctionne pour fonctionner, le concept de fonctionnement, même séparé de celui de fonction, doit au préalable être redéfini.
Opposer fonctionnement majeur et mineur a été stratégiquement nécessaire : il fallait nettement marquer que la machine d’écriture, à la différence des machines ordinaires, marche lorsqu’elle se disloque.
[…]

Ecrire, loin de se destiner au langage, à la plénitude d’un sens ultime et communicable, a non seulement toujours dénié mes assertions et empêché la rédaction d’un Traité du jeu d’écrire entièrement exhaustif, mais a rendu impossible toute saisie, en une formule définitive, de la forme, du genre, de l’ordre ou du règne langagier que j’aurais voulu instaurer.

Roger Laporte, Fugue 3, Biographie (Vieux Fonds), Flammarion, 1976.

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J.S. Bach Prélude et Fugue in E Minor BWV 855 – 2 FUGUE
Piano Víkingur Ólafsson

 

 

 

C’est le seul compositeur [ Bach ] que je peux jouer durant 24 heures sans éprouver le besoin de jouer autre chose.
(…) L’expression de musique classique ne m’est pas pertinente car celle que je réalise s’inscrit dans le présent. Ma musique est contemporaine ; peu importe qu’elle ait été composée par Bach ou un autre compositeur. Elle est contemporaine !

Víkingur Ólafsson

 

 

Camille Maurane le baryton martin

 

 

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Voici une rubrique nouvelle intitulée réflexions sur la voix et l’oralité. Et pour l’initier, un praticien magnifique : Camille Maurane, baryton martin qui livre quelques clefs essentielles de cet exercice acrobatique consistant dans l’adaptation et l’interprétation vocales et/ou musicales du texte écrit.

Sylvie-E. Saliceti

Silences d’Atahualpa Yupanqui | Le tengo rabia al silencio

 

 

 

 

La fin de la récolte

Par des chemins de Tucumán,
Vers la montagne sur laquelle ils sont nés,
Terre de soleils brûlants,
Parfumée de pollen,

Par des chemins de Tucumán,
Vin, vidala* et silence,
Les hommes du sillon s’en vont,
Aussi pauvres qu’ils sont venus.

La récolte s’est terminée,
Dure labeur d’hiver.
La terre en est sortie fatiguée,
Fatiguée comme l’ouvrier.

Déjà on ne voit plus sur la piste
De lourds chariots à canne.
Déjà on ne sent plus le bourdonnement
Des broyeurs en train de broyer.

Et dans la nuits des champs,
Comme un adíos de la part du silence,
Là où auparavant il y avait la canne
Reste le fourrage en train de brûler.

Adiós, terre de Tucumán.
Des chemins qui mènent loin
Devront me séparer demain
De tes champs et de tes collines.

Déjà je n’ai plus à voir dans les sillons
Des bras tannés d’ouvriers
Luttant du matin au soir
Pour ce qui toujours est d’autrui.

Déjà je n’ai plus à regarder la lune
Apparaissant derrière la colline,
Ni le chemin de Tafí,
Pierre, chanson et souvenirs.

Me devront séparer d’ici
Des chemins qui mènent loin.
Au-delà de ces montagnes
Parfumées de pollen.

Je suis comme la plantation,
Terre qui rend l’effort.
Mes fleurs sont d’été
Mais en moi je porte des hivers.

Je suis comme la plantation,
Avec du soleil, et des fruits et du silence.
Et dans l’âme je continue à brûler
Le fourrage de mes rêves.

Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero) (1908-1992)

* Vidala: chanson argentine, aux structures musicales et poétiques spécifiques.

*

 

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Le tengo rabia al silencio
Auteur : Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero)
Interprète : Marie Laforêt
Guitare : Raúl Maldonado

*

 

Fin de la Zafra

Por caminos tucumanos,
Hacia el monte en que nacieron,
Tierra de soles ardientes,
Perfumada de polen,

Por caminos tucumanos,
Vino, vidala y silencio,
Se van los hombres del surco,
Tan pobres como vinieron.

Ha terminado la zafra,
Dura labor de invierno.
La tierra quedó cansada,
Cansada como el obrero.

Ya no se ven en la huella
Pesados carros cañeros.
Ya no se siente el zumbido
De los trapiches moliendo.

Y en la noche de los campos,
Como un adiós del silencio,
Donde antes hubieron cañas
Queda la maloja ardiendo.

Adiós, tierra tucumana.
Caminos que llevan lejos
Me han de separar mañana
De tus campos y tus cerros.

Ya no he de ver en los surcos
Curtidos brazos obreros
Luchando de sol a sol
Por lo que siempre es ajeno.

Ya no he de mirar la luna
Asomando atrás del cerro,
Ni el camino de Tafí,
Piedra, canción y recuerdos.

Han de apartarme de aquí
Caminos que llevan lejos,
Más allá de aquellos montes
Perfumados de polen.

Soy como el cañaveral,
Tierra que rinde el esfuerzo.
Mis flores son de verano
Pero adentro llevo inviernos.

Soy como el cañaveral,
Con sol, y fruto, y silencio.
Y en el alma voy quemando
La maloja de mis sueños.

Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero) (1908-1992)

Ami Flammer | Apprendre à vivre sous l’eau

 

 

Cette histoire commence, comme souvent dans les blagues juives, par Dieu qui annonce la fin du monde, consterné par l’une de ses plus importantes créations, l’homme, qui ne sait pas faire autre chose que se vautrer dans la violence, la haine et la méchanceté. Écœuré de plus par le fait que les religions, dont la plupart se réclament pourtant de lui, se livrent des guerres incessantes, et se disputent l’hégémonie sur le monde alors qu’elles étaient censées propager l’amour et la paix, Dieu décide que tout va être entièrement recouvert par les eaux. Mais, cette fois-ci, pas question de refaire le déluge et l’arche de Noé. Il n’y aura aucun survivant, aucune troisième chance : c’est la fin sans retour. Mais, dans sa grandeur et sa bonté (c’est quand même Dieu…), il laisse trois semaines au monde et surtout aux religions pour se réunir, réfléchir et trouver la meilleure réponse afin de faire face à cette épreuve ultime, la plus terrible que l’humanité doive connaître.

Les protestants se rassemblent dans les temples et décident d’utiliser ces trois semaines pour faire un examen de conscience total, en ne cachant absolument rien et en avouant la moindre mauvaise pensée. C’est ce qu’ils font et, au terme des trois semaines, ils passent tous au ciel dans une grande sérénité collective, ce qui prouverait qu’ils sont la plus grande religion, puisqu’ils ont trouvé la parade à l’épreuve la plus difficile qu’ait rencontrée l’humanité.

Les bouddhistes se réunissent dans les pagodes sous la direction des bonzes et décident d’accepter la réincarnation, cette fois-ci sans arrière-pensée, même si ce doit être en une pieuvre à cent têtes et à mille tentacules purulents. Pendant trois semaines, ils pratiquent la méditation intensivement, ce qui les mène à l’éveil, c’est-à-dire à l’extinction dans le Nirvana. Ils passent alors tous au ciel sans souffrance, semble-t-il, ce qui prouverait qu’ils sont la vraie religion puisqu’ils ont trouvé la solution au plus grand problème qu’ait connu l’humanité.

Les Juifs, eux, se réunissent dans les synagogues, et les rabbins leur déclarent : « On n’a plus que trois semaines pour apprendre à vivre sous l’eau ! »

Ami Flammer, Apprendre à vivre sous l’eau, Mémoires de violon, Christian Bourgois éditeur, 2016, Ed. Num.

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Hulyet, Hulyet
Chansons Yiddish Tendresse et rage
Ami Flammer / Moshe Leiser /Gérard Barreaux