Archives de catégorie : TEXTES ET/OU POÈMES EN DIALOGUE AVEC UNE CHANSON

Elle chante | Cesaria Evora la chanteuse aux pieds nus


 

 

 

Fouler la terre pieds nus

Ni vertiges astraux ni pierres précieuses inconnues.
Pas d’étonnements poétiques forcés, de faux rites.
Je parlerai de la terre consacrée par le grand-père dans le centre de mon enfance.
De son odeur de pluie ou de vie quand l’aube m’appelle à la fenêtre,
et que l’éclat du monde me renvoie sa phrase :
Foule-la à pieds nus.
L’énergie qui monte dans ton corps te rapproche du reste de l’univers.

Et encore, quand je parcours les quais solitaires et sombres
et que le vent frôle mes oreilles rafraîchissant le monologue échauffé,
une lointaine odeur de poissons me rappelle la mer.
Et je cherche un bout de chemin et je veux le humer.
Et je veux le fouler.
Et bien que ce ne soit pas la terre, la peau de mes pieds touche le monde.
Et mon sang fait à nouveau partie du sang de l’univers.

Elvira Alejandra Quintero‏, Traduction Colo.

*

Pisar la tierra con los pies descalzos

Nada de vértigos astrales y desconocidas piedras preciosas.
Nada de forzosos extrañamientos poéticos, de falsos ritos.
Hablaré de la tierra consagrada por el abuelo en el centro de mi infancia.
De su olor a lluvia o a vida cuando el amanecer me llama a la ventana,
y el brillo del mundo me devuelve su frase:
Písala con los pies descalzos.
La energía que asciende por tu cuerpo te hermana con el resto del universo.

Y aún, cuando recorro los andenes solos y oscuros
y el viento acecha en mis oídos refrescando el acalorado monólogo,
un lejano olor a peces me recuerda el mar.

Y busco un pedazo de camino y quiero olerlo.
Y quiero pisarlo.
Y aunque no es de tierra, la piel de mis pies toca el mundo.
Y mi sangre vuelve a ser parte de la sangre del universo.

**
*

Tout comme Amalia Rodrigues a incarné le Portugal, ou du moins l’idée que le pays se fait de lui-même et de son histoire poétique, tout comme Oum Kalsoum symbolisait l’indépendance d’une Egypte à la frontière du monde moderne et du monde paysan, puis l’unité panarabe, Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, quatre cent mille habitants dedans, autant dehors. Indissociable de l’histoire de l’archipel africain, la chanteuse des bars de Mindelo est restée la première femme africaine à vendre autant de disques à travers le monde. Hissée au rang de “meilleure ambassadrice du Cap-Vert”, selon les termes mêmes du gouvernement de son pays, celle que la presse internationale avait surnommée “la diva aux pieds nus” était restée profondément elle-même : une femme du peuple de Mindelo, la ville principale de l’île de São Vicente, longtemps vouée au commerce portuaire sous la domination des compagnies charbonnières anglaises. Il y a dix ans, pas un producteur n’aurait parié un kopeck sur Cesaria Evora, une femme ronde, pauvre, noire, sachant à peine écrire, déjà vieillissante et trop souvent exploitée par des managers véreux. En 1997, alors que s’achève la réédition de cette biographie, Cesaria Evora, resplendissante, étale enfin ses ors et ses sourires, ses succès et ses bonheurs. C’est un conte de fées, fragile et secret, si fort en enseignements sur la résistance au destin, sur les cycles de la décadence et de la construction qu’il convient de le méditer.
(…)
Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, parce qu’elle en avait hérité le génie, cette sorte de résistance à toute épreuve, d’obstination, marquée par les cycles de sécheresse qui ruinent périodiquement l’économie du pays depuis sa découverte, l’émigration massive, et l’espoir jamais épuisé du retour des jours meilleurs. Cesaria n’était pas différente des milliers de femmes cap-verdiennes, travailleuses des champs de l’île de Santiago, vendeuses des marchés mindelenses ou femmes de ménage de Rotterdam. Elle en avait l’apparence physique, métisse des îles, joueuse et provocante, mamma africaine ayant appris à doser les herbes et le piment malaguete de ses ancêtres venus des côtes de Guinée. Sa différence, c’était sa voix, son extrême sensibilité à la poésie, et sa manière bien à elle de fréquenter les marges, d’où tout se sait et tout s’observe, plutôt que de chercher la ligne droite de l’intégration. Cesaria faisait peu de compromis. Elle ne trichait pas, même admirée, elle ne jouait pas à la bourgeoise. Le petit peuple ne l’a jamais trahie. Elle était des leurs, et elle savait mieux que quiconque en dévoiler les blessures et les joies.

Cesaria Evora n’expliquait pas, elle racontait des choses simples. Elle s’embarrassait peu de la chronologie, mais elle disait en deux mots l’essentiel : les mornas et les coladeras qu’elle avait choisi de mettre dans son répertoire sont parmi les plus belles déjà composées au Cap-Vert, un pays où la littérature en créole afficha son originalité dès les années trente, malgré la dureté du régime salazariste, et qui donna au mouvement des indépendances africaines l’une de ses person­na­li­tés politiques les plus charismatiques, Amilcar Cabral. Ces mornas et ces coladeras avaient en outre l’avantage d’accompagner pas à pas l’histoire de ce pays occupé par le Portugal durant plus de cinq cents ans, et, si l’on peut dire, créé par le colonisateur qui, à son arrivée en 1456, n’y trouva âme qui vive.

Véronique Mortaigne, Cesaria Evora, La voix du Cap-Vert, Biographie, Actes Sud, Format num. non pag., 2014.

 

Elle chante
Auteur, compositeur : Bernard Lavilliers
Interprètes : B. Laviliers & Cesaria Evora

 

 

 

 

La chanson d’auteur jazzifiée par Mélanie Dahan & Giovanni Mirabassi Trio | L’Orient du texte

 

 

Avant Mélanie Dahan, on a prétendu que la langue française ne permettait pas — ou si difficilement — le phrasé jazz, le balancement swingué. Écoutez — simplement, écoutez. Voici Bernard Dimey mis en jazz – excusez du peu – par M. Dahan et Giovanni Mirabassi Trio ! Voici comment l’ensemble accompagne le barbu des herbes de la Sorgue, vivifiant sa ballade de  pharaon, vieux gisant dans sa barque ; le chansonnier de Montmartre et des fleurs qui n’existent plus remonte le fleuve de la Vallée des Rois, serrant dans son poing le caillou des Enfants de Louxor.  Témoin le Bestiaire de Paris, Dimey – le premier poète urbain – est ce voyageur qui n’aura eu de cesse d’explorer le fleuve qui mène du pavé chansonnier vers l’Orient symbolique du texte, comprenez la source (notamment sonore) de la la poésie.

Quant à Mélanie Dahan, elle est une des valeurs les plus sûres sur la scène contemporaine de la poésie française mise en musique, à même de chanter la chanson d’auteur (notamment Dimey ici donné en écoute), puis la poésie entendue au sens le plus strict du terme (Andrée Chedid, Tahar Bel Jelloun, C. Fauln …). Si l’on ne répètera jamais assez qu’il est essentiel de distinguer les deux registres, le passage de l’un à l’autre avec cette artiste s’opère avec un naturel qui fait grand bien.

Il y a le plaisir, la sensualité, la fluidité du chant.  Et au-delà, on atteint avec cette interprète des profondeurs qui touchent à la poésie elle-même. L’alchimie  est parfaite. Qu’aurait pensé  « l’ogre chaleureux », sur sa Butte Montmartre ? Dimey peut-être aurait évoqué  l’encre de minuit, ou les couleurs de zinc. Nul doute – lui qui se demandait pourquoi il vivait «avec des nains»–,  qu’il aurait admis  entendre une voix haute, à même de réveiller les  grands soleils éteints.

Absolu sens du rythme, épaulé par des rimes ciselées (Brel, Ferré, Dimey, Brassens, Trenet, etc. ), indifféremment signées par des auteurs paroliers ou des poètes, textes de chansonnier ou même de poésie pure : la vocaliste est innovante en ce qu’elle jazzifie le répertoire classique de la « chanson à texte », au sens le plus large de l’acception de ce terme. La Rive Gauche s’en trouve régénérée d’autant que Mélanie Dahan sait s’entourer : rien moins que le pianiste Giovanni Mirabassi ( Album La Princesse et les Croque-Notes en 2008), puis Marc-Michel Le Bévillon (contrebasse), Pierrick Pédron (saxophone), Olivier Ker Ourio (harmonica) et Matthieu Chazarenc (batterie).

Mélanie Dahan, dès l’âge de onze ans, monte sur scène, chante Ella Fitzgerald et Nat King Cole. Le premier quartet est formé en 2001. S’ensuit une tournée dans les clubs parisiens. Trêve d’études sur les bancs des écoles de commerce, elle suit les cours au Studio des Variétés, à l’Académie Bill Evans puis dans diverses écoles de jazz. Les récompenses s’enchaînent : finaliste au Concours du festival de Juan-les-Pins en 2005, Prix « Jeune espoir du jazz vocal français » au festival Les Couleurs du Jazz. La critique la plus attentive ne s’y trompe pas : la mezzo soprano et son quatuor à cordes font l’unanimité. Mélanie Dahan est indéniablement la valeur en hausse du jazz vocal français.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

melaniez-dahan

J’aimerais tant savoir
Giovanni Mirabassi trio
Auteur : Bernard Dimey
Compositeur : Jehan Cayrecastel
Interprète : Mélanie Dahan

 

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux | Erri De Luca à Gianmaria Testa

 

De Luca disait de ses chansons qu’elles servent à un garçon pour s’inventer homme, et à un homme pour s’inventer garçon … Il y a quelques mois, deux ans après la mort de Gianmaria Testa, est sorti Prezioso, un disque d’inédits.

Précieuse, elle l’est tout autant : voici la dernière lettre d’Erri De Luca à son ami Gianmaria Testa.

Sylvie-E. Saliceti

Gianmaria-Testa-photo-by-Herbert-Ejzemberg-620x388Gianmaria Testa par Herbert Ejzemberg

 

Lettre au pêcheur de coraux

Ciao associé, compère, frère que je n’ai pas trouvé dans ma famille et que j’ai cherché autour de moi, merci de me mêler au livre de ta vie. Tu as rassemblé des bouts de ton temps sans en tirer une autobiographie, parce que tu n’arrives pas à parler de toi sans les autres. Tu t’écartes du centre, tu laisses ton chapitre à l’hôte du moment. Et ce livre devient une multibiographie de personnes et de lieux, où tu es toi aussi. Je lis une fête de noces champêtres la gorge pleine de chants, je lis Jean-Claude Izzo, écrivain de Marseille ému par une chanson de Roberto Murolo parce que son père la chantait, et puis Turin métallique et mécanique avec le marché de Porta Palazzo où tu inventes une naissance en hiver, mais avec des fleurs et un souffle qui s’évapore. Je lis Tino sauvé en mer, débarqué sur le quai de notre terre-mère de Lampedusa, maintenu en vie par deux yeux de femme inconnue, fourrée dans le même voyage, séparé d’elle au triage, jamais plus revue. Je lis une fille de gare, à moitié morte de froid qu’il faut faire monter en voiture pour lui donner, et non pas lui acheter, de la chaleur. Et les hommes qui montrent leurs têtes derrière le pare-brise pour frotter la vitre et ceux qui tendent leur main vide à la pièce du passant, vice-roi de la providence, partagé entre rejet et étreinte. Je lis le violoniste albanais et le marchand de tapis Abdel, tes enfants attendus dans le couloir d’une salle d’accouchement, tes parents heureux de ton uniforme de cheminot, je lis ta foule pour te chercher dans le temps qui a précédé nos rencontres. Puis sont venues nos heures joyeuses et concrètes sur les scènes de théâtre, avec Gabriele Mirabassi, puis nous deux seulement. Je lis ta vie remplie des autres, ton écriture au point de chaînette qui les réunit. Nous avons suivi ensemble l’émigration cétacée venue s’échouer chez nous. C’est une baleine blanche nourrie au plancton des vies dispersées et transportées, la mer en personne qui les nourrit et s’en nourrit, la mer qui ne pourra plus ressembler pour nous à celle des promenades, depuis que nous avons vu les voyageurs dans le corps de la baleine blanche. Nous qui sommes le contraire d’Achab. Tes pages d’homme d’arrière-pays, pétri de vagues comme un pêcheur de coraux, portent le titre De ce côté-ci de la mer. Et moi, né sur le bord de la Tyrrhénienne, j’ai pêché des fossiles marins sur les Dolomites. Nous sommes de la Méditerranée, de Marseille au Caire, d’Istanbul à Barcelone. Nous appartenons au vaste Sud du monde, nous étions faits pour nous rencontrer dans une rue pleine de monde et peut-être nous étions-nous déjà frôlés dans quelque pagaille. Tu m’as invité à monter sur les planches surélevées d’une estrade, appelant avec nous notre chevalier préféré, le cahoté, le propulsé, le désarçonné Quichotte. Nous avons aimé les pèlerins par vocation et ceux par force majeure. Nous les avons écoutés dans les chants et dans les salles, créant au bon moment un début de chœur.

Nous les regardons de ce côté-ci de la mer, en sachant que nous sommes du même côté de temps, de camp, de mer.

Erri De Luca

gianmaria testa PREZIOSO

Povero tempo nostro
Auteur, compositeur, interprète : Gianmaria Testa

Une terre bourrée d’étoiles | Annie Le Brun

 

(…) à une profondeur de cent cinquante à deux cents kilomètres, là où se forment les diamants, là où la plus grande obscurité donne naissance à la plus resplendissante lumière. À cette profondeur où en arrive Novalis, sans doute inspiré, entre autres, par l’enseignement du géologue Abraham Gottlob Werner à l’Académie des mines de Freiberg, pour écrire dans son Brouillon général : « Le corps organique est une synthèse de degré et de quantité — d’énergie et de figure. Chaque changement de degré est lié à un changement de figure. Le plus haut degré produit un accord supérieur — le plus bas, un accord inférieur. Le degré résulte d’une force interne modifiée. Une matière ne peut être saturée de force.»*

À partir de quoi, on peut reconnaître d’entre ces qualités que Novalis lie aux différents états de la matière — « changement de figure » et « changement de degré » — celles qui font du diamant la plus précieuse des pierres et en même temps expliquent ce qui le rapproche du charbon, son contraire, dès lors que l’un ne diffère de l’autre que par l’agencement de ses atomes, plus exactement par la compaction des atomes du diamant, ceux du charbon étant, à l’inverse, espacés. Tout comme à considérer l’histoire de la formation du diamant, ne pouvant apparaître à la surface de la terre qu’à la suite de phénomènes éruptifs dont l’extrême violence propulse les gemmes à la vitesse du son, on a envie de suivre Novalis en quête d’une force de cohérence, à même de révéler dans les mouvements et les formes de la matière le répondant analogique des mouvements et des formes de la pensée. Car enfin la fulgurance poétique, redevable comme le diamant aux immenses pressions du temps, ne semble-t-elle pas venir du plus profond d’une vie dont nous participons et qui nous était jusqu’alors restée insoupçonnée ? Et pour continuer dans le même sens, comment ne pas se souvenir du « point sublime » imaginé par André Breton où «le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement », quand on apprend la découverte dans certaines météorites de minuscules diamants, montrant que ceux-ci se forment aussi dans les étoiles.

Annie Le Brun, Ailleurs et autrement, Une terre bourrée d’étoiles, Arcades, Gallimard, Édition électronique non pag. 2011, Éditions Gallimard / Édition papier ISBN : 9782070133499.

*Novalis, Le Brouillon général, traduit par Olivier Schefer, Allia, 2000.

 

 

Rouille et diamants – Diamonds and rust
Auteur, compositeur, interprète : Joan Baez

 

Dans ce chef d’œuvre de 1975, la grande prêtresse folk revisite des chansons de Bob Dylan, Stevie Wonder, des Allman Brothers, John Prine et de Jackson Browne. Entourée de grands musiciens venus plutôt du jazz comme Larry Carlton, Wilton Felder et Joe Sample, elle transforme ici en or tout ce que sa voix touche. Le résultat final dans son métissage musical est juste sublime.
Source QB

Les danseurs du temps | Pascal Quignard

 

 

Le temps est l’originaire qui afflue. Le temps est un enfant qui joue. Ce n’est pas un adulte qui contemple. Ce n’est pas un enfant puer qui apprend. C’est un enfant infans entièrement absorbé par sa danse et sa joie. Rythme qui se perd tout entier dans les pions qu’il déplace.
Royaume intense.
Il y avait une terrible odeur de peau dans les bibliothèques de jadis. La tradition est la peau généalogique.
L’enveloppe de peau où migrent les vivipares, tel est l’incunable.

Pascal Quignard, Sur le jadis, Dernier royaume II, Grasset, 2002, Édition numérique, LXXV, 1/4.

 

Les paradisiaques

 

 

Sur les évolutions des acrobates, le bonheur des amoureux, les quêtes de leur désir, les danseurs du temps, l’extase qui les porte, l’arc bandé et le cri étrange qui la concluent.
Il y a une connivence virtuose des corps quand ils désirent qui les fait parvenir à peu près à l’état de célestes.
Ils s’envoyaient en l’air.

&

Si le paradis a des habitants, ce sont les acrobates.
Le septième ciel où ils volent et tournoient comme des oiseaux dans le ciel.
Des écureuils sur le tronc des arbres.
Des cabris sur la paroi toute blanche de neige de la montagne.

 

Pascal Quignard, Danse , Les Paradisiaques, Gallimard, 2014, p.199/200.

 

&

 

La danse
Auteur, interprète : Claude Nougaro
Compositeur : Maurice Camille Vanderschueren

 

 

De la pluie | Martin Page

 

Je me rappelle un thé bu sur le site des sources chaudes à Hveravellir, au bout du chemin de Kjalvegur. Selon la tradition islandaise, on dépose sa tasse en fer contenant deux pincées de thé noir sur le sol brûlant et on attend la cataracte. Enfin il pleut, la tasse est pleine ; l’eau bout ; le thé infuse. Au même moment, mes sentiments débordent de mon corps et se dispersent comme si j’infusais moi-même. Les arômes de toute chose touchée par la pluie se libèrent.

Martin Page, De la pluie, Collection Les petits traités, Édition Ramsay, 2007, p.55.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

The rain
Auteurs, compositeurs : Jesse Harris & Mélody Gardot
Interprète : Mélody Gardot

 

Lionel Bourg | Victor Hugo, bien sûr

 

 

L’enfant ou,

Si vous voulez que je m’en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?

l’adolescent qu’il m’arrive d’être encore sous le masque un brin grimaçant de l’âge, n’eut qu’une connaissance distante de Victor Hugo.

Roulements de tambour appris tant bien que mal et qui, « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine », martelaient la progression déjà cinématographique de la garde impériale, armées d’anges, de démons, de monstres et de goules accrochées au ciel que le poète badigeonnait d’encre et de mixtures brunâtres, bossu, Tzigane, forçat qui longtemps se contenta d’avoir pour lui la gueule de Jean Gabin tandis que, revers de la médaille, Bourvil suait la plus fourbe abjection, cataractes, cymbales, trompettes et hémistiches piétinant la boue comme l’avaient malaxée jadis les pachydermes conduits par les généraux de Carthage, marches funèbres, sistres, cors de chasse, rien ne manquait au vacarme escortant le pair de France, une brise inattendue, une larme ou, le souffle court, quelque lente caresse au sein du poème déposant toutefois sur la tombe de Léopoldine «un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur ».
Il n’avait jamais entendu, jamais lu ni reçu en partage de plus belles paroles.
C’était doux. C’était tendre.
Si déchirant que, cheminant chaque jeudi sur la route du cimetière, laquelle longeait la voie ferrée avant de l’enjamber et de laisser derrière elle, noirs, croûtés de suie, les murs des aciéries où son père travaillait – des trains de marchandises hoquetaient sur les rails, ou des locomotives rescapées de la seconde guerre mondiale, des convois de wagons-citernes, des michelines –, il murmurait les alexandrins copiés en classe dans son « cahier de poésie » :

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.*

les récitant en guise de prière sitôt que, face à la dalle gravée du nom de son frère, sa mère séchait les pleurs qu’elle n’avait su contenir.

De plaintes en rebuffades, Hugo, discret d’abord, ne l’abandonna plus, ce diable d’aïeul, moitié père Noël, moitié père Fouettard, surgissant sous les innovations ou les extravagances des poètes, Rimbaud, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire, que le lycéen fréquentait désormais. N’empêche. Nul mieux que lui n’avait identifié la nuit. Nul n’avait plus fiévreusement, plus sensuellement codifié les mirages, et les fumées, les fantasmagories (…)

Lionel Bourg, Victor Hugo, bien sûr, Éditions Le Réalgar, pp. 9/10/11, 2020.

*Victor Hugo, «Les Contemplations» (1856)

 

 

Enregistrement public 05 Décembre 2013, Château de Grignan
Auteur : Victor Hugo
Benoit Thévenot – piano
Nicolas Serret – batterie
François-Régis Gallix – contrebasse
Composition / chant / violoncelle : A. Sila

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein chant de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès