Archives de catégorie : CHANSONS CRÉÉES PAR UNE INSPIRATION ET/ OU UNE SOURCE POÉTIQUES

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger

 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry ?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night. « Je voulais, dit-elle, me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses œuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti | Chanson pour le maçon

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés, puis son ami. Chanson pour le maçon évoque le métier du père d’Audiberti. L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy. Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses :  Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin …

Dèjà loin, même si en tous lieux demeure  une stèle aux mots.

Sylvie-E. Saliceti

 

Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

 

Jacques Audiberti, Des Tonnes de semence / Toujours / La Nouvelle Origine,
Préface d’Yves-Alain Favre, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

The Man Who Sold the World | David Bowie

 

 

The Man Who Sold the World est une chanson de David Bowie, qui figure sur son troisième album éponyme paru en 1970.
You’re face to face with the man who sold the world : le sens mystérieux de ces paroles s’éclaire de cet aveu par Bowie lui-même, dans un entretien accordé à la BBC en 1997 : «Je crois que je l’ai écrite parce que j’étais à la recherche d’une partie de moi-même. Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise avec ma façon de vivre et avec ma santé mentale [rires] et mon état d’esprit et tout ça, j’ai une sorte d’impression d’unité. Pour moi, cette chanson a toujours symbolisé la façon dont on se sent quand on est jeune, quand il y a une partie de soi-même qui n’est pas encore tout à fait en place. Il y a cette période de recherche, ce besoin de découvrir qui on est vraiment.»

On suppose que le texte fut inspiré par un poème titré Antigonish, dont l’auteur est le poète américain William Hughes Mearns :

Yesterday upon the stair
I met a man who wasn’t there
He wasn’t there again today
I wish, I wish he’d go away
When I came home last night at three
The man was waiting there for me
But when I looked around the hall
I couldn’t see him there at all!
Go away, go away, don’t you come back any more!
Go away, go away, and please don’t slam the door
Last night I saw upon the stair
A little man who wasn’t there
He wasn’t there again today
Oh, how I wish he’d go away

William Hughes Mearns

 

Les cas ne sont pas rares, nombre de chansons connues — surtout anglophones, puis dans d’autres langues de ces pays où musique et poésie n’ont pas rompu les ponts — nombre de chansons passées à la postérité connaissent pour source d’inspiration initiale un texte poétique.

 

Auteur, compositeur, interprète : David Bowie

 

Reprise en 1973 par la chanteuse écossaise Lulu, la chanson est alors produite par Bowie lui-même, pour l’occasion guitariste, saxophoniste et choriste, puis coproduite par Mick Ronson qui assure la partition de la guitare. Quant aux autres instruments, ils sont tenus par de fidèles collaborateurs de Bowie.

En 1994, la chanson est reprise par Nirvana. Ci-dessous cette version prodigieuse, interprétée par Kurt Cobain.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Kurt Cobain

Auteur, compositeur: David Bowie
Interprète : Kurt Cobain, Nirvana

 

 

We passed upon the stair
We spoke of was and when
Although I wasn’t there
He said I was his friend
Which came as a surprise
I spoke into his eyes
I thought you died alone
A long long time ago
Oh no, not me
We never lost control
You’re face to face
With the man who sold the world
I laughed and shook his hand
And made my way back home
I searched for form and land
For years and years I roamed
I gazed a gazeless stare
We walked a million hills
I must have died alone
A long, long time ago
Who knows?
Not me
I never lost control
You’re face to face
With the man who sold the world
Who knows?
Not me
We never lost control
You’re face to face
With the man who sold the world

 

 

Charles Bukowski | Héritages de Balbino


 

 

 

Après « Gitan de Paname » en 2006 et « Le soleil et l’ouvrier » en 2008, Balbino (Medellin) nous a offert la sortie simultanée le 20 septembre 2011 de son 3ème album et d’un recueil de poèmes au titre éponyme  : Évangiles sauvages aux Editions Naïve. Bukowski est le premier titre de l’album .

Sylvie-E. Saliceti

 

evangiles-sauvages

Bukowski
Auteur, compositeur, interprète : Balbino

 

Un poème nous hante qui soit l’hôte des différences, et ainsi porté à pulvériser les genres

Michel Deguy

 

*

 

 

Faudrait-il alors aujourd’hui parler de poésie « post-moderne »? Cette notion pourrait convenir pour désigner la curieuse situation d’héritier qui est celle des contemporains. Ils ont reçu du passé quantité d’oeuvres et de formes vis-à-vis desquelles il leur est difficile d’affirmer une originalité nouvelle. Cet héritage, pour reprendre une formule de René Char, « n’est précédé d’aucun testament ». Il est par là bien différent de l’héritage gréco-latin, par exemple, tel que le firent valoir les poètes de la Renaissance : ils y découvraient les fondations et comme le programme même de la culture qu’ils inventaient. Autrement plus large et plus divers, l’héritage de nos contemporains fait se côtoyer dans le plus grand désordre des oeuvres anciennes et nouvelles, venues de toutes parts. Il engendre un vertige et conduit souvent les auteurs à faire la part belle au jeu citationnel et à l’ironie. Peut être l’aventure des formes est-elle à présent close. Le poète contemporain peut éprouver le sentiment d’avoir atteint quelque chose comme les limites du langage, voire la fin de toute croyance dans les pouvoirs de la poésie. Il garde en mémoire le mot d’Adorno affirmant l’impossibilité de la poésie après Auschwitz. Il est tenté de répéter, avec Denis Roche, « la poésie est inadmissible ».

Jean-Michel Maulpoix, La poésie française depuis 1950, Sur le site de l’auteur.

 

 

*

 

 

L’héritage des humbles

quand je souffre sur
cette machine à écrire
je pense à ce que je subirais
si j’étais à Salinas
à ramasser des salades.

je pense à ces hommes
que j’ai connus en
usine
avec aucun moyen
de s’en sortir –
étouffant tandis que nous vivons
étouffant tandis que nous rions
avec Bob Hope ou Lucille
Ball et tandis que
2 ou 3 enfants
jouent à la balle
contre le mur.

Il y a des suicides qui ne sont jamais
enregistrés.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Cahiers Rouges, Grasset, 2011, p 158

 

*

 

 

 

 

 

 

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

*

INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

Rimbaud à Marseille par G. Chelon

 

 

 

 

Ma chère maman, ma chère sœur,

Après des souffrances terribles, ne pouvant me faire soigner à Aden, j’ai pris le bateau des Messageries pour rentrer en France.  Je suis arrivé hier, après treize jours de douleurs. Me trouvant par trop faible à l’arrivée ici, et saisi par le froid, j’ai dû entrer ici à  l’hôpital de la Conception, où je paie dix fcs par jour, docteur compris.
Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l’état de squelette par cette maladie de ma jambe gauche qui est devenue à présent  énorme et ressemble à une énorme citrouille. C’est une synovite, une hydarthrose, etc., une maladie de l’articulation et des os.
Cela doit durer très longtemps, si des complications n’obligent pas à couper la jambe. En tout cas, j’en resterai estropié. Mais je  doute que j’attende.

La vie m’est devenue impossible. Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc devenu malheureux !  J’ai à toucher ici une traite de fcs 36 800 sur le Comptoir national d’Escompte de Paris. Mais je n’ai personne pour s’occuper de  placer cet argent. Pour moi, je ne puis faire un seul pas hors du lit. Je n’ai pas encore pu toucher l’argent. Que faire. Quelle triste  vie ! Ne pouvez‐vous m’aider en rien ?

Rimbaud.
Hôpital de la Conception.
Marseille.

Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, 1979, p. 665 + note p. 1179., indiquant notamment que dans sa détresse, Rimbaud fait erreur, datant sa lettre du vendredi 23 mai alors que le cachet de la poste marseillaise porte la date du jeudi 21 mai 1891.

Rimbaud
Auteur, compositeur, interprète : Georges Chelon

 

 

For Anne Sexton | Karen Alkalay-Gut traduite par Sabine Huynh

 

 

 

 

The Eternity of Menopause

for Anne Sexton

So there you are, nude
under your mother’s fur coat,
in the driver’s seat
with the engine running
in your closed garage.

This is it, Anne, your last chance
to make it big like Marilyn
and Sylvia. And though
I’m so much older now
then you were then,
nothing I can say
would help. Still
I can’t keep my mouth shut.

Hang on a bit –
we’ll get hormone replacement soon
and the urge to kill
at 45 will be understood.

God I remember your age !
Nights racing with unknown anxieties,
days aching with lost chances.

Believe me, dear, it gets better
from here.

 

 

L’éternité de la ménopause

pour Anne Sexton

Ainsi te voilà, nue
sous la pelisse de ta mère
dans le siège du conducteur
le moteur allumé
dans ton garage fermé.

Tu l’as saisie, Anne, ta dernière chance
d’aller aussi loin
que Marilyn et Sylvia. Je suis bien
plus vieille que tu ne l’étais alors
et pourtant rien
de ce que je pourrais dire
ne t’aiderait, mais je ne peux pas
la fermer.

Sois patiente –
on va bientôt recevoir un traitement
hormonal substitutif et l’envie folle de tuer
à l’âge de 45 ans sera comprise.

Mon Dieu je me souviens de ton âge !
Des nuits pulsant d’angoisses inconnues
des jours pleurant les occasions perdues.

Crois-moi, chérie, ça s’arrange
à partir de là.

Karen Alkalay-Gut, So Far So Good, Traduit en français par Sabine Huynh
Sivan/Boulevard, 2004, dossier sur la Revue Terre à ciel.

 

Mercy Street ( Song for Anne Sexton )
Peter Gabriel 
New Blood Orchestra
Live in London

 

 

Cette chanson écrite par Peter Gabriel fut reprise par Elbow dans Scratch my back : je te chante mais tu me chantes aussi… Etonnant et ambitieux projet Scratch My Back… And I’ll Scratch Yours; le principe est simple : Peter Gabriel revisite les chansons de divers artistes (de toutes époques, de tous styles), artistes qui à leur tour reprennent les grandes compositions de l’ex-Genesis. Un beau concept où l’on croise notamment les noms de David Bowie, Paul Simon, Elbow, Bon Iver, Talking Heads, Lou Reed, Arcade Fire, Magnetic Fields, Randy Newman, Regina Spektor, Neil Young ou bien encore Radiohead, Joseph Arthur et Feist.

 

 

 

Anne Sexton 45 MERCY STREET

 

 

45-mercy-street-632009-250-400

 

 

45 MERCY STREET

 

In my dream,
drilling into the marrow
of my entire bone,
my real dream,
I’m walking up and down Beacon Hill
searching for a street sign –
namely MERCY STREET.
Not there.

I try the Back Bay.
Not there.
Not there.
And yet I know the number.
45 Mercy Street.
I know the stained-glass window
of the foyer,
the three flights of the house
with its parquet floors.
I know the furniture and
mother, grandmother, great-grandmother,
the servants.
I know the cupboard of Spode
the boat of ice, solid silver,
where the butter sits in neat squares
like strange giant’s teeth
on the big mahogany table.
I know it well.

Anne Sexton, 45 MERCY STREET, Linda Gray Sexton, 1976.

 

*

45, rue de la Miséricorde

Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.

J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.
Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre
pareils à des dents de géant
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines
priant doucement mais avec ferveur
devant le lavabo,
à 5 heures du matin,
à midi
somnolant dans son fauteuil à bascule branlant,
et grand-père siestant dans le débarras,
grand-mère sonnant la cloche pour appeler la servante du rez-de-chaussée,
et Nana berçant Maman avec une fleur gigantesque
sur son front pour couvrir la boucle
de quand elle était bonne et de quand elle était…
Et où elle fut engendrée
et dans une génération
la troisième qu’elle aura engendrée, moi,
avec la semence de l’étranger s’épanouissant
dans une fleur appelée Horrible.

Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J’éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j’ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l’abeille en moi
et un mari
qui s’est frotté les yeux
pour ne pas voir mes tripes
et je marche et je regarde
et ceci n’est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable.

Ferme les persiennes –
je m’en moque !
Verrouille la porte, miséricorde,
efface le numéro,
arrache la plaque de ma rue,
qu’est-ce que ça peut faire ?
Qu’est-ce que ça peut lui faire à cet avare
qui veut posséder le passé
qui est parti sur la barque des morts
et m’a laissée avec seulement du papier ?

Pas là.

J’ouvre ma pochette,
comme une femme le ferait,
des poissons y nagent
entre les dollars et le rouge à lèvres.
Je les sors de là,
un par un
et les balance sur les plaques de rue,
et je jette mon sac à main
dans le fleuve Charles.
Puis je réalise mon rêve
et je fais claquer contre le mur en ciment
du calendrier maladroit
dans lequel je vis
mon existence
et ses carnets
hissés hors de là.

Traduction française de Sabine Huynh

Mercy street by Elbow

Mercy street par Peter Gabriel

 

 

 

Roger Caillois & Jacques Palliès | Pierres

 

 

Les pierres de Neruda
Jacques Palliès

*

Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravées en caractère ineffaçables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont rien fait. Elles sont le début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme; et l’homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire.

Elles ne sont taillées à l’effigie de personne, ni homme ni bête ni fable. Elles n’ont connu d’outils que ceux qui servaient à les révéler : le marteau à cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce qu’elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais dans leur vérité elles-mêmes et rien d’autre.

Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l’intervention du lapidaire.

Je parle des pierres: algèbre, vertige et ordre; des pierres, hymnes et quinconces; des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe, là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.

Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières mêmes brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée, parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités.

Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l’art des jardins et celui des bouquets- et il lui resterait encore beaucoup à dire-, ainsi, à mon tour, négligeant la minérologie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère.

Roger Caillois, Pierres, Dédicace, Poésie/Gallimard, 2005, pp 7,8,9.