Variations sur l’image et le son 3 | Poèmes indiens de Miguel Angel Asturias

 

 

Miguel Angel Asturias raconte ainsi les circonstances dans lesquelles il est devenu écrivain : «Il y a eu au Guatemala le 25 décembre 1917, un grand tremblement de terre qui a mis par terre toute la ville. J’avais à ce moment 18 ans. Dans la maison en pierres, j’ai vu que le piano était massacré. Je ne pouvais pas jouer du piano et j’ai laissé tomber la musique. A la lumière de la bougie, j’ai commencé à écrire des petits contes, des petites histoires, des poèmes. C’est comme ça que j’ai commencé à écouter cette voix qui était surtout la voix de l’affabulation.»

 

 

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en mes miroirs leur langue empourprée
fumer avec moi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs…
Au lieu de mots ils épandraient en mes eaux
leurs images. Copier une image c’est la saisir
et il est si aisé de se comprendre avec des images,
en souffle de couleurs… »

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en tes miroirs leur langue empourprée,
fumer avec toi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs,
mais le poisson qui en chaque mouvement
sauve sa vie des hameçons qui l’assiègent,
quelques-uns à quatre crochets,
pénètre déjà dans ton ouïe,
dans tes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et tombe dans les filets de ton esprit
avec notre proclamation de guerre. »

« Le poisson qui pour chaque mot
doit faire des milliers de mouvements,
afin d’échapper vivant aux hameçons
qui l’assiègent, certains à quatre crochets,
nage à présent dans mon ouïe, messager de guerre,
dans mes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et c’est pourquoi il vaudrait mieux que les Chasseurs Célestes
s’approchent de mes miroirs…
Alors,
sans danger pour le poisson par les hameçons cerné,
nous nous comprendrions avec des images. »

« Notre parole, notre proclamation,
ceci soit dit aux cieux, face à la terre,
demande d’abord qu’on livre
Quadriciel, celui aux copals magiques,
celui qui aux Quatre Noeuds du Foulard
crée pour les yeux-dieux,
uniquement pour les yeux-dieux,
dévoreurs de sculpture et de peinture,
les arts visuels de la couleur et de la forme,
et crée les arts auditifs du son et du chant
pour les ouïes-dieux,
uniquement pour les ouïes-dieux,
et à la mesure des ouïes-dieux,
dévoreurs de musique et de poésie,
au détriment d’artistes condamnés,
parce qu’ils ne mettent pas leurs arts en mesures,
à être aveugles, sourds, muets, manchots,
anonymes et absents… »

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Dates de pierre, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, Poésie/Gallimard, pp 150-151.

 

*

 

«Les doigts de Pedro Soler sont les cinq sens de la guitare ; dans ses mains, la guitare regarde, écoute, chante, souffre et parle. » Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature 1967.

Caballitos de mar ( Alegria )
Gaspar Claus & Pedro Soler ( violoncelle & guitare )

 

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature

 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

 

 

Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Dimitris Tsaloumas | Chanson d’hiver

 

L’hiver fut long à venir cette année
mais maintenant il est là, pour de bon.

Il s’est installé dans le salon et se balance
tel un talmudiste dans son fauteuil

jambes enveloppées dans une couverture, l’air sévère.
Quand sa barbe raidit avec le froid

il s’endort. C’est dur de
passer la journée sans un mot de sa part.

Quand les nuages se disloquent, le soleil
passe sa langue sous la porte

et l’étale d’un bon yard sur le plancher :
pendant un moment, des lueurs de neige scintillent

jusqu’au fond de la pièce. C’est alors
que le cri monte au cerveau.

Quand le ciel est livide, la neige se met
à tomber doucement sur le tapis, comme des gestes

rapportant les mots de ces jours de
conversation.
(…)

Dimitris Tsaloumas, Un chant du soir, Traduit de l’anglais (Australie) par Pascal Laurent et présenté par Helen Nickas, Orphée La Différence, Collection dirigée par Claude Michel Cluny, 2014, pp.19.

Patrick Laupin | La muraille

 

 

À V.,

Mais la beauté qui les vaut toutes
C’est celle qui nous fait naître
Et soudain à trente ans d’écart
La distance ne se suffit plus à elle-même
Je veux retrouver la vieille maison
La reconnaître et la visiter
Les vitres qui rougeoient sous les arbres du couchant
Le ruissellement des ormes et leur inépuisable lumière
Le balancier fragile des choses de la terre et de l’air
Les meurtrières et les palombes
L’équilibre en plein ciel de la meule à aiguiser
Son ombre désuète, lourde, magnifiée à terre
Les deux bras verticaux et transhumants du tombereau
Le sulfate bleu nuageux déteint sur son bois de noyer
La texture de la terre, le frénésie qui raccorde les fils
Le grand accord tacite entre l’enfant
Et le mur sauvage du non écrit
Je veux retrouver toutes ces choses perdues, égarées
Dans leur troublante maladie de volonté sans sommeil
Dans le silence parfait de leur empreinte éternelle
La vigne vierge et les roses qui fleurissent
Leur hélice, la nef mystique
La nostalgie pour soi
Le grand raccordement de l’involontaire et du vrai
Je veux écouter le vide qui demande à ma voix d’écrire
Et la page absente qui veille sans bruit maintenant

Patrick Laupin, L’homme imprononçable suivi de Phrase et le Mystère de la création en chacun, Éditions La rumeur libre, 2007, p.73.

 

 

 

Sylvia Plath | La traversée

 

 

La traversée

Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.

Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.

Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême ;

Des étoiles s’ouvrent parmi les lys.
N’es-tu pas aveuglé par de telles sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites.

Sylvia Plath, Oeuvres, poèmes, romans, nouvelles, contes, essais, journaux, Quarto / Gallimard, 2011, pp.332, 333.

 

 

Reprenant le principe des lumineuses « Danses nocturnes » offertes à Genève lors d’une représentation de Sonia Wieder-Atherton et Charlotte Rampling — duo en scène pour une adaptation musicale des poèmes de Sylvia Plath — j’ajoute ici une pièce pour violoncelle et piano : le Lied op.72 de Schubert, dans une vibrante interprétation d’Anne Gastinel, accompagnée par Claire Désert.

La pièce est extraite du disque titré « Arpeggione, Sonatina & Lieder Transcriptions », qui comporte notamment une adaptation, pour violoncelle, de la Sonatine en ré majeur initialement composée pour violon.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

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Lied op.72, D. 774
To be sung on the water
Compositeur : Franz Schubert
Violoncelle : Anne Gastinel
Piano : Claire Désert

 

 

Écrire | Abdellatif Laâbi

Écrire, écrire, ne jamais cesser. Cette nuit et toutes les nuits à venir. Quand je suis enfin face à moi-même et que je dois déposer mes bilans. Plus d’uniforme.
Je ne suis plus l’arpenteur égaré d’un espace calculé pour la promenade réglementaire. Je n’obéis plus à la misère des ordres. Mon numéro reste derrière la porte. J’ai fini de boire, manger, uriner, déféquer. J’ai fini de parler pour appeler les choses par leurs noms usés. Je fume d’interminables cigarettes dont la fumée ressort des poumons en éclats de chaînes, en volutes acres de rejets. La nuit carcérale a englouti les lumières artificielles du jour. Des étoiles échevelées peuplent la voûte des visions.

Écrire.

Quand je m’arrête, ma voix devient toute drôle. Comme si des notes inconnues s’accrochaient à ses cordes, poussées par des tempêtes étranges, venues de toutes les zones où la vie et la mort se regardent et s’épient, deux fauves aux couleurs inédites, chacun tapi, prêt à bondir, lacérer, anéantir le principe qui fonde l’autre.

Écrire.

Je ne peux plus vivre qu’en m’arrachant de moi-même, qu’en arrachant de moi-même mes points de rupture et de suture, là où je sens davantage la déchirure, la collision, là où je me fragmente pour revivre dans d’incalculables ailleurs : terre, racines, arbres d’intensité, effervescence grenue à la face du soleil.

Écrire.

Quand l’indifférence s’évanouit. Quand tout me parle. Quand ma mémoire devient houleuse et que ses flots viennent se fracasser contre les rivages de mes yeux.

Je déchire l’amnésie, surgis armé et moissonneur implacable dans ce qui m’arrive, dans ce qui m’est arrivé. Doucement mon émoi. Doucement ma détresse de ce qui fuit. Doucement ma fureur d’être.

Écrire.

Abdellatif Laâbi, Chroniques de la citadelle d’exil, Lettres de prison (1972-1980), Préface de Claude Ollier, Minos/La Différence, 2005.

Ana Blandiana | Élégie du matin

 

 

 

 

Élégie du matin

Au début j’avais promis de me taire, mais ensuite, au matin
Je vous ai vus sur le pas de la porte semant
Les cendres comme l’on sème le blé,
Et je n’ai pu m’empêcher de crier : Que faites-vous ?
Que faites-vous ?
J’ai neigé pour vous toute la nuit sur la ville,
Toute la nuit pour vous j’ai blanchi : oh, si
Vous saviez comme il est dur de neiger !
Hier soir, à l’heure du coucher, je suis sortie dans les airs.
Il faisait noir et il faisait froid. Je devais
Voler jusqu’au point rare où
Le vide fait tourner les étoiles, les éteint
Et moi, je devais vibrer encore un instant dans ce coin
Pour ensuite revenir et neiger parmi vous.
J’ai ruminé, soupesé, essayé chaque flocon,
Pétri, verni du regard,
Et maintenant je tombe de sommeil, la fièvre me prend, de fatigue.
Je vous vois en train de semer la poussière du feu mort
Sur mon ouvrage tout en blancheur et d’un sourire vous avoue –
D’autres neiges bien plus grandes viendront après moi
Et tout le blanc du monde sur vous neigera,
Tâchez de comprendre sa loi dès ce moment,
Neiges infinies viendront après nous,
Et vous n’aurez pas assez de cendre,
Et, petits, les enfants apprendront à neiger,
Et le blanc couvrira votre triste désaveu,
Et la terre tournera avec les étoiles
Tel un astre brûlant, de neige.

 

Ana Blandiana, Anthologie 1964-2004, Autrefois les arbres avaient des yeux, Traduction du roumain par Luiza Palanciuc, Cahiers Bleus / Librairie bleue, 2005, p.23.

 

Le chant des martinets | René Char – Lorand Gaspar – P. Jaccottet


MartinetLES DISTANCES

à Armen Lubin

Tournent les martinets dans les hauteurs de l’air :
plus haut encore tournent les astres invisibles.
Que le jour se retire aux extrémités de la terre,
apparaîtront ces feux sur l’étendue de sombre sable …

Ainsi nous habitons un domaine de mouvements
et de distances ; (…)

Philippe Jaccottet, Oeuvres, L’ignorant, Bibliothèque de la Pléiade, Édition de José-Flore Tappy avec la collaboration d’Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Préface de Fabio Pusterla, 2014, p. 166.

*

Écriture ample, d’un seul trait qui démontre sa source
et son élan – martinets –
se dépliant par d’immenses caresses, épousant les pleins,
les creux et les failles du corps invisible des vents.

Tant de tiges qui s’élancent, se plient et se déplient, se
cassent sans se rompre, d’un même mouvoir en lui-même enraciné,
mouvoir, telle une pensée lisible un instant sans mot et
sans trace
coulé dans la pleine jouissance de son être indivis
tout un ciel d’afflux de sèves, de rumeurs d’éclosion
ô certitude d’être ici sans reste exprimé dans son faire !

Plongées et rejaillissement souples, toujours légers,
infiniment légers,
torsades et dislocations tracées avec la même assurance
fluide,
comme si le mouvement de la vie, sa trajectoire
incalculable se dépliaient
dans la substance même d’une infrangible unité –

Le gracieux don de bâtir ces hautes voûtes éphémères
où résonne
mêlé aux brefs appels pointus le bonheur du regard
d’habiter
ces traits qui volent et dessinent leurs arcs innombrables
lumière sur lumière –

C’est la seule écriture que tu puisses lire aujourd’hui.

Comme si ta rétine et les neurones gris où s’élaborent
et se dissolvent ces dessins purs d’un seul élan tracés
(dans le bruissement discret de courants et de chimies)
comme si les pins fins rameaux de ton souffle et de ton
sang
tout ce que ton esprit croit comprendre et ignore,
les espaces et une pensée infiniment ouverts
étaient fondus dans le même déploiement
en cette musique où chaque note est un cœur
au rythme, harmoniques et timbre singuliers –

Sois tolérant pour tes failles et faiblesses,
accueille le silence dans les mots qui s’accroît
tout comme le dépouillement des vieux jours
rappelle-toi ce que tu as perçu d’invisible au désert –
la brise du petit matin cueille en passant
l’odeur des genêts et soulève le rideau

Lorand Gaspar, Patmos, Lavis de T’ang, Pully, P.A.P., 1992 / Gallimard 2001.

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               *

Le martinet

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour
de la maison. Tel est le cœur.

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il
touche au sol, il se déchire.

Sa repartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut
dentelle de la tour ?

Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à l’étroit
que lui.

L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les
persiennes de minuit.

Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa
présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

René Char, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Introduction de Jean Roudaut, 1983, p.276.

*

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Chant du Martinet Noir
Tous les oiseaux d’Europe
Jean C. Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros

Souffles | Hélène Cixous


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*

Je veux entendre parler avec une autre langue, d’autres mots. Je veux que les mots qui nous servent à nous parler laissent la place à la confiance, à la douceur, et s’il s’agit de parler de choses qui nous effraient, que nous le disions, juste, sans en rajouter.

Maryse Hache

*

Souffles

Voici l’énigme : de la force est née la douceur.
Et maintenant, qui naître ?
La voix dit : « Je suis là. » Et tout est là. Si j’avais une pareille voix, je n’écrirais pas, je rirais. Et pas besoin de plumes alors de corps en plus. Je ne craindrais pas l’essoufflement. Je ne viendrais pas à mon secours m’agrandir d’un texte. Fort !
Vois ! Un jet, — une telle voix, et j’irais droit, je vivrais. J’écris. Je suis l’écho de sa voix, son ombre-enfant, son amante.

«Toi !» La voix dit : «toi ». Et je nais ! — «Vois » dit-elle, et je vois tout ! —  « Touche !» Et je suis touchée. Là ! c’est la voix qui m’ouvre les yeux, sa lumière m’ouvre la bouche, me fait crier. Et j’en nais.

(…)

Aigle !
Je la vois tomber sur moi avec la sûreté du maître d’airs qui ne manque jamais son but, une chute de pierre, ses élégances d’oiseau à sa royale affaire. Louez-le en cymbles bien sonnants ! Certain jusqu’aux plus fins tendons de sa perfection et jouit de soi, son harmonie, intacte de tout effort qui pince ou tord. Au-dessus naturellement des sons impurs, surveillés, que les voix mal élevées laissent mal tomber. Une telle voix ne peut s’élancer que d’un lieu à part, elle ne peut respirer que dans un corps altier. Eût-elle une seule fois subi un dommage de censure, elle n’aurait pas ces tons exacts, légers, soutenus. Noire. La voix. Parle. Pas vite, mais sec et plein, sans s’aider d’inflexions, s’appuie sur l’air ferme. Elle en connaît les moindres détails. Coupe. Danse : le rythme de son corps à chaque seconde, l’élan, inscrit jusqu’en l’immobile suspens, le réveil dans le sommeil, et celui de sa vie entière. (On voit qu’il n’a pas appartenu, siégé, composé, pas arrondi ses angles, pas adhéré. Qu’il secoue, échappe, coupe, aile, traverse. Escalade. Refuse.)

Surgit de la plus grande dilatation de la poitrine, sans s’écouter. Ne coquette pas. Elle gicle, choque, on est atteint. Attaque. On est poussé. Si j’avais une voix pareille, je n’écrirais pas, je combattrais.

Hélène Cixous, Souffles, Édition des femmes Antoinette Fouque, 1998, pp. 9-11.

**

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Métaux | Miguel Ángel Bustos


 

 

MÉTAUX
(Buenos Aires, juin 1959)

I

À quoi bon le plomb un jeudi de rien. Quittons son poids
du ventre.
À l’acier ira l’amour.
À l’acier en nous frappant reviendra l’amour.
Illuminés dans une seule minute d’acier, comment ne
pas grandir !
Parce que mensonge de la terre souterraine
celui qui nous fatigue !

II

Je dénuderai de brumes l’année qui me poursuit.
Quand je descendrai au métal vierge de mes jours ;
je dénuderai d’ombres, j’aimerai sa chair.
Pour mourir, ma voix dans les enfants d’ici à mille ans.
Pour vivre, tes yeux qui avancent dans les métaux
obscurs de mon temps.

Miguel Ángel Bustos, Œuvres poétiques complètes, Traduction : Stéphane Chaumet sur Recours au poème.

 

 

 

Valère Novarina | Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles

 

 

Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer ; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin, nous deviendrons des animaux : dressés par les images, hébétés par l’échange de tout, redevenus des mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans parole. A l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand qui vient étendre son filet sur notre Occident désorienté, à la religion des choses, à l’hypnose de l’objet, à l’idolâtrie, à ce temps qui semble s’être condamné lui-même à n’être plus que le temps circulaire d’une vente à perpétuité, à ce temps où le matérialisme dialectique, effondré, livre passage au matérialisme absolu — j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, d’un voyage dans la parole ; j’oppose le savoir que nous avons, qu’il y a, tout au fond de nous, non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre parcelle individuelle, notre identité, la prison du moi), mais une ouverture intérieure, un passage parlé.

Chaque terrien d’ici le sait bien, qu’il n’est pas fait que de terre. Et s’il le sait, c’est parce qu’il parle. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que l’intérieur est le lieu non du mien, non du moi, mais d’un passage, d’une brèche par où nous saisit un souffle étranger. A l’intérieur de nous, au plus profond de nous, est une voie grande ouverte : nous sommes pour ainsi dire troués, à jour, à ciel ouvert -comme les toitures des cabanes de soukhot. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que la parole existe en nous, hors de tout échange, hors des choses, et même hors de nous.

Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses mystérieuses. Ils en savent plus que nous; ils ont résonné bien avant nous; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots préexistent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi. Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes du dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit.

Valère Novarina, Devant la parole, P.O.L, 1999, pp. 13 & S.

 

 

 

 

Philippe Jaccottet | Un simple souffle

 

 

 

 

Un simple souffle, un nœud léger de l’air,
une graine échappée aux herbes folles du Temps,
rien qu’une voix qui volerait chantant
à travers l’ombre et la lumière

s’effacent-ils, il n’est pas de trace de blessure.
La voie tue, on dirait plutôt un instant
l’étendue apaisée, le jour plus pur.
Que sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ?

 


Un simple souffle, un nœud léger de l’air, une graine échappée aux herbes folles du Temps
Photographie S.-E.S. 27 décembre 2019

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, pp.416/417.

 

 

Dominique Sampiero | La vie est chaude

 

 

Nos lèvres et leurs baisers

On ne sait rien dire de la mort. On en parle à voix basse. Le moins possible. On y pense en secret. C’est toujours la mort des autres. On la tient à distance. Et c’est le monde qu’on éloigne ainsi sans le savoir. Tous les vivants restent des étrangers, des ombres qu’on serre dans ses bras pour leur faire des promesses, leur jurant qu’on est là pour toujours. Puis on s’habitue à leur présence, à leur amour, comme si vieillir consistait à se détacher. Rendre tout plus lisse, plus neutre, plus raisonnable. On laisse la vie s’éteindre à petit feu. Par peur de tout perdre justement.

Cette indifférence quotidienne est un adieu qui s’ignore et touche chaque innocent qui nous croise. Les créatures les plus proches aussi. On s’éloigne des êtres aimés par peur de souffrir le jour de leur départ. On creuse un fossé invisible entre leurs yeux et notre cœur. Nos bras et leurs épaules. Nos lèvres et leurs baisers. On désapprend à les aimer pour se protéger du dénouement. C’est quand ils meurent qu’ils redeviennent des personnes. On leur parle enfin comme on n’a jamais osé. On leur demande si la nuit est tendre avec leur sommeil.

Dominique Sampiero, La vie est chaude, Éditions Bruno Doucey, 2013, p.15.

 

 

Anne Sexton 45 MERCY STREET

 

 

45-mercy-street-632009-250-400

 

 

45 MERCY STREET

 

In my dream,
drilling into the marrow
of my entire bone,
my real dream,
I’m walking up and down Beacon Hill
searching for a street sign –
namely MERCY STREET.
Not there.

I try the Back Bay.
Not there.
Not there.
And yet I know the number.
45 Mercy Street.
I know the stained-glass window
of the foyer,
the three flights of the house
with its parquet floors.
I know the furniture and
mother, grandmother, great-grandmother,
the servants.
I know the cupboard of Spode
the boat of ice, solid silver,
where the butter sits in neat squares
like strange giant’s teeth
on the big mahogany table.
I know it well.

Anne Sexton, 45 MERCY STREET, Linda Gray Sexton, 1976.

 

*

45, rue de la Miséricorde

Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.

J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.
Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre
pareils à des dents de géant
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines
priant doucement mais avec ferveur
devant le lavabo,
à 5 heures du matin,
à midi
somnolant dans son fauteuil à bascule branlant,
et grand-père siestant dans le débarras,
grand-mère sonnant la cloche pour appeler la servante du rez-de-chaussée,
et Nana berçant Maman avec une fleur gigantesque
sur son front pour couvrir la boucle
de quand elle était bonne et de quand elle était…
Et où elle fut engendrée
et dans une génération
la troisième qu’elle aura engendrée, moi,
avec la semence de l’étranger s’épanouissant
dans une fleur appelée Horrible.

Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J’éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j’ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l’abeille en moi
et un mari
qui s’est frotté les yeux
pour ne pas voir mes tripes
et je marche et je regarde
et ceci n’est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable.

Ferme les persiennes –
je m’en moque !
Verrouille la porte, miséricorde,
efface le numéro,
arrache la plaque de ma rue,
qu’est-ce que ça peut faire ?
Qu’est-ce que ça peut lui faire à cet avare
qui veut posséder le passé
qui est parti sur la barque des morts
et m’a laissée avec seulement du papier ?

Pas là.

J’ouvre ma pochette,
comme une femme le ferait,
des poissons y nagent
entre les dollars et le rouge à lèvres.
Je les sors de là,
un par un
et les balance sur les plaques de rue,
et je jette mon sac à main
dans le fleuve Charles.
Puis je réalise mon rêve
et je fais claquer contre le mur en ciment
du calendrier maladroit
dans lequel je vis
mon existence
et ses carnets
hissés hors de là.

Traduction française de Sabine Huynh

Mercy street by Elbow

Mercy street par Peter Gabriel

 

 

 

Saint-John Perse par Jean Vilar | Anabase

 

 

 

Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…
Auteur : Saint-John Perse
Récitant : Jean Vilar

*

       Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…

       L’Été plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à plein bords sa braise pâle sous les cendres — Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver — et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
       Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. — De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…

       Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire — qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
       Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage ; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècle en voyage…

       À voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ?… « Je vous parle, mon âme ! — mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval ! » Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.

       À l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute ! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles !…

       Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous ! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces ?
       Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ah ! soudain que nous veulent ces voix ? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles ! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronzes verts sur de vastes chaussées !…

       (L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)

Saint-John Perse, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, in Anabase, VII, Poésie/ Gallimard, 2009, 124 à 126.

 

 

 

François Cheng | Pourtant il nous reste à célébrer

 

 

Pourtant il nous reste encore à célébrer
comme tu le fais
Célébrer ce qui, jailli d’entre nous
tend encore vers la vie ouverte
Ce qui d’entre les chairs meurtries, crie mémoire
Ce qui, d’entre les sangs versés, crie justice
Seule voie en vérité où nous pourrions encore
honorer les souffrants et les morts

Chacun de nous est finitude
L’infini est ce qui naît d’entre nous
fait d’inattendus et d’inespérés
Célébrer l’au-delà du désir, l’au-delà de soi
Seule voie en vérité où nous pourrions encore
tenir l’initiale promesse
Célébrer le fruit, plus que le fruit même
mais la saveur infinie
Célébrer le mot, plus que le mot même
mais l’infinie résonance
Célébrer l’aube des noms réinventés
Célébrer le soir des regards croisés
Célébrer la nuit au visage émacié
Des mourants qui n’espèrent plus rien
mais qui attendent tout de nous
En nous l’à-jamais-perdu
Que nous tentons de retourner en offrande
Seule voie où la vie s’offrira sans fin
paumes ouvertes

François Cheng, A l’orient de tout, Œuvres poétiques, Poésie/Gallimard, 2010, p. 322.

 

 

 

Miguel Angel Asturias | Sud

 

 

Si haut le Sud (extrait)
Chant à l’Argentine

 

Si haut le Sud !
Aiguille, oeil de pampa, pierre sans cils,
silence au fil tranchant, clarté, diamant,
solitude, stature qui se cambre de la terre aux étoiles,
à cette équerre en croix de la constellation
où les épaules envieuses des Andes mesurent leur désir.
Dédaignez ce que vous voyez, la barbe de l’aïeul éteint*,
et regardez comme il se dresse, les pieds en pleurs dans cette neige
qui fond, comme la force qui pétrit et qui libère des cascades,
et tout son corps, et tout son corps bombant son grand thorax,
son immense thorax immensurable où les abîmes
athlétiques s’affrontent, et tout son corps en lutte pour grandir,
pour soulever ses épaules un peu plus encore, pour atteindre
une hauteur qui lui fera toucher la Croix du Sud.

Si haut le Sud !
solitaire ! Etamine
de platine qui bruit comme une steppe, minerai
noyé par la mer durant l’enfance du globe,
recouvert par la mer, abysse sans rivage.

Du coeur du quartz errant, du coeur de la silice bleue,
la terre s’est dressée pour tenter de grandir,
et la terre a grandi, haute plaine profonde ;
car les pampas, à fleur de sol,
demeurent malgré tout profondes ;
pour s’élever elles s’allongent, elles s’égarent éblouies,
avec pour seuls confins un vent au fil de faux.

Du fond des mers la terre s’est lancée avec le sable désolé,
avec la bave du mystère, avec la trace de la cendre
et le néant n’était plus rien devant ce voisinage illimité
où tout ne vint pas de l’humus, de l’essaim voyageur,
de la graine émigrante et du sol bienfaisant.
Ici l’homme donna sa mesure, son ombre, sa folie.

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.F. Durand, Poésie/Gallimard, 2003, pp 66/67

*L’aïeul éteint (el abuelo apagado) : l’Aconcagua, beau et haut sommet des Andes, volcan aujourd’hui éteint.

 

Keith Waldrop | Le vrai sujet

 

 

 

LE VRAI SUJET – INTERROGATIONS ET CONJECTURES DE JACOB DE LAFON

Jacob de Lafon lit : « Pour faire tomber la fièvre, couper un bousier en deux. En scotcher une moitié à votre bras droit et l’autre à votre bras gauche. »

Cela l’intrigue.

Qu’est-ce au juste qu’un « bousier » ? Il trouve le terme répugnant.

Il cherche le mot dans le dictionnaire. C’est un « scarabée coprophage qui vit dans les excréments des mammifères » et qui vole en bourdonnant.

Tout cela est bien théorique. Jacob n’a pas de fièvre.

*

Jacob de Lafon lit, quelque part, que toute activité humaine s’organise selon deux vecteurs opposés : la poussée centrifuge de la paranoïa et la traction centripète de l’hystérie.

*

Jacob de Lafon découvre le terme orthoépie qui signifie « la prononciation correcte des mots ». Le mot lui paraît imprononçable.

*

Jacob de Lafon, remarquant que Perceval (tout comme son cousin Lancelot ) descend de Joseph d’Arimathée qui lui-même est de la Maison de David, en bref, que Perceval est juif, se demande si Wagner était au courant.

[…]

Au cours de ses lectures, Jacob de Lafon est surpris de rencontrer d’anciens astronomes qui « défièrent le temps ».

Il se rend compte plus tard que c’est une coquille, qu’il s’agit de « déifièrent ».

[…]

Bien que cela soit un accident, le coup étant parti par réflexe, Jacob de Lafon considère que le papillon qu’il a tué est sa contribution au chaos.

Keith Waldrop, Le vrai sujet, Traduction Olivier Brossard, José Corti, Série américaine, 2010, p.11-14 et 38.

 

 

 

Raphaële George | Journal

 

 

Il y a en moi ce peuple de mots, ou ce peuple d’êtres ; d’autres qui se promènent, qui errent tout au fond. Et c’est pour savoir ce qu’ils veulent me dire que j’accepte de fermer les yeux. J’ai la ferme conviction de trouver ainsi une mémoire, la vraie mémoire, celle peut-être qui donne au sens tout son poids de vérité, toute son assurance. Je ne sais jamais ce qu’elle sait, mais je vais jusqu’à imaginer que nous connaissons à l’avance la façon dont nous mourrons ; parce que nous devons savoir très profondément ce qui dans l’histoire, avant que nous soyons au monde, déterminait déjà notre venue. Cette connaissance doit être si terrible que la plupart du temps nous la nions, nous n’en faisons rien, nous donnons plus de place à ce qui est présent, rationnel, presque vérifiable. (…)

Il se passe souvent avec les mots quelque chose d’assez semblable à cette sensation d’être surpeuplée, comme si tous les mots s’étaient si bien accordés de cette mémoire enfouie qu’ils prendraient trop de puissance. On se dit qu’on ne peut pas y toucher, on croit toucher aux visages des morts.

On ne devrait jamais s’arrêter d’écrire, tout ce qui est poésie surtout. On perd l’habitude, et bêtement on devient ignorant de la musique qui lui est nécessaire. D’une certaine façon, on sort de la grâce.

Raphaële George, Psaume de silence suivi de Journal, Éditions Lettres Vives, Collection Terre de poésie, 1986, pp.55/56/57.

 

 

Guy Lévis Mano | Images de l’homme immobile

 

 

 

Le poème oublié

Le poème avait été oublié dans la cave
et la ville était déserte et désordonnée
comme un cauchemar
L’imprimeur avait fui la catastrophe
qui descendait du ciel
C’était dans une ville ancestrale
et dans la cave de l’imprimeur languissait
le plus beau poème du monde

Le poète l’avait écrit et l’avait oublié
peut-être est-il mort sous un arbre
qui ne comprend pas
Le typographe l’avait composé et oublié
car la vie était trop sonore
comme un coup de canon

 

Guy Lévis Mano, Images de l’homme immobile, Éditions Folle Avoine, Préface d’Albert Béguin, 2013, P. 117.