Archives de catégorie : [[NON CLASSÉ]]

Chers lecteurs,

Joie de constater que vous êtes de plus en plus nombreux et que ce site prend la forme d’un rendez-vous où me voilà – pour des raisons diverses – souvent moins ponctuelle que vous ! Mais les choses changent ; aussi, après une pause estivale jusqu’en septembre, continuant d’approfondir le travail sur la voix, je me tiendrai à un rythme précis de publication, probablement une chronique tous les trois jours, avec davantage de place pour le texte seul, sans mise en musique – en somme, la voix la plus nue.

Par ailleurs, plusieurs livres sont programmés pour la publication.

Enfin, dès octobre, nous inaugurons à Marseille, et dans l’esprit de ce site qui n’a pour vocation que de servir la littérature et la poésie, un cycle de conférences et/ ou de concerts privés.

Merci pour vos messages auxquels je ne réponds pas toujours, mais qui me touchent.

Prenez soin de vous,

Sylvie-E. Saliceti

Antonia Pozzi | Et toi ne dis pas…

 

Et toi ne dis pas
que je perds le sens et le temps
de ma vie –
si je cherche dans le sable
le soleil et les pleurs
des mondes –
si je jette dans les choses mon âme
la plus grande –
et crois à d’immenses magies.

E tu non dire
ch’io perdo il senso e il tempo
della mia vita –
se cerco nella sabbia
il sole e il pianto
dei mondi –
se getto nelle cose la mia anima
più grande –
e credo ad immense magie.

 

Antonia Pozzi (1912–1938), Poesia che mi guardi (Luca Sossella, 2010) – Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, découvert ici.

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

 


                 Chante toujours ce qui est droit

 

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

 

 

Big in Japan
Ane Brun

 

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

Crédits images : Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti

 

Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

 

 

Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence.

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

 

Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

Not So Deep as a Well | Dorothy Parker par Myriam Gendron

 

 

 

Solace
Auteur : Dorothy Parker
Musique : Myriam Gendron
Interprète : Myriam Gendron

 

There was a rose that faded young;
I saw its shattered beauty hung
Upon a broken stem.
I heard them say, “What need to care
With roses budding everywhere ?”
I did not answer them.

There was a bird, brought down to die;
They said, “A hundred fill the sky—
What reason to be sad ?”
There was a girl, whose lover fled;
I did not wait, the while they said,
“There’s many another lad.”

— Not So Deep as a Well

Dorothy Parker

Etty Hillesum | La paix dans l’enfer

 

 

Etty (diminutif d’Esther) a 27 ans. Elle lit Rilke, les grands auteurs russes dont elle étudie et enseigne la langue. Elle est affamée de savoir. Le 9 mars 1941, elle commence un journal, sur les conseils d’un homme étrange, Julius Spier. S., comme elle le désigne, a été le patient de Jung. Il est chirologue, lit dans les mains comme l’analyste interprète les rêves. Il est plus âgé qu’elle. Sa bouche est « charnue et sensuelle », sa silhouette, écrit-elle, celle d’un taureau. Elle commence avec lui une thérapie. Etty, a priori, n’est pas une sainte. Elle goûte aux amours à trois, aux émois homosexuels. Elle aime la confusion des sentiments. Elle avorte d’un enfant dont on ne sait qui est le père. Elle se persuade mal que les jeux érotiques avec Spier ne sont pas des infidélités à Han, l’amant de longue date. Mais en elle une souffrance demande résolution, que la pulsion sexuelle n’obtient pas. Elle se compare à un disque de phonographe : « une aiguille acérée ne cesse de me rayer », se plaint-elle. L’avidité charnelle et intellectuelle tourne à vide, elle se sent victime d’onanisme. Pourtant, elle veut autre chose que l’amour fusionnel auquel les femmes devraient, selon elle, renoncer. Des symptômes signalent son malaise : maux de tête, de règles, indigestions… Quelque chose ne passe pas. Il y a urgence, écrit-elle, à sortir du « problème homme-femme-lit ». Sans qu’on saisisse comment, Etty change. Est-ce l’effet de Spier, des événements de plus en plus tragiques qu’elle évoque avec calme – l’obligation du port de l’étoile jaune, la grande rafle d’Amsterdam, les bombardements –, de cette discipline à laquelle elle se soumet – « Seigneur », prie-t-elle, « donne-moi au petit matin un peu moins de pensées, mais un peu plus d’eau froide et de gymnastique » –, ou d’une grâce de ce Dieu dont elle apprend à dire le nom ? Le journal se fait champ de bataille. L’insatiable curiosité ferraille avec le désir d’amour. Le baiser, de dévoration, se convertit en respiration à deux. L’espace vital se rétrécit, celui de l’âme grandit. Etty comprend qu’il n’est pas de vie intérieure qui protège de l’extériorité. Il n’y a qu’une steppe où l’âme galope, tel le Cavalier de Gustave Moreau. Elle cherche le contact avec la terre nue, d’où provient toute élévation. Le corps devient trop étroit pour le désir dépouillé. Elle se découvre des « obligations morales ». L’énergie sexuelle s’ouvre à la force concrète de l’écriture. Etty souhaite devenir écrivain. Elle cherche l’expression juste, relève ses maladresses avec coquetterie. Elle s’en dit incapable, pourtant elle met déjà en œuvre l’art poétique qu’elle conçoit. Il faut écrire, dit-elle, comme les Japonais peignent leurs estampes, de sorte que chaque mot, comme une pierre milliaire, mesure le silence dont il naît. Il ne suffit pas d’avoir un sujet, mais d’être assez concentré pour donner forme au monde. Elle envisage parfois de ne pas écrire, quand la présence des choses délivrées de l’angoisse lui suffit. Dans son journal, le réel affleure, quand elle acquiesce au il y a. Il y a la guerre, il y a le meurtre, il y a les fleurs écrit-elle avec humour : lys du Japon, géraniums, bleuets, pois de senteur, jasmin… Ces fleurs, écrit-elle avec humour qui, « depuis qu’un quinquagénaire corpulent et sans élégance, dont le crâne commence à se dégarnir, est entré dans [sa] vie, […] se sont mises elles aussi à y jouer un grand rôle ». Le il y a soutient tout, sans différence : « Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » Tout est également bon et mauvais. Ce n’est pas de l’optimisme. Affirmer que chaque jour est bon n’est pas voir le bon côté des choses, expression qui lui « répugne ». Il dépend de chacun que le mal ne soit pas. Elle voit ce mal avec une lucidité confondante. Etty pressent ce qui attend les siens. La quête de l’absolu n’est pas un largage en solitaire. Le vide qui apparaissait dans l’angoisse, figure du manque et de l’insatisfaction, devient vivant, vaste espace où tout est accueilli et par lequel Etty se trouve en solidarité avec tous. Ce vide qui permet la plénitude n’est pas lointain du Vide de la philosophie et de l’art chinois, dont François Cheng écrit qu’il n’est pas un no man’s land, « quelque chose de vague ou d’inexistant, mais un élément éminemment dynamique et agissant […]. Il constitue le lieu par excellence où s’opèrent les transformations, où le Plein serait à même d’atteindre la vraie plénitude». Le vide que creuse Etty est aussi agissant, il la lie puissamment aux autres et à leur destin.

(…)

Intellectuelle agnostique malgré des origines juives, elle recherche les voies de l’âme. Elle retrouve d’elle-même, grâce à son intuition et son intelligence, les vérités des sagesses anciennes. Elle lutte contre sa dépression, s’intéresse à la psychologie. Son écriture est vigoureuse, ironique, loin des traités d’oraison et des manuels de piété. Dans l’incompréhensible tourmente qui frappe l’Europe, elle trace un chemin lumineux, à la fois singulier et héritier d’une longue tradition spirituelle. La dernière année de sa vie, elle lit Maître Eckhart. Elle pressent, dans des pages d’une grande beauté, ce que le mystique rhénan disait du détachement. Il faudra attendre 2008 pour découvrir, en France, les onze cahiers des journaux et les lettres rassemblées grâce aux familles des amis d’Etty. Sa vivacité, sa juvénilité y apparaissent plus encore, et cet extraordinaire approfondissement qui, en dix-huit mois, la conduit à la paix quand tout tremble. Alors étudiante en droit, Etty Hillesum s’installe en 1936 chez Han Wegerif, un comptable, pour y diriger le ménage. Elle y vivra jusqu’en juin 1943. Han et Etty deviennent amants, malgré leur grande différence d’âge. La jeune femme étudie aussi les langues slaves et manifeste un intérêt pour la langue maternelle de sa mère, le russe. Celle-ci avait quitté la Russie après un pogrom. Interdite d’enseignement à l’université, Etty continue de donner des cours particuliers de russe chez Wegerif. Elle partira à Auschwitz avec une Bible et une grammaire russe. Mais Rilke demeure la référence lumineuse des années où elle rédige son journal.

(…)

«Mélodiquement le monde roule de la main de Dieu » : toute la journée ces mots de Verwey m’ont trotté dans la tête. Moi aussi je voudrais «rouler mélodiquement de la main de Dieu ». Et maintenant, bonne nuit.

 

Etty Hillesum, La paix dans l’enfer, Textes choisis et présentés par Camille de Villeneuve, Collection Points Sagesses, Série Voix Spirituelles, Éditions Points, 2013.

Le Chant de Hiawatha | Dvorák inspiré par Longfellow

 

 

 

Dvořák aimait le poète Longfellow, au point de reconnaître que certains passages de sa 9e Symphonie avaient été inspirés par l’œuvre littéraire titrée Song of Hiawatha. 

S.-E. S.

 

 

La flèche et le chant

 

J’ai tiré une flèche en l’air
Elle est tombée sur le sol, je ne sais où ;
Elle a volé si vite que le regard
N’a pas pu suivre sa course.

J’ai sifflé une chanson dans l’air,
Elle est retombée sur le sol, je ne sais où ;
Car qui aurait la vue assez perçante
Pour pouvoir suivre un air en vol ?

Longtemps, longtemps après, j’ai retrouvé
Dans un chêne la flèche, encore intacte ;
Et la chanson, du début à la fin,
Je l’ai retrouvée dans le cœur d’un ami.

Henry W. Longfellow, Le Chant de Hiawatha, Traduction de Sophie Desprez-Dri, P.40.

The arrow and the song I shot an arrow into the air
It fell to earth, I knew not where;
For, so swiftly it flew, the sight
Could not follow it in its flight.

I breathed a song into the air,
It fell to earth, I knew not where;
For who has sight so kee and strong,
That it can follow the flight of song?

Long, long afterward, in an oak
I found the arrow, still unbroke;
And the song, from beginning to end,
I found again in the heart of a friend.

Henry W., Hiawatha Longfellow, Le Chant de Hiawatha, Traduction de Sophie Desprez-Dri, P.39.

 

Symphony No. 9 in E Minor, Op. 95, B. 178 – « From the New World » – 2. Largo (Live)
Compositeur : Dvorák
Berliner Philharmoniker dirigé par Claudio Abbado

 

 

 

 

Gao Xingjian | La Montagne de l’Âme (extraits)

Kandinsky La montagne bleue 2019 Exposition Hôtel de Caumont Guggenheim
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont Photographie S.-E. Saliceti

 

 

Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif

 

Toi, tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois. Arrivé au but, quand ton excitation s’est un peu calmée, tu restes insatisfait. Plus ta fatigue s’efface, plus ton insatisfaction grandit, tu contemples la chaîne de montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend. Celles que tu as déjà gravies ne présentent plus aucun intérêt, mais tu restes persuadé que derrière elles se cachent d’autres curiosités dont tu ignores encore l’existence. Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne rencontres que le vent solitaire.

*

Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d’une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j’approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l’azalée rouge que j’ai vue plus bas. Des pétales d’un blanc pur qui n’arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l’arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s’exposer, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d’association d’idées : c’est la beauté naturelle à l’état pur.
Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d’insaisissables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l’âme des hommes.

Gao Xingjian, La montagne de l’âme, Traduction de Noël et Liliane Dutrait, Éditions de L’Aube,2000.

Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

mahmoud Darwich comme des fleurs d'amandiers

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Prendre corps | Gherasim Luca par Arthur H

 

 

Je te flore
Tu me faune
Je te peau
Je te porte
Et te fenêtre
Tu m’os
Tu m’océan
Tu m’audace
Tu me météorite
Je te clef d’or
Je t’extraordinaire
Tu me paroxysme
Tu me paroxysme
Et me paradoxe
Je te clavecin
Tu me silencieusement
Tu me miroir
Je te montre
Tu me mirage
Tu m’oasis
Tu m’oiseau
Tu m’insecte
Tu me cataracte
Je te lune
Tu me nuage
Tu me marée haute
Je te transparente
Tu me pénombre
Tu me translucide
Tu me château vide
Et me labyrinthe
Tu me parabole
Tu me debout
Et couché
Tu m’oblique
Je t’équinoxe
Je te poète
Tu me danse
Je te particulier
Tu me perpendiculaire
Et soupente
Tu me visible
Tu me silhouette
Tu m’infiniment
Tu m’indivisible
Tu m’ironie
Je te fragile
Je t’ardente
Je te phonétiquement
Tu me hiéroglyphe
Tu m’espace
Tu me cascade
Je te cascade
À mon tour mais toi
Tu me fluide
Tu m’étoile filante
Tu me volcanique
Nous nous pulvérisable
Nous nous scandaleusement
Jour et nuit
Nous nous aujourd’hui même
Tu me tangente
Je te concentrique
Tu me vertige
Tu m’extase
Tu me passionnément
Tu m’absolu
Je t’absente
Tu m’absurde
Je te narine je te chevelure
Je te hanche
Tu me hantes
Je te poitrine
Je buste ta poitrine puis te visage
Je te corsage
Tu m’odeur tu me vertige
Tu glisses
Je te cuisse je te caresse
Je te frissonne
Tu m’enjambes
Tu m’insupportable
Je t’amazone
Je te gorge je te ventre
Je te jupe
Je te jarretelle je te bas je te Bach
Oui je te Bach pour clavecin sein
et flûte
Je te tremblante
Tu me séduis tu m’absorbes
Je te dispute
Je te risque je te grimpe
Tu me frôles
Je te nage
Mais toi tu me tourbillonnes
Tu m’effleures tu me cernes
Tu me chair cuir peau et morsure
Tu me slip noir
Tu me ballerines rouges
Et quand tu ne haut-talon pas mes sens
Tu les crocodiles
Tu les phoques tu les fascines
Tu me couvres
Je te découvre je t’invente
Parfois tu te livres
Tu me lèvres humides
Je te délivre je te délire
Tu me délires et passionnes
Je t’épaule je te vertèbre je te cheville
Je te cils et pupilles
Et si je n’omoplate pas avant mes
poumons même à distance tu m’aisselles
Je te respire
Je te bouche
Je te palais je te dent je te griffe
Je te vulve je te paupières
Je te haleine
Je t’aine
Je te sang je te cou
Je te mollets je te certitude
Je te joues et te veines
Je te mains
Je te sueur
Je te langue
Je te nuque
Je te navigue
Je t’ombre je te corps et te fantôme
Je te rétine dans mon souffle
Tu t’iris
Je t’écris
Tu me penses

Ghérasim Luca ( source : Livret musical du disque).

L'or d'eros arthur h

Prendre corps
Auteur : Gherasim Luca
Interprète : Arthur H
Sampler, clavier midi, Composition, arrangements, enregistrement et mixage : Nicolas Repac

Ésotérisme et alchimie de l’écriture| Borges, Zumthor et Yourcenar

Dans la longue tradition poétique où les lettres ont valeur de signes autonomes, significative est la nouvelle L’Aleph, de Jorge-Luis Borges (on peut placer aussi, dans cette filière, le sonnet des Voyelles de Rimbaud — quitte à ne pas suivre plus loin Serge Hutin, qui inscrit sérieusement le poète dans la tradition alchimique). L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu sacré et, dans la kabbale, elle indique le chemin vers l’ « En-Soph », centre de la connaissance totale, où l’esprit perçoit, en un éclair, la totalité des phénomènes, leurs causes et leur sens. Ce signe, visuellement, peut être interprété comme un homme qui montre du doigt le ciel et la terre : l’une étant le reflet et la carte de l’autre, qui évoque immédiatement pour nous « la sphère éclatante » des derniers instants de Zénon ( LOeuvre au Noir, p.322). Cette lettre, qui symbolise à la fois le point où toutes les énigmes se résolvent (comme l’espère André Breton dans le deuxième manifeste du Surréalisme), le point Oméga du Père Teilhard de Chardin, et l’illumination désirée par les alchimistes, semble bien avoir été choisie par le conteur argentin, maître du fantastique, pour ce qu’elle contient encore de magie ancestrale.« Tu te couches par terre, sur les dalles, et tu fixes ton regard sur la dix-neuvième marche et l’escalier indiqué (…). Après quelques minutes, tu vois l’Aleph. Le microcosme des alchimistes et des kabbalistes, notre concret et proverbial ami, le “ multum in parvo ” ! » (…) « Au bas de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère moirée d’un éclat presque intolérable (Borges).» Avant même la kabbale et l’Art Secret, il y a donc un ésotérisme de l’écriture. À ses origines, elle est utilisée seulement par la classe sacerdotale (les hiéroglyphes égyptiens en sont un exemple) qui cherche à cacher au vulgaire le plein sens des secrets les plus audacieux. Par ailleurs, en analysant les alphabets, ou signes, primitifs, on ne peut s’écarter de leur symbolisme sexuel. Mais, surtout, « la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses (L’œuvre au Noir, p.322) » tient à ce que l’écriture — au départ — tend à « réduire par la graphie (c’est-à-dire par l’œuvre de la main) à notre merci l’univers » ( Zumthor, P., «Ésotérisme de l’écriture », p. 287. 44 Ibid., p. 287.).

Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans l’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar suivi de Notes, Éditions A.-G. Nizet, 1981, Format numérique 2018, L’Aleph de Borges, p.13/29.

Zénon ou le thème de l'alchimie dans l'oeuvre au noir

 

Un jour en mai | Yannis Ritsos par Mikis Thedorakis

Un jour en mai tu es parti
(Μέρα Μαγιού μου μίσεψες- méra maguiou mou misepsès).

Μέρα Μαγιού

Μέρα Μαγιού μου μίσεψες μέρα Μαγιού σε χάνω
άνοιξη γιε που αγάπαγες κι ανέβαινες απάνω

Στο λιακωτό και κοίταζες και δίχως να χορταίνεις
άρμεγες με τα μάτια σου το φως της οικουμένης

Και μου ιστορούσες με φωνή γλυκιά ζεστή κι αντρίκεια
τόσα όσα μήτε του γιαλού δεν φτάνουν τα χαλίκια

Και μου ‘λεγες πως όλ’ αυτά τα ωραία θα ‘ν’ δικά μας
και τώρα εσβήστης κι έσβησε το φέγγος κι η φωτιά μας

*

Un jour en mai

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Από τη σύνθεση « ΕΠΙΤΑΦΙΟΣ ». Βλ. τη συγκεντρωτική
έκδοση του Ρίτσου, Ποιήματα (Α’ τόμος, 1978, σ. 168)

yannis ritsos
Yannis Ritsos


Un jour en mai ( Épitaphe)
Auteur : Yannis Ritsos
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : V. Leandros
Traduction de Michel Volkovitch