Archives de catégorie : TEXTES ET/OU POÈMES EN DIALOGUE AVEC UNE CHANSON

Richard Rognet | Juste le temps de s’effacer

 

 

Soulevons tous les lièvres
du monde,
pleuvons à verse,
risquons tout.

On n’a pas pris
les bons chemins,
les renards les ont pris pour nous.

Il a plu très fort cette nuit,
les montagnes ce matin fument,
on nous disait, dans notre enfance,
que les renards faisaient leur soupe.

Nous ignorions les lieux communs,
chaque mot vivait notre sang,
chaque fable nous irriguait.

 

Richard Rognet, Juste le temps de s’effacer suivi de Ni toi ni personne, Éditions du Cherche Midi, 2002, p.109.

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

18 juin 2021

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Éluard par Barbara | Printemps

 

Suisse allemande Mai 2019 Phot. S.-E. S.

 

Printemps
Auteur : Paul Éluard
Interprète : Barbara

Printemps

Il y a sur la plage quelques flaques d’eau
Il y a dans les bois des arbres fous d’oiseaux
La neige fond dans la montagne
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule

C’est par un soir d’hiver dans un monde très dur
Que je vis ce printemps près de toi l’innocente
Il n’y a pas de nuit pour nous
Rien de ce qui périt n’a de prise sur toi
Et tu ne veux pas avoir froid

Notre printemps est un printemps qui a raison.

Paul Éluard, Le Phénix in Derniers poèmes d’amour, Préface de Jean-Pierre Siméon, Seghers, Format numérique non pag., 2013.

 

Photographies S.-E. S.

 

Variations sur le coeur caporal | Pierre Reverdy et Allain Leprest

 

 

Je vais prendre un exemple et je le choisirai exprès en dehors de tout sublime, dans la banalité la plus grande et même dans la vulgarité la plus scabreuse. Quand Rimbaud commence son poème Le Cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :

Mon triste cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal*

peut-être aurait-il été lui-même surpris qu’ils puissent être choisis en exemple, cependant je prétends y trouver l’appui de ce que j’avance. – Il n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps – et difficile à dire honnêtement. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde, et il y a longtemps – bien plus que ne le pensait La Bruyère – et parmi les milliards d’hommes qui se sont succédé sur cette terre – et ça fait beaucoup, il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud. Notre cœur, qu’avons-nous de plus précieux en nous que cet organe. Imaginez à présent que plusieurs hommes réunis autour d’un même baquet y aient laissé tomber par mégarde, leur précieux cœur et que, restés vivants par un coup de magie, ils essaient vite de retrouver chacun le sien pour pouvoir s’en aller. Impossible, même poids, même forme, même aspect – des cœurs de chair, des cœurs d’hommes enfin – absolument interchangeables comme les deux billets de mille de tout à l’heure sur la table. Mais alors, parmi ces cœurs communs, il en reste un qui se met à parler et qui dit : Mon triste cœur bave à la poupe …

Pardon, dirait Rimbaud, celui-ci est le mien. Car tout ce qui reste du cœur d’un poète, c’est ce que lui-même en a dit.

Pierre Reverdy, Oeuvres complètes, Cette émotion appelée poésie, Écrits sur la poésie, Flammarion, 1974, pp. 21 à 23.

* Caporal : marque de cigarettes

 

Allain_Leprest-Voce_a_mano

La gitane
Auteur, interprète : Allain Leprest
Accordéon : Richard Galliano

 

 

 

Na na na ou le courant minimaliste | Vincent et Philippe Delerm

 

NA NA  NA ou le minimalisme

 

Le courant minimaliste fut défini pour la première fois sous la plume de Bertrand Visage en 1998, dans un article de la N.R.F. dont il était alors le directeur. L’auteur signalait rien moins que «le surgissement d’un courant littéraire», sous l’appellation « Les Moins-que-rien». Cette désignation sans intention péjorative visait plutôt à attirer l’attention, en coïncidence avec la sortie de l’ouvrage «La première gorgée de bière » de Philippe Delerm, livre qui continue aujourd’hui d’être identifié à la naissance du courant minimaliste — parce que la première gorgée est «la seule qui compte».

Vincent Delerm au fond transpose les caractéristiques du minimalisme en chanson, qualités que l’on peut sommairement synthétiser autour de quelques traits : d’abord l’utilisation de la fiction pour mieux revenir au réel. Ensuite une éthique de la quotidienneté. Enfin formellement, un «goût pour le laconisme qui ne confine jamais à la sécheresse.»

Un aspect des choses reste largement aussi intéressant que ces considérations, et c’est la prise de distance de l’auteur (des auteurs — fils et père) avec les poncifs, na ! Une fraîcheur qui fait simplement du bien.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Mais la première gorgée ! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d’amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée ! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s’échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’or pur …

 

Philippe Delerm, La Première Gorgée de Bière et autres plaisirs minuscules, Gallimard, L’arpenteur, 1997.

 

Na na na
Interprètes : Vincent Delerm ( sans Mathieu Boogaerts )

Derrière les barreaux des proverbes : Leprest, Eluard, Péret

 

 

Derrière les barreaux des proverbes
Auteurs : A. Leprest/ Loïc Lantoine
Compositeur, Interprète : Jehan Cayrecastel

 


Paul Eluard : 152 proverbes mis au goût du jour en collaboration avec Benjamin Péret


1. Avant le déluge, désarmez les cerveaux.
2. Une maîtresse en mérite une autre.
3. Ne brûlez pas les parfums dans les fleurs.
4. Les éléphants sont contagieux.
5. Il faut rendre à la paille ce qui appartient à la poutre.
6. La diction est une seconde punition.
7. Comme une huître qui a trouvé une perle.
8. Qui couche avec le pape doit avoir de longs pieds.
9. Le trottoir mélange les sexes.
10. A fourneau vert, chameau bleu.
11. Sommeil qui chante fait trembler les ombres.
12. Ne mets pas la manucure dans la cave.
13. Quand un œuf casse des œufs, c’est qu’il n’aime pas les omelettes.
14. L’agent fraîchement assommé se masturbe de même.
15. La danse règne sur le bois blanc.
16. Les grands oiseaux font les petites persiennes.
17. Un crabe, sous n’importe quel autre nom, n’oublierait pas la mer.
18. Nul ne nage dans la futaie.
19. « Examine mon cas » dit le héros à l’héroïne.
20. Pour la canaille obsession vaut mitre.
21. Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens.
22. Rincer l’arbre.
23. Orfèvre, pas plus haut que le gazon.
24. Les curés ont toujours peur.
25. C’est le gant qui tombe dans la chaussure.
26. Devenu creux, le cap se fait tétine.
27. Le soleil ne luit pour personne.
28. Épargner la manne, c’est rater l’enfant.
29. Un vrai voleur d’hirondelles.
30. A petits tonneaux, petits tonneaux.
31. Ne fumez pas le Job ou ne fumez pas.
32. Plus elle est loin de l’urne plus la barbe est longue.
33. La concierge pique à la machine.
34. Belette n’est pas de bois.
35. Trois dattes dans une flûte.
36. Il ne faut pas coudre les animaux.
37. Dieu calme le corail.

38. Tourner le radius du côté du mur.
39. Qui s’y remue s’y perd.
40. Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune.
41. Un clou chasse Hercule.
42. Quand la raison n’est pas là, les souris dansent.
43. Un peu plus vert et moins que blond.
44. Viande froide n’éteint pas le feu.
45. Une ombre est une ombre quand même.
46. Saisir l’œil par le monocle.
47. Le silence fait pleurer les mères.
48. Peau qui pèle va au ciel.
49. Il n’y a pas de désir sans reine.
50. Qui n’entend que moi entend tout.
51. Trop de mortier nuit au blé.
52. Une femme nue est bientôt amoureuse.
53. Qui sème des ongles récolte une torche.
54. La grandeur ne consiste pas dans les ruses, mais dans les erreurs.
55. On n’est jamais blanchi que par les pierres.
56. Mourir quand il n’est plus temps.
57. Se mettre une toupie sur la tête.
58. Honore Sébastien si Ferdinand est libre.
59. Trois font une truie.
60. Il y a toujours un squelette dans le buffet.
61. La métrite adoucit les flirts.
62. Un loup fait deux beaux visages.
63. Saisir la malle du blond.
64. Les complices s’enrichissent.
65. La feuille précède le vent.
66. Les cerises tombent où les textes manquent.
67. Joyeux dans l’eau, pâle dans le miroir.
68. Le marbre des odeurs a des veines mouvantes.
69. Mettez un moulin à cheval, il ira à Chatou.
70. S’il n’en reste qu’une, c’est la foudre.
71. Il ne faut pas lâcher la canne pour la pêche.
72. Duvet cotonneux des médailles.
73. Vague de sous, puits de moules.
74. Un nègre marche à côté de vous et vous voile la route.
75. Le rat arrose, la cigogne sèche.
76. Les enfants qui parlent ne pleurent pas.
77. A chaque jour suffit sa tente.
78. Comme une poulie dans un pâté.
79. Tout ce qui grossit n’est pas mou.
80. C’est l’auréole qui perce la dentelle.
81. Les poils tombés ne repoussent pas pour rien.
82. Coupez votre doigt selon la bague.
83. Il y a toujours une perle dans ta bouche.
84. Ne jetez aux démons que les anges.
85. Vous avez tout lu mais rien bu.
86. A quelque rose chasseur est bon
87. Faire son petit sou neuf.
88. Loin des glands, près du boxeur.
89. Fidèle comme un chat sans os.
90. Un cou crasseux fait un pipe culottée.
91. Les beaux crânes font de belles découvertes.
92. Gratter sa voisine ne fleurit pas en mai.
93. D’abord enfermez le collier, ensuite attrapez-le.
94. Tout ce qui vient de ma cuisine grandit dans la cour.
95. Brûler le coq pour grossir.
96. Tirez toujours avant de ramper.
97. Un corset en juillet vaut un troupeau de rats.
98. User sa corde en se pendant.
99. Une brume s’y prend plus gentiment.

100. Jouer du violon le mardi.
101. Le pélican est ce qui se rapproche le plus du bonnet de nuit.
102. Saluer l’âne qui broute des griffes.
103. Rassemble, afin d’aimer.
104. Les courtisanes perdent leurs as.
105. Passe ou file.
106. Les savants qui s’approchent jettent leurs vêtements dans les fossés.
107. Faire deux heures d’une horloge.
108. Les homards qui chantent sont américains.
109. Il n’y a pas de cheveux sans rides.
110. Les amants coupent les amantes.
111. Un albinos ne fait pas le beau temps.
112. Tout ce qui vole n’est pas rose.
113. Je suis venu, je me suis assis, je suis parti.
114. Il y a loin de la route aux escargots.
115. Rouge comme un pharmacien.

116. Porter ses os à sa mère.
117. Un plongeon vaut mieux qu’une grimace.
118. Le son fait la Beauce.
119. Dans le paysage, un beau fruit fait une bosse et un trou.
120. A chien étranglé, porte fermée.
121. Herbe sonore se prend au nid.
122. Dansez tout le jour ou perdez vos binocles.
123. Sourd comme l’oreille d’une cloche.
124. Deux crins font un crime.
125. Mieux vaut mourir d’amour que d’aimer sans regrets.
126. Il y a un ivrogne pour les curieux.
127. C’est un rat qui dégonfle un autre rat.
128. Un trombone dans un verre d’eau.
129. Une arme suffit pour montrer la vie.
130. Un jeune homme marié perd son nez.
131. Il n’y a pas de bijoux sans ivresse.
132. Les castors ne se purgent pas la nuit.
133. Mon prochain, c’est hier ou demain.
134. Écraser deux pavés avec la même souche.
135. Tuer n’est jamais voler.
136. Ne grattez pas le squelette de vos aïeux.
137. Taquiner le corbillard.
138. Les pelles ne se vendent pas sans fusils.
139. A chacun sa panse.
140. Les blessures en forme d’arc ne conjurent pas l’orage.
141. Sois grand avant d’être gras.
142. Un rêve sans étoiles est un rêve oublié.
143. Brosse d’amour pour les hirsutes.
144. Le sein est toujours le cadet.
145. Pendu aux cerises.
146. Chien mal peigné s’arrache les poils.
147. Celui qui n’a jamais senti la pluie se moque des nénuphars.
148. La rivière est borgne.
149. Une tarte suffit pour l’horizon.
150. A bonne mère, suie chaude.
151. Quand la route est faite, il faut la refaire.
152. Vivre d’erreurs et de parfums

A lire ces 152 énoncés, il apparaît clairement qu’il s’agit soit de formules gnomiques empruntées à un fonds populaire, unanimement reçues et qui peuvent être métaphoriques, soit de sentences d’origine plus littéraire, culturelles au sens large du terme, soit, enfin, de locutions figées par l’usage. Ajoutons que toutes présentent l’aspect lapidaire, dont le genre proverbial est coutumier. C’est la précision mis au goût du jour qui nous servira de fil conducteur, notre propos consistant à montrer, à travers un échantillonnage représentatif et proportionnel, quelles transformations les proverbes ont subies à partir d’une première formulation et quel enrichissement substantiel il est résulté de ces manipulations sur le plan stylistique. Sur un plan plus précis, nous noterons à présent que si la remotivation par action directe sur les vocables en présence constitue bien le processus fondamental, ses modes de réalisation fonctionnent suivant divers schémas organisateurs de la donnée de base. Nous pouvons considérer en effet que le corpus que nous avons sous les yeux présente quatre niveaux de rénovation : le premier revitalise des formules usées en les associant entre elles ; le deuxième conserve les éléments essentiels d’une formule mais y introduit certains facteurs perturbants, et par là régénérants, tout en modifiant l’ordre des termes ainsi que leur statut même dans la phrase ; le troisième supprime partiellement ou totalement les mots-clés d’une tournure mais maintient simultanément les mots-outils structuraux de cette tournure ; le quatrième réduit l’apport de la locution primitive à son degré minimum ou l’élimine entièrement au profit d’une «proverbialité» diffuse et généralisée, dernier stade d’une liberté de langage absolue.

Du premier niveau, nous ne donnerons qu’un exemple :

– Il faut rendre à la paille ce qui appartient à la poutre (5). (…)

Passons à présent au deuxième niveau. – Quand un œuf casse des oeufs, c’est qu’il n’aime pas les omelettes (13). Nulle peine à retrouver ici la constatation de bon sens « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs», mais littéralement bouleversée par la personnification de l’ingrédient majeur de la «recette». Ce qui permet de modifier l’ordre des termes pour les redistribuer et de faire partager au lecteur les sentiments ambigus — créés par la greffe psychologique η ‘aime pas – de l’œuf devenu sujet. –

Les homards qui chantent sont américains (108).
(…)

Le troisième niveau est sans conteste très riche en occurrences. Une première catégorie comprend des expressions proverbiales ou consacrées dans lesquelles la suppression /substitution est partielle. Ainsi en va-t-il des transferts ou permutations phoniques qui suffisent parfois à creuser un écart sémantique considérable, tout en continuant à faire résonner à l’oreille un déroulement d’ensemble «normal» de la chaîne signifiante (3). En voici deux manifestations caractéristiques. – Saisir la malle du blond (63). mis pour «Saisir la balle au bond», actualise et exemplifie cette proposition initiale en paraissant vraiment offrir à qui le peut une occasion unique qu’il serait criminel de laisser passer ! – Passe ou file (105). La simple interversion des premières consonnes de «Face ou pile» se révèle capable de mettre en situation les hasards de l’alternative, transformation perceptible aussi dans le passage des substantifs à la brusquerie des deux impératifs. Nous aborderons ensuite des exemples où seul le début de la formulation habituelle est altéré. – Belette n’est pas de bois (34).

(3) On se trouve ici à la frontière du contrepet dans la mesure où le tour primitif constituerait le sujet et la proposition finale la réponse qui accomplit la permutation des lettres. Mais la symétrie n’est pas toujours parfaite. Cf. Luc Etienne, L ‘art du contrepet, Paris, Pauvert, 1959, p. 24.
(…)

Notre quatrième et dernier niveau – majoritaire au sein de l’ouvrage – regroupe les séquences «inventées» par nos auteurs. Le proverbe ne fournit plus ici que des traits indiciels, des repères qui permettent d’imiter un ton et un style et qui ouvrent par ailleurs la voie à une parodie du genre considéré.

(…)

Tentons à présent de dégager brièvement la portée de cette entreprise systématique de déconstruction /construction que nous venons de décrire.
S’en prendre au langage, ici au langage le plus commun, le plus accepté, le mieux connu, n’est-ce pas remettre en question du même coup certains cadres traditionnels de notre vision du monde et de la mémoire que nous en avons, n’est-ce pas contester les valeurs et l’idéologie véhiculées par les mots trop familiers, n’est-ce pas revendiquer une liberté neuve ?

Dans cette perspective, les quatre niveaux de rénovation que nous avons inventoriés ne sont finalement que l’illustration, chacun à sa manière, d’une démarche qui vise pour l’essentiel à rendre à la fois transparentes et opaques les nouvelles « sentences » proposées. Suffisamment transparentes pour mettre le lecteur sur la voie de quelques énoncés stables, suffisamment opaques pour le désorienter et l’obliger à imaginer d’autres réalités. Afin d’atteindre cet objectif, nos deux auteurs dissocieront partiellement à l’intérieur d’un signe-proverbe reconstitué les signifiants et les signifiés qui le composent habituellement et le couperont de son réfèrent normal. Se produiront alors des collisions et des confusions nouvelles entre les mots et les choses désormais autonomes et se créera, ensuite, un vaste espace de signification inversement proportionnel à la condensation limitatrice et à la clôture du genre proverbial. A l’intérieur de structures accueillantes pourront, enfin proliférer des sens marginaux et aléatoires, subversifs et révolutionnaires stricto sensu.

Battre en brèche une soi-disant « Sagesse des nations » et lui faire échec en en jouant de manière insolite voire inquiétante, tel sembla donc bien être en dernière analyse le but poursuivi par Éluard et Péret lorsqu’ils « mirent au goût du jour » leurs 152 proverbes (9) …

Mingelgrün Albert, Jalons pour une analyse des « 152 proverbes » d’Eluard et de Péret, Revue belge de philologie et d’histoire, tome 59, fasc. 3, 1981. Langues et littératures modernes — pp. 574-584.

*

(9) La précision arithmétique du chiffre retenu souligne également de son côté le caractère absurde et dérisoire de la confiance faite aux expressions consacrées puisque demain d’autres encore pourront prendre leur suite !
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Elle chante | Cesaria Evora la chanteuse aux pieds nus


 

 

 

Fouler la terre pieds nus

Ni vertiges astraux ni pierres précieuses inconnues.
Pas d’étonnements poétiques forcés, de faux rites.
Je parlerai de la terre consacrée par le grand-père dans le centre de mon enfance.
De son odeur de pluie ou de vie quand l’aube m’appelle à la fenêtre,
et que l’éclat du monde me renvoie sa phrase :
Foule-la à pieds nus.
L’énergie qui monte dans ton corps te rapproche du reste de l’univers.

Et encore, quand je parcours les quais solitaires et sombres
et que le vent frôle mes oreilles rafraîchissant le monologue échauffé,
une lointaine odeur de poissons me rappelle la mer.
Et je cherche un bout de chemin et je veux le humer.
Et je veux le fouler.
Et bien que ce ne soit pas la terre, la peau de mes pieds touche le monde.
Et mon sang fait à nouveau partie du sang de l’univers.

Elvira Alejandra Quintero‏, Traduction Colo.

*

Pisar la tierra con los pies descalzos

Nada de vértigos astrales y desconocidas piedras preciosas.
Nada de forzosos extrañamientos poéticos, de falsos ritos.
Hablaré de la tierra consagrada por el abuelo en el centro de mi infancia.
De su olor a lluvia o a vida cuando el amanecer me llama a la ventana,
y el brillo del mundo me devuelve su frase:
Písala con los pies descalzos.
La energía que asciende por tu cuerpo te hermana con el resto del universo.

Y aún, cuando recorro los andenes solos y oscuros
y el viento acecha en mis oídos refrescando el acalorado monólogo,
un lejano olor a peces me recuerda el mar.

Y busco un pedazo de camino y quiero olerlo.
Y quiero pisarlo.
Y aunque no es de tierra, la piel de mis pies toca el mundo.
Y mi sangre vuelve a ser parte de la sangre del universo.

**
*

Tout comme Amalia Rodrigues a incarné le Portugal, ou du moins l’idée que le pays se fait de lui-même et de son histoire poétique, tout comme Oum Kalsoum symbolisait l’indépendance d’une Egypte à la frontière du monde moderne et du monde paysan, puis l’unité panarabe, Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, quatre cent mille habitants dedans, autant dehors. Indissociable de l’histoire de l’archipel africain, la chanteuse des bars de Mindelo est restée la première femme africaine à vendre autant de disques à travers le monde. Hissée au rang de “meilleure ambassadrice du Cap-Vert”, selon les termes mêmes du gouvernement de son pays, celle que la presse internationale avait surnommée “la diva aux pieds nus” était restée profondément elle-même : une femme du peuple de Mindelo, la ville principale de l’île de São Vicente, longtemps vouée au commerce portuaire sous la domination des compagnies charbonnières anglaises. Il y a dix ans, pas un producteur n’aurait parié un kopeck sur Cesaria Evora, une femme ronde, pauvre, noire, sachant à peine écrire, déjà vieillissante et trop souvent exploitée par des managers véreux. En 1997, alors que s’achève la réédition de cette biographie, Cesaria Evora, resplendissante, étale enfin ses ors et ses sourires, ses succès et ses bonheurs. C’est un conte de fées, fragile et secret, si fort en enseignements sur la résistance au destin, sur les cycles de la décadence et de la construction qu’il convient de le méditer.
(…)
Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, parce qu’elle en avait hérité le génie, cette sorte de résistance à toute épreuve, d’obstination, marquée par les cycles de sécheresse qui ruinent périodiquement l’économie du pays depuis sa découverte, l’émigration massive, et l’espoir jamais épuisé du retour des jours meilleurs. Cesaria n’était pas différente des milliers de femmes cap-verdiennes, travailleuses des champs de l’île de Santiago, vendeuses des marchés mindelenses ou femmes de ménage de Rotterdam. Elle en avait l’apparence physique, métisse des îles, joueuse et provocante, mamma africaine ayant appris à doser les herbes et le piment malaguete de ses ancêtres venus des côtes de Guinée. Sa différence, c’était sa voix, son extrême sensibilité à la poésie, et sa manière bien à elle de fréquenter les marges, d’où tout se sait et tout s’observe, plutôt que de chercher la ligne droite de l’intégration. Cesaria faisait peu de compromis. Elle ne trichait pas, même admirée, elle ne jouait pas à la bourgeoise. Le petit peuple ne l’a jamais trahie. Elle était des leurs, et elle savait mieux que quiconque en dévoiler les blessures et les joies.

Cesaria Evora n’expliquait pas, elle racontait des choses simples. Elle s’embarrassait peu de la chronologie, mais elle disait en deux mots l’essentiel : les mornas et les coladeras qu’elle avait choisi de mettre dans son répertoire sont parmi les plus belles déjà composées au Cap-Vert, un pays où la littérature en créole afficha son originalité dès les années trente, malgré la dureté du régime salazariste, et qui donna au mouvement des indépendances africaines l’une de ses person­na­li­tés politiques les plus charismatiques, Amilcar Cabral. Ces mornas et ces coladeras avaient en outre l’avantage d’accompagner pas à pas l’histoire de ce pays occupé par le Portugal durant plus de cinq cents ans, et, si l’on peut dire, créé par le colonisateur qui, à son arrivée en 1456, n’y trouva âme qui vive.

Véronique Mortaigne, Cesaria Evora, La voix du Cap-Vert, Biographie, Actes Sud, Format num. non pag., 2014.

 

Elle chante
Auteur, compositeur : Bernard Lavilliers
Interprètes : B. Laviliers & Cesaria Evora

 

 

 

 

La chanson d’auteur jazzifiée par Mélanie Dahan & Giovanni Mirabassi Trio | L’Orient du texte

 

 

Avant Mélanie Dahan, on a prétendu que la langue française ne permettait pas — ou si difficilement — le phrasé jazz, le balancement swingué. Écoutez — simplement, écoutez. Voici Bernard Dimey mis en jazz – excusez du peu – par M. Dahan et Giovanni Mirabassi Trio ! Voici comment l’ensemble accompagne le barbu des herbes de la Sorgue, vivifiant sa ballade de  pharaon, vieux gisant dans sa barque ; le chansonnier de Montmartre et des fleurs qui n’existent plus remonte le fleuve de la Vallée des Rois, serrant dans son poing le caillou des Enfants de Louxor.  Témoin le Bestiaire de Paris, Dimey – le premier poète urbain – est ce voyageur qui n’aura eu de cesse d’explorer le fleuve qui mène du pavé chansonnier vers l’Orient symbolique du texte, comprenez la source (notamment sonore) de la la poésie.

Quant à Mélanie Dahan, elle est une des valeurs les plus sûres sur la scène contemporaine de la poésie française mise en musique, à même de chanter la chanson d’auteur (notamment Dimey ici donné en écoute), puis la poésie entendue au sens le plus strict du terme (Andrée Chedid, Tahar Bel Jelloun, C. Fauln …). Si l’on ne répètera jamais assez qu’il est essentiel de distinguer les deux registres, le passage de l’un à l’autre avec cette artiste s’opère avec un naturel qui fait grand bien.

Il y a le plaisir, la sensualité, la fluidité du chant.  Et au-delà, on atteint avec cette interprète des profondeurs qui touchent à la poésie elle-même. L’alchimie  est parfaite. Qu’aurait pensé  « l’ogre chaleureux », sur sa Butte Montmartre ? Dimey peut-être aurait évoqué  l’encre de minuit, ou les couleurs de zinc. Nul doute – lui qui se demandait pourquoi il vivait «avec des nains»–,  qu’il aurait admis  entendre une voix haute, à même de réveiller les  grands soleils éteints.

Absolu sens du rythme, épaulé par des rimes ciselées (Brel, Ferré, Dimey, Brassens, Trenet, etc. ), indifféremment signées par des auteurs paroliers ou des poètes, textes de chansonnier ou même de poésie pure : la vocaliste est innovante en ce qu’elle jazzifie le répertoire classique de la « chanson à texte », au sens le plus large de l’acception de ce terme. La Rive Gauche s’en trouve régénérée d’autant que Mélanie Dahan sait s’entourer : rien moins que le pianiste Giovanni Mirabassi ( Album La Princesse et les Croque-Notes en 2008), puis Marc-Michel Le Bévillon (contrebasse), Pierrick Pédron (saxophone), Olivier Ker Ourio (harmonica) et Matthieu Chazarenc (batterie).

Mélanie Dahan, dès l’âge de onze ans, monte sur scène, chante Ella Fitzgerald et Nat King Cole. Le premier quartet est formé en 2001. S’ensuit une tournée dans les clubs parisiens. Trêve d’études sur les bancs des écoles de commerce, elle suit les cours au Studio des Variétés, à l’Académie Bill Evans puis dans diverses écoles de jazz. Les récompenses s’enchaînent : finaliste au Concours du festival de Juan-les-Pins en 2005, Prix « Jeune espoir du jazz vocal français » au festival Les Couleurs du Jazz. La critique la plus attentive ne s’y trompe pas : la mezzo soprano et son quatuor à cordes font l’unanimité. Mélanie Dahan est indéniablement la valeur en hausse du jazz vocal français.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

melaniez-dahan

J’aimerais tant savoir
Giovanni Mirabassi trio
Auteur : Bernard Dimey
Compositeur : Jehan Cayrecastel
Interprète : Mélanie Dahan

 

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux | Erri De Luca à Gianmaria Testa

 

De Luca disait de ses chansons qu’elles servent à un garçon pour s’inventer homme, et à un homme pour s’inventer garçon … Il y a quelques mois, deux ans après la mort de Gianmaria Testa, est sorti Prezioso, un disque d’inédits.

Précieuse, elle l’est tout autant : voici la dernière lettre d’Erri De Luca à son ami Gianmaria Testa.

Sylvie-E. Saliceti

Gianmaria-Testa-photo-by-Herbert-Ejzemberg-620x388Gianmaria Testa par Herbert Ejzemberg

 

Lettre au pêcheur de coraux

Ciao associé, compère, frère que je n’ai pas trouvé dans ma famille et que j’ai cherché autour de moi, merci de me mêler au livre de ta vie. Tu as rassemblé des bouts de ton temps sans en tirer une autobiographie, parce que tu n’arrives pas à parler de toi sans les autres. Tu t’écartes du centre, tu laisses ton chapitre à l’hôte du moment. Et ce livre devient une multibiographie de personnes et de lieux, où tu es toi aussi. Je lis une fête de noces champêtres la gorge pleine de chants, je lis Jean-Claude Izzo, écrivain de Marseille ému par une chanson de Roberto Murolo parce que son père la chantait, et puis Turin métallique et mécanique avec le marché de Porta Palazzo où tu inventes une naissance en hiver, mais avec des fleurs et un souffle qui s’évapore. Je lis Tino sauvé en mer, débarqué sur le quai de notre terre-mère de Lampedusa, maintenu en vie par deux yeux de femme inconnue, fourrée dans le même voyage, séparé d’elle au triage, jamais plus revue. Je lis une fille de gare, à moitié morte de froid qu’il faut faire monter en voiture pour lui donner, et non pas lui acheter, de la chaleur. Et les hommes qui montrent leurs têtes derrière le pare-brise pour frotter la vitre et ceux qui tendent leur main vide à la pièce du passant, vice-roi de la providence, partagé entre rejet et étreinte. Je lis le violoniste albanais et le marchand de tapis Abdel, tes enfants attendus dans le couloir d’une salle d’accouchement, tes parents heureux de ton uniforme de cheminot, je lis ta foule pour te chercher dans le temps qui a précédé nos rencontres. Puis sont venues nos heures joyeuses et concrètes sur les scènes de théâtre, avec Gabriele Mirabassi, puis nous deux seulement. Je lis ta vie remplie des autres, ton écriture au point de chaînette qui les réunit. Nous avons suivi ensemble l’émigration cétacée venue s’échouer chez nous. C’est une baleine blanche nourrie au plancton des vies dispersées et transportées, la mer en personne qui les nourrit et s’en nourrit, la mer qui ne pourra plus ressembler pour nous à celle des promenades, depuis que nous avons vu les voyageurs dans le corps de la baleine blanche. Nous qui sommes le contraire d’Achab. Tes pages d’homme d’arrière-pays, pétri de vagues comme un pêcheur de coraux, portent le titre De ce côté-ci de la mer. Et moi, né sur le bord de la Tyrrhénienne, j’ai pêché des fossiles marins sur les Dolomites. Nous sommes de la Méditerranée, de Marseille au Caire, d’Istanbul à Barcelone. Nous appartenons au vaste Sud du monde, nous étions faits pour nous rencontrer dans une rue pleine de monde et peut-être nous étions-nous déjà frôlés dans quelque pagaille. Tu m’as invité à monter sur les planches surélevées d’une estrade, appelant avec nous notre chevalier préféré, le cahoté, le propulsé, le désarçonné Quichotte. Nous avons aimé les pèlerins par vocation et ceux par force majeure. Nous les avons écoutés dans les chants et dans les salles, créant au bon moment un début de chœur.

Nous les regardons de ce côté-ci de la mer, en sachant que nous sommes du même côté de temps, de camp, de mer.

Erri De Luca

gianmaria testa PREZIOSO

Povero tempo nostro
Auteur, compositeur, interprète : Gianmaria Testa

Une terre bourrée d’étoiles | Annie Le Brun

 

(…) à une profondeur de cent cinquante à deux cents kilomètres, là où se forment les diamants, là où la plus grande obscurité donne naissance à la plus resplendissante lumière. À cette profondeur où en arrive Novalis, sans doute inspiré, entre autres, par l’enseignement du géologue Abraham Gottlob Werner à l’Académie des mines de Freiberg, pour écrire dans son Brouillon général : « Le corps organique est une synthèse de degré et de quantité — d’énergie et de figure. Chaque changement de degré est lié à un changement de figure. Le plus haut degré produit un accord supérieur — le plus bas, un accord inférieur. Le degré résulte d’une force interne modifiée. Une matière ne peut être saturée de force.»*

À partir de quoi, on peut reconnaître d’entre ces qualités que Novalis lie aux différents états de la matière — « changement de figure » et « changement de degré » — celles qui font du diamant la plus précieuse des pierres et en même temps expliquent ce qui le rapproche du charbon, son contraire, dès lors que l’un ne diffère de l’autre que par l’agencement de ses atomes, plus exactement par la compaction des atomes du diamant, ceux du charbon étant, à l’inverse, espacés. Tout comme à considérer l’histoire de la formation du diamant, ne pouvant apparaître à la surface de la terre qu’à la suite de phénomènes éruptifs dont l’extrême violence propulse les gemmes à la vitesse du son, on a envie de suivre Novalis en quête d’une force de cohérence, à même de révéler dans les mouvements et les formes de la matière le répondant analogique des mouvements et des formes de la pensée. Car enfin la fulgurance poétique, redevable comme le diamant aux immenses pressions du temps, ne semble-t-elle pas venir du plus profond d’une vie dont nous participons et qui nous était jusqu’alors restée insoupçonnée ? Et pour continuer dans le même sens, comment ne pas se souvenir du « point sublime » imaginé par André Breton où «le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement », quand on apprend la découverte dans certaines météorites de minuscules diamants, montrant que ceux-ci se forment aussi dans les étoiles.

Annie Le Brun, Ailleurs et autrement, Une terre bourrée d’étoiles, Arcades, Gallimard, Édition électronique non pag. 2011, Éditions Gallimard / Édition papier ISBN : 9782070133499.

*Novalis, Le Brouillon général, traduit par Olivier Schefer, Allia, 2000.

 

 

Rouille et diamants – Diamonds and rust
Auteur, compositeur, interprète : Joan Baez

 

Dans ce chef d’œuvre de 1975, la grande prêtresse folk revisite des chansons de Bob Dylan, Stevie Wonder, des Allman Brothers, John Prine et de Jackson Browne. Entourée de grands musiciens venus plutôt du jazz comme Larry Carlton, Wilton Felder et Joe Sample, elle transforme ici en or tout ce que sa voix touche. Le résultat final dans son métissage musical est juste sublime.
Source QB

Les danseurs du temps | Pascal Quignard

 

 

Le temps est l’originaire qui afflue. Le temps est un enfant qui joue. Ce n’est pas un adulte qui contemple. Ce n’est pas un enfant puer qui apprend. C’est un enfant infans entièrement absorbé par sa danse et sa joie. Rythme qui se perd tout entier dans les pions qu’il déplace.
Royaume intense.
Il y avait une terrible odeur de peau dans les bibliothèques de jadis. La tradition est la peau généalogique.
L’enveloppe de peau où migrent les vivipares, tel est l’incunable.

Pascal Quignard, Sur le jadis, Dernier royaume II, Grasset, 2002, Édition numérique, LXXV, 1/4.

 

Les paradisiaques

 

 

Sur les évolutions des acrobates, le bonheur des amoureux, les quêtes de leur désir, les danseurs du temps, l’extase qui les porte, l’arc bandé et le cri étrange qui la concluent.
Il y a une connivence virtuose des corps quand ils désirent qui les fait parvenir à peu près à l’état de célestes.
Ils s’envoyaient en l’air.

&

Si le paradis a des habitants, ce sont les acrobates.
Le septième ciel où ils volent et tournoient comme des oiseaux dans le ciel.
Des écureuils sur le tronc des arbres.
Des cabris sur la paroi toute blanche de neige de la montagne.

 

Pascal Quignard, Danse , Les Paradisiaques, Gallimard, 2014, p.199/200.

 

&

 

La danse
Auteur, interprète : Claude Nougaro
Compositeur : Maurice Camille Vanderschueren

 

 

De la pluie | Martin Page

 

Je me rappelle un thé bu sur le site des sources chaudes à Hveravellir, au bout du chemin de Kjalvegur. Selon la tradition islandaise, on dépose sa tasse en fer contenant deux pincées de thé noir sur le sol brûlant et on attend la cataracte. Enfin il pleut, la tasse est pleine ; l’eau bout ; le thé infuse. Au même moment, mes sentiments débordent de mon corps et se dispersent comme si j’infusais moi-même. Les arômes de toute chose touchée par la pluie se libèrent.

Martin Page, De la pluie, Collection Les petits traités, Édition Ramsay, 2007, p.55.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

The rain
Auteurs, compositeurs : Jesse Harris & Mélody Gardot
Interprète : Mélody Gardot

 

Lionel Bourg | Victor Hugo, bien sûr

 

 

L’enfant ou,

Si vous voulez que je m’en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?

l’adolescent qu’il m’arrive d’être encore sous le masque un brin grimaçant de l’âge, n’eut qu’une connaissance distante de Victor Hugo.

Roulements de tambour appris tant bien que mal et qui, « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine », martelaient la progression déjà cinématographique de la garde impériale, armées d’anges, de démons, de monstres et de goules accrochées au ciel que le poète badigeonnait d’encre et de mixtures brunâtres, bossu, Tzigane, forçat qui longtemps se contenta d’avoir pour lui la gueule de Jean Gabin tandis que, revers de la médaille, Bourvil suait la plus fourbe abjection, cataractes, cymbales, trompettes et hémistiches piétinant la boue comme l’avaient malaxée jadis les pachydermes conduits par les généraux de Carthage, marches funèbres, sistres, cors de chasse, rien ne manquait au vacarme escortant le pair de France, une brise inattendue, une larme ou, le souffle court, quelque lente caresse au sein du poème déposant toutefois sur la tombe de Léopoldine «un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur ».
Il n’avait jamais entendu, jamais lu ni reçu en partage de plus belles paroles.
C’était doux. C’était tendre.
Si déchirant que, cheminant chaque jeudi sur la route du cimetière, laquelle longeait la voie ferrée avant de l’enjamber et de laisser derrière elle, noirs, croûtés de suie, les murs des aciéries où son père travaillait – des trains de marchandises hoquetaient sur les rails, ou des locomotives rescapées de la seconde guerre mondiale, des convois de wagons-citernes, des michelines –, il murmurait les alexandrins copiés en classe dans son « cahier de poésie » :

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.*

les récitant en guise de prière sitôt que, face à la dalle gravée du nom de son frère, sa mère séchait les pleurs qu’elle n’avait su contenir.

De plaintes en rebuffades, Hugo, discret d’abord, ne l’abandonna plus, ce diable d’aïeul, moitié père Noël, moitié père Fouettard, surgissant sous les innovations ou les extravagances des poètes, Rimbaud, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire, que le lycéen fréquentait désormais. N’empêche. Nul mieux que lui n’avait identifié la nuit. Nul n’avait plus fiévreusement, plus sensuellement codifié les mirages, et les fumées, les fantasmagories (…)

Lionel Bourg, Victor Hugo, bien sûr, Éditions Le Réalgar, pp. 9/10/11, 2020.

*Victor Hugo, «Les Contemplations» (1856)

 

 

Enregistrement public 05 Décembre 2013, Château de Grignan
Auteur : Victor Hugo
Benoit Thévenot – piano
Nicolas Serret – batterie
François-Régis Gallix – contrebasse
Composition / chant / violoncelle : A. Sila

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein champ de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès