Archives de catégorie : POÈME EN DIALOGUE AVEC UNE CHANSON

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Chanson et poésie | Jazz et java

 

 

4512. La chanson n’est pas la poésie. La poésie n’est pas la chanson.
4513. Les mots d’une chanson privée de ses sons peuvent constituer une poésie ; ou pas. Les mots d’une poésie associés à des sons peuvent constituer une chanson ; ou pas.

3251. (Julien Blaine) La ligne d’horizon est une conjonction de coordination.
3252. En poésie, le « et » est une ligne d’horizon, entre deux mondes possibles.

 

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

*

 

« Au milieu du mot “poésie” un homme se gratte et ronchonne » (Éluard 1920). Le signe Po&sie aimerait dire le et qui est à l’intérieur de la poésie, un et de diversité, de pluralité.

& : non pour abréger (ce serait plutôt l’inverse) mais esquisser un idéogramme qui symbolise l’instabilité, la nouveauté, la place faite au rapport, aux interactions. Po&sie pour rappeler le un-en-deux de la traduction, le travail de disjonction et conjonction de l’écriture poétique, l’inquiétude de la poésie sur son essence, le risque de sa dislocation moderne et l’humour qui anticipe sur une réunion.

Comité de la Revue Po&sie, 1997.

 

Le jazz & la java
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

[Ligne du jour] Forge de poussière

 

 

FORGE DE POUSSIÈRE

 

tu te tiens d’un côté de la rivière et le monde
se tient de l’autre côté

dans une tente ouverte aux quatre coins de la vie

 

tu prononces le premier mot d’encens rouge
vers les pays d’en-bas
la calamine grattée avec la panne du marteau
le choc violent de la lumière dans les chaudronneries
des récupérateurs de métaux
au carrefour de Brooklyn

 

tu jettes les étincelles de sable sur la lèvre de la mer
le premier mot coule comme le sang ou une idée
répandus dans l’enchâssure

entre les morceaux
des forges

tu construis une ville de poussière
ses tours d’immeubles ses silhouettes floues
de femmes
avalées par les bouches du métro

je ferai chanter la croûte du métal pensait Abraham en descendant les trottoirs d’en-haut
vers le désert en goudron
de la cinquième avenue

Ici
le marteau sonne clair comme une cloche disait-il
ici au chêne de Mambré où boivent
les animaux
du puits rouillé
Ici où brûlent les cagettes
entre les mâchoires des flammes je plierai
le fer de Midtown
Manhattan

j’emmènerai la caravane vers celui qui vient d’ailleurs
afin que le pays que je quitte ne me quitte jamais.

 

 

Sylvie-E. Saliceti 6 avril 2020

 

 

man forging metal

Les murs de poussière
Auteur, compositeur : Francis Cabrel
Interprète : Maxime Le Forestier / J.J. Goldman.

[Ligne du jour] La grenade

Sous l’arbre rouge, tu es là Sohrâb je te vois.
En une vision parfois un homme voit toute sa vie. Quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours. Où qu’il aille désormais, on le découvre. Et même après sa mort, sous la terre qui l’a ensevelie il continue d’être ensoleillé.

 

Tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses, tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi dans le cœur des gens.

Moi j’ai donné le nom de grenade à cette terre.

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti | Chanson pour le maçon

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés, puis son ami. Chanson pour le maçon évoque le métier du père d’Audiberti. L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy. Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses :  Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin …

Dèjà loin, même si en tous lieux demeure  une stèle aux mots.

Sylvie-E. Saliceti

 

Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

 

Jacques Audiberti, Des Tonnes de semence / Toujours / La Nouvelle Origine,
Préface d’Yves-Alain Favre, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

S.-E. S. 

Chante toujours ce qui est droit

 

Big in Japan
Ane Brun

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

S.-E.S.

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

 

 

 

Jacques Roubaud | La langue de bois

 

 

 

 

 

 

1932. Roumanie (juillet 1994) : Ils remplacent la langue de bois par la langue de cierge (elles ne s’étaient d’ailleurs, semble-t-il, pas trop mal entendues).

3334. La langue de bois se changeait volontiers en langue de bûcher.

3390. La langue de bois est née dans la grande Russie, dans les grandes forêts de la Grande Russie ; c’est une invention Grand-Russe. Pour la langue-muesli il fallait (faudrait) un terme multinational.

3391. Michèle Métail m’a reproché le choix de muesli. J’aime le muesli m’a-t-elle dit. Moi itou. Et j’aime le bois

4489. La désignation « langue de bois » a convenu (et convient toujours) à des états qu’en termes coluchiens on nommera les états du « ferme ta gueule ».  Le terme « glam » convient à l’autre situation « coluchienne », dite du « cause toujours ».

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, Format numérique, 2016.

 

 

 

Virginia Woolf


 

 

Le soleil s’était abaissé vers l’horizon. Les îlots de nuages se faisaient plus denses ; ils masquaient sa lumière ; et soudain les rochers devenaient tout noirs ; la feuille tremblante du chardon marin cessait d’être bleue pour devenir argentée; et des ombres emportées par le vent couraient sur la mer comme des pans d’étoffe grise. Les vagues n’arrivaient plus jusqu’aux flaques trop éloignées de leur lit ; elles n’atteignaient même plus le cerne noir qui ourlait irrégulièrement le rivage. Le sable était couleur de perle, lisse et luisant.

Les oiseaux tournoyaient en plein ciel, ou fondaient sur leur proie. Ils couraient sur les traces du vent, tourbillonnaient et se séparaient comme s’ils n’étaient que les mille fragments d’un même corps. Ils s’abattaient sur la cime des grands arbres comme un filet palpitant. Çà et là, un oiseau se dirigeait tout seul vers la lande, et, perché sur un poteau blanc, ouvrait et refermait alternativement ses ailes en pleine solitude.

Quelques fleurs s’étaient effeuillées dans le jardin. Leurs pétales reposaient sur le sol, pareils à des coquillages. La feuille morte ne gisait plus sur son propre tranchant ; le vent l’avait saisie, l’enlevant et la précipitant tour à tour, et l’avait poussée au pied d’un buisson. Un seul et même frisson de lumière traversait soudain toutes les plantes, comme si une brusque nageoire avait fendu le vert cristal d’un lac. De temps à autre, une brise puissante courbait d’un même mouvement les innombrables feuilles ; puis, chaque brin d’herbe se redressait, redevenait soi-même après le passage du vent. Les clairs disques des fleurs brillaient au soleil ; un coup de vent les écartait de ce rayon de lumière, et quelques têtes trop lourdes pour se relever continuaient à pendre vers le sol.

Virginia Woolf, Les Vagues, Préface et traduction de l’anglais par Marguerite Yourcenar , La République des Lettres, Format numérique, 2015.

 

Dans les vents de brumes
Auteur, compositeur, interprète : AmélieLC

 

 

Juliette et Norge | Conseils et modes d’emploi

 

 

Mode d’emploi
Auteur, compositeur, interprète : Juliette


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Conseils

Ne jetez pas les membres dans la Seine, ça fait des complications. Ne coupez pas le cadavre en morceaux, ça fait des complications. Ne tirez pas, n’empoisonnez pas, ne poignardez pas, ça fait des complications. Persuadez la victime par la douceur, la patience, le dévouement, le sacrifice, l’amour. Elle tombera d’elle-même comme une poire mûre.

Norge, Poésies 1923-1988, Préface et choix de Lorand Gaspar, NRF, Poésie/Gallimard, 2007, p 171