Archives de catégorie : [[NON CLASSÉ]]

Mare Nostrum | Barbara Furtuna

 

 

 

 

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Barrettali 13 janvier 2020 Phot. Sylvie-E. Saliceti

 

 

Mare Nostrum
Auteur, compositeur, interprète : Barbara Furtuna

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Barrettali, 13Janvier 2020 Phot. Sylvie-E. Saliceti

 

 

Comme un sourire sur un visage aimé, un tendre frémissement de paupières rien que pour soi ébauché, une caresse de lèvres et de souffle iodé, la lumière esquisse et se matérialise tout doux à la surface de l’onde.
Elle s’éparpille, écarquille et inonde les espaces rétractés par la nuit. Elle fourre son rai partout et fait ribouler d’aise les mirettes de la vie.

Alain Jégou, Passe Ouest suivi de Ikaria Lo 686070, Éditions Apogée, 2007, P.19.

 

 

 

Alain Bosquet | Le livre du doute et de la grâce

 

alain bosquet le livre du doute et de la grâce

 

 

Il serait beau, ami,
de naître dans un autre monde :
tu aurais là plusieurs jeunesses
et tu pourrais choisir la plus heureuse,
la mieux remplie,
peut-être aussi la plus étrange.
Il serait beau, ami,
de vivre dans un autre monde,
et ce ne serait point
être là, respirer, s’émouvoir,
mais peut-être se faire plus durable
comme la pierre endormie dans la pierre,
ou le fleuve courant à l’intérieur du fleuve,
ou le feu inconnu
qui ne ressemble pas au feu.
Il serait beau, ami,
de mourir dans un autre monde,
sans rien comprendre
ni calculer,
sauf que la mort peut-être
y est très douce,
y est très tendre,
et ne saurait se comparer
ni à la mort ni à la vie.

 

Alain Bosquet, Le livre du doute et de la grâce, Poèmes, Gallimard NRF, 1977.

Anne Sylvestre | Les gens qui doutent

 

 

Anne Sylvestre, loin des circuits commerciaux, cisèle ses textes. Elle joue de la chanson comme d’un couteau : le réel est décrit là avec une singulière acuité — une lumière née de la nuit, sombre soleil rappelant celui de Barbara à ses débuts. L‘humour s’équilibre avec la profondeur, et l’ironie avec la nostalgie. La gravité et l’éclat de rire vont de pair. 

Possédant un indéniable talent romanesque, à l’instar de Brel et des Magnifiques,  A. Sylvestre développe un sens très sûr du récit. 

Magie du texte court : quelques rimes, un refrain ;  en trois minutes se produit l’infime miracle, et l’herbe tremble, et abonde quelque verte prairie dispensant la fraîcheur partout où l’on désire vivre, là-bas ou ici, dans un coin miraculeusement préservé de ces pays où les hommes ont toujours raison. La chanson alors s’élève ainsi qu’une respiration essentielle, un trait lucide, une émotion pure, créatrice d’une qualité de la présence déshabillée de la pataude épaisseur des certitudes.

Un art en somme méthodique : celui des gens qui doutent.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

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quand ils promènent leurs automnes au printemps

 

Les gens qui doutent
Auteur, compositeur : Anne Sylvestre
Interprètes : Vincent Delerm, Jeannne Cherhal, Albin de la Simone

 

Stratis Pascalis ( Grèce 1958 – ) | Cartographie de la lumière

 

 

Cartographie de la lumière

wp-15781661168331623445346303480129.jpgLa lumière est aux aguets partout Phot. S.-E. S.

 

 

La lumière est aux aguets partout
Cachée dans les veines du vent.
Au fond des yeux de l’aube l’ancienne prisonnière
Dans les sentiers rudes et obscurs de la mer
Ou le crépuscule des cyprès qui seuls additionnent les morts
Et mieux que personne résistent au déchirement de l’éclat
Dans les cloîtres aux confins.
Tandis que le volcan qui soudain tressaille
Terrifie la bête assoiffée qui cherche dans les genêts la rosée
Puis l’éclat descendu de très haut.

 

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qui cherche dans les genêts la rosée puis l’éclat descendu de très haut Phot. S.-E.S.

 

Stratis Pascalis, In Les poètes de la Méditerranée, traduit du grec par Michel Volkovitch, Anthologie, Édition en français et dans toutes les langues originales, Préface d’Yves Bonnefoy, Édition d’Eglal Errera, Gallimard /Poésie, Culturesfrance, 2010, pp.84/85.

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

S.-E. S. 

Chante toujours ce qui est droit

 

Big in Japan
Ane Brun

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

S.-E.S.

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

 

 

 

Jean Giono | Que ma joie demeure

 

 

 

C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.

« Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d’osier. Ça n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

Jean Giono, Que ma joie demeure, Grasset / Les Cahiers Rouges, 2011, p. 7.

 

Henri David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

 

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

Les mots aussi sont des demeures | Jean Cayrol

 

 

 

Une langue souveraine, folle dans sa sagesse, incorruptible, brûlante.
Phot. S.-E.S. 28 12 2019

 

 

Les mots aussi sont des demeures.
Il faut les rendre habitables, les restaurer dans leur splendeur première, imposer leur innocence sans prix.
Des demeures pour tout le monde, avec ce terrible loyer que nous payons en misère, en combats de toute sorte, en mensonge.
Des demeures ouvertes, hospitalières, dont l’accueil n’est pas réservé aux notables d’une poésie secrète, froide, aux aguets, mais à ceux qui connaissent l’usure insensée de la parole et veulent méditer sur une langue souveraine, folle dans sa sagesse, incorruptible, brûlante. Elle a coûté cher sur certaines lèvres têtues, cette joie par les mots.

 

Jean Cayrol, Préface Les mots sont aussi des demeures, Chacun vient avec son silence, Anthologie, Choix et préface par Xavier Houssin, Points/Poésie, 2009, p.109.

 


Phot: S.-E.S. 28 12 2019

 

La langue du bois | Césaire & Nougaro

 

 

Ma poésie est celle d’un déraciné, et d’un homme qui veut reprendre racine. Et l’arbre, qu’on retrouve avec tous ses noms dans tous mes poèmes, est le symbole de ce qui a des racines. L’état d’un homme équilibré est celui d’un homme « raciné ». La poésie est un enracinement, au sens où Simone Weil, juive et victime de la Diaspora, entendait ce mot.

Aimé Césaire, cité par Ngal dans Georges Ngal, Aimé Césaire : un homme à la recherche d’une patrie, Paris, Présence africaine, 1994, p. 119.

 

*

 

Les Martiniquais ne l’ont pas oublié [ John-Antoine Nau].
Nul n’a décrit plus amoureusement nos paysages.
Nul n’a plus sincèrement chanté les « charmes » de la vie créole : langueur, douceur, mièvrerie aussi. Saint-Pierre… le volcan …« la hauteur »,  « les matins de satin bleu », « les soirs mauves ».

(…)
Les professeurs coloniaux continuent à trouver ça très bien. (…) Allons, la vraie poésie est ailleurs. Loin des rimes, des complaintes, des alizés, des perroquets. Bambous, nous décrétons la mort de la littérature doudou. Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux bougainvilliers.

La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas.

 

*

Qu’est-ce que le Martiniquais ?

— L’homme plante.

Comme elle, abandon au rythme de la vie universelle. Point d’effort pour dominer la nature. Médiocre agriculteur. Peut-être. Je ne dis pas qu’il fait pousser la plante ; je dis qu’il pousse, qu’il vit en plante. Son indolence ? celle du végétal. Ne dites pas : « il est paresseux » dites : « il végète », et vous serez doublement dans la vérité. Son mot préféré : « laissez porter ». Entendez qu’il se laisse porter par la vie, docile, léger, non appuyé, non rebellé — amicalement, amoureusement. Opiniâtre d’ailleurs, comme seule la plante sait l’être. Indépendant (indépendance, autonomie de la plante). Abandon à soi, aux saisons, à la lune, au jour plus ou moins long.

 

Suzanne Césaire, Le grand camouflage, Écrits de dissidence ( 1941-1945), Seuil, 2015, pp. 63. et pp.70/71.

 

 

Langue du bois
Auteur, compositeur, interprète : Claude Nougaro

 

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Photographie Sylvie-E. Saliceti 2019

 

Jacques Roubaud | La langue de bois

 

 

 

 

 

 

1932. Roumanie (juillet 1994) : Ils remplacent la langue de bois par la langue de cierge (elles ne s’étaient d’ailleurs, semble-t-il, pas trop mal entendues).

3334. La langue de bois se changeait volontiers en langue de bûcher.

3390. La langue de bois est née dans la grande Russie, dans les grandes forêts de la Grande Russie ; c’est une invention Grand-Russe. Pour la langue-muesli il fallait (faudrait) un terme multinational.

3391. Michèle Métail m’a reproché le choix de muesli. J’aime le muesli m’a-t-elle dit. Moi itou. Et j’aime le bois

4489. La désignation « langue de bois » a convenu (et convient toujours) à des états qu’en termes coluchiens on nommera les états du « ferme ta gueule ».  Le terme « glam » convient à l’autre situation « coluchienne », dite du « cause toujours ».

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, Format numérique, 2016.

 

 

 

Saint-John Perse dit par Laurent Terzieff | Pour fêter une enfance

 

 

Pour fêter une enfance ( extraits) dit par Laurent Terzieff

 

 

Pour fêter une enfance (extraits)

 

 

Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…

(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés.)

Palmes ! et la douceur

d’une vieillesse des racines… !

Et les servantes de ma mère, grandes filles luisantes… Et nos paupières fabuleuses… Ô

clartés ! ô faveurs !

Appelant toute chose, je récitai qu’elle était grande, appelant toute bête, qu’elle était belle et bonne.

Ô mes plus grandes

fleurs voraces, parmi la feuille rouge, à dévorer tous mes plus beaux

insectes verts ! Les bouquets au jardin sentaient le cimetière de famille. Et une très petite sœur était morte : j’avais eu, qui sent bon, son cercueil d’acajou entre les glaces des trois chambres. Et il ne fallait pas tuer l’oiseau-mouche d’un caillou…

On appelle. J’irai… Je parle dans l’estime.

– Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ?

Et aussitôt mes yeux tâchaient à peindre

 un monde balancé entre les eaux brillantes, connaissaient le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de liane,

 où trop longues, les fleurs

s’achevaient en des cris de perruches.

Saint-John Perse, Éloges, Pour fêter une enfance, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Poésie/Gallimard, 2009, extraits pp.28 à 39.

 

 

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Photographie S.-E. S. 5/12/2019

 

 

Variations sur la fugue | Roger Laporte et Bach

roger laporte fugue

C’est là que j’ai perdu le chemin : avec Fugue.
Roger Laporte

Troisième séquence de Fugue (…) : Tout se passe comme si m’avait été donnée à mon insu la possibilité d’accomplir un très ancien projet : écrire un livre qui soit à lui-même son contenu, qui produise et inscrive sa propre formation.
[…]

Si écrire était un jeu, serait-ce celui du furet ? Oui, parce qu’écrire est inséparable d’une course haletante ; non, dans la mesure où la poursuite est sans objet, sans terme, où aucune main, surtout pas celle de l’écrivain, ne cache le furet. Ecrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches.

[…]

Il me faut seulement écrire, m’adonner à ce travail comme un horloger qui chercherait à faire marcher une montre à jamais sans aiguilles ni cadran. Puisque la production d’un texte fini, c’est-à-dire d’un livre, n’est pas le but d’une fabrique elle-même toujours en chantier, faut-il en conclure que l’objectif de la fabrique textuelle n’est autre que le fonctionnement lui-même, fonctionnement sans fonction, fonctionnement en pure perte ? Cette fabrique est-elle analogue à un mobile de Calder ? Oui, mais le mobile textuel ne comporte aucune attache immuable, il ne se déplace pas seulement dans l’espace mais selon plusieurs dimensions temporelles, enfin, et peut-être surtout, son mouvement est assuré par les pièces elles-mêmes, pièces déformables, fuyantes, jamais identiques, puisqu’elles excluent tout duplicata. Selon les normes habituelles, on classerait à coup sûr ce mobile dans la catégorie des machines improductives ou ludiques, voire de ces jouets conçus pour de très jeunes enfants, jouets incassables que l’on peut démonter et remonter indéfiniment, mais avant d’admettre que la machine textuelle, inutile, fonctionne pour fonctionner, le concept de fonctionnement, même séparé de celui de fonction, doit au préalable être redéfini.
Opposer fonctionnement majeur et mineur a été stratégiquement nécessaire : il fallait nettement marquer que la machine d’écriture, à la différence des machines ordinaires, marche lorsqu’elle se disloque.
[…]

Ecrire, loin de se destiner au langage, à la plénitude d’un sens ultime et communicable, a non seulement toujours dénié mes assertions et empêché la rédaction d’un Traité du jeu d’écrire entièrement exhaustif, mais a rendu impossible toute saisie, en une formule définitive, de la forme, du genre, de l’ordre ou du règne langagier que j’aurais voulu instaurer.

Roger Laporte, Fugue 3, Biographie (Vieux Fonds), Flammarion, 1976.

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J.S. Bach Prélude et Fugue in E Minor BWV 855 – 2 FUGUE
Piano Víkingur Ólafsson

 

 

 

C’est le seul compositeur [ Bach ] que je peux jouer durant 24 heures sans éprouver le besoin de jouer autre chose.
(…) L’expression de musique classique ne m’est pas pertinente car celle que je réalise s’inscrit dans le présent. Ma musique est contemporaine ; peu importe qu’elle ait été composée par Bach ou un autre compositeur. Elle est contemporaine !

Víkingur Ólafsson

 

 

Camille Maurane le baryton martin

 

 

Back_Camille_Maurane-Coffret_du_centenaireCamille_Maurane-Coffret_du_centenaire

 

 

Voici une rubrique nouvelle intitulée réflexions sur la voix et l’oralité. Et pour l’initier, un praticien magnifique : Camille Maurane, baryton martin qui livre quelques clefs essentielles de cet exercice acrobatique consistant dans l’adaptation et l’interprétation vocales et/ou musicales du texte écrit.

Sylvie-E. Saliceti

Issa Makhlouf | Leurs rêves endormis flottent sur les vagues

 

Leurs rêves endormis flottent sur les vagues
Nonza 11 juin 2019 Photographie Sylvie-E. Saliceti

Le sang n’a pas coulé,
mais leurs rêves endormis
flottent sur les vagues.

Est-ce le cœur
de la Méditerranée,
ou les cœurs
de ses naufragés,
ce battement ultime ?

Issa Makhlouf, Leurs rêves endormis flottent sur les vagues, Traduit de l’arabe (Liban) par Nabil El Azan, Éditions Imprévues, Collection Accordéon,143/200, 2016, p.6/6.

 

Reggiani dit Baudelaire

                                                                       Photographie Sylvie-E. Saliceti
Enivrez-vous
Auteur : C. Baudelaire
Diction : Serge Reggiani

XXXIII

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels, 1869, p.106.

Michel Houellebecq | Spécificité de la littérature

 

 

 

La spécificité de la littérature, art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine, n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur, c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres (il est étrange qu’une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en réalité tellement, et que ce fait évident, aisément observable, ait été si peu exploité par les philosophes de diverses obédiences : parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d’être, ils sont tous en principe à peu près également présents ; ce n’est pourtant pas l’impression qu’ils donnent, à quelques siècles de distance, et trop souvent on voit s’effilocher, au fil des pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme). De même, un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées.

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion / Poche, 2016, pp13/14.

 

 

 

Gao Xingjian | La Montagne de l’Âme (extraits)

Kandinsky La montagne bleue 2019 Exposition Hôtel de Caumont Guggenheim
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont Photographie S.-E. Saliceti

 

 

Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif

 

Toi, tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois. Arrivé au but, quand ton excitation s’est un peu calmée, tu restes insatisfait. Plus ta fatigue s’efface, plus ton insatisfaction grandit, tu contemples la chaîne de montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend. Celles que tu as déjà gravies ne présentent plus aucun intérêt, mais tu restes persuadé que derrière elles se cachent d’autres curiosités dont tu ignores encore l’existence. Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne rencontres que le vent solitaire.

*

Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d’une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j’approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l’azalée rouge que j’ai vue plus bas. Des pétales d’un blanc pur qui n’arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l’arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s’exposer, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d’association d’idées : c’est la beauté naturelle à l’état pur.
Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d’insaisissables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l’âme des hommes.

Gao Xingjian, La montagne de l’âme, Traduction de Noël et Liliane Dutrait, Éditions de L’Aube,2000.