Archives de catégorie : VOIX DE POÈTES : TEXTES LUS PAR LEURS AUTEURS

Voix d’auteur | Frankétienne lisant Rapjazz 

 

Frankétienne lisant Rapjazz
Lus par l’auteur, ces extraits du texte de Frankétienne «Rapjazz, Journal d’un paria» ont été enregistrés à son domicile de Delmas (Haïti) le 21 juin 2006.

 

 

2049

En cette année-là, Port-au-Prince comptera trois siècles d’existence.

Moi, de toute évidence, je serai déjà parti, loin de cet univers visible et tangible, vers le lieu suprême des vérités éternelles.

Puissent les grains de poussière, les cailloux, les racines des arbres, les feuilles, les fleurs, les fruits, les gouttelettes d’eau, la rosée, la pluie, les nuages, les éclairs, les orages, l’arc-en-ciel, le soleil, la lune, les étoiles, le vent, les oiseaux, les chiens et les chats, les chenilles et les fourmis, les lucioles, les papillons, les libellules, les chrétiens-vivants et toutes les autres créatures, m’apporter, à voix intenses et vives, à chuchotements d’âmes frétillantes, à modulations de silence et de musique, à frémissements d’ailes et vibrations d’antennes, les bonnes et lumineuses nouvelles de ma ville ressuscitée/régénérée/revivifiée.

Je rêve de ma ville nettoyée/réveillée/exorcisée. Je piaffe de colère et d’impatience. Mais je garde encore le souffle et la foi.

Les grandes mutations et les métamorphoses traversent souvent des phases ténébreuses, chaotiques et douloureuses.

Il m’arrive paradoxalement de croire dans la lumière tragique des désastres et la pathétique magie des catastrophes.

Créer, c’est imaginer le cinéma fascinant qui se déroule à l’intérieur d’un œuf, derrière l’opacité de la coquille.

Un exaltant défi face aux aléas du temps qui s’en va.
Un étrange pari sur les splendeurs et la densité féconde du futur.

La création artistique, surtout quand elle témoigne du difficile à vivre, du malaise existentiel et de la barbarie destructrice, s’inscrit absolument dans le refus de l’amnésie et de la mort.

Écrire est mon ultime oasis dans l’incendie de mes déserts. Mon dernier port d’attache sur les rives tourmentées de ce continent fabuleux qu’est la vie. Mon rapjazz de folie.

Frankétienne, Rapjazz : journal d’un paria, Comprend du texte en créole, Éditions Mémoire d’encrier,  Collection Chronique, 2011, pp. 8 et 9.

 

 

 

 

Le dernier jour de l’eau | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Imagine  … ce serait le dernier jour de l’eau – exactement comme l’on parle du dernier jour de l’automne  – ce serait le dernier jour des offrandes  de l’eau, quelques gouttes de pluie sur la terre, la terre assoiffée, la terre reconnaissante. La terre infinie rencontrerait sa limite. Imagine …

Et que ferions-nous alors ?

Nous creuserions, nous creuserions à la recherche des sources. Nous irions chercher une autre vérité plus profonde, plus lointaine, vers un ailleurs, vers un autre territoire que rien n’arrête. Nous irions toucher le sol de l’océan, toucher le fond de la mer, là dans les abysses où poussent les fleurs de corail. Nous irions visiter le cœur de la Terre pour découvrir je ne sais quelle autre pierre cachée ? Qui sait ?

Qui sait quelle autre pluie d’étoiles, tombées au fond de l’eau, et que nous rendrions au ciel de la nuit ?

Sylvie-E. Saliceti, 4 mars 2021

 

 

Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

mahmoud Darwich comme des fleurs d'amandiers

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Voix de Paul Valet | La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte
Est l’intacte parole

Elle ignore la gloire
De la décrépitude

La parole qui me porte
Est l’abrupte parole

Elle ignore le faste
De la sérénité

La parole qui me porte
Est l’obscure parole

Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie

La parole qui me porte
Est la dure parole

Elle exige de moi
L’entière soumission

La parole qui me porte
Est une houle de fond

C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom

La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet, La parole qui me porte, Mercure de France, 1965.

Voix de Paul Valet Lecture de poèmes par son auteur
cliquez sur le lien ci-dessus (1978 Centre Pompidou)

 

 

Voix de René Depestre | À bas

 

rené depestre oeuvres poétiques complètes

À bas l’être humain
À bas les étoiles
À bas le maïs et le blé
À bas la pluie et la neige
À bas le cheval, le chien et la colombe
À bas le rossignol et le papillon
À bas le pupitre et les fleurs
À bas le phosphore et les crayons
À bas la cerise et la topaze
À bas le radar et le brouillard
À bas l’eau, le vent et le calcium
À bas les cahiers et les chaises
À bas les seins et l’azur
À bas le sonnet et le basilic
À bas les vitamines de A jusqu’à Z
À bas le cristal et le bois
À bas le baiser et l’algèbre
À bas le sel et la géométrie
À bas le nord et le sud
À bas le coït et ses épopées
À bas la pomme, le raisin et le compas
À bas le piment et le stéthoscope. »
« À bas l’orgasme, la lune et le voilier
À bas Einstein et son Mozart
À bas les draps et la fumée
À bas la rosée, l’herbe et les amants
À bas le repos, la sueur et le feu
À bas la table, le vagin et la lampe
À bas Tolstoï, la mer et l’espoir
À bas l’agneau, le vin et la montre
À bas la charrue, le bœuf et le sillon
À bas Homère, les ponts et la santé
À bas la poupée, le facteur et l’alouette
À bas l’alphabet et la nostalgie
À bas la tortue, le coq et le cinéma
À bas le charbon et le vers libre
À bas le melon, le colibri et la pensée
À bas Van Gogh, le diamant et l’hirondelle
À bas le citron, le nénuphar et la bonté
À bas le silence, le miel et le travail
À bas le lit, la joie et la liberté
À bas l’alpha et l’oméga de la vie !
Demain, la bombe H !

René Depestre, Rage de vivre, Œuvres poétiques complètes, Préface de Bruno Doucey, Illustration de Antonio Benni, Seghers, 2006.

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Et voilà mon frère | Yannis Ritsos par Nikos Xylouris

 

Yannis Ritsos a écrit ce poème alors qu’il était détenu, en 1948.

Και να, αδελφέ μου,
που μάθαμε να κουβεντιάζουμε
ήσυχα ήσυχα κι απλά.
Καταλαβαινόμαστε τώρα
δεν χρειάζονται περισσότερα.
Και αύριο λέω θα γίνουμε
ακόμα πιο απλοί
θα βρούμε αυτά τα λόγια
που παίρνουν το ίδιο βάρος
σε όλες τις καρδιές,
σ’ όλα τα χείλη
έτσι να λέμε πια τα σύκα :
σύκα, και τη σκάφη : σκάφη
έτσι που να χαμογελάνε οι άλλοι
και να λένε: «τέτοια ποιήματα
σου φτιάχνουμε εκατό την ώρα».
Αυτό θέλουμε και μεις.

Γιατί εμείς δεν τραγουδάμε για να ξεχωρίσουμε, αδελφέ μου,
απ’ τον κόσμο εμείς τραγουδάμε για να σμίξουμε τον κόσμο.

 

Et voilà mon frère,
Nous avons appris à nous parler
Posément, posément et simplement
Nous nous comprenons maintenant
Plus rien d’autre ne compte

Et je dis que demain nous serons
Encore plus simples
Nous trouverons ces paroles
Qui valent le même poids
Dans tous les cœurs
Sur toutes les lèvres

Désormais nous dirons simplement
les choses telles qu’elles sont
Désormais les autres riront et diront :
« de tels poèmes nous pouvons t’en faire cent dans l’heure ».
C’est aussi ce que nous voulons.

Parce que nous ne chantons pas pour nous distinguer, mon frère,
Ici bas, nous chantons pour unir le monde.

 

Καπνισμένο τσουκάλι, Μετακινήσεις (1942-1949). Ποιήματα, Β´. Εκδόσεις «Κέδρος», 1961. 250.
Traduction française de Sophie D., que je remercie pour son autorisation de publication ( http://dornac.eklablog.com/ ).

Et voilà mon frère
Auteur : Yannis Ritsos
Traduction : Sophie D.
Compositeur : Christos Leontis (Χρήστος Λεοντής)
Interprétation: Nikos Xylouris
Voix qui ouvre le chant : Yannis Ritsos

Voix de Saint-John Perse | Poésie

 

 

Poésie

Voix de Saint-John Perse 
Discours de Stockholm Allocution du Nobel 10 décembre 1960
(Retranscrit par écrit en totalité & en extrait sonore)

 

 

 

 

 

 

 Saint-John Perse — enregistrement de son Discours du  Nobel (extrait)

 

 

 

POÉSIE
Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960 (retranscrite  en totalité)

 

 

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.

La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Écart accepté, non recherché par le poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications pratiques de la science.

Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation différent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable « vision artistique » – n’est-on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?

 

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme – cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.

 

Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Être, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.

 

Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité réelle et d’intégralité psychique … Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes.  L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.

Elle n’attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n’a d’elle-même à justifier. Et c’est d’une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu’elle embrasse au présent tout le passé et l’avenir, l’humain avec le surhumain, et tout l’espace planétaire avec l’espace universel. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain. Son expression toujours s’est interdit l’obscur, et cette expression n’est pas moins exigeante que celle de la science.

Ainsi, par son adhésion totale à ce qui est, le poète tient pour nous liaison avec la permanence et l’unité de l’Être. Et sa leçon est d’optimisme. Une même loi d’harmonie régit pour lui le monde entier des choses. Rien n’y peut advenir qui par nature excède la mesure de l’homme. Les pires bouleversements de l’histoire ne sont que rythmes saisonniers dans un plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. Et les Furies qui traversent la scène, torche haute, n’éclairent qu’un instant du très long thème en cours. Les civilisations mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elles ne font que muer. L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance.

Et c’est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l’événement historique. Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu’à tous il dise clairement le goût de vivre ce temps fort ! Car l’heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderions-nous l’honneur de notre temps ? …

« Ne crains pas », dit l’Histoire, levant un jour son masque de violence – et de sa main levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice. « Ne crains pas, ni ne doute – car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en voie toujours de création. Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n’est rien de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni mesure, sous l’incessant afflux de l’Être. La tragédie n’est pas dans la métamorphose elle-même. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre ? Et sa maturation forcée, dans une communauté sans communion, ne sera-t-elle que fausse maturité ? …»

Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme. Et c’est hausser devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus largement l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde … Face à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? Oui, si d’argile se souvient l’homme.

Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps.

Saint-John Perse, Œuvres complètes, Poésie, Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, Bibliothèque de La Pléiade, Éditions Gallimard, 2010, pp. 443 à 447.

 

Voix d’auteur | J.-M. G. Le Clézio

 

 

 

 

Cette autre femme

 

Cette autre femme au visage doux, enfantin, aux yeux humides et profonds, au front haut et pur cette femme vivante, dois-je la laisser dans son monde ? Elle est là, elle me parle, et je l’écoute.
Elle écarte une mèche de cheveux de sa longue main aux doigts fins, presque transparents, et je contemple ce geste qui s’est fait sans moi. Je la vois respirer, je vois le mouvement ample et glorieux qui gonfle lentement sa poitrine et soulève ses seins, puis s’éparpille dans l’air. J’écoute les coups durs de son coeur qui sursaute, au loin, enfoui entre deux ou trois organes. Je sens l’odeur de sa sueur, l’odeur de ses cheveux, l’odeur âcre, puissante, mêlée de parfum, qui est l’odeur de la femelle de notre espèce. Je scrute les détails de sa peau, les taches claires, les verrues, les boutons, les points noirs et les cicatrices minuscules, les rides, les vergetures, les bleus, les trous des pores et les forêts de duvet. J’aperçois le bondissement presque imperceptible des veines, les tressaillements des muscles, des tendons, toutes ces choses terribles qu’elle porte dans le sac de son corps, et qui vivent, qui vivent.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, L’extase matérielle, Gallimard, 1993, p.39.

 

Jean-Marie Gustave Le Clézio par Michel Euler

Cette autre femme
Auteur et récitant : J. M. G. Le Clézio

 

 

Voix de Pascal Quignard | Les désarçonnés

 

 

 

Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d’une situation antérieure.
Tout à coup quelque chose désarçonne l’âme dans le corps.
Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie.
Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf. Il afflue sans cesse directement de l’origine. Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu’on veut revivre.

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Otium et libertas, telles étaient leurs valeurs.

Voilà pour moi le rêve : une compagnie de solitaires.

La seule chose, à quoi je confie mes heures, qui est certaine, c’est que la lecture, dans le monde, la réalise à chaque fois qu’un livre s’entrouve.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Dernier Royaume VII, Chapitre LXXIII, Grasset, 2012, Ed. num. non pag.

Pascal Quignard évoquant Les désarçonnés

 

 

Le pont Mirabeau d’Apollinaire en quatre versions

 

 

 

Le pont Mirabeau, Apollinaire / Reggiani ( version parlée)

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Reggiani ( version chantée)

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Le Pont Mirabeau, lu par Apollinaire

 

Je rappellerai maintenant que le surréalisme s’est refusé, c’est frappant, à tout intérêt pour la prosodie. La fascination qu’en dépit d’intuitions plus fortes je vois bien chez Breton pour la « mauvaise » présence s’est reflétée ainsi dans son écriture du vers. De Clair de terre à Pleine marge ou à l’Ode à Charles Fourier, rien dans la forme, de cette prosodie qui porte l’espoir de qui veut vraiment être au monde. Comme si Breton, à la fin du cri de l’oiseau, s’était jeté en avant dans les choses qui se fermaient non pour les rouvrir mais pour rêver au-delà, le vers n’est chez lui qu’un verset, un soulèvement du flot de paroles rêvant de s’étaler sur la plage du surréel, avec ses inventions mais alors comme le déni de la personne réelle. Ce qui, horresco referens, n’est pas sans rappeler un autre verset, celui de Claudel, zélateur lui aussi d’un rêve. Et va de pair avec le refus méprisant -c’est-à-dire inquiet- que Breton opposait à la musique, celle non seulement des mots mais des instruments. « Que la nuit tombe sur l’orchestre ! » s’exclamait-il. Il y a beaucoup à apprendre de cette arrogance qui couvre mal l’angoisse de se savoir sans boussole dans précisément cette nuit.

alliance-de-la-poesie-et-de-la-musique

Quant à moi, j’ai revendiqué une place pour le vers, pour la prosodie, dans la poésie, celle-ci s’adonnât-elle au « stupéfiant image », comme on disait. Et même si d’abord j’ai laissé l’image étouffer le rythme, je m’ouvrais dés mes premières heures surréalistes à deux oeuvres où c’était, au contraire, le sens inné des pouvoirs de la prosodie qui primait dans les mots sinon même dans la pensée explicite. Quand je lus Le voyageur, puis entendis Apollinaire dire ce grand poème dans l’enregistrement que j’avais découvert rue des Bernardins au musée de la Parole, je sus que j’étais en présence de la poésie à son instant d’origine : cette voix qui hésite, se ressaisit, avance dans le destin qu’elle institue à mesure, voix humaine se détachant, souverainement, du bruit de fond de l’esprit. « Et le bruit éternel d’un fleuve large et sombre »…

Yves Bonnefoy, L’Alliance de la poésie et de la musique, Galilée, 2007, pp 90/91/92.

Autre mise en chanson d’Apollinaire, plus récente, par M. Lavoine