Archives de catégorie : CHANTS D’INTERPRÈTES : TEXTES CHANTÉS PAR D’AUTRES QUE LEURS AUTEURS

Mercedes Sosa et Joan Baez chantent Violeta Parra | Gracias a La Vida

 

 

Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello
Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello

Auteur, compositeur : Violeta Parra
Interprètes : Mercedes Sosa et Joan Baez

 

Gracias a La Vida

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio dos luceros, que cuando los abro
Perfecto distingo lo negro del blanco
Y en el alto cielo su fondo estrellado
Y en las multitudes el hombre que yo amo

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el oído que en todo su ancho
Graba noche y día, grillos y canarios
Martillos, turbinas, ladridos, chubascos
Y la voz tan tierna de mi bien amado

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el sonido y el abecedario
Con el las palabras que pienso y declaro
Madre, amigo, hermano, y luz alumbrando
La ruta del alma del que estoy amando

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la marcha de mis pies cansados
Con ellos anduve ciudades y charcos
Playas y desiertos, montanas y llanos
Y la casa tuya, tu calle y tu patio

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio el corazón que agita su marco
Cuando miro el fruto del cerebro humano
Cuando miro al bueno tan lejos del malo
Cuando miro al fondo de tus ojos claros

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la risa y me ha dado el llanto
Así yo distingo dicha de quebranto
Los dos materiales que forman mi canto
Y el canto de ustedes que es mi mismo canto
Y el canto de todos que es mi propio canto
Gracias a la vida que me ha dado tanto

 

 

 

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné deux étoiles brillantes, et quand je les ouvre
Je distingue parfaitement le noir du blanc et dans le haut ciel son fond étoilé
Et dans la foule l’homme que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le son et l’alphabet
Avec lui les paroles que je pense et que je déclare
Mère, ami, frère et lumière éclairant
Le chemin de l’âme de celui que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués
Avec eux j’ai marché dans les villes et les flaques d’eau,
Les plages et les déserts, les montagnes et les plaines
Et ta maison, ta rue, et ta cour.

Merci à la vie qui m’a tant donné
Elle m’a donné mon cœur qui agite son cadre
Quand je regarde le fruit du cerveau humain
Quand je regarde le bien si éloigné du mal,
Quand je regarde au fond de tes yeux si clairs.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs
Ainsi je distingue le bonheur du malheur
Les deux matériaux qui constituent mon chant
Et votre chant qui est le même chant

Et le chant de tous, qui est mon propre chant.

 

Violeta Parra, traduction française Mercedes Sosa

Mario Benedetti lisant «Défendre la joie»

 

Défendre la joie

Défendre la joie comme une tranchée
la défendre du scandale et de la routine
de la misère et des misérables
des absences transitoires
et de celles définitives

Défendre la joie comme un principe
la défendre de la stupeur et des cauchemars
des neutres et des neutrons
des douces infamies
et des graves diagnostics

défendre la joie comme un drapeau
la défendre de la foudre et de la mélancolie
des naïfs et des canailles
de la rhétorique et des arrêts cardiaques
des endémies et des académies

défendre la joie comme un destin
la défendre du feu et des pompiers
des suicides et des homicides
des vacances et de la fatigue
de l’obligation d’être joyeux

défendre la joie comme une certitude
la défendre de l’oxyde et de la crasse
de la fameuse patine du temps
de la rouille et de l’opportunisme
des proxénètes du rire

défendre la joie comme un droit
la défendre de Dieu et de l’hiver
des majuscules et de la mort
des noms de familles et des peines
du hasard
et aussi de la joie

Mario Benedetti, Cotidianas, Traduit de l’espagnol par Annie Morvan, 1979.

Defender la alegría

Defender la alegría como una trinchera
defenderla del escándalo y la rutina
de la miseria y los miserables
de las ausencias transitorias
y las definitivas

defender la alegría como un principio
defenderla del pasmo y las pesadillas
de los neutrales y de los neutrones
de las dulces infamias
y los graves diagnósticos

defender la alegría como una bandera
defenderla del rayo y la melancolía
de los ingenuos y de los canallas
de la retórica y los paros cardiacos
de las endemias y las academias

defender la alegría como un destino
defenderla del fuego y de los bomberos
de los suicidas y los homicidas
de las vacaciones y del agobio
de la obligación de estar alegres

defender la alegría como una certeza
defenderla del óxido y la roña
de la famosa pátina del tiempo
del relente y del oportunismo
de los proxenetas de la risa

defender la alegría como un derecho
defenderla de dios y del invierno
de las mayúsculas y de la muerte
de los apellidos y las lástimas
del azar
y también de la alegría.

Mario Benedetti, Cotidianas, Traduit de l’espagnol par Annie Morvan, 1979.

Defender la alegría
Auteur et récitant : Mario Benedetti, accompagné par Daniel Viglietti

 

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Vous aurez remarqué que de temps à autre, je republie une chronique simplement pour le plaisir de réécouter une chanson. C’est le cas pour ce texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées avec une interprétation de Cohen lui-même. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — reprise ici avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

Zéno Bianu par Tchéky Karyo | Credo

 

 

 

 

Credo
Auteur : Zéno Bianu
Récitant : Tchéky Karyo

 

CREDO

je crois
à la vie à la mort
à la grande amour donnée
ou traversée

je crois
à la vraie gravité
à la tendresse impitoyable

je crois
au cœur de la nuit
au cœur de la pluie

je crois qu’il faut mourir
puis vivre
mourir avant de mourir
pour ne plus aimer mourir

je crois à l’entrée en résonance
à l’entrée
en évidence
à la toute transparence

je crois ne rien pouvoir haïr
de ce que j’ai fait

je crois au regard renversé
je crois
que chacun peut sortir vivant d’ici

je crois au rassemblé
à l’ouvert
au levé
au tremblé
au centième de soupir

je crois que tout mot juste
vient de l’intérieur du ciel
et que ce ciel
vrille au plus profond de nous

je crois à la ferveur fluide

je crois
qu’il faut anéantir
pour magnifier

je crois à Artaud
lorsqu’il faisait l’exposition Van Gogh
au pas de course
pour mieux la regarder
pour mieux la restituer

je crois à Albert Ayler
lorsqu’il joue à l’enterrement de Coltrane
dans une incandescence
réfractée
réfractaire
à l’horizon du déluge

je crois
comme le Conrad du Cœur des ténèbres
qu’il faut avancer
dans sa propre obscurité
pour y voir clair
que le frémissement
ne peut jamais surgir
là où sont la honte
la haine
la peur

je crois à l’opacité solitaire
au pur instant de la nuit noire
pour rencontrer sa vraie blessure
pour écouter sa vraie morsure

je crois à ces chemins
où le corps avance dans l’esprit
où l’on surprend
le bruit de fond des univers
par ces yeux
que la nuit
a pleurés en nous
par ces yeux que la vie
a lavés en nous

je crois comme Trakl
qu’on peut boire le silence de Dieu

je crois
qu’il faut habiter la lumière
par un long questionnement
sans réponse

je crois à Zoran Music
dessinant ses fagots de cadavres
sur de mauvais papiers
trouvant encore la vie
au fond du désarticulé
au fond de l’incarné
au fond de l’éprouvé
exorciste
vertical

je crois aux cassures de fièvre
aux sursauts de nuit
aux césures de nerf

je crois
qu’il faut prendre appui
sur le vent
s’agenouiller en mer
et se vouer
à l’infini

je crois qu’il faut penser
comme chute une météorite
comme pleure une étoile-mère

qu’il faut saisir
l’intime conscience de son désastre
pour commencer
à vraiment sourire
pour s’aventurer
au plus bleu du bleu

Zéno Bianu, Infiniment proche suivi de Le désespoir n’existe pas, Préface d’Alain Borer, Poésie/Gallimard, Édition numérique, 2016.pp. 1 à 4.

 

 

 

Éluard par Barbara | Printemps

 

Suisse allemande Mai 2019 Phot. S.-E. S.

 

Printemps
Auteur : Paul Éluard
Interprète : Barbara

Printemps

Il y a sur la plage quelques flaques d’eau
Il y a dans les bois des arbres fous d’oiseaux
La neige fond dans la montagne
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule

C’est par un soir d’hiver dans un monde très dur
Que je vis ce printemps près de toi l’innocente
Il n’y a pas de nuit pour nous
Rien de ce qui périt n’a de prise sur toi
Et tu ne veux pas avoir froid

Notre printemps est un printemps qui a raison.

Paul Éluard, Le Phénix in Derniers poèmes d’amour, Préface de Jean-Pierre Siméon, Seghers, Format numérique non pag., 2013.

 

Photographies S.-E. S.

 

Donne-moi la flûte et chante | Khalil Gibran par Dorsaf Hamdani

 

 

Dorsaf Hamdani est une chanteuse tunisienne de talent qu’il faut accompagner, tant la force symbolique de sa création est rare aussi bien qu’évidente : elle ose aujourd’hui rassembler sur une scène Barbara et Fairouz.
Il faut renvoyer un écho à ce chant courageux, résistant et serein qui unit les deux rives, l’Orient et l’Occident.
Ici dans un poème de Khalil Gibran, apppartenant depuis longtemps au répertoire de Fairouz; le titre fut repris par la magnifique et regrettée Lhasa De Sela ( n’ayant entendu le morceau interprété par Lhasa que sur scène dans une version d’une grande intensité, l’ayant longtemps cherché partout, je ne possède finalement que la version gravée dans ma mémoire … si quelqu’un est renseigné au sujet de cet enregistrement dont je ne suis pas sûre qu’il existe).

Lhasa De Sela était une poète à part entière, une très grande chanteuse, foudroyée en plein envol.

Sylvie-E. Saliceti

 

*

Traduction (poème Khalil Gibran)

Donne-moi la flûte et chante,
L’immortalité s’étend dans le chant
et même après la mort
la flûte continue de se lamenter

T’es-tu réfugié dans les bois
loin des lieux, comme moi,
en suivant le cours des ruisseaux
et en gravissant les rochers

T’es-tu déjà lavé dans un parfum
et séché dans la lumière
Bu l’aurore comme un vin
rare dans des coupes célestes

Alors donne-moi la flûte et chante
la meilleure des prières est le chant
et même lorsque la vie périt
la flûte continue de se lamenter

As-tu déjà passé une soirée
comme je l’ai fait, parmi les vignes
où pendent des candélabres
de grappes dorées

As-tu dormi toute une nuit dans l’herbe
l’espace en guise de couverture
s’excluant de tout avenir
ne se souvenant plus du passé.

Donne-moi la flûte et chante
chanter est la justice du coeur
et même lorsque la culpabilité est morte
la flûte continue de se lamenter

Donne-moi la flûte et chante
oublie la maladie et ses remèdes
l’homme n’est rien que des lignes
qu’on griffonne sur l’eau

Khalil Gibran


Hatini nay wa ghanni
Donne-moi la flûte et chante
Auteur : Khalil Gibran
Interprète : Dorsaf Hamdani

 

 

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

La chanson d’auteur jazzifiée par Mélanie Dahan & Giovanni Mirabassi Trio | L’Orient du texte

 

 

Avant Mélanie Dahan, on a prétendu que la langue française ne permettait pas — ou si difficilement — le phrasé jazz, le balancement swingué. Écoutez — simplement, écoutez. Voici Bernard Dimey mis en jazz – excusez du peu – par M. Dahan et Giovanni Mirabassi Trio ! Voici comment l’ensemble accompagne le barbu des herbes de la Sorgue, vivifiant sa ballade de  pharaon, vieux gisant dans sa barque ; le chansonnier de Montmartre et des fleurs qui n’existent plus remonte le fleuve de la Vallée des Rois, serrant dans son poing le caillou des Enfants de Louxor.  Témoin le Bestiaire de Paris, Dimey – le premier poète urbain – est ce voyageur qui n’aura eu de cesse d’explorer le fleuve qui mène du pavé chansonnier vers l’Orient symbolique du texte, comprenez la source (notamment sonore) de la la poésie.

Quant à Mélanie Dahan, elle est une des valeurs les plus sûres sur la scène contemporaine de la poésie française mise en musique, à même de chanter la chanson d’auteur (notamment Dimey ici donné en écoute), puis la poésie entendue au sens le plus strict du terme (Andrée Chedid, Tahar Bel Jelloun, C. Fauln …). Si l’on ne répètera jamais assez qu’il est essentiel de distinguer les deux registres, le passage de l’un à l’autre avec cette artiste s’opère avec un naturel qui fait grand bien.

Il y a le plaisir, la sensualité, la fluidité du chant.  Et au-delà, on atteint avec cette interprète des profondeurs qui touchent à la poésie elle-même. L’alchimie  est parfaite. Qu’aurait pensé  « l’ogre chaleureux », sur sa Butte Montmartre ? Dimey peut-être aurait évoqué  l’encre de minuit, ou les couleurs de zinc. Nul doute – lui qui se demandait pourquoi il vivait «avec des nains»–,  qu’il aurait admis  entendre une voix haute, à même de réveiller les  grands soleils éteints.

Absolu sens du rythme, épaulé par des rimes ciselées (Brel, Ferré, Dimey, Brassens, Trenet, etc. ), indifféremment signées par des auteurs paroliers ou des poètes, textes de chansonnier ou même de poésie pure : la vocaliste est innovante en ce qu’elle jazzifie le répertoire classique de la « chanson à texte », au sens le plus large de l’acception de ce terme. La Rive Gauche s’en trouve régénérée d’autant que Mélanie Dahan sait s’entourer : rien moins que le pianiste Giovanni Mirabassi ( Album La Princesse et les Croque-Notes en 2008), puis Marc-Michel Le Bévillon (contrebasse), Pierrick Pédron (saxophone), Olivier Ker Ourio (harmonica) et Matthieu Chazarenc (batterie).

Mélanie Dahan, dès l’âge de onze ans, monte sur scène, chante Ella Fitzgerald et Nat King Cole. Le premier quartet est formé en 2001. S’ensuit une tournée dans les clubs parisiens. Trêve d’études sur les bancs des écoles de commerce, elle suit les cours au Studio des Variétés, à l’Académie Bill Evans puis dans diverses écoles de jazz. Les récompenses s’enchaînent : finaliste au Concours du festival de Juan-les-Pins en 2005, Prix « Jeune espoir du jazz vocal français » au festival Les Couleurs du Jazz. La critique la plus attentive ne s’y trompe pas : la mezzo soprano et son quatuor à cordes font l’unanimité. Mélanie Dahan est indéniablement la valeur en hausse du jazz vocal français.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

melaniez-dahan

J’aimerais tant savoir
Giovanni Mirabassi trio
Auteur : Bernard Dimey
Compositeur : Jehan Cayrecastel
Interprète : Mélanie Dahan

 

 

 

 

Babx | Dans le paysage contemporain de la poésie mise en musique

 

 

Pour P. A., musicien, poète, chanteur

Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie et des Correspondances de Manosque, lui demanda une mise en musique de ses œuvres fétiches, et ce fut « Cristal Automatique », au titre emprunté à Césaire. Sur ce premier album produit personnellement, Babx conviait Rimbaud, Baudelaire, Kerouac, Waits, Artaud …

UNE INDÉPENDANCE FAROUCHE

« Bisonbison », le label fondé par Babx, emprunte à ce vers de Miron : « Moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir la tête en bas comme un bison dans son destin. » Prise de risque, quête de liberté, il éclaire ainsi sa voie : « Lorsque je me suis séparé de ma maison de disque, j’ai eu besoin de retrouver un sens profond à exercer mon métier. Aujourd’hui, la manière dont la musique se monnaye, soumise au marketing, m’enlevait cette envie, à l’endroit pile où je me sentais inattaquable… ».

D’une indépendance farouche, il livre un travail d’une grande maturité artistique quant à la définition du poème mis en musique, objet impur, musical certes, poétique surtout : « Je viens de la poésie, dit-il, je viens des mots, de ces textes précieux, qui t’apprennent à parler, viennent te chercher là où tu ne te connais pas encore, qui te révèlent à toi-même : ma genèse ».

C’est une vie en poésie : seul ou au fil de collaborations exigeantes (avec «L» tout récemment), il met en musique ou en chanson, ici Celan et Genet, là la «Marche à l’amour» de Miron. Des voies/voix très différentes en somme, mais qu’importe le chemin d’approche puisqu’il est de l’essence du poème de choisir son lecteur au moment opportun.

LE PROCESSUS D’ADAPTATION

Le prélude du disque, emprunte les mots de Léo Ferré – eux-mêmes remaniés depuis Hugo : « il ne faut pas déposer de la musique le long de n’importe quel vers ». Ce qu’il s’agit d’entendre surtout, c’est le désir irrépressible du texte voulant sortir de sa page. Cette urgence appelle la réminiscence de signes, à l’instar de la magie noire d’Artaud : « Pour moi, la poésie relève du vaudou, on égorge des poulets à chaque mot, sourit Babx. Artaud parle des « signes ». Le poète écrit pour les tribus oubliées ; il laisse des traces de sa présence, comme les hommes préhistoriques dans la Grotte Chauvet… »

RÉVÉLATEUR PHOTOGRAPHIQUE

Cristal Automatique « révèle la musique du texte, comme on révèle un négatif en photo », et décrit ce processus du passage de la page écrite vers l’œuvre sonore en ces termes : « je ne sais que partir des mots, pour aller vers la musique, jamais l’inverse. Après lectures, il me reste ce substrat, la lie, le tannin. La trace, l’odeur dans l’air que laisse la pluie après l’orage… Plus qu’une histoire de sens, il s’agit de sons, de sensations… Le texte, même en langue étrangère, devient instrument. On joue de lui, comme on jouerait du piano. Certains comportent déjà des indications musicales, des références, une pulsation. D’autres, en revanche, se suffisent à eux-mêmes, se satisfont du silence… »

« La langue de Kerouac, cymbale nerveuse ; Arthur Rimbaud, organiste vaudou saturé ; Gaston Miron, bison élégiaque, etc. (…) S’ils dialoguent en permanence à travers les siècles et les influences, chacun d’eux possède, pour moi, une forme totémique, une fonction naturelle, comme les Dieux de la pluie, de la chasse, etc.».

DISQUE-OBJET

Cristal Automatique légitimement se revendique d’utilité sociale, en outre il consacre le disque-objet : voici 350 exemplaires luxueux, sertis des illustrations de Laurent Allaire, précieusement reliés par Laurel Parker. «Une idée du geste, un travail de la main ».

Sylvie-E. Saliceti

 

BABX Concert Littéraire

Babx en Concert littéraire

Watch Her Disappear
Auteur : Tom Waits
Compositeur : K. Brennan
Interprète : Babx

Distinction Qobuz et 4f Télérama

 

 

 

Last night I dreamed that I was dreaming of you
and from a window across the lawn I watched you undress
wearing a sunset of purple tightly woven around your hair
that rose in strangled ebony curls
moving in a yellow Bedroom light
The air is wet with sound
The faraway yelping of a wounded dog
and the ground is drinking a slow faucet leak
Your house is so soft and fading
as it soaks the black summer heat
a light goes on and a door opens
and yellow cat runs out on the stream of hall light
and into the yard

a wooden cherry scent is faintly breathing the air
I hear your champagne laugh
you wear two lavender orchids
one in your hair and one on your hip
a string of yellow carnival lights
comes on with the dusk
circling the lake in a slowly dipping halo
and I hear a Banjo tango

and you dance into the shadow of a Black Poplar Tree
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear…

 

 

 

Les phares | La voix chez Baudelaire (II)

 

 

Pour Baudelaire, les grands artistes, comme les grands poètes, sont pareils à ces points lumineux qui, disposés à des distances inégales mais repérables, les uns des autres, constituent une chaîne le long de laquelle la pensée se déplace, constatant les ressemblances. Les « phares » font pour lui partie de l’immense analogie universelle, qu’il découvre entre sa propre pensée et le monde, entre sa propre pensée et la pensée de ses devanciers dans l’exploitation des richesses de la vérité analogique. Et puisque celle-ci se révèle non directement mais par le renvoi constant d’elle-même dans une série de miroirs et d’échos, il n’y a rien de surprenant à ce que le monde analogique de Baudelaire se présente comme une parole sans cesse reprise et sans cesse retransmise, redite par mille labyrinthes, renvoyée par mille porte-voix.

Georges Poulet, La poésie éclatée : Baudelaire/ Rimbaud, Presses Universitaires de France, Coll. Écriture, Format papier 1980, Éd. Numérique 2015 non pag.

 

Les phares
Auteur : Baudelaire
Compositeur, interprète : G. Chelon

LES PHARES

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Les phares, Oeuvre poétique complète, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, pp. 27/28.

 

 

Le sujet lyrique et la voix chez Baudelaire (I)

 

 

 

Plutôt que sur la subjectivité, il [« le lyrisme »] attire l’attention sur l’altérité. Pour le lyrisme, comme l’écrit Michel Deguy, « ce qui est le plus précieux est le plus altérant, le plus altérant est le plus identifiant ». Épreuve de l’altérité, altération du sujet, soif de l’être altéré : tel serait le lyrisme, en définitive plus remarquable par la manière dont il s’écarte du « moi » et le décentre que par la façon dont il s’exprime.

Jean-Marie Gleize, A noir, Poésie et littéralité, Le Seuil, 1992.

 

 

La voix
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Georges Chelon

LA VOIX

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait :  » La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d’une égale grosseur.  »
Et l’autre :  » Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu !  »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis :  » Oui ! douce voix !  » C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit :  » Garde tes songes :
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! « 

Charles Baudelaire, Oeuvre poétique complète, Pièces diverses, XVII, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, p.53.

 

 

Baudelaire le musicien | Léo Ferré &The Mogee’s


 

 

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Léo Ferré
Direction : Jean-Michel Defaye
Distinctions : Le Choix de France Musique (décembre 2013)

 

 

Mais rien ne dit mieux l’amour pour la musique de Baudelaire que son poème « La Musique », d’abord appelé « Beethoven », où il développe les conceptions déjà exposées dans sa lettre du 17 février 1860 adressée à Richard Wagner : « J’ai éprouvé souvent un sentiment d’une nature assez bizarre, c’est l’orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle et qui ressemble à celle de monter dans l’air ou de rouler sur la mer. »

LXIX
LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume
ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que ma nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois,
calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Charles Baudelaire

(…)

Les musiciens et Baudelaire

Baudelaire disait dans son introduction du Spleen de Paris rêver d’exprimer « les mouvements lyriques de l’âme », les « ondulations de la rêverie », les «soubresauts de la conscience. » Fidèle à son vœu, nous présentons trois disques qui réunissent pour la première fois les musiciens que Baudelaire a entendus et qui l’ont inspiré, ceux qui l’ont mis en musique, enfin ceux, qui jusqu’à nos jours, perpétuent sa poésie, grâce à la chanson classique ou pop’, art contemporain par excellence qui ne pouvait qu’intéresser celui qui a théorisé la modernité. Baudelaire permet une traversée musicale qui débute avec Beethoven, pour aboutir à Serge Gainsbourg et sa lignée, avec comme point d’orgue Wagner et la tradition directement héritée de lui, ou qui l’a combattu.
Le premier disque s’ouvre avec Beethoven qui, tel Baudelaire, a inauguré l’aventure de l’homme intérieur au moyen de son art. Ses sonates forment « le Nouveau testament de la musique », selon la formule consacrée. La présence de Liszt marque autant l’héritage de Beethoven que l’annonce de la révolution musicale que son gendre, Richard Wagner, va introduire.
Baudelaire a connu Liszt à Paris grâce à Wagner, qui a été sa révélation suprême, au même titre que Poe, ce qui ne l’a pas empêché d’aimer aussi Weber et de le placer dans son poème « Les phares », où il rend hommage à tous les génies qu’il aime – Rubens, Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya –, Weber étant le seul musicien cité, que Baudelaire rapproche de Delacroix, son maître :

Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges ;
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

De fait, le premier musicien à proposer une interprétation musicale de Baudelaire lui-même est Henri Duparc, qui a génialement ajointé l’esprit de Baudelaire, alors décédé depuis trois ans, et celui de Wagner. Sa première oeuvre date de 1870, soit la même année que celle où Chabrier adapte également « L’Invitation au voyage ». Dès lors, toute la mélodie française – soit plus d’une vingtaine de compositeurs, pour plus de cinquante mélodies – va s’approprier Baudelaire : Fauré, Debussy, Caplet, et Dutilleux qui porte une tradition qui remonte en droite ligne à celui pour qui la musique « creuse le ciel ». Notable exception, Alban Berg, qui ne pouvait qu’être sensible à l’art novateur du poète.

Au lendemain de la guerre, Baudelaire a été repris par la chanson, en particulier par Léo Ferré, qui a mis les poètes en musique, de manière à les rendre populaires, cependant qu’il a proposé des alternatives suggestives, prouvant que Baudelaire pouvait se loger dans toutes les musiques. Une leçon reprise par Serge Gainsbourg, souvent si proche des Fleurs du Mal, mais aussi des interprètes aussi talentueux qu’Yves Montand ou Catherine Sauvage, ou, plus récemment, Juliette Noureddine et Mylène Farmer.
Pour avoir célébré la modernité, Baudelaire en définitive reste plus que jamais notre prochain.

Stéphane Barsacq, Livret accompagnant le disque.

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : The Mogee’s

 

 

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 1

 

 

Épitaphe, écrit en 1936, est l’une des premières œuvres du grand poète grec Yannis Ritsos. Un évènement marquant déclencha l’écriture de ce texte . Nous sommes en mai 1936, à Thessalonique. Au cours d’une grève des ouvriers du tabac, le sang coule. Un jeune ouvrier du nom de Tasos Tousis est tué par les forces de l’ordre, en pleine rue. La manifestation ne faiblit pas. Une femme reste là, un long moment, penchée sur le jeune homme. La photographie de cette mère pleurant son enfant mort est publiée le lendemain dans le journal ( photographie ci-dessus). Ritsos, bouleversé par la scène, s’enferme  quelques jours pour écrire ; ce sera ce recueil de poèmes titré Epitaphe – Epitafios.  Le régime dictatorial de Metaxas brûle l’ouvrage en place publique.

Mikis Théodorakis viendra se joindre à l’œuvre écrite, par la présente mise en musique du poème agencé en huit parties. Pour sa part, Michel Volkovitch, grand traducteur de la poésie grecque,  explique comment il a abordé Épitaphe : « Rìtsos a été plus abondamment traduit en français que Sefèris et Elỳtis eux-mêmes, et il a ses traducteurs attitrés. Je ne comptais pas m’occuper de lui, sauf pour quelques poèmes destinés à l’anthologie Gallimard ; mais voilà qu’en 2000 on m’a commandé la traduction des morceaux [ci-dessous]. C’était pour un disque de mélodies (Nena Venetsanou sings Mikis Theodorakis, MBI, Athènes). Un travail quasi clandestin, payé en liquide, sans contrat et sans doute sans lecteurs : qui se sera donné le mal de lire les lettres minuscules du livret ? N’empêche que j’ai pris un extrême plaisir à rimailler sur ces petits bijoux.» Puis le traducteur de rappeler comment « Yànnis Rìtsos (1909-1990) a été de son vivant le plus célèbre des poètes grecs, à l’étranger du moins. Son activité militante, qui lui valut d’être déporté plusieurs fois par la droite, ne pouvait nuire à sa popularité, surtout dans les pays communistes. Mais il a n’a pas volé sa gloire : c’est un poète immense par la stature autant que par le volume de son œuvre. Gigantesque (plus de cent recueils), d’une incroyable variété, elle offre parfois le pire, mais bien souvent le meilleur. On connaît Rìtsos avant tout pour ses grandes envolées lyriques ou épiques, mais il n’est pas moins à l’aise, comme ici, dans un registre simple, proche de la poésie populaire. »Cette traduction est reproduite ici, et nous tenons chaleureusement à remercier le traducteur pour sa passion et son respect perceptibles à l’égard des textes.

Que son travail irremplaçable soit assuré que quelques-uns se donnent encore « le mal de lire les lettres minuscules du livret » quand d’aventure le désir, le plaisir et l’amitié les relient d’un fil invisible à ce pays, sa culture, sa langue d’exception.

Parlant de la Grèce, j’ai une pensée émue, forte, particulière aujourd’hui, pour Angélique Ionatos dont le travail porte sur des richesses immémoriales, et livre un legs immense à la poésie grecque et française.

J’avais perdu cet enregistrement, et l’ai enfin retrouvé, non sans mal, il y a quelques jours. Vous pourrez y entendre une soliste exceptionnelle, Maria Soultatou, accompagnée d’un Chef d’orchestre qui ne l’est pas moins : Stávros Xarchákos.

Afin de ne pas hacher l’ensemble, nous livrerons ce soir les huit extraits composant l’œuvre dans sa totalité, en rappelant à chaque fois le paragraphe concerné, puis la traduction de Michel Volkovitch.

Sylvie-E. Saliceti

 

Épitaphe 1
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

 

ÉPITAPHE

OÙ S’EST-IL ENVOLÉ

Mon fils, entraille de mes entrailles, cœur de mon cœur,
oiseau de l’humble cour, de mon désert la fleur,

Où s’est-il envolé, où suis-je avec ma peine ?
Plus d’oiseau dans la cage, plus d’eau dans la fontaine.

Tu as fermé tes yeux ? Tu ne vois pas ta mère,
ne bouges pas, et n’entends pas ma plainte amère ?

LÈVRE EMBAUMÉE

Cheveux bouclés où je passais le doigt,
les nuits où tu dormais, où je veillais sur toi,

Sourcil gracieux, comme au pinceau tracé,
arche pour mon regard qui venait s’y poser,

Œil doux mirant le ciel bleu du matin,
que je ne laissais pas ternir par le chagrin,

Lèvre embaumée dont les paroles
faisaient fleurir les pierres, grisaient les rossignols.

UN JOUR EN MAI

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

MON ÉTOILE EN SOMBRANT

Mon étoile, en sombrant tu as éteint la terre,
le soleil, boule noire, a perdu sa lumière.

La foule me bouscule, des gens marchent sur moi,
mon regard à jamais reste tourné vers toi.

Ton souffle rôde encore sur ma joue et l’effleure
au bout du chemin flotte une grande lueur.

Je sens qu’essuie mes yeux une main lumineuse,
au fond de moi tes mots me servent de veilleuse.

Voilà, je me redresse et je tiens sur mes pieds,
mon grand, mon beau, un gai soleil m’a relevée.

Roulé dans les drapeaux, dors, mon enfant, et moi
vers tes frères, tes soeurs je pars avec ta voix.

TU ÉTAIS BON ET DOUX

Tu étais bon et doux et tout te faisait fête,
les caresses du vent, du jardin les violettes.

Ton pied léger comme d’un cerf tout tendre encore
passait sur notre seuil, qui brillait comme l’or.

Jeune par ta jeunesse, souriante encore un peu,
Vieillesse et mort n’avaient pour moi plus rien d’affreux.

Et maintenant, où m’appuyer, me réfugier ?
Je suis un arbre mort sur la plaine enneigée.

À LA FENÊTRE

À la fenêtre, au soir, ton large dos
cachait toute la vue, la mer et les bateaux.

Et ton ombre d’archange inondait l’intérieur.
Dans tes cheveux brillait d’une étoile la fleur.

Notre fenêtre était porte de l’univers,
du paradis, jardin d’étoiles, ô ma lumière.

Tu regardais alors le couchant s’allumer,
la chambre était navire et toi le timonier.

Puis, dans le soir tiède et bleu, à la voile
tu m’emportais vers le silence des étoiles.

Le navire a sombré, la barre s’est brisée,
au milieu de la mer me voici délaissée.

L’EAU QUI CHASSE LA MORT

Si j’avais avec moi l’eau qui chasse la mort,
je t’offrirais une âme neuve, une heure encore,

la parole, la vue, tout comme avant,
et près de toi, ton rêve bien vivant.

Les rues et les balcons, les marchés populeux,
les filles effeuillant des fleurs dans tes cheveux.

Mon fils, ô ma forêt aux feuilles parfumées,
comment ai-je pu être ainsi abandonnée ?

Je suis restée en bas quand tout s’est envolé,
je n’ai plus d’yeux pour voir, de bouche pour parler.

TU N’ES PAS LOIN

Mon enfant, mon chéri, quelle Moire chagrine
a décidé ce feu qui brûle ma poitrine ?

Mon fils, tu n’es pas loin, dans mes veines tu cours.
Dans les veines de tous entre et vis pour toujours.

Yannis Ritsos, dans une traduction de Michel Volkovitch.

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 2

 

 

Épitaphe 2
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

 

 

ÉPITAPHE 2

LÈVRE EMBAUMÉE

Cheveux bouclés où je passais le doigt,
les nuits où tu dormais, où je veillais sur toi,

Sourcil gracieux, comme au pinceau tracé,
arche pour mon regard qui venait s’y poser,

Œil doux mirant le ciel bleu du matin,
que je ne laissais pas ternir par le chagrin,

Lèvre embaumée dont les paroles
faisaient fleurir les pierres, grisaient les rossignols.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.

 

 

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 3

Épitaphe 3
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

UN JOUR EN MAI

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.