Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein chant de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Omorphi ke paraxeni patrida

 

 

ionatos

Omorphi Ke Paraxeni Patrida
Auteur : Odysseus Elytis
Compositeur, interprète, traducteur: Angélique Ionatos

 

Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Ρίχνει να πιάσει ψάρια πιάνει φτερωτά
στήνει στην γη καράβι
κήπο στα νερά
κλαίει φιλεί το χώμα ξενιτεύεται
μένει στους πέντε δρόμους αντρειεύεται
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Κάνει να πάρει πέτρα την επαρατά
κάνει να τη σκαλίσει βγάνει θάματα
μπαίνει σ” ένα βαρκάκι πιάνει ωκεανούς
ξεσηκωμούς γυρεύει θέλει τύρρανους
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα

*

 

 

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle jette les filets pour prendre des pois­sons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jar­dins sur l’eau
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans
Belle mais étrange patrie…

Odysseus Elytis, Traduction d’Angélique Ionatos.

 

 

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Elsa Morante par Gérard Zuchetto| Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même

 

 

Ode continue …

Combien ces mots sont fiers dans les ornementations de nos voix qui les chantent. C’est une ballade intemporelle de troubadours, oda continua, une ode finement tissée. L’Aude, tracée par les mains rugueuses, dévale du Carlit à la mer avec son chargement de boue les jours pluvieux de mai. Venus d’Andalousie et du Frioul, c’est ici qu’ils se sont arrêtés dans leur exil, entre mer et Montagne Noire. Nos grands parents avaient pour tout bagage leur langue, furlano de Pier Paolo et andaluz de Federico, qu’ils ont appris à mêler à l’occitan et au français. Jeux de miroir dans ces journées d’hiver, du soleil blanc des matinées de neige à la chambre obscure de Joë, nous chantons des cansos pour eux en lançant leurs mots contre le cers sauvage. Il ne trahit pas les souvenirs ce vent qui sculpte les grès ocres des murs anciens. Il y a des Jean Vialade qui nous invitent à rester debout. Dans les nuages qui rasent les cimes de la Corbière, les coteaux du Minervois, les senhadous du Lauragais cathare, sur les pierres de mémoire, aux combes du hasard, j’écoute encore et encore ce vent qui courbe la pointe des cyprés. Dans ce pays d’art et d’histoire où je suis né il y a mille ans, la voix de René Nelli me récite : “ Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même …”

Gérard Zuchetto

 

 

I

II

Alibi suivi de Tarentelle ( Tarentelle à écouter à la suite d’Alibi)
Auteur : Elsa Morante
Compositeur : Gérard Zuchetto
Interprètes : Sandra Hurtado- Ròs et Gérard Zuchetto

 

 

Dormi.
La notte che all’infanzia ci riporta
e come belva difende i suoi diletti
dalle offese del giorno, distende su noi
la sua tenda istoriata.
I tuoi colori, o fanciullesco mattino,
tu ripiegasti.
Nella funerea dimora, anche di te mi scordo.
Il tuo cuore che batte è tutto il tempo.
Tu sei la notte nera.
Il tuo corpo materno è il mio riposo.
(1955)

*

 

 

Dors.
La nuit qui à l’enfance nous ramène
et comme un fauve défend ses bien-aimés
des offenses du jour, étend sur nous
son drap historié.
Tu as replié, ô puéril matin,
tes couleurs.
Dans la demeure funèbre, j’en oublie jusqu’à toi.
Ton cœur qui bat est tout le temps.
Tu es la nuit noire.
Ton corps maternel est mon repos.

 

Elsa Morante, in Alibi, Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, Einaudi, 2012, pp. 49-52.

 

 

 

Prendre corps | Gherasim Luca par Arthur H

 

 

Je te flore
Tu me faune
Je te peau
Je te porte
Et te fenêtre
Tu m’os
Tu m’océan
Tu m’audace
Tu me météorite
Je te clef d’or
Je t’extraordinaire
Tu me paroxysme
Tu me paroxysme
Et me paradoxe
Je te clavecin
Tu me silencieusement
Tu me miroir
Je te montre
Tu me mirage
Tu m’oasis
Tu m’oiseau
Tu m’insecte
Tu me cataracte
Je te lune
Tu me nuage
Tu me marée haute
Je te transparente
Tu me pénombre
Tu me translucide
Tu me château vide
Et me labyrinthe
Tu me parabole
Tu me debout
Et couché
Tu m’oblique
Je t’équinoxe
Je te poète
Tu me danse
Je te particulier
Tu me perpendiculaire
Et soupente
Tu me visible
Tu me silhouette
Tu m’infiniment
Tu m’indivisible
Tu m’ironie
Je te fragile
Je t’ardente
Je te phonétiquement
Tu me hiéroglyphe
Tu m’espace
Tu me cascade
Je te cascade
À mon tour mais toi
Tu me fluide
Tu m’étoile filante
Tu me volcanique
Nous nous pulvérisable
Nous nous scandaleusement
Jour et nuit
Nous nous aujourd’hui même
Tu me tangente
Je te concentrique
Tu me vertige
Tu m’extase
Tu me passionnément
Tu m’absolu
Je t’absente
Tu m’absurde
Je te narine je te chevelure
Je te hanche
Tu me hantes
Je te poitrine
Je buste ta poitrine puis te visage
Je te corsage
Tu m’odeur tu me vertige
Tu glisses
Je te cuisse je te caresse
Je te frissonne
Tu m’enjambes
Tu m’insupportable
Je t’amazone
Je te gorge je te ventre
Je te jupe
Je te jarretelle je te bas je te Bach
Oui je te Bach pour clavecin sein
et flûte
Je te tremblante
Tu me séduis tu m’absorbes
Je te dispute
Je te risque je te grimpe
Tu me frôles
Je te nage
Mais toi tu me tourbillonnes
Tu m’effleures tu me cernes
Tu me chair cuir peau et morsure
Tu me slip noir
Tu me ballerines rouges
Et quand tu ne haut-talon pas mes sens
Tu les crocodiles
Tu les phoques tu les fascines
Tu me couvres
Je te découvre je t’invente
Parfois tu te livres
Tu me lèvres humides
Je te délivre je te délire
Tu me délires et passionnes
Je t’épaule je te vertèbre je te cheville
Je te cils et pupilles
Et si je n’omoplate pas avant mes
poumons même à distance tu m’aisselles
Je te respire
Je te bouche
Je te palais je te dent je te griffe
Je te vulve je te paupières
Je te haleine
Je t’aine
Je te sang je te cou
Je te mollets je te certitude
Je te joues et te veines
Je te mains
Je te sueur
Je te langue
Je te nuque
Je te navigue
Je t’ombre je te corps et te fantôme
Je te rétine dans mon souffle
Tu t’iris
Je t’écris
Tu me penses

Ghérasim Luca ( source : Livret musical du disque).

L'or d'eros arthur h

Prendre corps
Auteur : Gherasim Luca
Interprète : Arthur H
Sampler, clavier midi, Composition, arrangements, enregistrement et mixage : Nicolas Repac

Et voilà mon frère | Yannis Ritsos par Nikos Xylouris

 

Yannis Ritsos a écrit ce poème alors qu’il était détenu, en 1948.

Και να, αδελφέ μου,
που μάθαμε να κουβεντιάζουμε
ήσυχα ήσυχα κι απλά.
Καταλαβαινόμαστε τώρα
δεν χρειάζονται περισσότερα.
Και αύριο λέω θα γίνουμε
ακόμα πιο απλοί
θα βρούμε αυτά τα λόγια
που παίρνουν το ίδιο βάρος
σε όλες τις καρδιές,
σ’ όλα τα χείλη
έτσι να λέμε πια τα σύκα :
σύκα, και τη σκάφη : σκάφη
έτσι που να χαμογελάνε οι άλλοι
και να λένε: «τέτοια ποιήματα
σου φτιάχνουμε εκατό την ώρα».
Αυτό θέλουμε και μεις.

Γιατί εμείς δεν τραγουδάμε για να ξεχωρίσουμε, αδελφέ μου,
απ’ τον κόσμο εμείς τραγουδάμε για να σμίξουμε τον κόσμο.

 

Et voilà mon frère,
Nous avons appris à nous parler
Posément, posément et simplement
Nous nous comprenons maintenant
Plus rien d’autre ne compte

Et je dis que demain nous serons
Encore plus simples
Nous trouverons ces paroles
Qui valent le même poids
Dans tous les cœurs
Sur toutes les lèvres

Désormais nous dirons simplement
les choses telles qu’elles sont
Désormais les autres riront et diront :
« de tels poèmes nous pouvons t’en faire cent dans l’heure ».
C’est aussi ce que nous voulons.

Parce que nous ne chantons pas pour nous distinguer, mon frère,
Ici bas, nous chantons pour unir le monde.

 

Καπνισμένο τσουκάλι, Μετακινήσεις (1942-1949). Ποιήματα, Β´. Εκδόσεις «Κέδρος», 1961. 250.
Traduction française de Sophie D., que je remercie pour son autorisation de publication ( http://dornac.eklablog.com/ ).

Et voilà mon frère
Auteur : Yannis Ritsos
Traduction : Sophie D.
Compositeur : Christos Leontis (Χρήστος Λεοντής)
Interprétation: Nikos Xylouris
Voix qui ouvre le chant : Yannis Ritsos

Nâzim Hikmet par Jacques Bertin | Les chants des hommes

 

 

 

Manuscrit Nazim Hikmet
                     Manuscrit Nazim Hikmet

 

 

Les chants des hommes
Sont plus beaux qu’eux-mêmes
Plus lourds d’espoir
Plus tristes
Plus durables
Plus que les hommes
J’ai aimé leurs chants
Il m’est arrivé d’être infidèle
A ma bien-aimée
Jamais aux chants que j’ai chantés pour elle
Jamais non plus les chants ne m’ont trompé
Quel que soit leur langage
J’ai toujours compris tous les chants
Rien en ce monde
De tout ce que j’ai pu boire et manger
De tous les pays où j’ai voyagé
De tout ce que j’ai pu voir et apprendre
De tout ce que j’ai pu toucher et comprendre
Rien, rien
Ne m’a jamais rendu aussi heureux
Que les chants
Les chants des hommes

Les Chants des Hommes
Auteur : Nazim Hikmet
Compositeur: André Grassi
Interprète : Jacques Bertin
Album Changement de propriétaire, 1982, Le Chant du Monde-
Orchestration et direction : Didier Levallet.

 

 

 

 

[Ligne du jour] Orihuela

 

 

I.M.
à Miguel Hernandez

Pour Rachel,

 

 

il pleut de l’espace et du temps
un troupeau de sel
dans la tête
un pays d’éclairs fertiles & d’armes
rouillées
au pays des romanceros
dans le compagnonnage des clapiers
et fumiers d’engrais
le jeune berger parle en jetant la poignée des secondes sur l’aire à blé où la mort
joue avec les brebis
il jette les graines du givre clos
dans le mince sillon des terres tranquilles
d’Orihuela

dans son cœur poussent les olives
hautaines
d’un arbre noueux élevé non par un seigneur
mais par ses mains calleuses qui ont arraché aux ténèbres
l’olivier
en plein ciel rouge —

sous les figuiers de barbarie
asseyons-nous dit-il
sur la petite place des soleils verts
au bord des sentes rafraîchies de pupilles de grenadiers
là où les vers vif-argent dans la terre rongent les mûres
asseyons-nous et chantons
la chanson des yeux noirs et des gitans aux pelisses de métal.

Sylvie-E. Saliceti 25 avril 2020

 

Elegia
Auteur : Miguel Hernandez
Compositeur, interprète : Joan Manuel Serrat

Baudelaire par Lavilliers | Promesses d’un visage

 

 

La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages autour du monde.

Alberto Giacometti

 

 

 

Les promesses d’un visage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Bernard Lavilliers ( Bernard Lavilliers chante les poètes )

 

 

Les promesses d’un visage

J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
D’où semblent couler des ténèbres,
Tes yeux, quoique très-noirs, m’inspirent des pensées
Qui ne sont pas du tout funèbres.

Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux, languissamment, me disent :  Si tu veux,
Amant de la muse plastique,

Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité,
Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;

Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d’un bonze,

Une riche toison qui, vraiment, est la soeur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, Nuit obscure !

Charles Baudelaire, Oeuvres complètes, Shandon Press, Édition numérique non pag.

 

Sully Prudhomme par Michèle Bernard | Les berceaux

 

Après la version de Montand, Michèle Bernard — habituée à la mise en chanson des poètes, y compris dans le registre inhabituel de la poésie contemporaine ( Jacques Reda notamment ) — Michèle Bernard sert ici avec audace, justesse et fraîcheur la composition de Fauré sur ce texte du premier lauréat du prix Nobel de littérature. Il faudra comparer sa version à celle de Dorval figurant sur un disque paru en 2007, lequel modernise la tradition des mélodies françaises : Baudelaire, Théophile Gautier, Verlaine alliés à Debussy, Fauré et même Satie. Une réussite qui engage à une réconciliation  avec ce genre classique auquel on peut bien souvent, à juste titre reprocher une dénaturation du texte.

Il s’agit là d’un autre débat.

Sylvie-E. Saliceti

Le long des quais les grands vaisseaux,
Que la houle incline en silence,
Ne prennent pas garde aux berceaux
Que la main des femmes balance.

Mais viendra le jour des adieux ;
Car il faut que les femmes pleurent
Et que les hommes curieux
Tentent les horizons qui leurrent.

Et ce jour-là les grands vaisseaux,
Fuyant le port qui diminue,
Sentent leur masse retenue
Par l’âme des lointains berceaux.

Sully Prudhomme

Les berceaux
Auteur: Sully Prudhomme
Compositeur : Gabriel Fauré
Interprète : Michèle Bernard 

 

 

 

Sully Prudhomme par Lambert Wilson | Les berceaux

 

 

 

J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait jadis le cardinal Mazarin. Je consultai une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbeillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont ; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève ; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un à un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons. Dès l’aube, le lendemain – c’est-à-dire tous les mercredis et les samedis – les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils tètent le sein et sucent le lait des nourrices dans la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, Dernier royaume VI, Gallimard, 2011, pp. 9-10.

Les berceaux 
Auteur : Sully Prudhomme
Compositeur : Gabriel Fauré
Interprète : Lambert Wilson

 

 

Zéno Bianu par Tchéky Karyo | Credo

 

 

 

 

 

Credo
Auteur : Zéno Bianu
Récitant : Tchéky Karyo

 

CREDO

je crois
à la vie à la mort
à la grande amour donnée
ou traversée

je crois
à la vraie gravité
à la tendresse impitoyable

je crois
au cœur de la nuit
au cœur de la pluie

je crois qu’il faut mourir
puis vivre
mourir avant de mourir
pour ne plus aimer mourir

je crois à l’entrée en résonance
à l’entrée
en évidence
à la toute transparence

je crois ne rien pouvoir haïr
de ce que j’ai fait

je crois au regard renversé
je crois
que chacun peut sortir vivant d’ici

je crois au rassemblé
à l’ouvert
au levé
au tremblé
au centième de soupir

je crois que tout mot juste
vient de l’intérieur du ciel
et que ce ciel
vrille au plus profond de nous

je crois à la ferveur fluide

je crois
qu’il faut anéantir
pour magnifier

je crois à Artaud
lorsqu’il faisait l’exposition Van Gogh
au pas de course
pour mieux la regarder
pour mieux la restituer

je crois à Albert Ayler
lorsqu’il joue à l’enterrement de Coltrane
dans une incandescence
réfractée
réfractaire
à l’horizon du déluge

je crois
comme le Conrad du Cœur des ténèbres
qu’il faut avancer
dans sa propre obscurité
pour y voir clair
que le frémissement
ne peut jamais surgir
là où sont la honte
la haine
la peur

je crois à l’opacité solitaire
au pur instant de la nuit noire
pour rencontrer sa vraie blessure
pour écouter sa vraie morsure

je crois à ces chemins
où le corps avance dans l’esprit
où l’on surprend
le bruit de fond des univers
par ces yeux
que la nuit
a pleurés en nous
par ces yeux que la vie
a lavés en nous

je crois comme Trakl
qu’on peut boire le silence de Dieu

je crois
qu’il faut habiter la lumière
par un long questionnement
sans réponse

je crois à Zoran Music
dessinant ses fagots de cadavres
sur de mauvais papiers
trouvant encore la vie
au fond du désarticulé
au fond de l’incarné
au fond de l’éprouvé
exorciste
vertical

je crois aux cassures de fièvre
aux sursauts de nuit
aux césures de nerf

je crois
qu’il faut prendre appui
sur le vent
s’agenouiller en mer
et se vouer
à l’infini

je crois qu’il faut penser
comme chute une météorite
comme pleure une étoile-mère

qu’il faut saisir
l’intime conscience de son désastre
pour commencer
à vraiment sourire
pour s’aventurer
au plus bleu du bleu

Zéno Bianu, Infiniment proche suivi de Le désespoir n’existe pas, Préface d’Alain Borer, Poésie/Gallimard, Édition numérique, 2016.pp. 1 à 4.

 

 

 

Rainer Maria Rilke par Colette Magny | Heure grave

 

 

Heure grave

 

 

Qui maintenant pleure quelque part dans le monde,
Sans raison pleure dans le monde,
Pleure sur moi.

Qui maintenant rit quelque part dans la nuit,
Sans raison rit dans la nuit,
Rit de moi.

Qui maintenant marche quelque part dans le monde,
Sans raison marche dans le monde,
Vient vers moi.

Qui maintenant meurt quelque part dans le monde,
Sans raison meurt dans le monde,
Me regarde.

Rainer Maria Rilke, Le livre d’images, Traduit par Lou Albert-Lasard, Berlin-Schmargendorf, Octobre 1900.

 

 

Heure grave
Auteur : R.M. Rilke
Compositeur, interprète : Colette Magny

 

 

Roda-Gil par Branduardi | Les taupes

 

 

 

Il y a celles d’Edmond Dune, celles de La Fontaine, celles d’Eric Chevillard. Les Taupes de Günther Eich surtout, Maulwürfe, poèmes en prose, brefs, jouant de paradoxes, qui interrogent le langage: « Je suis écrivain. Cela n’est pas qu’un métier, mais la décision de voir le monde comme langage. Me paraît un véritable langage celui dans lequel le mot et la chose coïncident », dit-il en préambule à ses premières Taupes, en 1968.

On trouve encore la taupe de Guillevic dont le poème « s’invente lui-même, à l’image des rochers, des fleurs, de l’épervier, de la taupe, du poulpe » ( Guillevic, Ce Sauvage, poème, coll. Po&Psy, éditions Erès, 2010, p 16.)

 

Pour finir, il y a cette petite taupe de la foire de l’Est. Angelo Branduardi signe la composition musicale et l’interprétation.  Quant au texte de Roda-Gil, il obéit à la structure dite en randonnée, dans laquelle la chanson procède, ici par accumulation, mais ce peut être également par énumération, remplacement, élimination, de sorte qu’entre les situations initiale et finale s’intercalent rencontres, mots et phrases emboîtés. Par-delà son aspect ludique et léger, À la foire de l’Est symbolise un répertoire  de belle facture, servi par un auteur, compositeur, interprète que l’on regrette de ne plus entendre en France depuis de trop longues années ( il a continué ses tournées à l’étranger, notamment en Allemagne).

Initié à la poésie par la lecture de Sergueï Essenine, il a su préserver sa singularité, empruntant diversement des éléments de style aux trouvères, à la musique ancienne, aux chants archaïques et à la tradition chamanique.

Aux dernières nouvelles, il a décidé de venir rencontrer à nouveau le public français, lui confessant avec élégance : « Je me demandais si vous pouviez m’aimer dans la mesure où je ne vous manquais pas. »

Rappelons le talent protéiforme d’Étienne Roda-Gil : auteur (La Porte marine, Ibertao, Mala Pata), scénariste ( adaptation de L’Idiot de Dostoïevski, pour le cinéaste Andrzej Zulawski, dans un film rebaptisé L’Amour braque en 1985), et bien sûr parolier.

Marqué par la dictature espagnole, Roda-Gil affichait pour seule conduite une inaliénable liberté : « Ni Dieu ni maître, à l’exception du poète andalou Machado.».

En 1989, il est honoré du Grand prix de la chanson de la SACEM.

Sylvie-E. Saliceti

 

À la foire de l’Est
Auteur : Étienne Roda-Gil
Compositeur, interprète : Angelo Branduardi

 

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée
Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la chienne
Mord la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la trique
Frappe la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la flamme
Brûle la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain l’averse
Ruine la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la bête
Vient boire l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Et l’égorgeur frappe
Et tue la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est l’ange de la mort
Qui saigne l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Étienne Roda-Gil

 

Barbara par Alain Wodrascka | Daphné : une petite cantate

 

 

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Une petite cantate, interprétée par Daphné

 

Sa petite cantate, Barbara l’a écrite en hommage à Liliane Benelli, pianiste de L’Écluse, le cabaret où ensemble elles jouaient chaque soir, avant la brusque disparition de sa complice de scène dans un accident de voiture. Il en va ainsi : les plus belles compositions de Barbara relatent un morceau d’authentique biographie. Si quelques interprétations de La petite cantate demeurent dans les mémoires — notons celles de Mathieu Rosaz, d’Ivry Gitlis accompagnant Barbara, puis le duo Marie-Paule Belle / S. Lama —, en réalité les propositions de reprises existent par dizaines de ce petit bijou créé par la longue dame brune …

 

*

Lors d’un entretien autour de l’oeuvre musicale de Barbara, Christine Wodrascka a mis en relief — outre l’essentialité de son rapport, de son instinct aux mots véhiculant directement ses sensations, sa pensée —, a souligné une qualité de la chanteuse qui prenait des allures de méthode : Barbara s’évertuait à désapprendre.

«Désapprendre» est le maître mot de Michaux dans Poteaux d’angle. L’idée est également approfondie par Michèle Finck dans le sens d’un renouvellement du dialogue entre le poète et le musicien, par une approche rimbaldienne et baudelairienne de la lecture : « La lecture est sous-tendue par un effort définitionnel portant en priorité sur les notions difficiles de son et de rythme, constitutives des virtualités acoustiques de la langue poétique, dont Baudelaire et Rimbaud donnent une formulation qui a valeur d’origine pour la poésie du XXe siècle. Héritière de la méfiance de Calvino à l’égard des savoirs a priori (« la mauvaise lectrice » est celle qui ne cherche dans les textes qu’une confirmation de ce qu’elle sait déjà ») et de la réticence de Juarroz vis-à-vis de la « tentative d’orgueil » consubstantielle à « l’abstraction des définitions », cette approche, au plus près des poèmes, a pour projet non pas des définitions irrévocables, mais des définitions mobiles, en possibles métamorphoses, dictées par les textes eux-mêmes : un effort définitionnel sans excès de théorie définitive, ouvert à la contradiction et à la contestation, indissociable d’un souci d’apprendre à « désapprendre » les acceptations préétablies et figées des catégories sonores et rythmiques en poésie. »*

Le portrait moderne du poète en musicien est ainsi celui d’une « plurivocité », et du goût cultivé pour l’interdisciplinarité. Ce sont ces chanteurs partageant l’affiche avec des poètes, mais tout autant avec des peintres, des réalisateurs ou des musiciens jazz ou classiques.

Quelques mots de présentation de Christine Wodrascka par Alain Wodrascka son frère, auteur d’une biographie sur Barbara : Après des études de piano classique, une licence de musicologie, et un détour par le jazz, Christine Wodrascka s’est fait connaître en tant que l’une des rares femmes improvisatrices. Elle se produit sur les scènes de jazz et musique improvisée en France et en Europe. Elle a à son actif une quinzaine de CD dont le dernier qui vient de paraître est un duo avec le batteur espagnol Ramon Lopez.

Ci-dessous un extrait de l’entretien qu’ils ont eu au sujet de Barbara, Alain Wodrascka ayant sollicité Christine afin qu’ une femme piano travaille à mettre au jour les caractéristiques musicales d’une autre femme piano...

Sylvie-E. Saliceti

* Michèle Finck, Poésie moderne et musique « Vorrei e non vorrei », Essai de poétique du son, Honoré champion éditions, 2004, pp.44/45.

 

*

« Là, je suis étonnée — tu m’as dit qu’elle a joué avec Bernard Lubal et Jacques Di Donato, personnages et musiciens que je connais bien, avec qui j’ai joué aussi d’ailleurs. Bernard et Jacques eux non plus ne sont pas restés figés dans la vision d’une carrière musicale sans surprise. Ce sont des aventuriers qui se sont ouverts à plusieurs cultures, et ce n’est pas par hasard si elle les a choisis. Tu me disais tout à l’heure que, pour expliquer à ses musiciens comment interpréter, elle employait des termes concrets par rapport à ce qu’on ressent : « joue-moi le ciel, une femme qui descend un escalier. » Images qui concrétisent les sensations pour mieux les communiquer. Parce qu’on peut tout exprimer par le son, même une femme qui descend un escalier. Elle le sait. Elle veut mettre le musicien dans un état émotionnel proche du sien pour qu’il joue le plus juste possible « ses » chansons. Elle apprend au musicien à désapprendre. À changer son rôle, qui est habituellement de jouer ce qui est écrit sur sa partition. Et des gens comme Lubat ou Di Donato ont plongé justement dans ce monde de l’expression personnelle, qui vient au ventre. Ils se sont éloignés du côté « conservatoire de musique », technique et démonstratif.  Ils ont fait cette quête de la recherche de personnalité à travers la musique. Et ça, c’est quelque chose de très individualisant. Elle aborde la musique de façon humaine, et non pas en musicienne spécialiste.

Je pense qu’elle procède de la même manière avec ses textes. William Sheller est étonné d’un accord qu’elle a trouvé toute seule. Elle a un peu la démarche du début du siècle, qu’elle redécouvre elle-même. C’est encore plus fort, quand on retrouve tout seul ce que d’autres ont déjà trouvé. Elle se rapproche par exemple de la vision de la musique de Debussy qui utilisait, dans ses compositions, un accord pour sa sonorité, pour son timbre, et non pour sa fonction harmonique de tonique ou de dominante. Pour Debussy, la fonction harmonique d’un accord était devenue tout à fait secondaire. Il employait un instrument pour sa beauté sonore intrinsèque, et non plus pour sa puissance, il voulait exprimer un paysage sonore. Il jouait par exemple de l’eau avec son orchestre. Satie mettait des annotations avec des termes très concrets  … On ne disait pas « pianissimo », on disait « à pas feutrés »….

Alain Wodrascka, Barbara, Une vie romanesque, Cherche Midi, 2013, pp.527/528.

 

 

Une petite cantate
Du bout des doigts
Obsédante et maladroite
Monte vers toi
Une petite cantate
Que nous jouions autrefois
Seule, je la joue, maladroite
Si, mi, la, ré, sol, do, fa

Cette petite cantate
Fa, sol, do, fa
N’était pas si maladroite
Quand c’était toi
Les notes couraient faciles
Heureuses au bout de tes doigts
Moi, j’étais là, malhabile
Si, mi, la, ré, sol, do, fa

Mais tu est partie, fragile
Vers l’au-delà
Et je reste, malhabile
Fa, sol, do, fa
Je te revois souriante
Assise à ce piano-là
Disant « bon, je joue, toi chante
Chante, chante-la pour moi »

 

 

La mémoire et la mer | Léo Ferré par Catherine Lara

 

 

 

 

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur,
de mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baisers
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument
O l’ange des plaisirs perdus
O rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le matin mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
O parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Dans cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle

Catherine_Lara-Une_Voix_Pour_Ferre

La mémoire et la mer
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Catherine Lara

 

 

 

Voix de femmes troubadours | Sandra Hurtado-Ròs

 

 

 

 

 

Una tarde de verano
Interprète : Sandra Hurtado-Ròs

Gérard Zucchetto poursuit son travail minutieux, irremplaçable, avec l’exigence qu’on lui connaît.

Cet opus « Voix de femmes troubadours » est une merveille. S’y trouvent en réalité associés des chansons de Trobairitz — pièces souvent anonymes — , des chants Séfarades, quelques pièces enfin d’Hildegard von Bingen. L’unité de l’ensemble est assurée par le style autant que par le répertoire époqual, que l’on situe entre les onzième et treizième siècles.

La restitution des textes occitans et les traductions sont signées Gérard Zuchetto.

Le chant 4 (O frondens virga), d’une durée et d’un format trop longs pour figurer sur ce site, est particulièrement remarquable, proche du répertoire et des thématiques grégoriens.

Sylvie-E. Saliceti

 

Una tarde de verano pasí por la moreria
y ví una mora lavando al pié de una fuente fría
Yo la dije mora linda yo la dije mora bella
deja beber mis caballos esas aguas cristalinas
no soy mora caballero que soy de Espanya nacida
que me cautivaron moros días de Pascua florida

*

Un après-midi d’été, je passai par le quartier maure
Et je vis une jeune maure en train de laver au pied d’une
fontaine glacée
Je lui dis : Belle Maure, Maure resplendissante,
Laisse boire mes chevaux dans ces eaux cristallines
Je ne suis pas Maure Monseigneur, je suis native d’Espagne
Mais les Maures m’ont capturée un jour de Pâques fleuries

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Miguel Hernández par Joan Baez | Il arriva avec trois blessures

 

 

 

 

 

Llegó con tres heridas :
la del amor,
la de la muerte,
la de la vida.

Con tres heridas viene :
la de la vida,
la del amor
la de la muerte.


Con tres heridas yo :

la de la vida,
la de la muerte,
la del amor.

Miguel Hernández, Cancionero y romancero de ausencias (1938-1941)

 

 

Auteur : Miguel Hernández
Compositeur, interprète : Joan Baez
Traduction française : Sara Solivella et Philippe Leignel

 

 

Il arriva avec trois blessures :
celle de l’amour,
celle de la mort,
celle de la vie.

Avec trois blessures il vient :
celle de la vie,
celle de l’amour,
celle de la mort.

Avec trois blessures, moi :
celle de la vie,
celle de la mort,
celle de l’amour.

Miguel Hernández, Mon sang est un chemin, Mi sangre es un camino, Poèmes choisis, Édition bilingue, Poèmes choisis et traduits de l’espagnol par Sara Solivella et Philippe Leignel, Introduction de Jesucristo Riquelme, Éditions Xenia, 2010, pp.106/107.

Elena Frolova chante Marina Tsvetaeva | Poème pour Akhmatova

 

 

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Quelques accords de guitare préparent à un certain rythme, puis ce rythme est perturbé et on devine un autre ton. On entend des sons extrêmes, précipités, on perçoit une sensualité forte et la première impression est la stupeur : comment une voix humaine peut-elle aller si loin ? Puis on ressent l’intensité de la passion et on se demande : Que dit-elle ? Que chante-t-elle ? Et on commence à comprendre que derrière les sons —graves ou aigus— les rythmes lents, doux ou hâtifs et presque haletants, il y a des mots dans une langue étrangère. Car une prodigieuse rencontre s’est produite : celle d’une voix actuelle, recréée par la technique et celle déjà lointaine d’une femme poète qui a écrit ces textes.
La voix est celle d’Elena Frolova une chanteuse russe, une jeune femme qui voyage dans la Russie profonde pour retrouver dans les campagnes ces sonorités populaires, parfois anciennes et conservées comme un don de la nature, parfois toutes récentes, inspirées de sentiments éternels. Sa mise en musique surprend par son originalité : la tessiture très étendue des notes, les particularités de rythmes, la richesse des résonances, et l’impression d’absolue nouveauté dans le phrasé.

Elena Frolova a déjà produit plusieurs albums et elle puise dans les réserves populaires ou littéraires. On voit qu’elle a un sens poétique très sûr. C’est une qualité rare, car le genre qu’elle choisit est difficile. Il y a nécessairement deux camps. Ceux qui disent : «Pourquoi mettre en musique des poèmes déjà musicaux, déjà beaux, déjà parfaits ? Il suffit de les lire, même à voix basse, on sent la poésie authentique, puisqu’il s’agit d’un grand poète! » Tandis que d’autres pensent : « Oh ! De toute façon, les mots n’ont aucune importance, ce qui compte c’est la qualité de la voix et la mélodie. On peut émouvoir en chantant ‘là-là-là’, le poète est superflu ». Ce genre d’observation est contredit lorsque arrive un vrai miracle et c’est le cas ici. Une véritable reconnaissance s’est produite car Elena Frolova chante des mots magiques. Ces mots, l’auteur en est Marina Tsvetaeva dont Joseph Brodsky, prix Nobel de littérature 1987, avait dit : « Elle est le plus original et le plus grand poète du XXe siècle.» On la connaît déjà en France grâce à de nombreux récits de prose et aussi par ses poèmes On trouvera ici les traductions de dix neuf poésies qu’Elena Frolova a choisi de chanter. C’est le résultat d’une séduction et d’un destin : la chanteuse est séduite par le poète et émue par son destin.

Véronique Lossky, Traductrice et biographe de la poète, Livret accompagnant le disque.

 

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Poème pour Akhmatova
Auteur : Marina Tsvetaeva
Interprète : Elena Frolova

 

 

 

Izzo par Gianmaria Testa| Plage du Prophète

 

 

Il y a vingt ans. Nous étions le 26 janvier 2000. Quelques jours auparavant — exactement en date du 7 janvier — Izzo adressait par télécopie à son ami le chanteur Gianmaria Testa, un texte commençant ainsi : Plage du Prophète, à Marseille / ils se sont arrêtés / D’abord la fille aux yeux gris verts / des mers du Nord / et au sourire mûri sur les berges du Nil / L’ami ensuite/le poète des Hauts Pays …

On peut supposer qu’il s’agissait là du dernier poème. Gianmaria Testa, en hommage, le choisira pour clore le disque Il Valzer di un giorno.

Vingt ans jour pour jour que s’éteignait Jean-Claude Izzo. Qu’avec les autres, il s’en allait porter ses pas dans le soleil couchant. L’argile a-t-elle un coeur, et où donc bat sa vie ?  Que de questions et souvenirs.

Ce soir-là  — celui décrit dans le poème  — ce soir où il se trouvait face à la mer, Izzo fut-il traversé par les mots de Solea ? « J’étais parti marcher vers les calanques. J’avais senti le besoin de laver ma tête à la beauté de ce pays. De la vider de ses sales pensées, et de la remplir d’images sublimes. Besoin aussi de donner un peu d’air pur à mes pauvres poumons.

J’étais parti du port de Calelongue, à deux pas des Goudes. Une balade facile, de deux heures à peine, par le sentier des douanes. Et qui offrait de magnifiques points de vue sur l’archipel de Riou et le versant sud des calanques. Arrivé au Plan des Cailles, j’avais tiré à flanc, non loin de la mer, dans les bois au-dessus de la calanque des Queyrons. Suant et soufflant comme un pauvre diable. J’avais fait une halte au bout du sentier en corniche qui surplombe la calanque de Podestat.

J’étais bien, là, face à la mer. Dans le silence. Ici, il n’y avait rien à comprendre, rien à savoir. Tout se donnait aux yeux dans l’instant où l’on en jouissait.»

Au funérarium de Marseille furent joués les airs que le poète avait choisis, notamment Solea de Miles Davis, puis une chanson de Roberto Murolo souvent fredonnée par le père d’Izzo — ce père qui lui avait laissé l’héritage d’une phrase à la valeur inestimable dans Chourmo : Si on a du cœur,  on ne peut rien perdre où que l’on aille, on ne peut que trouver.

Au cimetière Saint Pierre résonnèrent enfin plusieurs chansons de l’ami Gianmaria Testa.

Que de souvenirs disais-je, qui surgissent sans prévenir au détour d’une ritournelle, d’un crépuscule, en somme de trois fois rien : On ignore toujours pourquoi et comment, un souvenir vous remonte à la gorge. Ils sont là, c’est tout. Prêts à sauter sur l’occasion. Pour vous tirer vers des mondes perdus. Les souvenirs, quels qu’ils soient, même les plus beaux ou les plus insignifiants, sont ces instants de la vie qu’on a gâchés. Les témoins de nos actes inaboutis. Ils ne resurgissent que pour tenter de trouver un accomplissement. Ou une explication… 

Et si nous refaisions simplement, aux côtés du poète, quelques pas sur la plage du prophète à Marseille  ?

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Plage du Prophète
Auteur : Jean-Claude Izzo
Compositeur, interprète : Gianmaria Testa

 

Plage du Prophète

Plage du Prophète, à Marseille
ils se sont arrêtés.

D’abord la fille aux yeux gris verts
des mers du Nord
et au sourire mûri sur les berges du Nil
L’ami ensuite
le poète des Hauts Pays
attentif aux murmures des passeurs
sur les sentiers arides des exils
Le plus âgé enfin
homme aux semelles de vent
tantôt Afghan, tantôt Mongol
porté par des mondes d’hier entrevus

Plage du Prophète
ils ont porté leurs pas
vers le soleil couchant

Une vague est venue lécher leurs pieds
Bénédiction du Prophète
Prophète anonyme
de ceux qui croient
aux vérités de la beauté.

Plage du Prophète
Du Prophète

Jean-Claude Izzo
7 janvier 2000