De la pluie | Martin Page

 

Je me rappelle un thé bu sur le site des sources chaudes à Hveravellir, au bout du chemin de Kjalvegur. Selon la tradition islandaise, on dépose sa tasse en fer contenant deux pincées de thé noir sur le sol brûlant et on attend la cataracte. Enfin il pleut, la tasse est pleine ; l’eau bout ; le thé infuse. Au même moment, mes sentiments débordent de mon corps et se dispersent comme si j’infusais moi-même. Les arômes de toute chose touchée par la pluie se libèrent.

Martin Page, De la pluie, Collection Les petits traités, Édition Ramsay, 2007, p.55.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

The rain
Auteurs, compositeurs : Jesse Harris & Mélody Gardot
Interprète : Mélody Gardot

 

Les danseurs du temps | Pascal Quignard

 

 

Le temps est l’originaire qui afflue. Le temps est un enfant qui joue. Ce n’est pas un adulte qui contemple. Ce n’est pas un enfant puer qui apprend. C’est un enfant infans entièrement absorbé par sa danse et sa joie. Rythme qui se perd tout entier dans les pions qu’il déplace.
Royaume intense.
Il y avait une terrible odeur de peau dans les bibliothèques de jadis. La tradition est la peau généalogique.
L’enveloppe de peau où migrent les vivipares, tel est l’incunable.

Pascal Quignard, Sur le jadis, Dernier royaume II, Grasset, 2002, Édition numérique, LXXV, 1/4.

 

Les paradisiaques

 

 

Sur les évolutions des acrobates, le bonheur des amoureux, les quêtes de leur désir, les danseurs du temps, l’extase qui les porte, l’arc bandé et le cri étrange qui la concluent.
Il y a une connivence virtuose des corps quand ils désirent qui les fait parvenir à peu près à l’état de célestes.
Ils s’envoyaient en l’air.

&

Si le paradis a des habitants, ce sont les acrobates.
Le septième ciel où ils volent et tournoient comme des oiseaux dans le ciel.
Des écureuils sur le tronc des arbres.
Des cabris sur la paroi toute blanche de neige de la montagne.

 

Pascal Quignard, Danse , Les Paradisiaques, Gallimard, 2014, p.199/200.

 

&

 

La danse
Auteur, interprète : Claude Nougaro
Compositeur : Maurice Camille Vanderschueren

 

 

Une terre bourrée d’étoiles | Annie Le Brun

 

(…) à une profondeur de cent cinquante à deux cents kilomètres, là où se forment les diamants, là où la plus grande obscurité donne naissance à la plus resplendissante lumière. À cette profondeur où en arrive Novalis, sans doute inspiré, entre autres, par l’enseignement du géologue Abraham Gottlob Werner à l’Académie des mines de Freiberg, pour écrire dans son Brouillon général : « Le corps organique est une synthèse de degré et de quantité — d’énergie et de figure. Chaque changement de degré est lié à un changement de figure. Le plus haut degré produit un accord supérieur — le plus bas, un accord inférieur. Le degré résulte d’une force interne modifiée. Une matière ne peut être saturée de force.»*

À partir de quoi, on peut reconnaître d’entre ces qualités que Novalis lie aux différents états de la matière — « changement de figure » et « changement de degré » — celles qui font du diamant la plus précieuse des pierres et en même temps expliquent ce qui le rapproche du charbon, son contraire, dès lors que l’un ne diffère de l’autre que par l’agencement de ses atomes, plus exactement par la compaction des atomes du diamant, ceux du charbon étant, à l’inverse, espacés. Tout comme à considérer l’histoire de la formation du diamant, ne pouvant apparaître à la surface de la terre qu’à la suite de phénomènes éruptifs dont l’extrême violence propulse les gemmes à la vitesse du son, on a envie de suivre Novalis en quête d’une force de cohérence, à même de révéler dans les mouvements et les formes de la matière le répondant analogique des mouvements et des formes de la pensée. Car enfin la fulgurance poétique, redevable comme le diamant aux immenses pressions du temps, ne semble-t-elle pas venir du plus profond d’une vie dont nous participons et qui nous était jusqu’alors restée insoupçonnée ? Et pour continuer dans le même sens, comment ne pas se souvenir du « point sublime » imaginé par André Breton où «le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement », quand on apprend la découverte dans certaines météorites de minuscules diamants, montrant que ceux-ci se forment aussi dans les étoiles.

Annie Le Brun, Ailleurs et autrement, Une terre bourrée d’étoiles, Arcades, Gallimard, Édition électronique non pag. 2011, Éditions Gallimard / Édition papier ISBN : 9782070133499.

*Novalis, Le Brouillon général, traduit par Olivier Schefer, Allia, 2000.

 

 

Rouille et diamants – Diamonds and rust
Auteur, compositeur, interprète : Joan Baez

 

Dans ce chef d’œuvre de 1975, la grande prêtresse folk revisite des chansons de Bob Dylan, Stevie Wonder, des Allman Brothers, John Prine et de Jackson Browne. Entourée de grands musiciens venus plutôt du jazz comme Larry Carlton, Wilton Felder et Joe Sample, elle transforme ici en or tout ce que sa voix touche. Le résultat final dans son métissage musical est juste sublime.
Source QB

Lionel Bourg | Victor Hugo, bien sûr

 

 

L’enfant ou,

Si vous voulez que je m’en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?

l’adolescent qu’il m’arrive d’être encore sous le masque un brin grimaçant de l’âge, n’eut qu’une connaissance distante de Victor Hugo.

Roulements de tambour appris tant bien que mal et qui, « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine », martelaient la progression déjà cinématographique de la garde impériale, armées d’anges, de démons, de monstres et de goules accrochées au ciel que le poète badigeonnait d’encre et de mixtures brunâtres, bossu, Tzigane, forçat qui longtemps se contenta d’avoir pour lui la gueule de Jean Gabin tandis que, revers de la médaille, Bourvil suait la plus fourbe abjection, cataractes, cymbales, trompettes et hémistiches piétinant la boue comme l’avaient malaxée jadis les pachydermes conduits par les généraux de Carthage, marches funèbres, sistres, cors de chasse, rien ne manquait au vacarme escortant le pair de France, une brise inattendue, une larme ou, le souffle court, quelque lente caresse au sein du poème déposant toutefois sur la tombe de Léopoldine «un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur ».
Il n’avait jamais entendu, jamais lu ni reçu en partage de plus belles paroles.
C’était doux. C’était tendre.
Si déchirant que, cheminant chaque jeudi sur la route du cimetière, laquelle longeait la voie ferrée avant de l’enjamber et de laisser derrière elle, noirs, croûtés de suie, les murs des aciéries où son père travaillait – des trains de marchandises hoquetaient sur les rails, ou des locomotives rescapées de la seconde guerre mondiale, des convois de wagons-citernes, des michelines –, il murmurait les alexandrins copiés en classe dans son « cahier de poésie » :

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.*

les récitant en guise de prière sitôt que, face à la dalle gravée du nom de son frère, sa mère séchait les pleurs qu’elle n’avait su contenir.

De plaintes en rebuffades, Hugo, discret d’abord, ne l’abandonna plus, ce diable d’aïeul, moitié père Noël, moitié père Fouettard, surgissant sous les innovations ou les extravagances des poètes, Rimbaud, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire, que le lycéen fréquentait désormais. N’empêche. Nul mieux que lui n’avait identifié la nuit. Nul n’avait plus fiévreusement, plus sensuellement codifié les mirages, et les fumées, les fantasmagories (…)

Lionel Bourg, Victor Hugo, bien sûr, Éditions Le Réalgar, pp. 9/10/11, 2020.

*Victor Hugo, «Les Contemplations» (1856)

 

 

Enregistrement public 05 Décembre 2013, Château de Grignan
Auteur : Victor Hugo
Benoit Thévenot – piano
Nicolas Serret – batterie
François-Régis Gallix – contrebasse
Composition / chant / violoncelle : A. Sila

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein chant de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès

 

 

Variations sur l’image et le son 1 | Jacques Roubaud et Allain Leprest

 

 

145. Le mot oreille contient, oulipiennement, le mot œil.

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – L’aveugle Lithographie

Entendez-voir
Auteur : A. Leprest
Interprète : Claire Elzière

 

 

 

Les chansons de Rabindranath Tagore | Amar Paran Jaha Chay

 

LES BOUVIERS FREDONNAIENT SES CHANSONS
 

On ignore souvent, en Occident, que Tagore n’est pas seulement un poète. Il est aussi un musicien, et dans son oeuvre poésie et musique sont intimement liées. Tagore a écrit un grand nombre de chansons, le genre musical où précisément la mélodie et les mots ne se peuvent guère dissocier. Dans ses « Souvenirs », il a écrit : « J’ai toujours eu de la répugnance à publier des livres avec les paroles de mes chants, car, privés de mélodie, l’âme en est absente. » Et ailleurs, à propos d’une chanson Baul : « La meilleure part d’un cantique disparaît quand la mélodie fait défaut ; il perd mouvement et couleur et devient pareil à un papillon dont on aurait arraché les ailes. » L’oeuvre de Tagore nous est parvenue privée de sa musique ; de plus, le texte original en a été modifié. Le « Poète », comme l’appelaient ses disciples, n’a pas cru devoir conserver, dans la version anglaise de ses chanson, version qu’il avait cependant composée lui-même, les répétitions et les refrains qui donnent un charme incomparable au texte bengali. Il a traduit les idées et les motifs, sans retrouver l’expression directe, spontanée, jaillissante qui avait d’abord été leur. Au point de vue musical, Tagore se situe à l’intersection de trois influences : celle de la musique européenne, celle de la musique classique hindoue (extrêmement raffinée, mais enfermée dans des règles strictes), celle enfin de la musique populaire et religieuse du Bengale. Ce n’est pas sans effort que Tagore est parvenu à se libérer de la musique européenne et de la musique classique de l’Inde, pour se plonger dans la musique populaire de son pays, et continuer enfin dans son la grande tradition mystique du Bengale. Il suffit de parcourir ses « Souvenirs » pour sentir le climat de musique dans lequel Tagore fut élevé. Les Hindous traditionalistes appréciaient, certes, la musique, mais l’exécution en était réservée aux professionnels. Il en était tout autrement dans la demeure des Tagore. L’un d’entre eux avait écrit des livres sur la musique. Le père du poète avait composé des chants religieux, et l’un de ses frères, un hymne national. Un autre encore, Jyotlrindra, restait au piano des jours entiers, développant des variations sur les mélodies classiques, pendant que le poète et l’un de ses amis en composaient les paroles. Le jeune Rabindranath essayait aussi de mettre des poèmes en musique, ceux de Chakravart. Et ce fut au clair de lune, sur les vastes terrasses qui dominaient la rivière dans la maison des Tagore, que Rabindranath Tagore créa les premières mélodies de ses chansons. Il n’avait techniquement parlant, aucune formation musicale. Mais l’enthousiasme, la curiosité et toute la fraîcheur des jeunes années l’avaient, comme ses compagnons, baigné dans la musique. A ces jeunes gens, rien ne semblait impossible : ils écrivaient, ils chantaient, ils jouaient des pièces. A cette époque, l’influence européenne était grande et on la jugeait bénéfique. Alors qu’aujourd’hui on cherche une culture proprement nationale et débarrassée des influences extérieures, la culture européenne permettait de s’affranchir d’un traditionalisme étroit et desséchant contre lequel se dressaient certaines grandes familles libérales, comme celle des Tagore. C’est ainsi que l’harmonie européenne, si pernicieuse d’ailleurs pour la musique hindoue qu’elle déforme essentiellement fut appliquée à certains des chants du père de Rabindranath. Il en fut assez ravi pour offrir, à celle de ses petites-filles qui avait harmonisé ses chants, une épingle de diamant ! Rabindranath avait souvent chanté en classe, sans les comprendre, des airs étrangers ; adolescent, il chantait L’« Adélaïde » de Beethoven. Et quand il rentra chez lui, après un séjour en Angleterre où il s’était intéressé à des mélodies irlandaises, qui l’avaient toutefois un peu déconcerté, sa manière de chanter était devenue si occidentale que la famille s’écria avec étonnement : « Qu’a donc la voix de Rabi ? Comme elle est bizarre et étrangère ! » Tagore était alors entré dans sa vingtième année. Les mélodies qu’il intégra pour la première fois à un drame « Valmiki Prativa », et qui lui paraissaient fondamentales, puisqu’il a déclaré que l’on ne pouvait juger le drame lui-même sans en tenir compte, trahissent diverses influences ; les unes étaient d’un mode d’origine classique, les autres avaient été composées par son frère Jyotirindra, d’autres étaient d’origine européenne. Mais plus tard, Tagore allait révéler sa puissante personnalité ; il allait se dégager à la fois de l’influence occidentale et de la musique classique hindoue. Et si l’influence occidentale est encore sensible, parfois, dans ses chansons, elle se mêle si intimement à la mélodie hindoue qu’elle n’en rompt pas la tonalité mais qu’elle lui ajoute une couleur nouvelle. Il faut noter, d’ailleurs, que Tagore ne s’est jamais intéressé à la musique polyphonique. Quant à la musique hindoue, elle-même apparentée à la musique musulmane, Tagore n’en a jamais suivi les règles strictes qui rendent le musicien esclave d’astreignantes prescriptions. Certes, ces règles assurent souvent à l’esprit créateur, contraint dans cette armature rigide, une étonnante profondeur. Mais souvent aussi, et surtout de notre temps, elles dessèchent, sclérosent, et n’engendrent que des formes sans vie. Alors les merveilleuses qualités de la musique classique hindoue ne sont plus que défauts. Ainsi, les ornements nécessaires à la musique monodique et intrinsèquement beaux prolifèrent jusqu’à étouffer la ligne mélodique et les mots eux-mêmes ; des rythmes souples, nuancés sont utilisés par virtuosité pure, prétexte d’acrobaties du tambourineur et du musicien qui l’accompagne ; les Râgas, qui, en utilisant une échelle de tons déterminée, deviennent si émouvants, avec leurs dominantes, leurs notes éludées ou à peine indiquées, leurs variantes entre mouvement ascendant et mouvement descendant, entre ornements et enchaînements prescrits, ne sont plus alors qu’exercices tyranniques. Liées à des moments du jour, aux saisons, aux sentiments, aux évocations, ces formes strictes se dégradent ; elles ne servent plus qu’à ressasser des développements dans un cadre immuable. Dans la musique classique hindoue, la dualité du créateur et de l’exécutant est alors niée. Le musicien reçoit et maintient ces cadres traditionnels ; mais en improvisant, il les développe et les enrichit, il recrée, et dans cet art qui ne veut pas se renouveler et qui n’est pas noté, il représente toute la musique. Dans cette musique classique, Tagore a brisé les entraves ce qu’il a partout et toujours fait. Toute son invite à la liberté, à la simplicité, à l’élan candide que ne sauraient emprisonner les conventions. Pour lui, ce qu’il faut détruire, c’est la forme vide et le respect tatillon qui lui est témoigné. On comprend alors la colère des musiciens classiques en face d’une musique nouvelle, qui ne cherche pas à se substituer à la leur, mais qui rétablit cependant la dualité du créateur et de l’exécutant, rejette les règles impératives, et revient à la simple ligne mélodique de la chanson populaire, si méprisée par ces musiciens professionnels. Réagissant à la fois contre la musique classique hindoue et la musique occidentale, Tagore trouve une source d’inspiration dans la poésie et la musique mystique et populaire du Bengale. Il n’a donc pas été ce créateur ex nihilo qu’imagine parfois l’Occident. Mais est-ce le diminuer que de le voir tel qu’il est réellement, puissamment enraciné dans son terroir, dans l’ambiance d’une longue tradition populaire dont il représente l’aboutissement? Tagore connaît certains modes et certains Ragâs ; il les emploie parfois, mais avec une extrême fantaisie qui scandalise les musiciens hindous classiques. Son style est simple et cependant la ligne mélodique n’est ni sèche, ni brutale ; de fréquents ornements la baignent de tendresse (ornements gutturaux à peine indiqués, légères appogiatures ou ports de voix discrets), mais ces ornements ne font jamais disparaître la ligne musicale sous des surcharges ; ils ne l’empâtent pas, Ils la soulignent plutôt, en l’adoucissant et en l’assouplissant. Simples, également, sont les rythmes, surtout par rapport à ceux de la musique classique hindoue, et au fur et à mesure que Tagore se dégage de l’influence de celle-ci, ils vont se simplifiant encore. Ils sont souples, stricts et marqués le plus souvent par des claquements de doigts, seul accompagnement de cette musique d’intimité. Santiniketan, fondé pour être une école donnant une éducation directe, active, en contact avec la nature, est devenue aussi une université et un lieu de rencontre entre Occidentaux et Orientaux. Là, des chants, chantés en chœur par un groupe d’enfants, inaugurent et terminent la journée et des chants sont consacrés aux jours de fête ; dans les réunions qui ont lieu presque chaque soir, la musique est à l’honneur. Quand Tagore chante, c’est à mi-voix et avec le seul accompagnement des claquements de doigts : exécution discrète, intime, qui fait ressortir la tendresse et le charme de ses compositions. Son neveu, Dinendranath Tagore, était souvent l’exécutant, car il connaissait l’œuvre musicale du poète mieux que le poète lui-même ; il était la mémoire vivante de Tagore. La notation bengali, notation récente et incomplète ne permet d’inscrire à l’aide de lettres que le squelette d’un chant ; elle supprime plus ou moins les ornements ou les détails de la courbe mélodique ; c’est un simple aide-mémoire que seul peut réellement utiliser celui qui connaît déjà la mélodie. Seule la tradition orale assure la véritable survie de la chanson. Aussi Tagore, lorsqu’il avait composé une mélodie nouvelle, sachant sa mémoire fragile et ayant parfois même besoin d’oublier la passée pour en créer une nouvelle, chantait la chanson qu’il venait d’imaginer à son neveu Dinendranath. Comme la mémoire de ce dernier était parfaite, la chanson était sauvée de l’oubli et c’était le poète qui, parfois, devait, grâce à Dinendranath, réapprendre ses propres chansons. « Il me faut, disait-il en souriant, subir cet affront. » Tagore a profondément senti la valeur de la musique qu’il composait. « J’ai introduit, dit-il un jour à un ami, quelques éléments nouveaux dans notre musique, je le sais. J’ai composé cinq cents nouveaux airs, peut-être plus. Ce fut un développement parallèle à ma poésie. Quoi qu’il en soit, j’aime cet aspect de mon activité. Je me perds dans mes chants, et je crois alors que c’est le meilleur de moi ; j’en suis complètement intoxiqué. Souvent, je sens que si toutes mes poésies sont oubliées, mes chansons vivront grâce aux hommes de mon pays et qu’elles auront là une place définitive. Il est certain que j’ai conquis mes compatriotes par mes chants. J’ai même entendu des conducteurs de chars à bouviers chantant mes chansons les plus récentes, les plus actuelles… Toutefois, je connais la valeur artistique de mes chansons et leur grande beauté. Bien qu’en dehors de ma province elles ne soient pas appelées à être connues et qu’une grande partie de mon œuvre doive périr peu à peu, je les offre comme un legs. » Les pièces du poète ne sont souvent que des écrins à chansons ; le titre de certains de ses recueils s’inspire de musique : « Images et chansons », « Dièses et Bémols ». Comme il en est souvent pour la musique d’Asie, les chansons de Tagore ne supportent guère d’être harmonisées. Leur plus grande valeur, nous semble-t-il, tient à la continuité de la ligne mélodique, délicate et sinueuse, des intervalles qui ne sont pas ceux de la gamme tempérée, à cette nostalgie dont la lointaine flûte de Krichna est le symbole poétique. Tous éléments indissociables dans la beauté de la musique, et qui seraient détruits par la structure d’un rythme trop simple, trop coupé, trop frappé, si on les mécanise, si on les brise par des cassures nettes pour les amplifier. Nous espérons ardemment qu’une tradition s’instaurera qui nous gardera vivant, chanté par une seule voix et pratiquement sans accompagnement le charme des chansons de Tagore, qui constitue le plus précieux, peut- être le plus émouvant de son œuvre.

Philippe Stem et Arnold A. Bake, Rabindranath Tagore, Une voix universelle, Le Courrier de l’Unesco, Une fenêtre ouverte sur le monde, Décembre 1961, Numéro 12.

*

N.B : Le Dr. Stem, historien de l’art, archéologue, fut conservateur en chef du Musée Guimet à Paris. Il a longuement étudié la musique de Tagore et lui a consacré un ouvrage, en collaboration avec le Dr. Bake, intitulé « Vingt-Six chansons de Rabindranath Tagore » (Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris). Le Dr. Bake, orientaliste néerlandais renommé fut, lui, professeur de sanscrit à l’Université de Londres.

 

Rabindranath Tagore
Rabindranath Tagore

Amar Paran Jaha Chay
Auteur, compositeur: Rabindranath Tagore ( auteur et interprète de plus de 500 chansons)
Interprète : Poulami Ganguly

Marguerite Yourcenar et Mahalia Jackson | Negro spirituals

 

 

Le concert et le film ont familiarisé le public européen avec la musique des Negro Spirituals ; leurs paroles au contraire restent moins accessibles à l’auditeur de langue française, dépaysé, même s’il sait l’anglais, par ces formes dialectales propres aux nègres des Etats du Sud, ces mots anglo-saxons transformés et comme fondus par la voix chaude des hommes de couleur. Et cependant, ces textes, et pas seulement la musique qui les accompagne, sont souvent d’authentiques chefs d’oeuvre. Dans ce patois si particulier, en dépit ou peut-être à cause des obstacles d’une langue étrangère, reçue de ses maîtres par les premiers rudiments de l’esclavage, souvent nouvelle pour lui et imparfaitement apprise à l’époque où certains des grands Spirituals furent chantés pour la première fois, le poète afroaméricain a réussi à exprimer, avec une intensité et une simplicité admirables, ses rêves et ceux de sa race, sa résignation, et plus secrètement sa révolte, ses profondes douleurs et ses simples joies, son obsession  de la mort et son sens de Dieu. Comme la ballade anglaise, comme le lied germanique, comme les poèmes des troubadours ou des Minnesingers, surtout comme les poèmes liturgiques du latin du Moyen Âge, auxquels ils ressemblent, les Negro Spirituals font partie du patrimoine poétique de l’humanité.

Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Les Negro Spirituals, commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 2005, p. 77.

mahalia-jackson

Joshua fit the battle of Jéricho
Interprète : Mahalia Jackson, Londres 1964

 

 

La Création

Et Dieu s’promena, et regarda bien attentivement
Son Soleil, et sa Lune, et les p’tits astres de son firmament.

Il regarda la terre qu’il avait modelée dans sa paume,
Et les plantes et les bêtes qui remplissaient son beau royaume.

Et Dieu s’assit, et se prit la tête dans les mains,
Et dit : « J’suis encore seul; j’vais m’fabriquer un homme demain. »

Et Dieu ramassa un peu d’argile au bord d’la rivière,
Et travailla, agenouillé dans la poussière.

Et Dieu, Dieu qui lança les étoiles au fond des cieux,
Dieu façonna et refaçonna l’homme de son mieux.

Comme une mère penchée sur son p’tit enfant bien aimé,
Dieu peina, et s’donna du mal, jusqu’à c’que l’homme fût formé.

Et quand il l’eut pétri, et pétri, et repétri,
Dans cette boue faite à son image Dieu souffla l’esprit.

Et l’homme devint une âme vivante,
Et l’homme devint une âme vivante…

Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Les « Negro Spirituals« , commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 2005, p.77.

 

 

 

The times they are a changing | Erri De Luca

 

 

Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d’un établissement ou d’un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote.
Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent.
L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe « saboter » a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d’ entraver.
Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d’une société étrangère.
J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire.
(…)

Il est faux que l’Europe nous impose le percement de ces montagnes. Mais même si ce mensonge répandu par la presse intéressée était vrai, on devrait résister quand même : pour le droit de souveraineté et de sauvegarde d’un peuple sur sa terre. The times they are a changing, « les temps changent ». C’est ainsi, ils changent toujours et l’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle. Mais ensuite les bras s’étirent et l’air revient dans le soufflet. Dans ce procès, le droit de la parole publique est serré au point le plus fermé de l’instrument en accordéon qu’est une démocratie. Et pourtant les temps changent, qu’on le veuille ou non. Chacun d’entre nous a le choix d’y prendre part, droit, souvenir, ou bien de laisser aller les temps à leur dérive et de rester à l’abri. Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire (…)

 

Erri De Luca, La parole contraire, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Hors série Connaissance, Gallimard, 2015, Format numérique non pag.

 


The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Simon & Garfunkel

 
 

The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Bob Dylan ( Conditions d’enregistrement Live )

Émotion | Vincent et Philippe Delerm

 

 

 

Émotion

On prépare tant et tant de stratagèmes pour y échapper. La minoration délibérée des espoirs doit entraîner celle des craintes, alors on se construit des carapaces d’habitudes. On se projette dans un avenir furtif et proche. On croit se connaître un peu. Et puis voilà. Ce n’était qu’un château de cartes. Elle survient, visiteuse inattendue, faussement inespérée. On n’était pas si lourd, ni si solide. On est ému. On est mû, déplacé. Traversé par l’émotion, on devrait se trouver différent, et c’est tout le contraire. Il y a une envie immédiate, absolue de se noyer tout entier dans cette vague à l’âme. Se défaire alors de toutes les protections mentales, savoir que l’on n’était pas vraiment soi, avant, puisque ce qui nous bouge est un meilleur de nous, tellement plus fragile et tellement plus vrai. Se laisser pénétrer, s’abandonner, avoir la chair de poule. Ému, se reconnaître.

Philippe Delerm, Les mots que j’aime, Le goût des mots/Points, 2013, p.41.

 

La vipère du Gabon 
Auteur, compositeur, interprète : Vincent Delerm

 

La délicate rumeur du monde | Laure Morali

 

 

 

L’odeur du feu des routes (Extraits)

 

Posons nos lèvres sur la mer
faisons rouler des coquillages sous notre langue

Du soir au matin, les vagues emplissent la chambre

De grandes rafales, baisers des êtres mauves de souffle
me mordent le cœur, rallumant la flamme

J’ai des conversations avec les hommes
qui prennent la mer dans leurs bras

Mes cheveux se gonflent de bulles folles
je suis l’harmonica du voyou

Estrellita, danseuse de pollen
dans une fleur rouge, noire, blanche, jaune

Soleil fenêtre ouverte en plein ventre

(…)

Et quand la plage enroule un foulard turquoise
autour de sa tête,
elle chante :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

 

Laure Morali, L’odeur du feu des routes in Les bruits du monde, livre disque, Anthologie dirigée par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier / Éditions Tshakapesh, 2012 et Édition numérique non paginée.

 

*

 

 

Le projet des auteurs de cette anthologie — coup de cœur de l’Académie Charles Cros 2013 — est ainsi résumé par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi : « Nous livrons des bruits récoltés en passant au tamis la clameur du monde. Bruits de l’enfance, bruits de la vie, bruits de la mort, bruits des pas, bruits des rêves, bruits des langues, bruits du désir, bruits du silence, bruits du soleil… Voix fragiles, peuplées de rivières, de vies cheminant dans les mêmes sentiers, les mêmes résonances. Peu importe si l’on vient d’Amérique, d’Europe, d’Asie, d’Océanie ou d’Afrique. Nous mêlons les cartes d’identité. Par la force souterraine de l’écriture, nous devenons des voyageurs clandestins dans nos propres pays. La littérature, libérée des catégories identitaires, respire. Un chant commun s’élève : la délicate rumeur du monde. »

Après une recherche purement intuitive, je découvre  que les paroles offertes dans le coeur même du poème de Laure Morali sont la transcription d’un authentique chant traditionnel haïtien :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

L’auteur a-t-elle écrit d’une oreille intérieure tendue vers ce chant ? Avant de l’entendre pour la première fois, à la lecture du texte nu j’entendais le rythme de ce refrain battre entre les lignes du poème.

De façon notable, dans les poésies de toutes les langues, nous rencontrons ainsi l’incursion fréquente des chants ; en poésie francophone, nombre de poèmes font allusion plus ou moins explicite, plus ou moins consciente à des refrains de la chanson dite réaliste, à de vieilles rengaines populaires, voire à des éléments du patrimoine sonore en langues régionales.

Quelque chose est à explorer là, d’extrêmement porteur, et il faudrait en cantologie accomplir un travail apparenté à celui que mena Jerome Rothenberg avec les «Techniciens du sacré», essayant de repérer puis rassembler  les énergies archaïques du chant dans le poème — je veux dire leur survivance sous toutes ses formes, de la plus préservée à la plus transformée par les prismes des oeuvres ou l’aventure des formes. Quelle entreprise ce serait là ! Une sorte de philologie à la croisée de la cantologie et de la poétique …

Pour l’instant, et pour exemple, je donne ci-dessous à entendre « Papa Loko »,   dans sa version choisie par l’exposition «Great Black Music » qui s’est tenue en 2014 au Musée de la Cité de la musique — désormais Philarmonie de Paris.

Esprit du monde végétal, spécifiquement des arbres, Papa Loko est Lwa guérisseur, donnant aux feuilles leurs propriétés curatives et leurs vertus rituelles. Papa Loko est aussi le gardien des Hounfors — les temples du vaudou haïtien.

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

Various_Artists-Great_Black_Music_60_titres

Papa Loko
Great Black Music Exposition du Musée de la musique
Philarmonie de Paris 2014

 

 

 

 

Sully Prudhomme par Lambert Wilson | Les berceaux

 

 

 

J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait jadis le cardinal Mazarin. Je consultai une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbeillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont ; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève ; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un à un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons. Dès l’aube, le lendemain – c’est-à-dire tous les mercredis et les samedis – les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils tètent le sein et sucent le lait des nourrices dans la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, Dernier royaume VI, Gallimard, 2011, pp. 9-10.

Les berceaux 
Auteur : Sully Prudhomme
Compositeur : Gabriel Fauré
Interprète : Lambert Wilson

 

 

Variations sur La Joconde | Jacques Roubaud et Barbara

 

 

 

 

La Joconde

Les vrais amateurs
pour voir la Joconde
ne vont pas au bout du monde
ni même au Louvre

Ils vont au coin de la rue
de La Rochefoucaud et de la rue
Notre-Dame-
de-Lorette
ils entrent dans le café
elle est là

Le tableau est sur le mur
beige et crème
le cadre est beige et crème et un peu orange
la toile est signée
de la main même de l’artiste
E.
Mérou.
C’est la Joconde
la Joconde de Mérou.
Mérou Emile? Mérou Eugène? Mérou Ernest?
pourquoi pas Emilie, Eugénie, Ernestine?
comment savoir?

Derrière sa vitre bien propre
la Joconde a l’air contente
elle me regarde
elle sourit
pas la moindre condescendance
pas un atome de mystère
placidité
calme
belle

La Joconde, quoi !

Les vrais amateurs
ne vont pas au bout du monde
au Sélect à la Rotonde
au fond des jongles profondes
ni aux îles de la Sonde
ni au Pérou
mais à deux pas du Sacré-Coeur
ils viennent voir la Joconde

La Joconde la Joconde
la Joconde de Mérou

Bref
célé célé
brons la Joconde
lajocondedemérou !

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, Poésie/Gallimard, 2006, pp 33-34.

 

La joconde
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

NA NA NA | Vincent Delerm

 

NA NA  NA ou le minimalisme

 

Le courant minimaliste fut défini pour la première fois sous la plume de Bertrand Visage en 1998, dans un article de la N.R.F. dont il était alors le directeur. L’auteur signalait rien moins que «le surgissement d’un courant littéraire», sous l’appellation justement, « Les Moins-que-rien». Cette désignation sans intention péjorative avait au contraire une visée commerciale, en coïncidence avec la sortie de l’ouvrage «La première gorgée de bière » de Philippe Delerm, livre qui continue aujourd’hui d’être identifié à la naissance du courant minimaliste — parce que la première gorgée est «la seule qui compte».

Vincent Delerm au fond transpose les caractéristiques du minimalisme en chanson, qualités que l’on peut sommairement synthétiser autour de quelques traits : d’abord l’utilisation de la fiction pour mieux revenir au réel. Ensuite une éthique de la quotidienneté. Enfin formellement, un «goût pour le laconisme qui ne confine jamais à la sécheresse.»

Un aspect des choses reste largement aussi intéressant que ces considérations, et c’est la prise de distance de l’auteur (des auteurs — fils et père) avec les poncifs, na ! Une fraîcheur qui fait simplement du bien.

Sylvie-E. Saliceti

 

Na na na
Interprètes : Vincent Delerm ( sans Mathieu Boogaerts )

Mais la première gorgée ! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d’amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée ! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s’échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’or pur …

 

Philippe Delerm, La Première Gorgée de Bière et autres plaisirs minuscules, Gallimard, L’arpenteur, 1997.

 

 

 

Les gens de mon pays par Gilles Vigneault

 

 

 

Robert Léger est Professeur d’écriture de chansons à l’Université Laval, à I’Université du Québec À Montréal ( UQAM) et à l’École Nationale de la Chanson. Il publiait en 2001 « Écrire une chanson ». Il enseigne présentement l’histoire de la chanson québécoise à l’UQAM. Quant à la chanson de Gilles Vigneault «Les gens de mon pays», elle est parfois qualifiée d’hymne non officiel du Québec …

*

Tout au long du XIXe siècle, des amateurs passionnés notent par écrit (paroles et musique) les chansons traditionnelles qu’ils entendent. Qu’il s’agisse d’ouvrages d’Edward Ermatinger, du poète Octave Crémazie ou d’Ernest Gagnon, les recueils qu’ils font paraître ont un retentissement jusqu’en France. On y prend conscience de la survie d’une langue pure et poétique, malgré cent ans d’occupation anglaise.

Au début du XXe siècle, des ethnologues, dont les plus connus sont Édouard-Zotique Massicotte et Marius Barbeau, poursuivent la recension de notre héritage chansonnier.

Ces passionnés allaient à contre-courant des tendances de l’époque : issus de la révolution industrielle, les nouveaux citadins dédaignaient cette musique « campagnarde ». Marius Barbeau croit au contraire qu’il y a là une richesse qu’il ne faut pas laisser perdre. Dès 1916, et pendant trois ans, il arpente le Québec pour enregistrer sur un petit magnétophone des contes, des légendes et surtout des chansons. Il va sauver de l’oubli un répertoire de plus de mille œuvres qui seront gravées sur disque à l’Université Laval. Avec le temps, c’est treize mille chansons qui seront ainsi recensées.

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Les gens de mon pays
Auteur, compositeur : Gilles Vigneault
Interprète : Le grand chœur (Laurence Jalbert, Daniel Lavoie, Paul Piché, Michel Rivard, Richard Séguin)

*

Edward Ermatinger, né en Suisse, travaille pour la Compagnie de la Baie d’Hudson au début du XIXe siècle. Commerçant en fourrures, il est le premier à retranscrire les chants de canotiers.

Ernest Gagnon (1834-1915) est organiste, compositeur et folkloriste. Son ouvrage « Chansons populaires du Canada », paru en 1865, regroupe une centaine d’œuvres, mélodies et paroles fidèlement notées. Son exemple suscite d’autres initiatives. Charles Marchand et le Quatuor Alouette se spécialisent dans l’enregistrement de cet héritage musical. Des spectacles sont organisés pour perpétuer sur scène cette tradition. En 1920, au Monument National, Ovila Légaré anime les Soirées de famille. Conrad Gauthier poursuit sur cette lancée avec « Les veillées du bon vieux temps ». C’est à l’occasion de l’un de ces spectacles qu’une certaine Mary Travers, qui deviendra plus tard « La Bolduc », fait ses premières armes…

Marius Barbeau (1883-1969) est auteur de plusieurs recueils (Romancero, En roulant ma boule) dans lesquels il commente finement les chansons traditionnelles. Son travail immense reçut un accueil enthousiaste jusqu’à la bibliothèque du Congrès, à Washington.

D’autres chercheurs, comme Luc Lacourcière et Félix-Antoine Savard, fonderont en 1944, à l’Université Laval, un département consacré à la conservation de ce patrimoine : « Les archives de folklore ». La fixation des œuvres folkloriques a des conséquences à la fois négatives et positives. Par égard pour la version proposée comme définitive, l’apparition naturelle de nouvelles variantes est refrénée ; les chanteurs n’interprètent plus que les œuvres imprimées ; il faudra attendre les générations suivantes pour qu’ait lieu une nouvelle collecte de pièces non répertoriées. De plus, les universitaires vont privilégier un folklore propre, de bon goût et négliger vertueusement les chansons un peu grivoises, vulgaires, provocatrices. Mais les effets bénéfiques compensent largement : un trésor culturel a été sauvé de l’oubli et pour la quête de l’identité nationale, cette réappropriation des racines a été essentielle.

Robert Léger, La chanson québécoise en question, Éditions Québec Antique, Format numérique, 2003, pp.18 & S.

 

 

Roda-Gil par Branduardi | Les taupes

 

 

 

Il y a celles d’Edmond Dune, celles de La Fontaine, celles d’Eric Chevillard. Les Taupes de Günther Eich surtout, Maulwürfe, poèmes en prose, brefs, jouant de paradoxes, qui interrogent le langage: « Je suis écrivain. Cela n’est pas qu’un métier, mais la décision de voir le monde comme langage. Me paraît un véritable langage celui dans lequel le mot et la chose coïncident », dit-il en préambule à ses premières Taupes, en 1968.

On trouve encore la taupe de Guillevic dont le poème « s’invente lui-même, à l’image des rochers, des fleurs, de l’épervier, de la taupe, du poulpe » ( Guillevic, Ce Sauvage, poème, coll. Po&Psy, éditions Erès, 2010, p 16.)

 

Pour finir, il y a cette petite taupe de la foire de l’Est. Angelo Branduardi signe la composition musicale et l’interprétation.  Quant au texte de Roda-Gil, il obéit à la structure dite en randonnée, dans laquelle la chanson procède, ici par accumulation, mais ce peut être également par énumération, remplacement, élimination, de sorte qu’entre les situations initiale et finale s’intercalent rencontres, mots et phrases emboîtés. Par-delà son aspect ludique et léger, À la foire de l’Est symbolise un répertoire  de belle facture, servi par un auteur, compositeur, interprète que l’on regrette de ne plus entendre en France depuis de trop longues années ( il a continué ses tournées à l’étranger, notamment en Allemagne).

Initié à la poésie par la lecture de Sergueï Essenine, il a su préserver sa singularité, empruntant diversement des éléments de style aux trouvères, à la musique ancienne, aux chants archaïques et à la tradition chamanique.

Aux dernières nouvelles, il a décidé de venir rencontrer à nouveau le public français, lui confessant avec élégance : « Je me demandais si vous pouviez m’aimer dans la mesure où je ne vous manquais pas. »

Rappelons le talent protéiforme d’Étienne Roda-Gil : auteur (La Porte marine, Ibertao, Mala Pata), scénariste ( adaptation de L’Idiot de Dostoïevski, pour le cinéaste Andrzej Zulawski, dans un film rebaptisé L’Amour braque en 1985), et bien sûr parolier.

Marqué par la dictature espagnole, Roda-Gil affichait pour seule conduite une inaliénable liberté : « Ni Dieu ni maître, à l’exception du poète andalou Machado.».

En 1989, il est honoré du Grand prix de la chanson de la SACEM.

Sylvie-E. Saliceti

 

À la foire de l’Est
Auteur : Étienne Roda-Gil
Compositeur, interprète : Angelo Branduardi

 

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée
Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la chienne
Mord la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la trique
Frappe la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la flamme
Brûle la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain l’averse
Ruine la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la bête
Vient boire l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Et l’égorgeur frappe
Et tue la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est l’ange de la mort
Qui saigne l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Étienne Roda-Gil

 

Variations de bijoux et valses | Tristan Tzara et l’ homme approximatif

 

 

 

On a dit que Dada débouchait sur le «néant». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les œuvres établissent le «chaos». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre.

Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cœur lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir :

 

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent…

 

ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser –, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture

dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts…

 

Hubert Juin, Préface à L’homme approximatif, Poésie/Gallimard, 1968.

 

 

*

 

 

homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d’échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t’empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage

 

Tristan Tzara, L’homme approximatif, Préface d’Hubert Juin, Poésie / Gallimard, 1968, p.21/22.

 

 

 

J’envoie valser
Auteur, compositeur : Isabelle de Truchis de Varennes ( Zazie)
Interprète : Olivia Ruiz