Archives de catégorie : POÈME CRÉÉ PAR UNE INSPIRATION ET/OU UNE SOURCE CANTOLOGIQUE

Zéno Bianu | Chet Baker

 

 

 

même sombre même nocturne
ma musique vient du jour
elle est un hommage
à la lumière du jour
le jour en révèle
tous les pigments
je tombe dans le jour et je vois
le reflet tremblant des lampions
dans les flaques de néant

(…)

*

je joue au bord du silence
chaque note a sa pesanteur
son apesanteur particulière
je ne bavarde jamais
je n’aime pas le brio
le brio c’est toujours l’égo
et ses vieilles lunes
je préfère jouer vers autrui vers l’autre
tendre sereinement mon coeur
oui ma musique s’envole vers autrui

c’est un art de l’envol quoi d’autre

*

je tombe
mais je monte comme un ange
je descends
jusqu’au fond du ciel
je ne sens
aucune douleur
aucune
la vie est vivante
si vivante

 

Zéno Bianu, Chet Baker (déploration), Préface d’Yves Buin, Le Castor Astral, 2008, p. 39&S.

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2016/03/1269a-chet-baker-jazz-trumpet-solo-almost-blue-how-to-play-it-bb-transcription.mp3?_=1

Almost Blue ( extrait)
Auteur, compositeur : Elvis Costello
Interprète : Chet Baker

 

 

Valérie Rouzeau & Barbara | Après la peine, la joie revenait aussi sec

 

Un exemple s’il était besoin de les prouver encore, des vieux ponts dressés entre poésie et chanson. Quoique sous-jacents, les liens demeurent bel et bien agissants en profondeur, soit par la mise en musique directe du poème, soit plus subtilement parce qu’une source cantologique alimente l’écriture de ce dernier, plus ou moins consciemment d’ailleurs. Il faudrait interroger Valérie Rouzeau à ce sujet, concernant ce poème précis. On peut toutefois deviner ici ce jeu d’interactions à l’oeuvre. Puis partir à la chasse aux hypothèses avec bonheur … L’occasion est donnée là de réécouter Barbara jusqu’à ce que la joie revienne, et déjà la voici : Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec / Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue / Après la peine la joie revenait aussi sec.

Il n’aura échappé à personne que les références abondent en réalité dans ce texte, convoquant plusieurs chansons, notamment Gainsbourg et Birkin ( La gadoue), Moustaki ( le pâtre grec du Métèque), et puis d’autres références que vous découvrirez le temps de cette chanson de vilain qui ne s’enroue pas du tout !

Poésie & chanson titre le dernier numéro de la Revue Europe. Dense. Vivant. Surtout, cette esperluette  immanquablement convoque le regard critique, notamment celui de M. Deguy.

Sylvie-E. Saliceti

Valérie Rouzeau

 

 

Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Au bois sifflaient les ziaux les loups les pâtres grecs
Beaucoup d’airs de toutes sortes faisaient gonfler nos joues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Il n’y avait pas d’euros de dollars de kopecks
On pouvait chanter fort la gadoue la gadoue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Dans le vent murmuraient le lièvre et le fennec
Tournaient les grues les elfes les roues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Au soleil se grisaient les drontes et les pastèques
Les porcelets songeurs échappés de la soue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Mais de ce temps bon vieux ont eu lieu les obsèques
Et je sens ma chanson de vilain qui s’enroue
Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Après la peine la joie revenait aussi sec

 

Valérie Rouzeau, Récipients d’air, Le Temps qu’il fait, 2005, p. 21.

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2012/06/e4980-12-01-barbara-attendez_que_ma_joie-128.mp3?_=2

Attendez que ma joie revienne
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

Zéno Bianu | Jimi Hendrix

 

J’aime ce qui traverse : poèmes, essais, théâtre, lectures, entretiens, traductions, la poésie demeure au centre, obstinément, du côté de la voix vivante. Bien au-delà de l’écoute pressée et mercantile. (…) où il s’agit de donner à lire, par le truchement de monographies aussi inspirées qu’érudites, des créateurs singuliers, des inclassables, soucieux de re-susciter un verbe capable d’irriguer notre présent.

Zéno Bianu, entretien avec Marc Blanchet pour le Matricule des anges, mars 2000

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2010/04/jimi-hendrix-level.mp3?_=3

Level
Jimi Hendrix

 

 

Est-ce que vous sentez
vraiment
comment j’infléchis les notes
comme je les fais descendre
en montant toujours plus
comme je les fais descendre
par amour
par aimantation
écoutez
comme
je
descends
dans le son pur
en elfe vêtu de libellules bleues
écoutez
comme je m’abandonne
plus loin que la vie

 

Zéno Bianu, Jimi Hendrix (Aimantation), Le Castor Astral, 2010,p.34.

 

 

 

E. E . Cummings & Ella Fitzgerald | Joyeux Noël !

 

 

 

 

Joyeux Noël !

Little tree

little tree
little silent Christmas tree
you are so little
you are more like a flower

who found you in the green forest
and were you very sorry to come away?
see i will comfort you
because you smell so sweetly

i will kiss your cool bark
and hug you safe and tight
just as your mother would,
only don’t be afraid

look the spangles
that sleep all the year in a dark box
dreaming of being taken out and allowed to shine,
the balls the chains red and gold the fluffy threads,

put up your little arms
and i’ll give them all to you to hold
every finger shall have its ring
and there won’t be a single place dark or unhappy

then when you’re quite dressed
you’ll stand in the window for everyone to see
and how they’ll stare!
oh but you’ll be very proud

and my little sister and i will take hands
and looking up at our beautiful tree
we’ll dance and sing
« Noel Noel »

E. E. Cummings, Poèmes choisis, Traduits par Robert Davreu, Éditions Corti, Série américaine, 2013, pp.34/35.

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2016/12/7c308-01-31-ella_fitzgerald-let_it_snow_let_it_snow_-128.mp3?_=4

Let it snow !
Interprète : Ella Fitzgerald

 

 

Zéno Bianu | Visions de Bob Dylan

 

 

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2016/09/8ad5c-01-01-bob_dylan-blowin_in_the_wind-128.mp3?_=5

Blowin’ in the wind
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

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fugues et contre-fugues
tu es le maître de l’escapade
il t’a fallu du cran
pour courir sans fin la vie
il t’a fallu infuser
insuffler
scruter la buée
derrière un écran de larmes
trouver le prisme
jusqu’à tout donner
totalement absent à toi-même
et démesurément présent

Zéno Bianu,Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p.33.

 

 

https://sylviesaliceti.com/wp-content/uploads/2016/09/e3f34-01-11-hugues_aufray-dans_le_souffle_du_vent-128.mp3?_=6

Dans le souffle du vent
Auteur, compositeur: Bob Dylan
Traduction et adaptation ( avec l’aval de Bob Dylan ) : Hugues Aufray
Interprètes : H. Aufray, Francis Cabrel
Distinctions : Qobuz Référence ( juin 2013)

 

 

Christian Bobin | Damia


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*

Un agneau mange des boutons d’or comme un ermite mâche les paroles de sa Bible.

Des petites cerises roses tressautent dans le panier d’osier de la cliente du marché, semblables à des sonatines de Bach.

Les yeux du chat tournent au vert quand ils longent l’hortensia, mouillés par ce qu’ils contemplent.

Un livre bref comme une volée de moineaux.

Il y a des jours où nous en savons aussi long que Dieu.

Assiettes fanées, meubles enterrés vivants dans la cire, baigneurs en celluloïd aux yeux pleins d’âme : les brocanteurs de Chagny vident leurs tréteaux. Une chanson de Damia sort d’un phonographe. Les chuintements de l’appareil dotent la tragédienne d’une traine pluvieuse. Sa voix porte un chagrin dont elle est le baume. Réveillée par la grosse aiguille labourant la galette noire, elle sort à grand-peine du pavillon doré et meurt d’épuisement à deux mètres de là. Damia à qui on demandait le secret de son art répondait :  » Trois robes et vingt poètes. »

Une lettre de Marceline Desbordes-Valmore. Datée du 2 décembre 1832, huit heures du soir, elle m’arrive le 2 avril 2010, dans l’après-midi. Ses phrases sont heureuses comme une jeune fiancée sur un chemin de campagne. La vérité est une présence. Les présences ne meurent jamais. Je me demande comment elle a trouvé mon adresse.

Ma vie banale est plus riche en événements que celle de Napoléon.

Atteindre ce point où l’écriture devient naturellement surnaturelle.

Ecrire comme on commet un crime à froid, en conduisant d’une main ferme le couteau jusqu’au cœur non prévenu.

La vie éternelle est la vie ordinaire délivrée de nos ensommeillements.

Un jour nous comprendrons que la poésie n’était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel.

Christian Bobin, Un assassin blanc comme neige, Gallimard, 2011, PP 88/89/90.

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https://gouttedeau.blog.lemonde.fr/files/2015/08/Damia-Chanson-de-route-Chansons-gitanes-1933-Partitions-n°2..mp3?_=7

Chanson de route ( Chanson tzigane
Interprète : Damia
Enregistrée le 15 juin 1933

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