La tyrannie de la norme | C’est normal par Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Un ouvrage de sociologie, l’humour d’une chanson et la gravité d’une actualité se rejoignent aujourd’hui, autour de cette idée centrale : la tyrannie de la norme. Il s’agit sommairement d’un esprit de soumission à toutes sortes de procédures, de systèmes, de mécaniques, envahissantes et témoignant d’une déconnexion brutale avec la réalité. Cette tyrannie de la norme par ailleurs va de pair avec un mal technocratique dans lequel une armée de hauts fonctionnaires  ( il faudrait relire le visionnaire Phénomène bureaucratique de Michel Crozier) d’un même geste évaluent, décident, dirigent avant de nous abreuver, devant le désastre, d’explications parfaites, sans rire le moins du monde.

L’on songe au dialogue des carmélites de Bernanos :  ce n’est pas la règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la règle. Sait-on à quel point la démocratie se joue dans cette assertion essentielle ? Une inversion splendide en vérité, qui appelle à garder la pensée en alerte, critique. Autant dire qui permet de se garder vivant. Mesure-t-on enfin combien cette vigilance individuelle engendre l’esprit collectif démocratique, à propos duquel le philosophe E. Husserl dans La crise des sciences européennes écrivait : les modèles sont les habits des idées, il y a toujours un modèle qui peut faire croire que votre idée est juste.

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020

 

C’est normal
Auteurs, compositeurs, interprètes : Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Les biologistes ont adopté une théorie sur la cellule moyenne, les oncologues ont prôné des traitements pour le cancer moyen, et les généticiens ont cherché à identifier le génome moyen. Conformément aux théories et aux méthodes scientifiques, nos écoles continuent à évaluer chaque élève en le comparant à l’élève moyen, et les entreprises à évaluer chaque candidat à un poste et chaque employé en les comparant respectivement au candidat et à l’employé moyens.
Mais, s’il n’existe pas de corps ni de cerveau moyens, cela soulève une question cruciale : comment notre société en est-elle arrivée à accorder une confiance inconditionnelle à l’idée d’individu moyen ? (…)
L’ère de la moyenne, donc – période culturelle qui va de l’invention de la physique sociale par Quételet vers 1840 à aujourd’hui – peut être caractérisée par deux hypothèses partagées de manière inconsciente par presque tous les membres de la société : l’idée d’homme moyen de Quetelet et l’idée de rang de Galton. A l’instar du premier, nous en sommes tous arrivés à croire que la moyenne est un indice fiable de normalité, s’agissant, en particulier, de la santé mentale et physique, de la personnalité, et du statut économique. Nous en sommes également venus à croire que le rang d’un individu en fonction de mesures d’accomplissement bien précises peut servir à juger de son talent. Ces deux idées tiennent lieu de principes directeurs à notre système d’enseignement actuel, ainsi qu’à l’immense majorité des méthodes de recrutement et à la plupart des systèmes d’évaluation des salariés dans le monde entier.
(…)
Le fait qu’il n’existe pas un seul et unique schéma normal quel que soit le type d’évolution humaine – biologique, mentale, morale ou professionnelle – constitue la base du troisième principe d’individualité, le principe des parcours. Ce principe affirme deux choses importantes. Premièrement, dans tous les domaines de notre vie et pour un objectif donné, il existe nombre de façons, aussi valables les unes que les autres, de parvenir au même résultat ; et deuxièmement, le parcours idéal pour chacun de nous sera fonction de son individualité propre.
(…)
Ainsi, nous nous imaginons souvent que le chemin qui permet d’atteindre un objectif particulier (…) est quelque chose qui se trouve là-bas, au-dehors, à l’instar d’un chemin forestier ouvert par les randonneurs qui nous ont précédés. Nous supposons que le meilleur moyen de réussir dans la vie est de suivre ce chemin tout tracé. Mais ce que nous dit le principe des parcours, c’est que nous créons toujours celui qui nous est propre.
(…)
Dans sa formulation originale, le rêve américain ne désignait pas le fait de devenir riche ou célèbre, mais de pouvoir vivre pleinement sa vie et d’être apprécié pour l’individu que l’on était, non pour son type ou son rang (…) c’est un rêve universel que nous partageons tous.

Todd Rose, La tyrannie de la norme, Traduction de Christine Rimoldy, Édition Pocket, Collection Pocket Evolution, 2018.

 

Émotion | Vincent et Philippe Delerm

 

 

 

Émotion

On prépare tant et tant de stratagèmes pour y échapper. La minoration délibérée des espoirs doit entraîner celle des craintes, alors on se construit des carapaces d’habitudes. On se projette dans un avenir furtif et proche. On croit se connaître un peu. Et puis voilà. Ce n’était qu’un château de cartes. Elle survient, visiteuse inattendue, faussement inespérée. On n’était pas si lourd, ni si solide. On est ému. On est mû, déplacé. Traversé par l’émotion, on devrait se trouver différent, et c’est tout le contraire. Il y a une envie immédiate, absolue de se noyer tout entier dans cette vague à l’âme. Se défaire alors de toutes les protections mentales, savoir que l’on n’était pas vraiment soi, avant, puisque ce qui nous bouge est un meilleur de nous, tellement plus fragile et tellement plus vrai. Se laisser pénétrer, s’abandonner, avoir la chair de poule. Ému, se reconnaître.

Philippe Delerm, Les mots que j’aime, Le goût des mots/Points, 2013, p.41.

 

La vipère du Gabon 
Auteur, compositeur, interprète : Vincent Delerm

 

Rainer Maria Rilke par Colette Magny | Heure grave

 

 

Heure grave

 

 

Qui maintenant pleure quelque part dans le monde,
Sans raison pleure dans le monde,
Pleure sur moi.

Qui maintenant rit quelque part dans la nuit,
Sans raison rit dans la nuit,
Rit de moi.

Qui maintenant marche quelque part dans le monde,
Sans raison marche dans le monde,
Vient vers moi.

Qui maintenant meurt quelque part dans le monde,
Sans raison meurt dans le monde,
Me regarde.

Rainer Maria Rilke, Le livre d’images, Traduit par Lou Albert-Lasard, Berlin-Schmargendorf, Octobre 1900.

 

 

Heure grave
Auteur : R.M. Rilke
Compositeur, interprète : Colette Magny

 

 

Barbara par Alain Wodrascka | Daphné : une petite cantate

 

 

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Une petite cantate, interprétée par Daphné

 

Sa petite cantate, Barbara l’a écrite en hommage à Liliane Benelli, pianiste de L’Écluse, le cabaret où ensemble elles jouaient chaque soir, avant la brusque disparition de sa complice de scène dans un accident de voiture. Il en va ainsi : les plus belles compositions de Barbara relatent un morceau d’authentique biographie. Si quelques interprétations de La petite cantate demeurent dans les mémoires — notons celles de Mathieu Rosaz, d’Ivry Gitlis accompagnant Barbara, puis le duo Marie-Paule Belle / S. Lama —, en réalité les propositions de reprises existent par dizaines de ce petit bijou créé par la longue dame brune …

 

*

Lors d’un entretien autour de l’oeuvre musicale de Barbara, Christine Wodrascka a mis en relief — outre l’essentialité de son rapport, de son instinct aux mots véhiculant directement ses sensations, sa pensée —, a souligné une qualité de la chanteuse qui prenait des allures de méthode : Barbara s’évertuait à désapprendre.

«Désapprendre» est le maître mot de Michaux dans Poteaux d’angle. L’idée est également approfondie par Michèle Finck dans le sens d’un renouvellement du dialogue entre le poète et le musicien, par une approche rimbaldienne et baudelairienne de la lecture : « La lecture est sous-tendue par un effort définitionnel portant en priorité sur les notions difficiles de son et de rythme, constitutives des virtualités acoustiques de la langue poétique, dont Baudelaire et Rimbaud donnent une formulation qui a valeur d’origine pour la poésie du XXe siècle. Héritière de la méfiance de Calvino à l’égard des savoirs a priori (« la mauvaise lectrice » est celle qui ne cherche dans les textes qu’une confirmation de ce qu’elle sait déjà ») et de la réticence de Juarroz vis-à-vis de la « tentative d’orgueil » consubstantielle à « l’abstraction des définitions », cette approche, au plus près des poèmes, a pour projet non pas des définitions irrévocables, mais des définitions mobiles, en possibles métamorphoses, dictées par les textes eux-mêmes : un effort définitionnel sans excès de théorie définitive, ouvert à la contradiction et à la contestation, indissociable d’un souci d’apprendre à « désapprendre » les acceptations préétablies et figées des catégories sonores et rythmiques en poésie. »*

Le portrait moderne du poète en musicien est ainsi celui d’une « plurivocité », et du goût cultivé pour l’interdisciplinarité. Ce sont ces chanteurs partageant l’affiche avec des poètes, mais tout autant avec des peintres, des réalisateurs ou des musiciens jazz ou classiques.

Quelques mots de présentation de Christine Wodrascka par Alain Wodrascka son frère, auteur d’une biographie sur Barbara : Après des études de piano classique, une licence de musicologie, et un détour par le jazz, Christine Wodrascka s’est fait connaître en tant que l’une des rares femmes improvisatrices. Elle se produit sur les scènes de jazz et musique improvisée en France et en Europe. Elle a à son actif une quinzaine de CD dont le dernier qui vient de paraître est un duo avec le batteur espagnol Ramon Lopez.

Ci-dessous un extrait de l’entretien qu’ils ont eu au sujet de Barbara, Alain Wodrascka ayant sollicité Christine afin qu’ une femme piano travaille à mettre au jour les caractéristiques musicales d’une autre femme piano...

Sylvie-E. Saliceti

* Michèle Finck, Poésie moderne et musique « Vorrei e non vorrei », Essai de poétique du son, Honoré champion éditions, 2004, pp.44/45.

 

*

« Là, je suis étonnée — tu m’as dit qu’elle a joué avec Bernard Lubal et Jacques Di Donato, personnages et musiciens que je connais bien, avec qui j’ai joué aussi d’ailleurs. Bernard et Jacques eux non plus ne sont pas restés figés dans la vision d’une carrière musicale sans surprise. Ce sont des aventuriers qui se sont ouverts à plusieurs cultures, et ce n’est pas par hasard si elle les a choisis. Tu me disais tout à l’heure que, pour expliquer à ses musiciens comment interpréter, elle employait des termes concrets par rapport à ce qu’on ressent : « joue-moi le ciel, une femme qui descend un escalier. » Images qui concrétisent les sensations pour mieux les communiquer. Parce qu’on peut tout exprimer par le son, même une femme qui descend un escalier. Elle le sait. Elle veut mettre le musicien dans un état émotionnel proche du sien pour qu’il joue le plus juste possible « ses » chansons. Elle apprend au musicien à désapprendre. À changer son rôle, qui est habituellement de jouer ce qui est écrit sur sa partition. Et des gens comme Lubat ou Di Donato ont plongé justement dans ce monde de l’expression personnelle, qui vient au ventre. Ils se sont éloignés du côté « conservatoire de musique », technique et démonstratif.  Ils ont fait cette quête de la recherche de personnalité à travers la musique. Et ça, c’est quelque chose de très individualisant. Elle aborde la musique de façon humaine, et non pas en musicienne spécialiste.

Je pense qu’elle procède de la même manière avec ses textes. William Sheller est étonné d’un accord qu’elle a trouvé toute seule. Elle a un peu la démarche du début du siècle, qu’elle redécouvre elle-même. C’est encore plus fort, quand on retrouve tout seul ce que d’autres ont déjà trouvé. Elle se rapproche par exemple de la vision de la musique de Debussy qui utilisait, dans ses compositions, un accord pour sa sonorité, pour son timbre, et non pour sa fonction harmonique de tonique ou de dominante. Pour Debussy, la fonction harmonique d’un accord était devenue tout à fait secondaire. Il employait un instrument pour sa beauté sonore intrinsèque, et non plus pour sa puissance, il voulait exprimer un paysage sonore. Il jouait par exemple de l’eau avec son orchestre. Satie mettait des annotations avec des termes très concrets  … On ne disait pas « pianissimo », on disait « à pas feutrés »….

Alain Wodrascka, Barbara, Une vie romanesque, Cherche Midi, 2013, pp.527/528.

 

 

Une petite cantate
Du bout des doigts
Obsédante et maladroite
Monte vers toi
Une petite cantate
Que nous jouions autrefois
Seule, je la joue, maladroite
Si, mi, la, ré, sol, do, fa

Cette petite cantate
Fa, sol, do, fa
N’était pas si maladroite
Quand c’était toi
Les notes couraient faciles
Heureuses au bout de tes doigts
Moi, j’étais là, malhabile
Si, mi, la, ré, sol, do, fa

Mais tu est partie, fragile
Vers l’au-delà
Et je reste, malhabile
Fa, sol, do, fa
Je te revois souriante
Assise à ce piano-là
Disant « bon, je joue, toi chante
Chante, chante-la pour moi »

 

 

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

Pour le plaisir de l’écouter encore, Lhasa de Sela. J’ai cherché, dit-elle à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre.

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

 

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

Valérie Rouzeau & Barbara | Après la peine, la joie revenait aussi sec

 

Un exemple s’il était besoin de les prouver encore, des vieux ponts dressés entre poésie et chanson. Quoique sous-jacents, les liens demeurent bel et bien agissants en profondeur, soit par la mise en musique directe du poème, soit plus subtilement parce qu’une source cantologique alimente l’écriture de ce dernier, plus ou moins consciemment d’ailleurs. Il faudrait interroger Valérie Rouzeau à ce sujet, concernant ce poème précis. On peut toutefois deviner ici ce jeu d’interactions à l’oeuvre. Puis partir à la chasse aux hypothèses avec bonheur … L’occasion est donnée là de réécouter Barbara jusqu’à ce que la joie revienne, et déjà la voici : Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec / Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue / Après la peine la joie revenait aussi sec.

Il n’aura échappé à personne que les références abondent en réalité dans ce texte, convoquant plusieurs chansons, notamment Gainsbourg et Birkin ( La gadoue), Moustaki ( le pâtre grec du Métèque), et puis d’autres références que vous découvrirez le temps de cette chanson de vilain qui ne s’enroue pas du tout !

Poésie & chanson titre le dernier numéro de la Revue Europe. Dense. Vivant. Surtout, cette esperluette  immanquablement convoque le regard critique, notamment celui de M. Deguy.

Sylvie-E. Saliceti

Valérie Rouzeau

 

 

Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Au bois sifflaient les ziaux les loups les pâtres grecs
Beaucoup d’airs de toutes sortes faisaient gonfler nos joues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Il n’y avait pas d’euros de dollars de kopecks
On pouvait chanter fort la gadoue la gadoue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Dans le vent murmuraient le lièvre et le fennec
Tournaient les grues les elfes les roues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Au soleil se grisaient les drontes et les pastèques
Les porcelets songeurs échappés de la soue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Mais de ce temps bon vieux ont eu lieu les obsèques
Et je sens ma chanson de vilain qui s’enroue
Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Après la peine la joie revenait aussi sec

 

Valérie Rouzeau, Récipients d’air, Le Temps qu’il fait, 2005, p. 21.

 

Attendez que ma joie revienne
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

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Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

S.-E. S. 

Chante toujours ce qui est droit

 

Big in Japan
Ane Brun

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

S.-E.S.

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

 

 

 

La langue du bois | Césaire & Nougaro

 

 

Ma poésie est celle d’un déraciné, et d’un homme qui veut reprendre racine. Et l’arbre, qu’on retrouve avec tous ses noms dans tous mes poèmes, est le symbole de ce qui a des racines. L’état d’un homme équilibré est celui d’un homme « raciné ». La poésie est un enracinement, au sens où Simone Weil, juive et victime de la Diaspora, entendait ce mot.

Aimé Césaire, cité par Ngal dans Georges Ngal, Aimé Césaire : un homme à la recherche d’une patrie, Paris, Présence africaine, 1994, p. 119.

 

*

 

Les Martiniquais ne l’ont pas oublié [ John-Antoine Nau].
Nul n’a décrit plus amoureusement nos paysages.
Nul n’a plus sincèrement chanté les « charmes » de la vie créole : langueur, douceur, mièvrerie aussi. Saint-Pierre… le volcan …« la hauteur »,  « les matins de satin bleu », « les soirs mauves ».

(…)
Les professeurs coloniaux continuent à trouver ça très bien. (…) Allons, la vraie poésie est ailleurs. Loin des rimes, des complaintes, des alizés, des perroquets. Bambous, nous décrétons la mort de la littérature doudou. Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux bougainvilliers.

La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas.

 

*

Qu’est-ce que le Martiniquais ?

— L’homme plante.

Comme elle, abandon au rythme de la vie universelle. Point d’effort pour dominer la nature. Médiocre agriculteur. Peut-être. Je ne dis pas qu’il fait pousser la plante ; je dis qu’il pousse, qu’il vit en plante. Son indolence ? celle du végétal. Ne dites pas : « il est paresseux » dites : « il végète », et vous serez doublement dans la vérité. Son mot préféré : « laissez porter ». Entendez qu’il se laisse porter par la vie, docile, léger, non appuyé, non rebellé — amicalement, amoureusement. Opiniâtre d’ailleurs, comme seule la plante sait l’être. Indépendant (indépendance, autonomie de la plante). Abandon à soi, aux saisons, à la lune, au jour plus ou moins long.

 

Suzanne Césaire, Le grand camouflage, Écrits de dissidence ( 1941-1945), Seuil, 2015, pp. 63. et pp.70/71.

 

 

Langue du bois
Auteur, compositeur, interprète : Claude Nougaro

 

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Photographie Sylvie-E. Saliceti 2019

 

Marseille par Léo Ferré

 

 

 

Notre-Dame de La Garde depuis le Massif de La chaîne de l’étoile
Photographie Sylvie-E. Saliceti 19 12 2019

 

Marseille
Léo Ferré

 

 

Ô Marseille on dirait que ta voix a changé
On dirait que la carte où partait l’Indochine
En se prenant pour toi dans le riz délavé
Te pleure avec du sang et puis l’âme marine

Ô Marseille on dirait que la mer a pleuré
Tes mots qui dans la rue se prenaient par la taille
Et qui n’ont plus la même ardeur à se percher
Aux lèvres de tes gens que la tristesse empaille

Ô Marseille on dirait que Notre Dame en fleurs
S’est penchée dans le port pour boire à ton eau verte
Qu’elle voyait briller comme brillent les pleurs
Aux yeux de tes marins que l’absinthe déserte

Ô Marseille on dirait que le vent t’a vaincue
Dans la miséricorde où la vallée le traîne
Et que de ce mistral qui glace ta vertu
Il ne reste qu’un peu d’accent qui se promène

Ô Marseille la vie a porté sur ton dos
Tout ce Nord qui proteste en moquant la musique
Qui monte de ta gorge accrochée à tes mots
Les mêmes que là-haut dans les steppes plastiques

Ô Marseille on dirait que flottent des drapeaux
Qu’une voile impudique a fauché dans des voiles
Et ces bateaux perdus qui croisent sous ta peau
Se souviennent de toi dans la gorge des squales

Ô Marseille on dirait que les saisons se noient
Dans ton ciel portuaire où la lune s’affaire
A compter les bateaux qui lui parlent de toi
Jusqu’aux galions perdus qui se croient nucléaires

Ô Marseille on dirait que le Peuple et le Roi
Ne savaient plus quoi dire et ne savaient que faire
Quand bouillait la colère et quatre-vingt-neuf fois
Ils ont mis sur ton nom une chanson-misère

Ô Marseille on dirait que Shakespeare a l’accent
Qu’il a quitté son Angleterre et ses manières
Qu’il t’apporte une rose et Joliette dedans
Avec des Roméo grimpant des cannebières

Ô Marseille on dirait que le coeur te va bien
Comme te l’écrivait Guillaume Apollinaire
« Anges frais débarqués à Marseille hier matin »
On débarque toujours les amours passagères

Mais qu’importe ton ciel qui se prend pour l’Orient
Qu’importe ton parler avec ses mots épiques
Ces mots qui sortent faire un tour avec l’accent
Ces mots qui ne sortent pas de Polytechnique
Oui mais quels mots, Marseille…

Quand tu y mets ta musique !

 

 

 

 

Le temps pur des chansons et la petite fugue | Festina lente

 

 

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Puissance de la présence. C’était dans la maison familiale. Autour du piano. La petite fugue relate une scène d’enfance vécue maintes fois par M. Le Forestier aux côtés de ses deux soeurs. L’émotion de la ritournelle oeuvre au rappel de la mémoire passée. Quelques notes suffisent. La chanson rend compte de la puissance de l’instant face au temps en fuite — opposition que la thématique et l’art musical de la fugue à cet égard rendent plus tangible encore.

On songe aux propos d’Annie Ernaux (dans son livre d’entretiens L’écriture comme un couteau), propos sur la chanson dont l’une des magies dit-elle oeuvre précisément à réhabiliter ce «temps à l’état pur» : «Il y a peu de textes où je n’évoque pas des chansons, parce qu’elles jalonnent toute ma vie et que chacune ramène des images, des sensations, une chaîne proliférante de souvenirs, et le contexte d’une année : La Lambada de l’été 1989, I Will Survive de 1998, Mexico et Voyage à Cuba de 1952. Ce sont des « madeleines » à la fois personnelles et collectives. Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps à l’état pur. Je pourrais rester des heures devant une photo, comme devant une énigme.»

On songe aussi à l’adage latin que l’imprimeur humaniste de Venise Alde l’Ancien — Alde Manuce — avait fait sien : Festina lente. Hâte-toi lentement.

Sylvie-E. Saliceti

 

La petite fugue
Auteur : Catherine Le Forestier
Compositeur : Nachum Heiman
Interprètes : J.J Goldman, M. Mathy, Marc Lavoine  ( Public)

Écouter Venise | Gabriele d’Annunzio et Ute Lemper

 

 

 

À A. et H., 

Écouter Venise. C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après le bruit et la foule du carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, se perdre dans le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échoués sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis contenant tous les lieux, et puis le souvenir de Nietzsche, puisque cherchant un synonyme à “musique”, on ne trouve jamais que le nom de Venise. 

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

*

Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

 

 

Ma maison | Barbara

 

 

Ma maison
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

Ma maison

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de plomb, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis,
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Et dans ce pays-là, moi je fais ma maison.

Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin
Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante,
Où les fleurs se mirent dans un lac sans tain
Et leurs images embaument aux brises frissonnantes.
Aussi folle que l’aube, aussi belle que l’ambre,
Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre.

Ma chambre est une église et je suis, à la fois
Si je hante un instant, ce monument étrange
Et le prêtre et le Dieu, et le doute et la foi
Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange.
Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit.
Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit.

Mon lit est une arène où l’on mène un combat
Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens,
Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça
Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain,
Où les grandes fatigues chantent quand je m’endors.
Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de plomb, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis.
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Mais moi dans ce pays, j’y ai fait ta maison.

 

 

 

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

 

 

 

 

 


Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

*

« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier l’orme le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Poésie scientifique | Boris Vian & Alphonse Allais

 

 

 

La java des bombes atomiques
Auteur : Boris Vian
Compositeur : Alain Goraguer
Interprète : Serge Reggiani

 

 

Il est temps de mettre un terme à la fumisterie absurde qui consiste à faire faire des cours dans les facultés par des messieurs de noir habillés et très ennuyeux. Le journal Le Chat Noir s’est adjoint quelques professeurs distingués qui donneront à cette place une série de leçons attrayantes.

Nous commencerons aujourd’hui un cours de  chimie sur l’air connu de : À la façon de Barbari.

(…)

La nature des corps, leur densité, leur équivalent, leur mode de fabrication, tout ce que l’on doit savoir d’eux en un mot, tout tient dans de plaisants petits couplets faciles à retenir et se chantant sur l’air bien connu de la Faridondaine, la Faridondon.
Commençons, si vous le voulez bien, par l’oxygène :

L’oxygène a pour densité
(On peut en faire l’étude)
1,1056 calculé
Avec exactitude.
Il anime la combustion
La faribondaine, la faridondon
C’est lui qui entretient la vie
Biribi
À la façon de Barbari
Mon ami.

 

Voilà pour la nature de l’oxygène.
Tenez-vous à savoir comment on l’obtient, et avec quelles précautions ? Oh ! mon Dieu, ce n’est pas très compliqué :

On le prépare en calcinant
Le potassique chlorate
Mais il faut chauffer doucement
De peur que ça n’éclate, etc.

Alphone Allais, Poésie scientifique & Chronique scientifique, in Par les bois du Djinn, Poésies complètes, Édition de François Caradec, Poésie/Gallimard, 2005, pp.65/66.

 

 

 

 

Juliette et Norge | Conseils et modes d’emploi

 

 

Mode d’emploi
Auteur, compositeur, interprète : Juliette


*

Conseils

Ne jetez pas les membres dans la Seine, ça fait des complications. Ne coupez pas le cadavre en morceaux, ça fait des complications. Ne tirez pas, n’empoisonnez pas, ne poignardez pas, ça fait des complications. Persuadez la victime par la douceur, la patience, le dévouement, le sacrifice, l’amour. Elle tombera d’elle-même comme une poire mûre.

Norge, Poésies 1923-1988, Préface et choix de Lorand Gaspar, NRF, Poésie/Gallimard, 2007, p 171

 

 

Léo Ferré & Caussimon par Ousanousava | Ne chantez pas la mort

 

 

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NE CHANTEZ PAS LA MORT
Caussimon / Ferré

 

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide »
C’est un sujet tabou… pour poète maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la soeur de l’amour
La Mort qui nous attend, l’amour que l’on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort…

La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut
La Mort
La Mort…
De grands yeux d’océan, une voix d’ingénue
Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort…

« Requiem » de Mozart et non « Danse Macabre »
(Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns!)
La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre
C’est le doux penthotal de l’esprit et des sens
La Mort
La Mort…
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignée de cheveux et l’ivoire des dents
La Mort
La Mort…

Elle est Euthanasie, la suprême infirmière
Elle survient, à temps, pour arrêter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort…
Le Temps, c’est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c’est l’infini dans son éternité
Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
La Mort…

La Mort?…

 

Compositeur : Léo Ferré
Auteur : Jean-Roger Caussimon
Interprète : Ousanousava

Ousanousava, en créole réunionnais, signifie « Où allons-nous ? » Ensemble créé par les trois frères Joron, à Saint-Pierre en 1984. Ne demeurent aujourd’hui au sein du groupe que deux d’entre eux, chacun auteur-compositeur : Bernard Joron ( Chant, Guitare, Trompette), et François Joron ( Chant, Kayamb ).

Ce titre appartient à un album de reprises sorti en 2012 « Ces artistes qui nous lient : de Brassens à Nougaro », et comportant notamment les titres suivant:

Ne chantez pas la mort (Léo Ferré)
Les p’tits bruns et les grands blonds (Claude Nougaro)
Jeanne (Georges Brassens)
Le déserteur (Boris Vian)
Toi là-haut (C. Nougaro)
Je m’suis fait tout p’tit (G. Brassens)
Les Feuilles mortes (Jacques Prévert & Joseph Kosma)
Les vieux (Jacques Brel)
Armstrong (C. Nougaro)
La Rose, la bouteille et la poignée de main (G. Brassens)
Verte campagne (les Compagnons de la Chanson)
Berceuse pour un petit loupiot (Jean Ferrat)
Le Temps qui reste (Serge Reggiani)
Jardin d’hiver (Henri Salvador)
Bidonville (C. Nougaro)
Tu verras (C. Nougaro)

S.-E.S.

 

 

 

Olivier Appert et Juliette | Variations sur les rimes féminines

 

 

 

 

In memoriam Martha Washington, Abigail Adams, Dolley Madison, Elisabeth Monroe, Louisa Adams, Anna Harrisson, Letitia Tyler, Julia Tyler, Sarah Polk, Abigail Fillmore, Jane Pierce, Mary Todd Lincoln, Eliza Jonhson, Julia Grant, Lucy Hayes, Lucretia Garfield, Frances Cleveland, Caroline Harrison, Ida Mc Kinley, Edit Roosevelt, Helen Taft, Ellen Wilson, Edith Wilson, Florence Harding, Grace Coolidge, Lou Hoover, Eleanor Roosvelt, Bess Truman, Mamie Eisenhower, Jacqueline Kennedy, Lady Bird Johnson, Pat Nixon, Rosalynn Carter, Nancy Reagan, Barbara Bush, Hillary Clinton, Laura Bush, et pour Michelle Obama,
ce chant de la tribu des Crees :

Silencieuse-Jusqu’au- Dégel

Son nom raconte comment cela se passait avec elle.

La vérité est qu’elle ne parlait pas
en hiver.
Chacun avait appris à ne pas
lui poser de questions en hiver
une fois connu ce qu’il en était.

Le premier hiver où cela arriva
nous avons regardé dans sa bouche pour voir
si quelque chose y était gelé. Sa langue
peut-être, ou quelque chose d’autre au-dedans

Mais après le dégel elle se remit à parler
et nous dit que c’était merveilleux ainsi pour elle

Aussi à chaque printemps
nous attendions impatiemment.*

Olivier Appert, Women, Une Anthologie bilingue de la poésie féminine américaine du XXe siècle, Le Temps des Cerises, 2014, p.37/38.

*

* In Partition Rouge, Poèmes & Chants des Indiens d’Amérique du Nord, Florence Delay & Jacques Roubaud, Editions Le Seuil, collection Fiction & Cie.

*

Gil Pressnitzer rapporte ainsi la rencontre entre Claude Nougaro et cette jeune chanteuse d’alors :

«Je me souviens de l’affrontement avec Claude Nougaro qui, par principe, refusait toute première partie et ne croit pas au tremplin pour les autres, quand violemment entêté, je lui ai imposé une inconnue avant son tour de chant : «Qui ça Juliette »?

Par amitié — et c’était le jour de baptême de « la Salle » en plus —, il se laissa faire en maugréant, surveillant Juliette d’un œil noir dans les coulisses. Juliette chanta, et au moment de Barcelone ou d’une autre chanson (la version de Juliette diffère de la mienne elle pense que c’était  Que Tal ) Claude apparut sur scène ébloui, et esquissa un duo chorégraphique avec Juliette.
Elle était adoubée, elle devenait une grande. Et du Grand méchant loup aux salles nationales, elle n’aura en rien changé, gardant intacte en elle la pierre dure de la révolte et ses Rimes féminines font toujours claquer le drapeau noir. »

 

women-anthologie-feminine

Rimes féminines
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

 

 

Aragon par Ferrat | La complainte de Pablo Neruda

 

 

Complainte de Pablo Neruda
Auteur : Louis Aragon

Compositeur et interprète : Jean Ferrat

 

Je vais dire la légende
De celui qui s’est enfui
Et fait les oiseaux des Andes
Se taire au cœur de la nuit

Le ciel était de velours
Incompréhensiblement
Le soir tombe et les beaux jours
Meurent on ne sait comment

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Lorsque la musique est belle
Tous les hommes sont égaux
Et l’injustice rebelle
Paris ou Santiago

Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Sous le fouet de la famine
Terre terre des volcans
Le gendarme te domine
Mon vieux pays araucan

Pays double où peuvent vivre
Des lièvres et des pumas
Triste et beau comme le cuivre
Au désert d’Atacama

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Avec tes forêts de hêtres
Tes myrtes méridionaux
Ô mon pays de salpêtre
D’arsenic et de guano

Mon pays contradictoire
Jamais libre ni conquis
Verras-tu sur ton histoire
Planer l’aigle des Yankees

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Absent et présent ensemble
Invisible mais trahi
Neruda que tu ressembles
À ton malheureux pays

Ta résidence est la terre
Et le ciel en même temps
Silencieux solitaire
Et dans la foule chantant

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda