Archives de catégorie : VOIX DE RÉCITANTS : TEXTES LUS ET/OU DITS PAR D’AUTRES QUE LEURS AUTEURS

L’insurrection poétique | Vladimir Maïakovski & Sergueï Essenine

 

 

 

À Sergueï Essenine

La tâche est grande
on y suffit à peine.
Il faut d’abord
refaire la vie,
une fois refaite
on pourra la chanter.
Notre temps, pour la plume,
n’est pas très facile

 

Vladimir Maïakovski, Extrait de « À Sergueï Essenine » (1926), Écoutez si on allume les étoiles, traduit du russe par Francis Combes et Simone Pirez, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005 in L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, Éditions Bruno Doucey, 2015, p.18.

 

 

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Interprète : Elena Frolova
Traduction française : Vladimir Naoumov
Direction de production : Catherine Peillon

 


*

 

LE SOLEIL S’EST ETEINT

Le soleil s’est éteint. Dans les champs
Le pipeau du berger chante.
Fronts soudés, le troupeau
Ecoute cette chanson du pipeau.
Emporte l’écho rapide
Les pensées des bêtes hébétées
Vers l’Atlantide
Des verts prés.
Cette chanson est pour toi, ô ma Patrie,
J’aime tes jours et tes nuits.

Sergueï Essenine

*

 

L’insurrection poétique… L’anthologie (…) pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu.

Avec les contributions de Maram al-Masri, Peter Bakowski, Tahar Ben Jelloun, Claude Ber, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Hélène Cadou, Jean Joubert, Jean Malrieu, Yannis Ritsos, Sylvie-E. Saliceti, Fabio Scotto, Frédéric Jacques Temple …

 

 

Boris Vian dit par Pierre Brasseur | Un de plus

 

Un de plus

 

Un de plus
Un sans raison
Mais puisque les autres
Se posent les questions des autres
Et leur répondent avec les mots des autres
Que faire d’autre
Que d’écrire, comme les autres
Et d’hésiter
De répéter
Et de chercher
De rechercher
De pas trouver
De s’emmerder
Et de se dire ça sert à rien
Il vaudrait mieux gagner sa vie
Mais ma vie, je l’ai, moi, ma vie
J’ai pas besoin de la gagner
C’est pas un problème du tout
La seule chose qui en soit pas un
C’est tout le reste, les problèmes
Mais ils sont tous déjà posés
Ils se sont tous interrogés
Sur tous les plus petits sujets
Alors moi qu’est-ce qui me reste
Ils ont pris tous les mots commodes
Les beaux mots à faire du verbe
Les écumants, les chauds, les gros
Les cieux, les astres, les lanternes
Et ces brutes molles de vagues
Ragent rongent les rochers rouges
C’est plein de ténèbres et de cris
C’est plein de sang et plein de sexe
Plein de ventouses et de rubis
Alors moi qu’est-ce qui me reste
Faut-il me demander sans bruit
Et sans écrire et sans dormir
Faut-il que je cherche pour moi
Sans le dire, même au concierge
[…]
Faut-il faut-il que je me fourre
Une tige dans les naseaux
Contre une urémie du cerveau
Et que je voie couler mes mots
Ils se sont tous interrogés
Je n’ai plus droit à la parole
Ils ont pris tous les beaux luisants
ils sont tous installés là-haut
Où c’est la place des poètes
Avec des lyres à pédale
Avec des lyres à vapeur
Avec des lyres à huis socs
Et des Pégase à réacteur
J’ai pas le plus petit sujet
J’ai plus que les mots les plus plats
Tous les mots cons tous les mollets
J’ai plus que me moi le la les
J’ai plus que du dont qui quoi qu’est-ce
Qu’est, elle et lui, qu’eux nous vous ni
Comment voulez-vous que je fasse
Un poème avec ces mots-là ?
Eh ben tant pis j’en ferai pas.

Boris Vian

Boris Vian 100 ans 100 chansons

Un de plus
Auteur : Boris Vian
Récitant : Pierre Brasseur

 

Pierre Seghers (1906 – 1987) dit par Laurent Terzieff | Quand le soleil

 

 

La chanson est, je crois, l’activité de l’homme la plus directement sensuelle, où la parole, le chant, le mouvement sont intimement liés. (…) Ni la cadette, ni l’aînée de la poésie, elle fait partie au même titre que la poésie, du trésor d’une langue.

Pierre Seghers, Chansons et complaintes, Préface, Seghers, 1958.

 

*

Éditeur, il créa la collection «Poètes d’aujourd’hui». Poète et résistant, il fut proche d’Aragon,  Éluard, Desnos et Char. Quant à ses textes de chansons et/ou ses poèmes, ils sont portés par nombre d’interprètes prestigieux : Francesca Solleville, Léo Ferré, Catherine Sauvage, Mouloudji, Jacques Douai, Juliette Gréco, Hélène Martin, Marc Ogeret, sans compter les acteurs de théâtre, dont Laurent Terzieff.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Laurent_Terzieff-Poesie_de_demain_Mono_version

Vivre se conjugue au présent
Quand le soleil
Auteur : Pierre Seghers
Récitant : Laurent Terzieff

 

 

 

Christian Olivier dit Jean Fauque et Bashung | La nuit je mens

 

 

Christian Olivier, du groupe des Têtes Raides, habitué à la lecture-performance d’œuvres poétiques (Desnos, Tsvetaïeva, Artaud, Rimbaud, Dagerman, Genet…) l’année dernière a créé un spectacle de lectures de chansons françaises intitulé Chut, dont l’aspiration était de faire écouter des paroles souvent mal entendues. L’expérience est inédite. Des refrains aussi anodins à notre oreille que Marcia Baila des Rita Mitsouko ou Le Téléfon de Nino Ferrer prennent des accents neufs. « Outre le plaisir que j’y prends, l’idée était également de mettre en valeur, et en abyme, sous des arrangements, une mélodie, des boîtes à rythme… » Résultat : un écho différent,  une voix autre, des silences et un timbre insoupçonnés, toutes choses révélant ce qui était oublié : «des textes si cachés » que nous croyons les découvrir.

Christian Olivier a gratifié Arte Radio de quelques-unes de ces lectures. Ici, La nuit je mens signé Jean Fauque et Alain Bashung.

Le travail acoustique est signé Arnaud Forest.

Comme l’on a écrit une histoire de bleu, il faudrait écrire un jour une histoire du son — de la qualité du bruit habile à réinventer la vérité d’un texte. La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine. La nuit je mens, je m’en lave les mains…

Sylvie-E. Saliceti

Grotte de La Grande Baume 8 février 2020 Photographie S.-E.S.

 

La nuit, je mens
Auteurs : Jean Fauque & Alain Bashung
Récitant et composition musicale : Christian Olivier & Têtes Raides
Mai 2015 Arte

 

 

 

 

Yannis Ritsos (Grèce 1909 – 1990) par Melina Mercouri | La paix

Yannis Ritsos

Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres, c’est la Paix.

Le père qui rentre le soir un large sourire dans les yeux
Dans les mains son panier rempli de fruits
Et sur le front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés par les obus, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait resurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix

La Paix, c’est la bonne odeur du repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
quand celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel éblouissant nos yeux comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix

Quand les prisons deviennent bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier, c’est la Paix.
(…)
La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, quand nous disons, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons, c’est la Paix…

Quand la mort ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule, c’est la Paix.

Mes frères, mes sœurs, c’est dans la Paix que se respire à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous la main, c’est cela la Paix.

Yannis Ritsos

La paix
Auteur : Yannis Ritsos
Récitante : Mélina Mercouri

Le rêve de l’enfant, c’est la paix.
Le rêve de la mère, c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres
c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage
du monde
et que nos morts peuvent se tourner sur le flanc et trouver
un sommeil sans grief
en sachant que leur sang n’a pas été répandu en vain,
c’est la paix.

La paix est l’odeur du repas, le soir,
lorsqu’on n’entend plus avec crainte la voiture faire halte
dans la rue,
lorsque le coup à la porte désigne l’ami
et qu’en l’ouvrant la fenêtre désigne à chaque heure le ciel
en fêtant nos yeux aux cloches lointaines des couleurs,
c’est la paix.

La paix est un verre de lait chaud et un livre posés devant
l’enfant qui s’éveille.

Lorsque les prisons sont réaménagées en bibliothèques,
lorsqu’un chant s’élève de seuil en seuil, la nuit,
à l’heure où la lune printanière sort du nuage
comme l’ouvrier rasé de frais sort de chez le coiffeur du quartier,
le samedi soir
c’est la paix.

Lorsque le jour qui est passé
n’est pas un jour qui est perdu
mais une racine qui hisse les feuilles de la joie dans le soir,
et qu’il s’agit d’un jour de gagné et d’un sommeil légitime,
c’est la paix.

Lorsque la mort tient peu de place dans le cœur
et que le poète et le prolétaire peuvent pareillement humer
le grand œillet du soir,
c’est la paix.

Sur les rails de mes vers,
le train qui s’en va vers l’avenir
chargé de blé et de roses,
c’est la paix.

Mes Frères,
au sein de la paix, le monde entier
avec tous ses rêves respire à pleins poumons.
Joignez vos mains, mes frères.
C’est cela, la paix.

Yannis Ritsos, La paix, traduit du grec par l’auteur, in Revue Europe, août-septembre 1983 puis in Guerre à la guerre, Anthologie, Éditions Bruno Doucey, 2014.

Une grande main de lumière | Cendrars et Maulpoix


 

 

LE CŒUR DE LA FOUDRE EST UNE MAIN COUPÉE ( BLAISE CENDRARS )

 

Ce désir de voir, de saisir, d’être efficace autant que simple, et d’utiliser l’écriture comme un instrument optique ou comme un moyen d’intervention rapide, rapproche Cendrars d’Henri Michaux. L’un et l’autre élaborent, chacun à sa manière et selon sa formule intime propre, une stratégie de l’homme gauche. L’un et l’autre puisent leur force dans leur défaut. L’un et l’autre prennent la poésie à rebours pour déjouer ses leurres, ses artifices. A l’appui de ce rapprochement, je ne puis d’ailleurs m’empêcher d’entendre le prénom de Cendrars lorsque Michaux répète dans Bras cassé: « Braise. Braise dans le bras. Braise et percements. Horrible cette braise… et absurde.» Comme si la même souffrance, la même brûlure et la même gaucherie avaient alimenté, au moins quelque temps, l’écriture des deux hommes. Comme si le poète n’était pas plusieurs mais un seul, ayant enduré sans cesse le même mal, la même brisure de l’os et la même brûlure de la chair, en des temps et sous des noms différents, pour atteindre le coeur du monde. Bras cassé ou main coupée, défait d’une partie, sinon d’une moitié, de soi-même, seul un homme gauche peut être, pour reprendre une formule de Cendrars à propos de Le Rouge, « un très grand poète anti-poétique ». La main droite, on le sait, est active, efficace, partie prenante, volontiers directive ; tandis que la gauche est songeuse, réfléchie ou végétative. La main droite pourrait être de braise, et la main gauche de cendres. Et c’est bien sa main droite qui continue de brûler Cendrars après qu’il l’a perdue. C’est elle qui garde la mémoire de la foudre. C’est elle que somme toute il décide de sauver, qu’ il se redonne, quand il prend le parti de la vie contre la littérature, ou quand il conduit sa voiture de la main gauche. Dans l’écriture, c’est la vie même qui change de main, qui passe la main, puis qui s’en va de main en main, sous la forme singulière d’un livre. L’écriture change également les mains des hommes quand elle leur permet d’appréhender ce qui d’ordinaire se dérobe. Elle invite aussi à joindre les mains avec une innocence nouvelle, hors de toute croyance, ou dans des églises aux dieux incertains. Elle est ce  « travail d’amour » qui permet le ravissement d’amour. Elle invente enfin des mains plus sereines qui montrent la voie, qui rassurent, apaisent et renforcent. C’est ce qu’écrivait Henri Michaux dans « Mains élues », dernier poème de Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions, dont la première strophe pourrait être offerte à Blaise Cendrars:

Après méditation
naîtrait une main
sereine
apaisant l’accablé
renforçant le sage
déliant le prostré
porteuse
réparatrice
une grande main de LUMIÈRE »

Jean-Michel Maulpoix, La poésie malgré tout, Le cœur de la foudre est une main coupée, Mercure de France, 1996, pp.163 à 165.

 

**

*

Orion
Auteur : Blaise Cendrars
Récitante : Raymonde Cendrars

 

 

Reggiani dit Baudelaire

                                                                       Photographie Sylvie-E. Saliceti
Enivrez-vous
Auteur : C. Baudelaire
Diction : Serge Reggiani

XXXIII

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels, 1869, p.106.

Les amandiers | Albert Camus

 

Albert_Camus-Camus_Vous_Parle

Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvri­raient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.

Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagne­rons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays écla­tants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le cou­rage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sau­ver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y com­plaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prê­tons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’es­prit, il suffit de travailler pour lui.

Mais où sont les vertus conquérantes de l’es­prit ?
Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lour­deur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le «monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choi­sir celle qui lui convient.

Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève.
C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

Albert Camus, L’été , Gallimard, Edition numérique non pag., 1959.

Les amandiers Van Gogh

Les amandiers
Auteur : Albert Camus
Récitant : Serge Reggiani

Boris Vian | Cantate des boîtes

La cantate des boîtes

À l’astre de nos jours
On dédie des tas d’odes
Au dieu de nos amours
Des tas de poésies
Aux femmes de toujours
On consacre la mode
Et aux topinambours
D’âpres monographies.

Tout ça est bien injuste
Tout ça me tarabuste
Tout ça me rend très truste
Car tout le monde oublie
La chose capitale
Qui commande nos vies
Comme nos morts d’ailleurs

Élément dominant
De la civilisation moderne
Instrument agissant
Qui joue le rôle de lanterne
Pour les chercheurs de toute espèce
Perdus dans la ténèbre épaisse
Depuis Platon jusqu’à Lucrèce
Et de l’oncle jusqu’à la nièce
En passant par les grands de Grèce
Et par le boulevard Barbès
Puisqu’il faut la nommer

LA BOÎTE

 

Boîte que l’on exploite
Boîte large ou étroite et qui s’emboîte ou se déboîte
Boîte que l’on convoite
Boîte à gauche ou à droite
Garnie de sciure ou d’ouate

BOÎTES

Boîte à malice ou boîte à sel
Boîte à huile et boîte à ficelles
Baguier, trousse ou boitillon
Buste, canastre ou serron
Castre, cassette, carton
Coffret, drageoir, esquipot
Droguier, fourniment, fourreau
Carré, coutelière ou barse
Galon, giberne et grimace
Utricule ou vésicule
Pyxide ou boîte à pilules
Boîte à poudre d’escampette
Boîte à outils, à gâteaux
Boîte à onglet, boîte à lettres
Tabagie, boîte saunière
Boîte avant ou boîte arrière
De vitesses de lenteur
Boîte à prendre les souris
Tiroir, layette ou trémie
Boîte à buter les facteurs

BOÎTES

On peut tout mettre dans les boîtes
Des cancrelats et des savates
Ou des oeufs durs à la tomate
Et des objets compromettants
On peut y mettre aussi des gens
Et même les gens bien vivants et intelligents
Oui oui décidément la boîte
Est bien le plus indispensable
Des progrès faits depuis les temps
Que l’on nomme préhistoriques
Faute d’un terme plus subtil
Pour désigner la vague époque
Où le dinosaure dînait
Dans les marais de l’Orénoque
Où le Brontosaure brutal
Broutait des brouets brépugnants
Où le ptérodactyle enfin
Ancêtre extrêmement voisin
Du sténodactyle ordinaire
Ouvrait pareil à Lucifer
Des ailes de vieux cuir de veau
Dans un crépuscule indigo
En faisant claquer ses mâchoires
Pour effrayer nos grands parents.
Différence fondamentale
Avec notre vie d’aujourd’hui
La boîte, messeigneurs, n’existait pas encore.

BOÎTES

Je vous aime toutes, je vous aime
Vous vous suffisez à vous-mêmes
Et jamais ne nous encombrez.

Car pour ranger les BOÎTES
les BOÎTES
les BOÎTES
On les met dans des BOÎTES
Et on peut les garder.

Boris Vian, Poèmes inédits. La Cantate des Boîtes a été publiée pour la première fois dans le numéro 25 des Cahiers du Collège de Pataphysique (3 décervelage 84 = 31 décembre 1956).

 

Cantate des boîtes
Auteur : Boris Vian
Récitant : A. de Caunes

 

Paul Fort par Brassens | Deux versions de « L’enterrement de Verlaine »

 

 

 

L’enterrement de Verlaine
Auteur : Paul Fort
Interprète : Georges Brassens ( Version parlée)

 

 

Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois
Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :
Dieu ! S’ouvrit-il jamais une voie aussi pure
Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

Tous les grognards – petits – de Verlaine étaient là,
Toussotant, frissonnant, glissant sur le verglas,
Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,
Morte enfin, du premier rossignol de la France.

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,
Voici belle lurette en fut le vrai premier)
N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !
Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! je suivrai toujours, l’âme enivrée
Ah ! folle d’une espérance désespérée
Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-purée
Vos deux gardes du corps, – entre tous moi dernier.

Paul Fort

 

 

L’enterrement de Verlaine
Auteur : Paul Fort
Compositeur, interprète : Georges Brassens ( Version chantée)

 

 

Sergueï Essenine par Anna Prucnal | On ne vit qu’une fois, une seule

 

 

 

On ne vit qu’une fois, une seule

On ne vit qu’une fois, une seule
La jeunesse ne brûle qu’une fois
Comme la lune dans son pays natal
Je veux vivre vivre vivre
Jusqu’à la peur, jusqu’au mal
Fusse comme un détrousseur, un chercheur d’or
Ne fusse que pour voir comment
Les souris dans les champs dansent de joie
Pour entendre comment
Dans les puits les grenouilles
Chantent de volupté
Comme la fleur du pommier jaillit mon âme blanche
Le vent soufflant sur mes yeux
En fait deux flammes bleues
Pour Dieu, apprenez-moi
N’importe quoi, je le ferai
Pour chanter dans un jardin humain

Sergueï Essenine, Confession d’un voyou, Traduction de Marie Miloslawski et Franz Hellens, Editions L’âge d’homme in Livret du disque « Prucnal concert 88 ».

On ne vit qu’une fois, une seule
Auteur : Sergueï Essenine
Récitante : Anna Prucnal

 

 

Saint-John Perse par Jean Vilar | Anabase

 

 

 

Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…
Auteur : Saint-John Perse
Récitant : Jean Vilar

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       Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…

       L’Été plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à plein bords sa braise pâle sous les cendres — Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver — et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
       Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. — De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…

       Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire — qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
       Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage ; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècle en voyage…

       À voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ?… « Je vous parle, mon âme ! — mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval ! » Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.

       À l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute ! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles !…

       Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous ! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces ?
       Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ah ! soudain que nous veulent ces voix ? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles ! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronzes verts sur de vastes chaussées !…

       (L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)

Saint-John Perse, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, in Anabase, VII, Poésie/ Gallimard, 2009, 124 à 126.

 

 

 

Luc Bérimont par Robert Hossein

 

LE GRAND CHOSIER (3)

Chez Ponge ou Bérimont, il appelle la terre; chez le premier par le panorama de sa surface « comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…»

Chez le second encore, « la mort sucrée des branches», et ces arbres qui dérivent « dans les bras des servantes».

S.-E. S.

La huche à pain
Auteur : Luc Bérimont
Récitant : Robert Hossein

Luc Bérimont, La huche à pain, Extraits, Signes ( Revue), Mars 1985, P.7.

 

 

Siete | Marc Dugardin et Juan Gelman : Lettre en abyme

 

 

 

Pour Marc, 

 

Parfois on ne sait plus vraiment
de quoi il vous parle

Les exils ouvrent sur des exils
à l’infini

On lit ce qu’il vous a écrit
on écrit à la suite de celui
qui désormais ne vous écrit plus
qui ne vous écrira plus jamais

On s’engouffre dans les séparations

On ne sait plus le nom du pays
mais les morts et les vivants
y parlent d’une seule voix

Marc Dugardin, Lettre en abyme, Préface de Jacques Ancet, Éditions Rougerie, 2016, p.17.

 

Siete
Auteur : Juan Gelman
Voix récitante : Juan Gelman
Guitare et chant : Juan Cedron
Violoncelle : Carlos Francia
Violon : Carlos Lavochnik

 

 

 

Geste de la voix et théâtre du corps | Respirer, invisible poème


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« Respirer, invisible poème »

En 1984, Enzo Minarelli enregistre Oscibil : les mouvements de souffle captés au plus près, les /∫/ syncopés, toute une gamme de bruits de lèvres, et l’alternance de consonnes explosives rendent son corps pareil à un instrument de percussion. Le souffle met en en action les batteries labiales et gutturales, et devient le protagoniste principal du poème. Le souffle, à bien des égards un élément central et un motif récurrent dans l’ensemble des pratiques expérimentales de la voix, est affirmé dans son rôle de premier ordre à la fois comme origine de la voix — il en permet le déploiement — et dans son lien intime au corps:le souffle surgit du mouvement vital et temporalise le corps propre.

Rilke fait du poème une respiration et élève la respiration au poème :

« Respirer, invisible poème !
Continûment, purement, au prix
De l’être propre, espace échangé. Contrebalance
Au rythme de quoi proprement j’adviens. »

(…)

Le geste vocal opère un passage phénoménologiquement crucial de la face audible et visible du corps qui se concentre autour de la bouche. Dans Not I de Samuel Beckett, la bouche seule, comme échappée du visage et éclairée d’un faisceau lumineux, trouve une place de premier ordre que seule pouvait lui conférer une œuvre qui réfléchit l’implication du dire et du voir, de la voix et de l’image. Bouche et voix sont réunies à l’origine par un même terme, Os, ce que l’on entend, la voix, et la source sonore faciale. Au cinéma, voir la bouche au point ultime de désacousmatisation de la voix, c’est lui attribuer un corps. Cependant la gestualité de la bouche ne conserve de lien causal avec le phénomène acoustique que par le biais de l’imaginaire. En effet, l’articulation buccale désolidarisée de la voix − pour être recomposée cinématographiquement, « vissée » sur les corps (Duras) − rompt avec l’ancienne continuité du geste vocal qui s’élançait dans un mouvement unique des cavités corporelles vers le théâtre du monde. La postsynchronisation prolonge l’indépendance de l’image et du son comme éléments cinématographiques totalement indépendants et hétérogènes, en aliénant le geste-vocal (Stimme) et le phénomène sonore (Laut). Mais c’est dans sa présence en chair et en os, que le corps de l’artiste va opérer le lien entre visible et audible : au cabaret dadaïste, la scène se resserre autour de la présence physique de l’artiste, le spectacle se concentre autour d’un corps vocalisant et gesticulant. L’association voco-visuelle se place au cœur de la réception esthétique, « pour le public, écrit Bernard Heidsieck, la « Lecture » est un tout indissociable, auditif et visuel (…) le terme de Lecture/Performance paraît alors parfaitement approprié. L’aspect physique et le rôle visuel d’une telle Lecture s’y trouvent associés. »

Sophie Herr, Geste de la voix et théâtre du corps, Publié avec la participation de l’Université de paris I panthéon Sorbonne, L’Harmattan, Édition numérique non pag., 2009.

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Rainer Maria Rilke — Lecture auditive et visuelle
Pour écrire un seul vers
Rilke par Laurent Terzieff, en présence notamment de Jacques Lacarrière.

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