Archives de catégorie : TEXTES ET /OU POÈMES EN EN DIALOGUE AVEC UNE PIÈCE CLASSIQUE OU JAZZ

Études pour la main gauche | Henri Michaux par Barbara Rivard & Felix Blumenfeld par Simon Barere

 

 

Études pour la main gauche

En 1911, Michaux observe un combat de fourmis dans le jardin. En 1957, il se fracture le coude droit et découvre son homme gauche, ce qui donna lieu, en 1973, à un texte intitulé « Bras cassé ». Michaux se transforme alors de blessé involontaire en expérimentateur volontaire qui suit et note méticuleusement tous les changements de sensations et de perceptions qui se produisent en lui. « Ce n’est pas grand-chose(sic) qu’un bras cassé. C’est arrivé à plusieurs, à beaucoup. Ce serait néanmoins à observer bien. La plupart des gens se détournent. » En effet, la plupart des hommes, plongés dans un inconnu, cherchent, affolés, l’issue qui les ramènera sur la rive. Ils obéissent à l’instinct et à la force de l’habitude, et recouvrent ainsi rapidement la santé, mais courent le risque de ne jamais quitter la rive, de se pétrifier et de contribuer à l’enchaînement et à l’empierrement du monde où tout, arbre, brise passagère, bras cassé, oiseau en plein vol, combat de fourmis, « devient tissu et ennui et esclavage et chose commune ». Pourquoi se précipiter, pourquoi vouloir se débarrasser du passager, du surprenant, du pauvre ? « Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? »
C’est peu de choses qu’un bras cassé ? Peut-être. Peut-être pas. Michaux ne traite aucun phénomène à la légère, les observe sans les rectifier, s’y baigne : « je ne cherchais pas tout de suite à regagner le rivage. »
(…)
Quand l’homme droit s’endort, on assiste au baptême de l’homme gauche. « Je tombai, mon être gauche seul se releva. » Il se lève, regarde autour de lui, gesticule et, « dès le lendemain de la chute », écrit. Sa main gauche s’avance, tremblante, et c’est parcourue de contractions qu’elle trace sinueusement des lettres, sans harmonie, maladroitement, d’un style « sans style […] sans formation », qui est le lot des « incultes ». Michaux s’observe avec surprise, observe l’éveil de cet autre, « de celui, écrit-il, qui est le gauche de moi, qui jamais en ma vie n’a été le premier, qui toujours vécut en repli, et à présent seul me reste, ce placide […] moi, frère de Moi. » Comment ne pas reconnaître l’œuvre d’Henri Michaux dans cette recherche d’une écriture gauche, sans formation, sans virtuosité, secouée par l’instabilité et qui trace son chemin solitairement. Dans Passages, Michaux nous livre des observations sur sa main gauche qu’il qualifie de bébé, de faible, sur son homme gauche qui possède néanmoins la grâce, celle du rêve, de l’hésitation et de la résistance, « une certaine tendance au recul “comme moi” » et à qui il doit d’avoir échappé au sport, qui l’aurait inévitablement conduit à devenir sociable, de groupe, de masse. Henri Michaux écrit gauchement, comme il voyage, connaissant mal la langue du pays. L’homme gauche à la main de bébé est cet espace où demeurent les vestiges de l’enfance, «portes ouvertes sur l’incroyable, l’extraordinaire, allié d’avance à l’impossible […] près des miracles ». Espace inachevé, demeure de la liberté, telle est la région inhabitée où séjourne l’homme gauche qui résiste à tous les envahisseurs, l’homme pauvre à qui il manquera toujours quelque chose, dont le manque est la nature. «Je suis né troué, écrit Michaux, […] j’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque. […] Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine, mais il y souffle un vent terrible », et ce trou, Michaux le situe à gauche.

Barbara Rivard, L’homme Froissé, Écriture et peinture chez Henri Michaux, Del Busso Éditeur, 2013, Ed. Num. non pag.

« Quinze ans me séparent du moment où j’ai écrit L’homme froissé, de longues, interminables années d’immobilité où je me suis livrée moi-même en pâture à « l’infini turbulent ». Je crois aujourd’hui que si un jour j’ai pu trouver un chemin de traverse dans l’épreuve, c’est en partie parce que l’œuvre d’Henri Michaux m’avait transmis non un savoir mais un pouvoir de métamorphose, qu’elle m’avait enseigné une grammaire et une gymnastique de l’être dans l’espace intérieur et extérieur, familier et inconnu, fini et infini, réel et imaginé. »

Barbara Rivard

Étude pour la main gauche
Compositeur : Felix Blumenfeld
Interprète : Simon Barere
Récompenses
4 étoiles du Monde de la Musique 

 

 

Très belle série en cinq volumes des concerts donnés par Simon Barere au Carnegie Hall.

Si l’on se refuse — pour des raisons acoustiques, et donc de respect évident des œuvres — si l’on se refuse donc par principe sur ce site à mettre en ligne des enregistrements classiques, l’on peut faire exception cette fois car la prise de son ici a fait au mieux, avec les moyens techniques de l’époque. Ceci dit, il existe une valeur inestimable de ces enregistrements, qui permettent notamment de sentir la présence puissante du musicien, de la salle, du souffle allant de l’un à l’autre — la communion perceptible entre le public et le pianiste.

Cette série véritablement est exceptionnelle.

Je crois que Simon Barere est mort ici, au Carnegie Hall, en jouant le Concerto pour piano de Grieg.

Le présent volume 3 des enregistrements comporte des pièces de Corelli, Loeillet, Rameau, Liszt, Chopin, Blumenfeld, Balakirev, Scriabine, Rachmaninov, Schumann et Weber.

Une dernière précision : le compositeur russe, chef d’orchestre et pianiste Felix Mikhaïlovitch Blumenfeld fut également enseignant, notamment au Conservatoire de Moscou où, parmi ses élèves figure celle pour qui j’aurais voulu naître plus tôt, afin de la rencontrer, puis la voir jouer au piano : Maria Yudina.

Sylvie-E. Saliceti

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Lettre ouverte de R. Johnson aux négriers | Sylvie-E. Saliceti

 


Sylvie-E. Saliceti
Le Nègre parle de l’or
Éditions du Réalgar
Pour commander

Parution aujourd’hui, aux Éditions du Réalgar, de cette lettre ouverte de R. Johnson aux négriers, où l’un des plus marquants représentants du Delta blues donne à plonger dans la mémoire réelle, jusqu’aux racines de la légende.  Chanteur et guitariste de blues exceptionnel et tourmenté, R. Johnson a laissé un héritage essentiel, fondateur de toute la musique afro-américaine et du blues. Il fut un maître notamment pour Clapton et Dylan. Mort à l’âge de 27 ans dans des conditions énigmatiques (l’hypothèse dominante le présumant empoisonné par un mari jaloux), il a écrit l’essentiel de son œuvre ( 30 morceaux dont le trentième a été perdu) en deux temps de fulgurance créative, qui ont accouché de chefs-d’œuvre, notamment Me and the Devil. Johnson prétendait tirer sa virtuosité d’un pacte avec le diable…Puisque la légende, étymologiquement, désigne ce qui doit être dit, cette adresse posthume prend pour cadre le mystère de la vie du grand bluesman, dont l’histoire individuelle s’avère assez chargée de puissance symbolique pour porter l’histoire collective de la négritude en ce début du vingtième siècle, en  Amérique.

Sylvie-E. Saliceti

Je ne sais plus qui vous parle, Robert Johnson ou la poussière ? Le blues ténébreux, ou le jour dardé encore d’étoiles ? Je ne sais plus qui écrit à l’instant de ces lignes ? Moi, ou ce passant inconnu ? Me voilà en même temps celui qui vous parle et un autre. Qui sait, peut-être suis-je une part de vous ? Je suis hors du temps. Vainqueur et vaincu. Poète, tyran. Plein d’allégresse, et de chaînes au front de l’esclave. Mon fleuve est si vieux qu’à lui seul il comprend le bien et le mal. Ils disent que je joue la musique du démon, le Hoodoo est dans ma voix, le soleil a la couleur de ma peau, je chante ici où le noir est lumière.

Chers négriers, cette lettre est le signe d’une étrange alliance entre vous et moi, celle d’un coup de poing achevé en caresse. Pour avoir donné naissance au blues, je suis ce que vous n’aurez pas réussi à faire de moi.

Je suis le Nègre qui parle de l’or.

Sylvie-E. Saliceti, Lettre de R. Johnson aux négriers (Le Nègre parle de l’or) , Éditions du Réalgar, 2021, p.5.

Cross Road Blues
Auteur, compositeur, interprète : Robert Johnson

 

Me and the Devil Blues (Album Me and Mr Johnson)
Auteur, compositeur : Robert Johnson
Interprète : Eric Clapton

 

 

De la pluie | Martin Page

 

Je me rappelle un thé bu sur le site des sources chaudes à Hveravellir, au bout du chemin de Kjalvegur. Selon la tradition islandaise, on dépose sa tasse en fer contenant deux pincées de thé noir sur le sol brûlant et on attend la cataracte. Enfin il pleut, la tasse est pleine ; l’eau bout ; le thé infuse. Au même moment, mes sentiments débordent de mon corps et se dispersent comme si j’infusais moi-même. Les arômes de toute chose touchée par la pluie se libèrent.

Martin Page, De la pluie, Collection Les petits traités, Édition Ramsay, 2007, p.55.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

The rain
Auteurs, compositeurs : Jesse Harris & Mélody Gardot
Interprète : Mélody Gardot

 

Anna Ayanoglou | Le fil des traversées

 

Ce qui relie la musique d’Ieva Baltmiskyte à la poésie de ce recueil signé Anna Ayanoglou ? C’est la géographie baltique d’abord. Du Fil des traversées, son éditeur dit qu’il puise en Europe baltique la matière de ses poèmes, où Anna Ayanoglou a voyagé . « Un monde de rues désertes «noyées sous le feuillage», aux instants discrets, gardant l’écho lointain des tragédies du XXe siècle. Le «familier» que scrute Anna Ayanoglou court «dans les venelles, dans les cours comme dans des greniers défendus». C’est aussi dans la suite des années, l’expérience de la dissolution amoureuse, celle d’un chemin de vie pas à pas ressaisi dans la parole du poème que l’auteure compose aujourd’hui son propre chant. Pour ce premier recueil, Anna Ayanoglou a clairement choisi le camp du poème, seul capable d’enregistrer les subtilités perdues, sans nostalgie. L’auteure fait entendre ici une petite musique très singulière, loin des artifices de mode, fidèle plutôt à sa chanson intime». Musique donc, qui répond à celle d’Ieva Baltmiskyte, la guitariste lituanienne . Diplômée de l’Académie lituanienne de musique et de théâtre et du Conservatoire royal de Bruxelles, elle s’est intéressée à l’authenticité de la performance, ce qui l’a amenée à mettre en œuvre différents instruments historiques dans ses concerts. Elle se produit souvent « sur des luths Renaissance ou baroques, des guitares lyres et des guitares classiques. Ieva Baltmiskyte s’intéresse également à la musique contemporaine, dans laquelle elle inclut ses propres arrangements et compositions, présentant souvent des motifs de musique baltique comme reflet de son origine».

Musique du texte, musique des instruments à cordes : un beau travail d’une part et de l’autre de la création artistique, où chaque artiste répond à l’autre.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

LE FIL DES TRAVERSÉES

 

De ces années parfois en rêve
quelque chose me revient

Il y a toujours un départ
bercé d’incertitude et d’une étrange douceur
c’est l’aube, le crépuscule
toujours la fin et le début
mais je ne sais pas de quoi –

simplement que je dois
prendre place dans le bus qui s’en va
plein de passagers tièdes, ensommeillés –

que le bus, celui-là, trouvera mon chemin.

 

Anna Ayanoglou, Le fil des traversées, poèmes, Gallimard, 2019, Édition num. non pag.

 

Chaconne
Compositeur : Robert de Visée
Théorbe : Ieva Baltmiskyte

 

 

Zéno Bianu | Chet Baker

 

 

 

même sombre même nocturne
ma musique vient du jour
elle est un hommage
à la lumière du jour
le jour en révèle
tous les pigments
je tombe dans le jour et je vois
le reflet tremblant des lampions
dans les flaques de néant

(…)

*

je joue au bord du silence
chaque note a sa pesanteur
son apesanteur particulière
je ne bavarde jamais
je n’aime pas le brio
le brio c’est toujours l’égo
et ses vieilles lunes
je préfère jouer vers autrui vers l’autre
tendre sereinement mon coeur
oui ma musique s’envole vers autrui

c’est un art de l’envol quoi d’autre

*

je tombe
mais je monte comme un ange
je descends
jusqu’au fond du ciel
je ne sens
aucune douleur
aucune
la vie est vivante
si vivante

 

Zéno Bianu, Chet Baker (déploration), Préface d’Yves Buin, Le Castor Astral, 2008, p. 39&S.

 

chet baker

Almost Blue ( extrait)
Auteur, compositeur : Elvis Costello
Interprète : Chet Baker

 

 

Philippe Jaccottet | À Henry Purcell

 

Philippe Jaccottet

 

À HENRY PURCELL

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?

Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.

Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l’été céleste
et dont nous n’avons jamais bu le lait.

Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.

Ne croyez pas qu’il touche un instrument
de cyprès et d’ivoire comme il semble :
ce qu’il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.

À sa clarté,
nous ne faisons plus d’ombre.

Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l’écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.

On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines…

Nul doute, cette fois les voyageur
ont passé la dernière porte :

ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d’eux.

Pendant que je t’écoute,
le reflet d’une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l’eau.

Cette voix aussi, n’est-elle pas l’écho
d’une autre, plus réelle ?
Va-t-il l’entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L’entendrai-je, moi ?

Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.

Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.

Même invisible, je t’ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.

 

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, p. 737 à 739.

 

À Henry Purcell
Auteur : Philippe Jaccottet
Diction : André Velter

Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich

 

 

 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

 

 

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

Musaïque & Letters to Bach de Noa | Jean-Claude Pinson

 

 

Poésie et chanson revue europe

 

Ferré met en musique les poèmes de Verlaine ( ou d’Aragon). Ici, à l’inverse, c’est la musique de Bach qui est mise en musique par Noa. Il y a pourtant une parenté essentielle entre les deux démarches. Dans les deux cas, au-delà de la musique et des paroles, ou plutôt à travers leurs noces, c’est une prosodie chantée, ce sont les inflexions de voix toutes deux virtuoses de l’accentuation qui emportent l’adhésion ( celle du moins de l’auditeur lambda que je suis).

À la faveur de ces noces, quelque chose d’autre advient dans l’ordre du langage qui n’est ni simplement parole ni simplement musique. Non pas un supplément ( un supplément d’âme ), mais plutôt un dévoilement de ce que j’appellerais volontiers, reprenant un terme avancé par Giorgo Agamben, le « musaïque ». Par là le philosophe, réfléchissant à l’anthropogenèse, désigne une expérience de la Muse en tant qu’expérience d’une parole, d’un logos, dont l’origine, le commencement, nous est inaccessible, demeure hors de portée des êtres de raison que nous sommes. L’homme, écrit-il ( dans un essai intitulé « La musique suprême») «demeure dans le langage sans pouvoir en faire sa voix». Cependant, l’ouverture première au monde étant pour lui non pas logique mais musicale, il ressent le besoin de chanter ( il ne se contente pas de parler). Mais, « parce que le langage n’est pas sa voix », il lui faut alors le secours de la Muse ( celle dont Platon fait dans le Ion la source de l’inspiration). Ce qui signifie que, lorsqu’il chante, le poète ( l’homme en général en tant qu’il est poète), tourné vers un lieu originaire de la parole hors d’atteinte, «célèbre et commémore la voix qu’il n’a plus». Tant qu’elle a mémoire de cet amont de son langage, une communauté humaine, poursuit Agamben, peut demeurer «musaïquement accordée». Ce qui n’est plus le cas des Modernes, qui ont perdu l’expérience « musaïque » qui était celle des Anciens. Tout a son hubris logique, l’homme a oublié aujourd’hui que « son être toujours déjà musicalement disposé entretient un  rapport constitutif avec son impossibilité à accéder au lieu musaïque de la parole ».

Ce que célèbrent ainsi les chanteurs ( du moins les meilleurs d’entre eux, les non oublieux de la Muse), ce que, de concert avec les poètes, ils incitent les hommes à ne pas oublier, c’est cette dimension «musaïque» de notre condition. D’où que dans les paroles d’une chanson, ce qui compte ce n’est pas tant ce qui sémantiquement se dit que ce qui prosodiquement s’entend ( l’anglais dit mieux que le français la chose en parlant, plutôt que de «paroles», de «lyrics»). À la limite peu importent les paroles ; porté par les inflexions de la voix qui accentue, c’est le bruissement chanté de la langue, d’une langue toujours plus ou moins étrangère( comme l’est pour moi l’anglais de Noa), qui compte. Et rien sans doute ne dit mieux cette aspiration à la voix «musaïque» toujours déjà perdue que le refrain simplissime qui ponctue magnifiquement, dans l’interprétation de Ferré, chacun des quatrains issus du poème en décasyllabes de Verlaine «Lalala lala, lalala lala… ». Lallation glossolalique qui ne veut rien dire et cependant, en son côté archétypal, nous dit, mieux que tout discours, que toute chanson au fond est une berceuse («lallation» vient du verbe latin lallare, qui signifie «chanter pour endormir les enfants») et que la mélancolie lui est consubstantielle, quand bien même l’existence nous enjoint qu’il « Faut vivre», comme le chante Mouloudji.

Jean-Claude Pinson, Quoique très peu «chanson» in Europe, Poésie & chanson, Revue N°1091, Mars 2020, pp.39/40.

 

noa letters to bach

No Baby, no
Interprète : Noa ( Achinoam Nini)
Compositeur : J.S. Bach
Auteur : Noa
Arrangements : Gil Dor

 

 

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Danse | Sonia Wieder-Atherton

 

Pour A. G., avec mon amitié, en ce jour qui est aussi forcément celui de la mémoire,

 

Le temps de Pessah ou de Pâques, n’est-il toujours une fête de la liberté, du printemps et de la danse ? L’occasion de réécouter Sonia Wieder-Atherton et — chose plus rare — de la lire.

Bonnes fêtes à vous,

Sylvie-E. Saliceti Ce 11 avril 2020

 

DANSE

 

L’enfant regardait le vieil homme qui dansait et qui semblait danser pour l’éternité.
– Grand père pourquoi danses-tu ainsi ?
– Vois-tu mon enfant, l’homme est comme une toupie. Sa dignité, sa noblesse et son équilibre, il ne les atteint que dans le mouvement…
L’homme se fait de se défaire, ne l’oublie jamais !

Je crois qu’une fois qu’on a ressenti les forces que donne la joie, on n’oublie pas et on veut recommencer. Joie qui, comme dit encore Nahman de Bratslav, se saisit du corps de l’homme et voit ses mains, ses pieds se lever pour se mettre à danser.

Danser pour apercevoir un espace plus grand
Danser pour s’élancer
Danser pour libérer ses propres forces et rompre des fils invisibles
Danser de plus en plus vite
Jusqu’à ce que, épuisé, on se laisse tomber
Et que sur les lèvres se dessine, imperceptible, le sourire de cette liberté trouvée.

Sonia Wieder-Atherton, Quatorze récits, Naïve, 2010.

Danse
Chants juifs
Sonia Wieder-Atherton, violoncelle
Daria Hovora, piano