Archives de catégorie : POÈME EN DIALOGUE AVEC UNE CHANSON

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

 


                 Chante toujours ce qui est droit

 

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

 

 

Big in Japan
Ane Brun

 

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

Crédits images : Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Tinariwen musique touareg du désert | Jean Amrouche

 

 

 

À l’homme le plus pauvre
à celui qui va demi nu sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige
à celui qui depuis sa naissance n’a jamais eu le ventre plein
On ne peut cependant ôter ni son nom
ni la chanson de sa langue natale.

Jean Amrouche, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.25.

 

 

Kel Tinawen
Tinariwen Les musiciens du désert
avec Cass McCombs

 

 

Chanson et poésie | Jazz et java

 

 

4512. La chanson n’est pas la poésie. La poésie n’est pas la chanson.
4513. Les mots d’une chanson privée de ses sons peuvent constituer une poésie ; ou pas. Les mots d’une poésie associés à des sons peuvent constituer une chanson ; ou pas.

3251. (Julien Blaine) La ligne d’horizon est une conjonction de coordination.
3252. En poésie, le « et » est une ligne d’horizon, entre deux mondes possibles.

 

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

*

 

« Au milieu du mot “poésie” un homme se gratte et ronchonne » (Éluard 1920). Le signe Po&sie aimerait dire le et qui est à l’intérieur de la poésie, un et de diversité, de pluralité.

& : non pour abréger (ce serait plutôt l’inverse) mais esquisser un idéogramme qui symbolise l’instabilité, la nouveauté, la place faite au rapport, aux interactions. Po&sie pour rappeler le un-en-deux de la traduction, le travail de disjonction et conjonction de l’écriture poétique, l’inquiétude de la poésie sur son essence, le risque de sa dislocation moderne et l’humour qui anticipe sur une réunion.

Comité de la Revue Po&sie, 1997.

 

Le jazz & la java
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

La grenade | Sylvie-E. Saliceti

 

Sous l’arbre rouge, tu es là Sohrâb je te vois.
En une vision parfois un homme voit toute sa vie. Quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours. Où qu’il aille désormais, on le découvre. Et même après sa mort, sous la terre qui l’a ensevelie, il continue d’être ensoleillé.

Tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses, tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi dans le cœur des gens.

Moi j’ai donné le nom de grenade à cette terre.

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

 

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti | Chanson pour le maçon

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés, puis son ami. Chanson pour le maçon évoque le métier du père d’Audiberti. L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy. Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses :  Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin …

Dèjà loin, même si en tous lieux demeure  une stèle aux mots.

Sylvie-E. Saliceti

 

Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

 

Jacques Audiberti, Des Tonnes de semence / Toujours / La Nouvelle Origine,
Préface d’Yves-Alain Favre, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

Jacques Roubaud | La langue de bois

 

 

 

 

 

 

1932. Roumanie (juillet 1994) : Ils remplacent la langue de bois par la langue de cierge (elles ne s’étaient d’ailleurs, semble-t-il, pas trop mal entendues).

3334. La langue de bois se changeait volontiers en langue de bûcher.

3390. La langue de bois est née dans la grande Russie, dans les grandes forêts de la Grande Russie ; c’est une invention Grand-Russe. Pour la langue-muesli il fallait (faudrait) un terme multinational.

3391. Michèle Métail m’a reproché le choix de muesli. J’aime le muesli m’a-t-elle dit. Moi itou. Et j’aime le bois

4489. La désignation « langue de bois » a convenu (et convient toujours) à des états qu’en termes coluchiens on nommera les états du « ferme ta gueule ».  Le terme « glam » convient à l’autre situation « coluchienne », dite du « cause toujours ».

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, Format numérique, 2016.

 

 

 

Virginia Woolf


 

 

Le soleil s’était abaissé vers l’horizon. Les îlots de nuages se faisaient plus denses ; ils masquaient sa lumière ; et soudain les rochers devenaient tout noirs ; la feuille tremblante du chardon marin cessait d’être bleue pour devenir argentée; et des ombres emportées par le vent couraient sur la mer comme des pans d’étoffe grise. Les vagues n’arrivaient plus jusqu’aux flaques trop éloignées de leur lit ; elles n’atteignaient même plus le cerne noir qui ourlait irrégulièrement le rivage. Le sable était couleur de perle, lisse et luisant.

Les oiseaux tournoyaient en plein ciel, ou fondaient sur leur proie. Ils couraient sur les traces du vent, tourbillonnaient et se séparaient comme s’ils n’étaient que les mille fragments d’un même corps. Ils s’abattaient sur la cime des grands arbres comme un filet palpitant. Çà et là, un oiseau se dirigeait tout seul vers la lande, et, perché sur un poteau blanc, ouvrait et refermait alternativement ses ailes en pleine solitude.

Quelques fleurs s’étaient effeuillées dans le jardin. Leurs pétales reposaient sur le sol, pareils à des coquillages. La feuille morte ne gisait plus sur son propre tranchant ; le vent l’avait saisie, l’enlevant et la précipitant tour à tour, et l’avait poussée au pied d’un buisson. Un seul et même frisson de lumière traversait soudain toutes les plantes, comme si une brusque nageoire avait fendu le vert cristal d’un lac. De temps à autre, une brise puissante courbait d’un même mouvement les innombrables feuilles ; puis, chaque brin d’herbe se redressait, redevenait soi-même après le passage du vent. Les clairs disques des fleurs brillaient au soleil ; un coup de vent les écartait de ce rayon de lumière, et quelques têtes trop lourdes pour se relever continuaient à pendre vers le sol.

Virginia Woolf, Les Vagues, Préface et traduction de l’anglais par Marguerite Yourcenar , La République des Lettres, Format numérique, 2015.

 

Dans les vents de brumes
Auteur, compositeur, interprète : AmélieLC

 

 

Juliette et Norge | Conseils et modes d’emploi

 

 

Mode d’emploi
Auteur, compositeur, interprète : Juliette


*

Conseils

Ne jetez pas les membres dans la Seine, ça fait des complications. Ne coupez pas le cadavre en morceaux, ça fait des complications. Ne tirez pas, n’empoisonnez pas, ne poignardez pas, ça fait des complications. Persuadez la victime par la douceur, la patience, le dévouement, le sacrifice, l’amour. Elle tombera d’elle-même comme une poire mûre.

Norge, Poésies 1923-1988, Préface et choix de Lorand Gaspar, NRF, Poésie/Gallimard, 2007, p 171

 

 

Zoé Valdés | La ballerine se frotte à la musique ( Cuba )

 

 

 

THÉORÈME DU SILENCE

 

La ballerine se frotte à la musique
dans l’espace effrayé à hauteur du pied
la ballerine se décompose sur le public
comme un vieux parchemin
clé et tension moribonde sans paix
c’est moi la ballerine
traductrice de la densité
qui répand la langue de la nuit

Zoé Valdés, Compartiment fumeurs, Actes Sud Littérature, Hors collection, Traduit de l’espagnol (Cuba) par Claude Bleton, 1999.

Hasta siempre
N. Cardone

 

 

 

Yannis Ritsos et Mikis Théodorakis

 

 

 

Les choses sont simples.
Bien sûr bien sûr —dit le second —
puisqu’elles ne peuvent pas faire autrement .
Tu mords le pain
le couteau brille
le soleil entre par la fenêtre
dans la rue on crie
la marchande d’herbes le poissonnier le rémouleur
chacun avec sa voix
le troisième avec le silence.
Moi j’écoute.

Yannis Ritsos, Papiers, Traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2006, pp 252/253.

Nous sommes deux
Auteur : Georges Moustaki
Compositeur : Mikis Théodorakis
Interprète : Georges Moustaki

 

 

 

Olivier Appert et Juliette | Variations sur les rimes féminines

 

 

 

 

In memoriam Martha Washington, Abigail Adams, Dolley Madison, Elisabeth Monroe, Louisa Adams, Anna Harrisson, Letitia Tyler, Julia Tyler, Sarah Polk, Abigail Fillmore, Jane Pierce, Mary Todd Lincoln, Eliza Jonhson, Julia Grant, Lucy Hayes, Lucretia Garfield, Frances Cleveland, Caroline Harrison, Ida Mc Kinley, Edit Roosevelt, Helen Taft, Ellen Wilson, Edith Wilson, Florence Harding, Grace Coolidge, Lou Hoover, Eleanor Roosvelt, Bess Truman, Mamie Eisenhower, Jacqueline Kennedy, Lady Bird Johnson, Pat Nixon, Rosalynn Carter, Nancy Reagan, Barbara Bush, Hillary Clinton, Laura Bush, et pour Michelle Obama,
ce chant de la tribu des Crees :

Silencieuse-Jusqu’au- Dégel

Son nom raconte comment cela se passait avec elle.

La vérité est qu’elle ne parlait pas
en hiver.
Chacun avait appris à ne pas
lui poser de questions en hiver
une fois connu ce qu’il en était.

Le premier hiver où cela arriva
nous avons regardé dans sa bouche pour voir
si quelque chose y était gelé. Sa langue
peut-être, ou quelque chose d’autre au-dedans

Mais après le dégel elle se remit à parler
et nous dit que c’était merveilleux ainsi pour elle

Aussi à chaque printemps
nous attendions impatiemment.*

Olivier Appert, Women, Une Anthologie bilingue de la poésie féminine américaine du XXe siècle, Le Temps des Cerises, 2014, p.37/38.

*

* In Partition Rouge, Poèmes & Chants des Indiens d’Amérique du Nord, Florence Delay & Jacques Roubaud, Editions Le Seuil, collection Fiction & Cie.

*

Gil Pressnitzer rapporte ainsi la rencontre entre Claude Nougaro et cette jeune chanteuse d’alors :

«Je me souviens de l’affrontement avec Claude Nougaro qui, par principe, refusait toute première partie et ne croit pas au tremplin pour les autres, quand violemment entêté, je lui ai imposé une inconnue avant son tour de chant : «Qui ça Juliette »?

Par amitié — et c’était le jour de baptême de « la Salle » en plus —, il se laissa faire en maugréant, surveillant Juliette d’un œil noir dans les coulisses. Juliette chanta, et au moment de Barcelone ou d’une autre chanson (la version de Juliette diffère de la mienne elle pense que c’était  Que Tal ) Claude apparut sur scène ébloui, et esquissa un duo chorégraphique avec Juliette.
Elle était adoubée, elle devenait une grande. Et du Grand méchant loup aux salles nationales, elle n’aura en rien changé, gardant intacte en elle la pierre dure de la révolte et ses Rimes féminines font toujours claquer le drapeau noir. »

 

women-anthologie-feminine

Rimes féminines
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

 

 

Charles Bukowski | Un poème est une ville

 

 

Un poème est une ville

un poème est une ville remplie de rues et d’égouts
remplie de saints, de héros, de mendiants, de fous,
remplie de banalité et de bibine,
remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de
sécheresse, un poème est une ville en guerre,
un poème est une ville demandant à une horloge pourquoi,
un poème est une ville en feu,
un poème est une ville dans de sales draps
ses boutiques de barbiers remplies d’ivrognes cyniques,
un poème est une ville où Dieu chevauche nu
à travers les rues comme Lady Godiva,
où les chiens aboient la nuit et chassent
le drapeau : un poème est une ville de poètes,
la plupart d’entre eux interchangeables,
envieux et amers…
un poème est cette ville maintenant,
à 80 kilomètres de nulle part,
à 9 h 09 du matin,
le goût de l’alcool et des cigarettes,
pas de police, pas de maîtresses, marchant dans les rues,
ce poème, cette ville, fermant ses portes,
barricadée, presque vide,
mélancolique sans larmes, vieillissante sans pitié,
les montagnes rocheuses,
l’océan comme une flamme lavande,
une lune dénuée de grandeur,
une petite musique venue de fenêtres brisées…

un poème est une ville, un poème est une nation,
un poème est le monde…
et maintenant je colle ça sous verre
pour que l’éditeur fou l’examine de près,
et la nuit est ailleurs
et les dames grises indistinctes font la queue,
les chiens suivent les chiens vers l’estuaire,
les trompettes font pousser les gibets
tandis que de petits hommes enragent contre des choses
qu’ils n’arrivent pas à faire.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, Éditions du Rocher, Points/Poésie, Traduit de l’anglais par Thierry Beauchamp, 2011, p 54 et 55.

Bukowski
Auteur, compositeur, interprète : Balbino

 

Federico Garcia Lorca | Romance de la garde civile espagnole

 

 

Les chevaux sont noirs.
Les fers sont noirs.
Sur les capes brillent
des taches d’encre et de cire.
Ils ont des crânes de plomb,
c’est pour cela qu’ils ne pleurent pas.
Avec une âme de cuir verni
ils arrivent par la route.
Bossus et nocturnes,
où ils passent, ils ordonnent
des silences de gomme obscure
et des peurs de sable fin.
Ils passent, s’ils veulent passer,
et cachent dans leur tête
une vague astronomie
de pistolets irréels.

*

Oh ville des gitans !
Aux coins des rues, des drapeaux.
La lune et la calebasse
avec les griottes en conserve.
Oh ville des gitans !
Qui t’a vue et ne se souvient ?
Ville de douleur et de muse,
avec des tours de cannelle.

*

Quand la nuit tombait,
nuit de la nuit noire,
les gitans à leurs enclumes
forgeaient des soleils et des flèches.
Un cheval meurtri
frappait à toutes les portes.
Des coqs de verre chantaient
par Jerez de la Frontera.
Le vent nu tourne le coin
de la rue de la surprise,
dans la nuit d’argent éteint
nuit de la nuit noire.

Federico Garcia Lorca, La Désillusion du monde, traduit de l’espagnol et présenté par Yves Véquaud, Éditions de La Différence, Col. Orphée, 2012, pp 55-57.

 

Federico Garcia Lorca
Federico Garcia Lorca

Federico Garcia
Auteur, compositeur, interprète : Jean Ferrat