Archives de catégorie : TEXTES ANCIENS ET MISE EN MUSIQUE ET/ OU EN CHANSON CONTEMPORAINE

Méditerranée sacrée | Polyphonies anciennes et contemporaines de Joël Suhubiette

 

Après M. Dahan, changement absolu de style ce soir, comme souvent sur ce site . Que voulez-vous, on aime se surprendre soi-même!  Plus sérieusement, il s’agit surtout d’initier le jeu toujours renouvelé du sens ; en se plaçant d’abord au sein de l’intériorité, au cœur même de  l’ombre ; puis en insufflant le mouvement vers la clarté. Ce que l’on escompte par là – par ce va-et-vient, et l’inversion incessante du chemin d’exploration –  ce que l’on espère, c’est animer une autre part de lumière, neuve d’avoir (parfois)  débusqué je ne sais quel sillon d’or dans la nuit. À l’endroit exact du passage de l’une vers l’autre – et de l’autre vers l’une – on guette l’oracle qui pose cette question aux passants que nous sommes : peut-on entendre le murmure de l’invisible ?

Voici en somme le projet visionnaire, la quête circulaire – révolutionnaire au sens premier du mot – de la Méditerranée sacrée. La philosophie de ce travail est traduite dans son essence par Thierry Fabre – écrivain, essayiste, fondateur des rencontres d’Averroès et de la revue La pensée de midi, responsable en outre de la programmation des manifestations culturelles du MuCEM – en quelques lignes d’exergue : «J’ai longtemps cherché à deviner cette musique secrète sur les rives de Lérins. De cette petite île où fut fondé jadis, par Honorat, le plus ancien monastère de Provence, monte un hymne profond dédié au silence de la prière et au mouvement des vagues. Le ressac ici s’apprivoise et permet de discerner, au loin, un autre temps de l’écoute. Un temps du retrait, parmi le fracas du monde et les sortilèges de l’éphémère. Là se dessine une forme d’arrière pays qui nous recentre vers l’essentiel. Dans ce lieu, la Méditerranée sacrée n’est pas un leurre. Elle se révèle et s’affirme dans l’intensité de sa présence. Ici, le profane n’a pas pris et ne prendra pas le dessus, il est tenu au loin, sur la côte qui vit de ses largesses.»

Du point de vue formel, Joël Suhubiette à la tête du chœur de chambre «Les éléments», propose cet événement « à la scène comme au disque : un programme entièrement dédié à la Méditerranée, chanté en cinq langues (hébreu, arabe, syriaque, latin et grec ancien) et parcourant huit siècles de musique sacrée.» Explorations splendides, inventives jusqu’à concilier les Trois fragments des Bacchantes d’Euripide à la musique contemporaine d’Alexandros Markeas.

Ci-dessous, O vos omnes Répons des Ténèbres du Samedi Saint de Carlo Gesualdo (1560-1613), en langue latine. En substance, l’expérience, revisitée, de la maxime d’Augustin d’Hippone : Cantare est bis orare ; chanter, c’est prier deux fois.

Sylvie-E. Saliceti

Avec les éléments, depuis quelques années, j’ai la volonté de créer des programmes où se côtoient musiques anciennes et contemporaines. Autour d’une thématique conceptuelle ou géographique, ils permettent d’allier grand répertoire et découvertes. Mais pourquoi le thème de la Méditerranée Sacrée ? (…) L’idée première était de faire entendre des oeuvres chantées dans des langues anciennes du bassin méditerranéen. Le latin s’imposait, mais également, l’hébreu, le grec ancien, l’arabe, le syriaque. J’ai écarté en premier lieu les monodies byzantines, la musique traditionnelle arabe. Le choeur, interprète de la musique « occidentale», n’allait pas être à sa place dans ces univers. J’ai donc choisi tout d’abord des oeuvres du répertoire ancien de notre civilisation chrétienne latine. Les Répons des Ténèbres de Gesualdo, le O Vos Omnes de Vittotia, le Crucifixus de Lotti se sont imposés rapidement comme des chefs d’oeuvres de la polyphonie de la Renaissance ou du début de l’époque baroque. Les oeuvres en hébreu de Salomone Rossi, contemporain de Monteverdi à Mantoue, écrites pour introduire la polyphonie à la synagogue, ont trouvé leur place dans ce corpus.
Pour le grec ancien et l’arabe, il me paraissait évident qu’il fallait faire appel à des compositeurs contemporains. Alexandros Markeas a choisi d’écrire une pièce sacrée à partir des Bacchantes d’Euripide.

Joël Suhubiette


O vos omnes – Répons des Ténèbres du Samedi Saint –
Carlo Gesualdo (1560-1613) latin
Direction musicale : Joël Suhubiette – Choeur de chambre « Les éléments»

Distinctions : 5 de Diapason (décembre 2011) – Hi-Res Audio (mars 2012)

Heureux qui comme Ulysse | Adaptations cantologiques comparées


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Georges_Brassens-La_Religieuse-Volume_10

Heureux qui comme Ulysse
Auteur, interprète : Georges Brassens

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Heureux, qui, comme Ulysse,
A fait un beau voyage ;
Heureux, qui, comme Ulysse,
A vu cent paysages ;
Et puis a retrouvé,
Après maintes traversées,
Le pays des vertes années.

Par un petit matin d’été,
Quand le soleil vous chante au cœur,
Qu’elle est belle, la liberté,
La liberté!
Quand on est mieux ici qu’ailleurs,
Quand un ami fait le bonheur,
Qu’elle est belle la liberté!
La liberté.

Avec le soleil et le vent,
Avec la pluie et le beau temps,
On vivait bien content
Mon cheval, ma Provence et moi !
Mon cheval, ma Provence et moi.

Heureux, qui, comme Ulysse,
A fait un beau voyage ;
Heureux, qui, comme Ulysse
A vu cent paysages ;
Et puis a retrouvé,
Après maintes traversées,
Le pays des vertes années.

Par un joli matin d’été,
Quand le soleil vous chante au cœur,
Qu’elle est belle, la liberté,
La liberté !
Quand c’en est fini des malheurs,
Quand un ami sèche vos pleurs,
Qu’elle est belle, la liberté,
La liberté !

Battus de soleil et de vent,
Perdus au milieu des étangs,
On vivra bien contents
Mon cheval, ma Camargue et moi,
Mon cheval, ma Camargue et moi.

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Heureux qui comme Ulysse
Auteur : Georges Brassens
Interprète : Alexis HK

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Une esthétique de la cécité (2) | La lecture du toucher et l’aveugle au visage de grêle

 

 

L’aveugle au visage de grêle

Il mourut très vieux l’homme qui ne regardait qu’au-dedans de lui-même. Il avait des vêtements de vent et un corps qui changeait de forme dès que les saisons changeaient de parfum. Certains l’entendaient parler ou rire ou chanter sans qu’il ouvrît la bouche; et il n’avait pas alors la voix qu’on lui connaissait. Il semblait à d’autres qu’il se mettait à courir alors qu’il demeurait immobile. Les enfants qui venaient écouter son conte, mettaient leur tête contre sa poitrine, fermaient les yeux et restaient là sans faire un geste. Lorsqu’ils retournaient chez eux, ils avaient un regard étrange et tenaient leurs paumes aux oreilles. Aucun d’eux ne voulut jamais dire ce qu’il avait entendu contre le cœur de l’aveugle au visage de grêle.

Jamel Eddine Bencheikh, L’aveugle au visage de grêle, Éditions Jacques Bremond, Encres de Sarah Wiame, 1999, p.107.

Cecus Colours blindness memorial Agricola, Partie II
Compositeur : Alexandre Agricola
Ensemble Graindelavoix
Direction : Björn Schmelzer

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Si dedero sompnium oculis meis …
Si j’accorde le sommeil à mes yeux et à mes paupières un
somme.

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L’oeil intérieur 

En termes d’apprentissage et d’interprétation, la condition d’un musicien aveugle impliquait, par définition, une façon de jouer manuelle, tactile, dépendant de la tradition orale et de l’écriture interne de la mémoire. Les partitions appropriées devaient nécessairement se trouver dans l’esprit, se lire avec une sorte d’oeil intérieur, ce qui nous amène à un sens de réévaluation ou de réhabilitation de l’aveugle comme quelqu’un qui «voit » plus profondément, qui « voit » l’invisible réalité des choses.

Quant à Agricola, nous ne savons pas s’il était aveugle – mais je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il l’était. En tout cas, Agricola est probablement le compositeur qui écrivit la musique la plus centrée sur la visualisation, non seulement dans le sens métaphorique d’une visibilité au moyen de l’oeil intérieur, mais pour sa qualité tactile des lignes et des traits. Vrai peintre dans le sens physique, tactile, il faisait partie de ceux qui veulent éblouir, « aveugler ». Son esthétique du toucher est, bien sûr, synonyme d’une esthétique de la cécité. Et pour comprendre la logique de la cécité, il faut accepter cette perception tactile.

L’aveugle guidant l’aveugle

À propos de cette question du toucher et de la visualisation dans la pratique polyphonique il convient de considérer d’autres détails de la polyphonie chantée, détails plus accessoires et presque complètement négligés. La référence à l’iconographie peut ici être d’une grande utilité.
Je me suis toujours demandé comment se situent les chanteurs d’une chapelle au moment de chanter, et l’iconographie me fait souvent penser à un groupe d’aveugles se guidant les mains des uns sur les épaules des autres. Ces miniatures et dessins sont le contrepoint immobile des Aveugles de Bruegel ; cependant, l’immobilité qu’ils représentent est seulement apparente car en réalité les chanteurs ne cessent pas d’accélérer leurs sons invisibles. Tout en se tenant immobiles, leur raison d’être est le mouvement dans le son et tandis qu’ils se tiennent debout ensemble, se touchant les uns les autres, se guidant les uns les autres sur des pistes invisibles, différentes, certains d’entre eux « chantent en suivant le livre », placé sur un grand lutrin. De plus, certains chanteurs, dans ces miniatures, portent de grandes lunettes afin de pouvoir lire les notes de la musique (mais les lunettes pourraient aussi n’être qu’un symbole soulignant leur condition de litterati).

alexandra Agricola image
Une célèbre miniature de la chapelle de la cour de Charles VIII montre les chanteurs réunis autour d’un grand pupitre, mais toute leur attention est attirée par un chanteur extravagant portant ce type de lunettes : il s’agit de Johannes Ockeghem. Cependant, selon la suggestion de Fabrice Fitch, cette peinture ne représente pas seulement Ockeghem mais pourrait aussi représenter Agricola. Mon intérêt est ici plus conceptuel que strictement biographique. Est-ce une coïncidence si cette miniature a une relation avec la visibilité ? Ce qui serait accentué par les hommes lisant le manuscrit : l’homme remarquable avec les grandes lunettes et en face de lui (nous pourrions oublier de les voir), l’aveugle guidant l’aveugle, avec le geste typique de l’aveugle posant sa main sur l’épaule de son guide. Mais le guide semble aussi être aveugle, étant donnée la façon dont il semble avoir besoin de toucher le manuscrit (ou bien est-ce qu’il tient une sorte de petite feuille de papier dans la main droite ?). La miniature semble vouloir nous dire : « nous sommes capables de lire, nous avons les bonnes lunettes, mais nous sommes en même temps comme des aveugles, nous touchant et nous guidant les uns les autres parce que nous ne sommes pas en train de lire ». Le toucher serait donc l’opposé de la lecture ou mieux encore, serait une lecture plus profonde.

Björn Schmelzer, Colours, blindness and memorial, Alexander Agricola and his contemporanies, Notice traduite par Pierre Élie Mamou, Graindelavoix, Björn Schmelzer, 2010.

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Graindelavoix
Direction Björn Schmelzer

Voix :
Olalla Alemán, superius
Patrizia Hardt, superius
Yves Van Handenhove, tenor
Marius Peterson, tenor
Paul De Troyer, tenor
Lieven Gouwy, tenor
Thomas Vanlede, bassus
Arnout Malfliet, bassus
Antoni Fajardo, bassus

Instruments :
Lluis Coll i Trulls, cornetto
Jan Van Outryve, lute & cittern
Floris De Rycker, lutes
Thomas Baeté, fiddle & viol
Liam Fennelly, fiddle & viol
William Taylor, harp
Joeri Wens, percussion