Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?


Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?
Sur Paul Blackburn


 

Cet article écrit et publié initialement en mars 2019 a été remanié dans le cadre d’un essai sur la poésie américaine.
Je signale au passage, outre la série américaine chez Corti, l’excellente maison Black Herald Press, maison d’édition indépendante emmenée par Blandine Longre & Paul Stubbs.
Sylvie-E. Saliceti

LA POÉSIE AMÉRICAINE ou la GÉNÉALOGIE D’UNE LIBERTÉ 

Est-ce parce que l’écrivain américain par sa généalogie se place au croisement d’un continent trouvé et d’un enfant perdu ? Né d’un mouvement qui l’exile ? Du déracinement vers l’enracinement ?  Pionnière espérance rendue à la mélancolie des rêves abîmés ? Celle de la bonne morale puritaine, aussi haïssable ou collante qu’une odeur lourde de savon bon marché ? L’histoire réelle cache-t-elle longtemps ses mains de sang sans que cela jamais ne (dé)colore l’encre ? Les mots et les choses. Les mots sans les choses. Préférer le mot. Préférer la chose. C’est selon. Donnez-moi la boue, j’en ferai de l’or. Soleil& boue, il reste ce lyrisme des bas-fonds qui n’en revient pas de ne pas revenir de tout.  Cette littérature-ci est hantée par Fenimore Cooper & Bas-de-Cuir traversant avec les Peaux-Rouges les grands territoires de la conscience américaine. Et ce frêle miracle de la poésie outre-Atlantique, un antidote en vérité. Dépouillement. Lyrisme. Humour d’un promeneur au cœur de la pégueuse poisse  urbaine.  Jusqu’à l’expression formelle, tout concourt ici au renouvellement des formes hors des poncifs — ces prisons volontaires.

La poésie y est organique.
Aux confins de ces lignes, au cœur de cette liberté extrême et contaminante du ton — en ce lieu précis, là je respire exactement.

Ainsi Blackburn s’affranchit. Blackburn, ce grand poète qui unit sous sa main tant de termes opposés, si nombreux en vérité que l’on douterait d’une voix/voie possible, à même de les tenir ensemble sans un vacarme amoureux de poulailler. Comment opérer en effet puisque les ingrédients à l’œuvre — qui nourrissent le poète — par essence ne peuvent que diffracter le chant ? Alors ça tambouille, l’écriture qui a priori ne peut s’en sortir que difficilement essaie d’inventer autre chose. Oui, ça tambouille,  ça ratatouille, ça mâche ses mots, ça pot-en-bouille, ça mâchouille, ça mâchouille, ça mâchouille et puis mâchicoulis : le mélange expérimental prend ! Alchimiste des cuisines : puissance et nonchalance, humour et gravité, profondeur et inconséquence, élégance et grossièreté, naïveté et clairvoyance, subtilité et gaucherie, colère et retenue, tendresse et cynisme, blasphème et sens du sacré, lyrisme et nihilisme : toutes ces propriétés, à forte concentration explosent dans le texte. Le bon ton est traqué jusqu’au style qui répond de cette chasse minutieuse : chaque ligne piétine la plus ombreuse tentation de la  moindre mécanique d’écriture. Il semble être le premier à se défier de lui ! Méli-mélo tapageur. Blackburn mélange les registres sémantiques, typographiques, formels. Au permanent déplacement du sens répond la disposition physiquement mouvante du texte sur la page. Il excelle dans l’art de la réaction chimique. Convoque d’improbables et drôles et violentes et folles oppositions qu’il rassemble dans un équilibre funambulesque. À l’image de l’univers citadin, dont il offre un cliché photographique aussi grotesque que subtil, en cela témoin délirant du non moins délirant contemporain. La présence au monde y suffit : dans la paume d’une main, elle tient les éclats. Éclats du verbe. Éclats d’humour, aussi chaleureux qu’implacable. Présence d’une rare intensité. Or ne serait-ce elle, précisément, qui atteste d’une poésie authentique — cette  qualité aiguë de la présence ?

BLACK MOUTAIN

Ainsi la langue vive de Blackburn parvient au prodige de l’unité du message et de la forme.  Elle décape allègrement, lavant le fond brouillé et assourdissant de la réalité autour de nous. Le secret de cet art de clarification s’éprouve en premier du côté des fondations personnelles de Blackburn, et l’initial contemporain de la poétique américaine se fait sentir ici. Plus insolent, plus fantasque, plus explosif encore que celui de la beat generation : les Black Mountain et le collège expérimental que dirigea le peintre du Bauhaus Josef Albers, où d’autres noms s’agrègent à celui de Blackburn :   Robert Duncan, Robert Creeley, John Cage, Merce Cunningham, Buckminster Fuller, Willem De Kooning.

Olson enfin. Foutraque Charles Olson. Colossal. Dont le talent infuse chez Blackburn aux Maximus Poems d’un autre genre, mais dont la science le rapproche du vers oral et du maître, William Carlos Williams.

Au point que Blackburn signera Anthology of Troubadour Poetry, prolongeant l’idée géniale d’Ezra Pound, vœu inaccompli d’un rapprochement entre lyrique médiévale des troubadours et langue d’aujourd’hui.

UNE ATTENTION EXTRÊME AU VIVANT

Présence disais-je. Présence ou attention. En substance, une attention extrême portée au vivant. On y entend jusqu’au chant des fils électriques. On y perçoit le plus petit souffle d’oiseau. Et le plus pauvre battement cardiaque humain, car « il y a toujours quelque chose à toucher ou sentir ou voir ou des gens. » Il y a même, traversant là au milieu du texte, des instants hallucinatoires

« envoi de la mi-juin / WALTER VA AU JARDIN & BANDE

Ai mangé un rang entier de radis
Ils étaient craquants.»

Pas seulement en raison de sa parole décomplexée sur la sexualité ou de ses goûts potagers ( le lien qu’il établit entre les deux certes est plus douteux), cette poésie salutaire devrait être remboursée par la sécurité sociale.

Blackburn crée un univers singulier entre archéographie personnelle de «débiles nuits de culs et de bitures » et réinvention des Cities par la créativité du regard posé sur les froids objets citadins.  Les villes se muent en fresque mythique au quotidien tragique et désabusé. Voitures, immeubles, trottoirs s’humanisent par le vol récurrent d’une feuille d’arbre ou d’un oiseau.  Une mythologie urbaine prend corps sous nos yeux.  À croire que le béton aussi édifie son archéologie : quels tessons demeureront des cheminées, des poutres en fer et du goudron ? Comment nos villes se liront-elles dans mille ans ? Toute preuve est-elle dans les oiseaux sur les fils électriques des villes ?

De Port-Saïd ou de New York, quelle sera la grande putain babylonienne de l’écriture  dont l’histoire événementielle conservera le nom ? La ville ensauvagée grouille de rues, de vagabonds, « mecs bourrés » et types qui n’arrêtent pas de «les [lui] brouter ». Univers terrible et drôle de Blackburn, drôle de sa grossière pâte humaine.

Surtout au cœur de ce tintamarre de traces, ce petit prodige : les voix se sauvent de la déréliction.

Voix cassées peut-être, mais chaudes. Vivantes. Quel philosophe  disait qu’il faut bien que le cœur se brise ou se bronze ? Je passe ma vie dans le refus obstiné d’un tel choix que notre époque, chaque jour, chaque minute, chaque seconde, sans moins d’obstination ni aucun simulacre d’élégance, voudrait nous faire bouffer, avec sa carte peu ragoûtante. Qui forcera ce choix ? Je n’entends pas choisir. Il faudra que le cœur se bronze et se brise.

Blackburn justement donne les clefs d’une résistance possible, à même de se garder dans son essentialité propre —sentinelle de soi : tout à la fois plus dur car plus lucide, en même temps plus tendre puisqu’humain, trop humain.

Une main écrit là, au croisement de la tradition antique et du nihilisme moderne — l’écriture postée au centre de l’amplitude absolue du temps réel et littéraire.

Routes, voitures, métro, les empreintes citadines signent une ultra-contemporanéité qui compense vitesse et perte des repères par un récit poétique scandé d’ancestralité. Narcisse, Perséphone, Hermès déambulent à Brooklyn, dans le Bronx ou le parc de Madison Square. Les dieux grecs et romains arpentent les trottoirs où le soleil d’un jour nouveau se divise sur le fleuve.  Les gestes simples prennent valeur rituélique et les nations réduites à des quartiers d’orange se rassemblent en âmes affamées aux feux des carrefours, mains chauffées au-dessus de barils où brûlent le mauvais petit bois des cagettes.

Toute preuve est-elle dans les oiseaux ? Eux qui peuplent nos cités neuves d’« arbres crasseux » ?

Le monde a changé or une réponse s’esquisse par cette fulgurance si belle, si juste qui justifierait le recueil à elle seule : « la loi est de soleil et d’étoiles. »

Quelle loi, direz-vous ? Peut-être celle qui se dresse en splendide violence. Pas la haine. Juste la vision claire. Pas le mépris. La méprise. Car le courroux (nous) garde contre la tentation de la désillusion.  Malgré les pâles trocs de l’âme et puisqu’en ce monde, tout se troque  — beauté, sens du sacré et demain nos visages jusqu’à la veulerie  — malgré tout ce travail d’avilissement qui par essence ne mérite pas un regard, le poète assume la rencontre. Une colère pour soi. Cadeau que l’on s’adresse.

Parce que sans cette colère contre le monde — où crétinerie&muflerie (&tutti quanti en langue romantique) se portent comme un charme — sans doute vaudrait-il mieux  s’arrêter d’écrire.

Eh oui, le diable est en pleine forme. Le diable, ça va chantait Brel.

Si l’on n’aspirait pas — depuis la langue, par la langue, dans la langue elle-même où tout est observable — à une déconstruction de ses canulars, alors il vaudrait mieux oui, sans ce minimum syndical partir très, très loin … aller planter des choux. Voilà ce qui me relie dans la profondeur de la terre verbale au poète Blackburn : un goût déraisonné pour mon jardin potager.

Plus sérieusement, il y a le rapport au corps, absolument fondateur. Ma généalogie de cette liberté d’écriture enfin prise au corps-à-corps pourrait se résumer dans cette lente, magnifique et grinçante hésitation initiale résumée par Paul Valet pour lui-même ( mais que pourrait prendre à son compte tout poète d’Europe)  :

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

 

J’ai mis longtemps à trouver le chemin du geste libératoire :  je le crois à portée dans un humour sans concession, parce que ce temps de carnaval vraiment est à mourir de rire.

Contre / tout contre parce que le monde, le poète & la poésie méritent cette attention.

Colère verticale. Ah j’oubliais : thank you satan ! Parce qu’il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer de tout.

Blackburn grotesque et splendide en vérité : « Une tendresse, une tristesse animales sont tout ce que nous avons sauvé. »

Et si tout absolument, était contenu là ?

Sylvie-E. Saliceti

Musaïque & Letters to Bach de Noa | Jean-Claude Pinson

 

 

Poésie et chanson revue europe

 

Ferré met en musique les poèmes de Verlaine ( ou d’Aragon). Ici, à l’inverse, c’est la musique de Bach qui est mise en musique par Noa. Il y a pourtant une parenté essentielle entre les deux démarches. Dans les deux cas, au-delà de la musique et des paroles, ou plutôt à travers leurs noces, c’est une prosodie chantée, ce sont les inflexions de voix toutes deux virtuoses de l’accentuation qui emportent l’adhésion ( celle du moins de l’auditeur lambda que je suis).

À la faveur de ces noces, quelque chose d’autre advient dans l’ordre du langage qui n’est ni simplement parole ni simplement musique. Non pas un supplément ( un supplément d’âme ), mais plutôt un dévoilement de ce que j’appellerais volontiers, reprenant un terme avancé par Giorgo Agamben, le « musaïque ». Par là le philosophe, réfléchissant à l’anthropogenèse, désigne une expérience de la Muse en tant qu’expérience d’une parole, d’un logos, dont l’origine, le commencement, nous est inaccessible, demeure hors de portée des êtres de raison que nous sommes. L’homme, écrit-il ( dans un essai intitulé « La musique suprême») «demeure dans le langage sans pouvoir en faire sa voix». Cependant, l’ouverture première au monde étant pour lui non pas logique mais musicale, il ressent le besoin de chanter ( il ne se contente pas de parler). Mais, « parce que le langage n’est pas sa voix », il lui faut alors le secours de la Muse ( celle dont Platon fait dans le Ion la source de l’inspiration). Ce qui signifie que, lorsqu’il chante, le poète ( l’homme en général en tant qu’il est poète), tourné vers un lieu originaire de la parole hors d’atteinte, «célèbre et commémore la voix qu’il n’a plus». Tant qu’elle a mémoire de cet amont de son langage, une communauté humaine, poursuit Agamben, peut demeurer «musaïquement accordée». Ce qui n’est plus le cas des Modernes, qui ont perdu l’expérience « musaïque » qui était celle des Anciens. Tout a son hubris logique, l’homme a oublié aujourd’hui que « son être toujours déjà musicalement disposé entretient un  rapport constitutif avec son impossibilité à accéder au lieu musaïque de la parole ».

Ce que célèbrent ainsi les chanteurs ( du moins les meilleurs d’entre eux, les non oublieux de la Muse), ce que, de concert avec les poètes, ils incitent les hommes à ne pas oublier, c’est cette dimension «musaïque» de notre condition. D’où que dans les paroles d’une chanson, ce qui compte ce n’est pas tant ce qui sémantiquement se dit que ce qui prosodiquement s’entend ( l’anglais dit mieux que le français la chose en parlant, plutôt que de «paroles», de «lyrics»). À la limite peu importent les paroles ; porté par les inflexions de la voix qui accentue, c’est le bruissement chanté de la langue, d’une langue toujours plus ou moins étrangère( comme l’est pour moi l’anglais de Noa), qui compte. Et rien sans doute ne dit mieux cette aspiration à la voix «musaïque» toujours déjà perdue que le refrain simplissime qui ponctue magnifiquement, dans l’interprétation de Ferré, chacun des quatrains issus du poème en décasyllabes de Verlaine «Lalala lala, lalala lala… ». Lallation glossolalique qui ne veut rien dire et cependant, en son côté archétypal, nous dit, mieux que tout discours, que toute chanson au fond est une berceuse («lallation» vient du verbe latin lallare, qui signifie «chanter pour endormir les enfants») et que la mélancolie lui est consubstantielle, quand bien même l’existence nous enjoint qu’il « Faut vivre», comme le chante Mouloudji.

Jean-Claude Pinson, Quoique très peu «chanson» in Europe, Poésie & chanson, Revue N°1091, Mars 2020, pp.39/40.

 

noa letters to bach

No Baby, no
Interprète : Noa ( Achinoam Nini)
Compositeur : J.S. Bach
Auteur : Noa
Arrangements : Gil Dor

 

 

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — ici repris avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

Nahum Tate, Henry Purcell, Christina Pluhar | Strike the viol

 

 

Le violoncelliste A.Modigliani

 

Come, ye sons of Art, away !
Come, ye sons of Art, away,
Tune all your voices and instruments play,
To celebrate this triumphant day.
Sound the trumpet, ‘til around
You make the list’ning shores resound.
On the sprightly hautboy play,
All the instruments of joy
That skilful numbers can employ,
To celebrate the glories of this day.
Strike the viol, touch the lute,
Wake the harp, inspire the flute.
Sing your patroness’s praise,
In cheerful and harmonious lays.
The day that such a blessing gave
No common festival should be.
What it justly seems to crave,
Grant, oh grant, and let it have
The honour of a jubilee.
Bid the virtues, bid the Graces,
To the sacred shrine repair,
Round the altar take their places,
Blessing with returns of pray’r
Their great defender’s care,
While Maria’s royal zeal
Best instructs you how to pray,
Hourly from her own
Conversing with the Eternal Throne.
These are the sacred charms that shields
Her daring hero in the field,
Thus she supports his righteous cause,
To his aid immortal pow’r she draws.
See Nature, rejoicing, has shown us the way,
With innocent revels to welcome the day.
The tuneful grove, and talking rill,
The laughing vale, replying hill,
With charming harmony unite,
The happy season to invite.
What the graces require,
And the Muses inspire,
Is at once our delight
And our duty to pay.

(Source : Document Cité de la musique avec l’autorisation d’Erato Disques)

 

Strike the viol
Paroles attribuées à Nahum Tate
Henry Purcell /William Christie
Christina Pluhar & L’Arpeggiata
Music For A While : Improvisations on Purcell

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger


 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night.

«Je voulais me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses oeuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

Zéno Bianu et Dylan | Just like a woman en trois versions

Just like a woman
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

*

le soleil rugit à la fin de ma prière
s’exalte Dylan Thomas
la poésie
c’est ton combustible
ta tourbe de création vivante
cette poussée d’ardeur
qui te libère
et te permet d’ausculter
le désastre du siècle
avec rigueur et flamboyance
chacun sera salé de feu
dit l’Évangile

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, pp.83.

**

*

Just like a woman
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Charlotte Gainsbourg & Calexico

*

démesurément célèbre
alors que tu aurais voulu entrer
au catalogue des grands anonymes
au plus profond de nous
dis-tu
nous n’avons pas de nom
alors que tu aurais souhaité
répéter en silence
le mantra des âmes évanouies
humant la terre humant le ciel
en quête de tes trois somptueux fantômes
William Blake Walt Whitman Dylan Thomas

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 96.

*

Tout comme une vraie femme
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Adaptation française et traduction : Francis Cabrel
Interprète : Francis Cabrel

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

*

INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

William Blake par Martha Redbone

 

 

 

I rose up at the dawn of day

I rose up at the dawn of day
Get thee away! get thee away !
Pray’st thou for riches ? Away ! away !
This is the Throne of Mammon grey.

Said I : This, sure, is very odd ;
I took it to be the Throne of God.
For everything besides I have:
It is only for riches that I can crave.

I have mental joy, and mental health,
And mental friends, and mental wealth;
I’ve a wife I love, and that loves me;
I’ve all but riches bodily.

I am in God’s presence night and day,
And He never turns His face away;
The accuser of sins by my side doth stand,
And he holds my money-bag in his hand.

For my worldly things God makes him pay,
And he’d pay for more if to him I would pray;
And so you may do the worst you can do;
Be assur’d, Mr. Devil, I won’t pray to you.

Then if for riches I must not pray,
God knows, I little of prayers need say;
So, as a church is known by its steeple,
If I pray it must be for other people.

He says, if I do not worship him for a God,
I shall eat coarser food, and go worse shod ;
So, as I don’t value such things as these,
You must do, Mr. Devil, just as God please.

William Blake

I rose up at the dawn of day
Auteur : William Blake
Martha Redbone Roots Project

E. E . Cummings & Ella Fitzgerald | Joyeux Noël !

 

 

 

 

Joyeux Noël !

Little tree

little tree
little silent Christmas tree
you are so little
you are more like a flower

who found you in the green forest
and were you very sorry to come away?
see i will comfort you
because you smell so sweetly

i will kiss your cool bark
and hug you safe and tight
just as your mother would,
only don’t be afraid

look the spangles
that sleep all the year in a dark box
dreaming of being taken out and allowed to shine,
the balls the chains red and gold the fluffy threads,

put up your little arms
and i’ll give them all to you to hold
every finger shall have its ring
and there won’t be a single place dark or unhappy

then when you’re quite dressed
you’ll stand in the window for everyone to see
and how they’ll stare!
oh but you’ll be very proud

and my little sister and i will take hands
and looking up at our beautiful tree
we’ll dance and sing
« Noel Noel »

E. E. Cummings, Poèmes choisis, Traduits par Robert Davreu, Éditions Corti, Série américaine, 2013, pp.34/35.

 

Let it snow !
Interprète : Ella Fitzgerald

 

 

George Oppen | Quelques poèmes de San Francisco

 

 

 

QUELQUES POÈMES DE SAN FRANCISCO

 

 

1

Escaladant les pentes franchissant le tracé
parfait des canaux qui irriguent à profusion les montagnes le
flot des femmes et des hommes traverse sous les fils
à haute-tension les collines brunes

                          dans le monde multiple de l’œil
multiple de la mouche les chants qu’ils sont
venus écouter n’appartiennent à personne

Chas de l’aiguille         chas de l’aiguille             mais dans le ravin
sans relâche sur l’immense clou le chant heurte
et résonne

à mesure que le volume assourdissant de la musique s’empare
d’eux dissimulés derrière leurs cheveux longs on dirait
qu’ils pleurent

George Oppen, Poésie complète, Traduit par Yves di Manno, José Corti, Série américaine, 2011, p.250.

 

 

 

Léonard Cohen traduit par Sabine Huynh | Famous blue raincoat

 

 

 

Texte mystérieux de Léonard Cohen, cette magnifique chanson «Famous Blue Raincoat», aussi hermétique que «Suzanne», figurant encore parmi ces « Songs from the road », legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à ciel.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur, interprète : Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

 

 

For Anne Sexton | Karen Alkalay-Gut traduite par Sabine Huynh

 

 

 

 

The Eternity of Menopause

for Anne Sexton

So there you are, nude
under your mother’s fur coat,
in the driver’s seat
with the engine running
in your closed garage.

This is it, Anne, your last chance
to make it big like Marilyn
and Sylvia. And though
I’m so much older now
then you were then,
nothing I can say
would help. Still
I can’t keep my mouth shut.

Hang on a bit –
we’ll get hormone replacement soon
and the urge to kill
at 45 will be understood.

God I remember your age !
Nights racing with unknown anxieties,
days aching with lost chances.

Believe me, dear, it gets better
from here.

 

 

L’éternité de la ménopause

pour Anne Sexton

Ainsi te voilà, nue
sous la pelisse de ta mère
dans le siège du conducteur
le moteur allumé
dans ton garage fermé.

Tu l’as saisie, Anne, ta dernière chance
d’aller aussi loin
que Marilyn et Sylvia. Je suis bien
plus vieille que tu ne l’étais alors
et pourtant rien
de ce que je pourrais dire
ne t’aiderait, mais je ne peux pas
la fermer.

Sois patiente –
on va bientôt recevoir un traitement
hormonal substitutif et l’envie folle de tuer
à l’âge de 45 ans sera comprise.

Mon Dieu je me souviens de ton âge !
Des nuits pulsant d’angoisses inconnues
des jours pleurant les occasions perdues.

Crois-moi, chérie, ça s’arrange
à partir de là.

Karen Alkalay-Gut, So Far So Good, Traduit en français par Sabine Huynh
Sivan/Boulevard, 2004, dossier sur la Revue Terre à ciel.

 

Mercy Street ( Song for Anne Sexton )
Peter Gabriel 
New Blood Orchestra
Live in London

 

 

Cette chanson écrite par Peter Gabriel fut reprise par Elbow dans Scratch my back : je te chante mais tu me chantes aussi… Etonnant et ambitieux projet Scratch My Back… And I’ll Scratch Yours; le principe est simple : Peter Gabriel revisite les chansons de divers artistes (de toutes époques, de tous styles), artistes qui à leur tour reprennent les grandes compositions de l’ex-Genesis. Un beau concept où l’on croise notamment les noms de David Bowie, Paul Simon, Elbow, Bon Iver, Talking Heads, Lou Reed, Arcade Fire, Magnetic Fields, Randy Newman, Regina Spektor, Neil Young ou bien encore Radiohead, Joseph Arthur et Feist.

 

 

 

Anne Sexton 45 MERCY STREET

 

 

45-mercy-street-632009-250-400

 

 

45 MERCY STREET

 

In my dream,
drilling into the marrow
of my entire bone,
my real dream,
I’m walking up and down Beacon Hill
searching for a street sign –
namely MERCY STREET.
Not there.

I try the Back Bay.
Not there.
Not there.
And yet I know the number.
45 Mercy Street.
I know the stained-glass window
of the foyer,
the three flights of the house
with its parquet floors.
I know the furniture and
mother, grandmother, great-grandmother,
the servants.
I know the cupboard of Spode
the boat of ice, solid silver,
where the butter sits in neat squares
like strange giant’s teeth
on the big mahogany table.
I know it well.

Anne Sexton, 45 MERCY STREET, Linda Gray Sexton, 1976.

 

*

45, rue de la Miséricorde

Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.

J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.
Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre
pareils à des dents de géant
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines
priant doucement mais avec ferveur
devant le lavabo,
à 5 heures du matin,
à midi
somnolant dans son fauteuil à bascule branlant,
et grand-père siestant dans le débarras,
grand-mère sonnant la cloche pour appeler la servante du rez-de-chaussée,
et Nana berçant Maman avec une fleur gigantesque
sur son front pour couvrir la boucle
de quand elle était bonne et de quand elle était…
Et où elle fut engendrée
et dans une génération
la troisième qu’elle aura engendrée, moi,
avec la semence de l’étranger s’épanouissant
dans une fleur appelée Horrible.

Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J’éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j’ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l’abeille en moi
et un mari
qui s’est frotté les yeux
pour ne pas voir mes tripes
et je marche et je regarde
et ceci n’est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable.

Ferme les persiennes –
je m’en moque !
Verrouille la porte, miséricorde,
efface le numéro,
arrache la plaque de ma rue,
qu’est-ce que ça peut faire ?
Qu’est-ce que ça peut lui faire à cet avare
qui veut posséder le passé
qui est parti sur la barque des morts
et m’a laissée avec seulement du papier ?

Pas là.

J’ouvre ma pochette,
comme une femme le ferait,
des poissons y nagent
entre les dollars et le rouge à lèvres.
Je les sors de là,
un par un
et les balance sur les plaques de rue,
et je jette mon sac à main
dans le fleuve Charles.
Puis je réalise mon rêve
et je fais claquer contre le mur en ciment
du calendrier maladroit
dans lequel je vis
mon existence
et ses carnets
hissés hors de là.

Traduction française de Sabine Huynh

Mercy street by Elbow

Mercy street par Peter Gabriel

 

 

 

Olivier Appert et Juliette | Variations sur les rimes féminines

 

 

 

 

In memoriam Martha Washington, Abigail Adams, Dolley Madison, Elisabeth Monroe, Louisa Adams, Anna Harrisson, Letitia Tyler, Julia Tyler, Sarah Polk, Abigail Fillmore, Jane Pierce, Mary Todd Lincoln, Eliza Jonhson, Julia Grant, Lucy Hayes, Lucretia Garfield, Frances Cleveland, Caroline Harrison, Ida Mc Kinley, Edit Roosevelt, Helen Taft, Ellen Wilson, Edith Wilson, Florence Harding, Grace Coolidge, Lou Hoover, Eleanor Roosvelt, Bess Truman, Mamie Eisenhower, Jacqueline Kennedy, Lady Bird Johnson, Pat Nixon, Rosalynn Carter, Nancy Reagan, Barbara Bush, Hillary Clinton, Laura Bush, et pour Michelle Obama,
ce chant de la tribu des Crees :

Silencieuse-Jusqu’au- Dégel

Son nom raconte comment cela se passait avec elle.

La vérité est qu’elle ne parlait pas
en hiver.
Chacun avait appris à ne pas
lui poser de questions en hiver
une fois connu ce qu’il en était.

Le premier hiver où cela arriva
nous avons regardé dans sa bouche pour voir
si quelque chose y était gelé. Sa langue
peut-être, ou quelque chose d’autre au-dedans

Mais après le dégel elle se remit à parler
et nous dit que c’était merveilleux ainsi pour elle

Aussi à chaque printemps
nous attendions impatiemment.*

Olivier Appert, Women, Une Anthologie bilingue de la poésie féminine américaine du XXe siècle, Le Temps des Cerises, 2014, p.37/38.

*

* In Partition Rouge, Poèmes & Chants des Indiens d’Amérique du Nord, Florence Delay & Jacques Roubaud, Editions Le Seuil, collection Fiction & Cie.

*

Gil Pressnitzer rapporte ainsi la rencontre entre Claude Nougaro et cette jeune chanteuse d’alors :

«Je me souviens de l’affrontement avec Claude Nougaro qui, par principe, refusait toute première partie et ne croit pas au tremplin pour les autres, quand violemment entêté, je lui ai imposé une inconnue avant son tour de chant : «Qui ça Juliette »?

Par amitié — et c’était le jour de baptême de « la Salle » en plus —, il se laissa faire en maugréant, surveillant Juliette d’un œil noir dans les coulisses. Juliette chanta, et au moment de Barcelone ou d’une autre chanson (la version de Juliette diffère de la mienne elle pense que c’était  Que Tal ) Claude apparut sur scène ébloui, et esquissa un duo chorégraphique avec Juliette.
Elle était adoubée, elle devenait une grande. Et du Grand méchant loup aux salles nationales, elle n’aura en rien changé, gardant intacte en elle la pierre dure de la révolte et ses Rimes féminines font toujours claquer le drapeau noir. »

 

women-anthologie-feminine

Rimes féminines
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

 

 

Léonard Cohen traduit par Sabine Huynh | Suzanne

 

 

 

«Songs from the road» est un disque indispensable.
En 2008, Leonard Cohen entame une tournée, la première depuis quinze ans. Ses prestations saluées comme les meilleures de sa carrière donnent ce nouvel album de douze classiques revisités, complètement inédits et entièrement enregistrés en public, sur scène, notamment à Londres, au Canada et à Tel Aviv.

Cette dernière ville prend ici un relief particulier puisque la poète française Sabine Huynh qui vit à Tel Aviv, a traduit les textes du rhapsode folk —  plutôt de l’aède —sous le titre «Bye-bye, Leonard Cohen», pour la Revue Terre à ciel.

Un entretien radiophonique de Sabine Huynh avec Jacqueline Behar, diffusé par Radio Kol Israël le 19 novembre 2016, témoigne de l’expérience de ces traductions françaises des textes de Leonard Cohen .

 

 

Suzanne
Suzanne takes you down to her place near the river
You can hear the boats go by
You can spend the night beside her
And you know that she’s half crazy
But that’s why you want to be there
And she feeds you tea and oranges
That come all the way from China
And just when you mean to tell her
That you have no love to give her
Then she gets you on her wavelength
And she lets the river answer
That you’ve always been her lover
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that she will trust you
For you’ve touched her perfect body with your mind.

And Jesus was a sailor
When he walked upon the water
And he spent a long time watching
From his lonely wooden tower
And when he knew for certain
Only drowning men could see him
He said « All men will be sailors then
Until the sea shall free them »
But he himself was broken
Long before the sky would open
Forsaken, almost human
He sank beneath your wisdom like a stone
And you want to travel with him
And you want to travel blind
And you think maybe you’ll trust him
For he’s touched your perfect body with his mind.

Now Suzanne takes your hand
And she leads you to the river
She is wearing rags and feathers
From Salvation Army counters
And the sun pours down like honey
On our lady of the harbour
And she shows you where to look
Among the garbage and the flowers
There are heroes in the seaweed
There are children in the morning
They are leaning out for love
And they will lean that way forever
While Suzanne holds the mirror
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that you can trust her
For she’s touched your perfect body with her mind.

 

Suzanne ( version 1 scénique)
Auteur, compositeur, interprète : Léonard Cohen
Enregistrement public

 

Suzanne
Suzanne t’emmène chez elle près du fleuve
Tu entends les bateaux au loin
Tu peux passer la nuit avec elle
Et tu sais qu’elle est à moitié folle
Mais c’est pour ça que tu veux être là
Elle te sert du thé et des oranges
Venus directement de Chine
Et juste au moment où tu veux lui dire
Que tu ne peux pas lui donner d’amour
Elle t’embarque sur ses ondes
Et laisse le fleuve répondre
Que tu as toujours été son amant
Et tu veux partir avec elle
Tu veux partir les yeux fermés
Tu sais qu’elle te fera confiance
Car elle a touché
Ton corps incomparable
Avec son esprit.

Et Jésus était un marin
Quand il a marché sur l’eau
Longtemps il a veillé
Sauvage du haut de sa tour de bois
Et quand il a eu la certitude
Que seuls les noyés pouvaient le voir
Il a dit « Ainsi tous les hommes seront des marins
Jusqu’à ce que la mer les délivre »
Alors qu’il était lui-même brisé
Bien avant que le ciel ne s’ouvre
Abandonné, presque humain
Il a sombré comme une pierre sous ta sagesse
Et tu veux partir avec lui
Tu veux partir les yeux fermés
Tu sais que tu lui feras peut-être confiance
Car il a touché
Ton corps incomparable
Avec son esprit.

Suzanne te prend par la main
Elle t’emmène jusqu’au fleuve
Elle porte des haillons et des plumes
Provenant de l’Armée du Salut
Et le soleil se déverse comme du miel
Sur Notre Dame Du Port
Et elle te dit où regarder
Parmi les ordures et les fleurs
Il y a des héros pris dans les algues
Il y a des enfants épris de matin
Ils s’inclinent devant l’amour
Et resteront ainsi à jamais
Tandis que Suzanne tiendra le miroir
Et tu veux partir avec elle
Tu veux partir les yeux fermés
Tu sais qu’elle te fera confiance
Car elle a touché
Ton corps incomparable
Avec son esprit.

Traduction française : Sabine Huynh

 

 

Suzanne
Version 2 ( Album studio)
Auteur, compositeur, interprète : Léonard Cohen

 

 

 

 

William Blake par Martha Redbone

 

 

Les Chants de l’Innocence et de l’Expérience (1789-1793) furent réunis en un seul volume par William Blake et se répondent par leurs thèmes et leurs figures.
Ils sont contemporains de la Révolution Française et l’une des innombrables interprétations de leurs chefs-d’œuvre poétiques veut classiquement voir dans le Tigre l’incarnation des idées révolutionnaires du poète radical.

Il est aisé d’opposer Innocence et Expérience, Agneau christique et Tigre, enfance et maturité etc., mais est-ce le propos de Blake ? Certes, tel est bien son projet annoncé. Mais l’œuvre mystérieuse du poète de Jérusalem ne saurait s’ouvrir par une si facile clé…

Blake écrit pour un fantôme. Blake est habité par un double. Blake dessine, peint et compose sa foisonnante poésie pour dialoguer avec son frère Robert mort trop tôt.

Toute grande poésie a son interlocuteur secret. Toute parole est offertoire.

Alain Suied

*

Sur le chagrin d’autrui – On Another’s Sorrow

Can I see another’s woe,
And not be in sorrow too?
Can I see another’s grief,
And not seek for kind relief?

Can I see a falling tear,
And not feel my sorrow’s share?
Can a father see his child
Weep, nor be with sorrow filled?

Can a mother sit and hear
An infant groan, an infant fear?
No, no! never can it be!
Never, never can it be!

And can He who smiles on all
Hear the wren with sorrows small,
Hear the small bird’s grief and care,
Hear the woes that infants bear –

And not sit beside the nest,
Pouring pity in their breast,
And not sit the cradle near,
Weeping tear on infant’s tear?

And not sit both night and day,
Wiping all our tears away?
O no! never can it be!
Never, never can it be!

He doth give His joy to all:
He becomes an infant small,
He becomes a man of woe,
He doth feel the sorrow too.

Think not thou canst sigh a sigh,
And thy Maker is not by:
Think not thou canst weep a tear,
And thy Maker is not near.

O He gives to us His joy,
That our grief He may destroy:
Till our grief is fled and gone
He doth sit by us and moan.
Can I see another’s woe,
And not be in sorrow too?
Can I see another’s grief,
And not seek for kind relief?

Can I see a falling tear,
And not feel my sorrow’s share?
Can a father see his child
Weep, nor be with sorrow filled?

Can a mother sit and hear
An infant groan, an infant fear?
No, no! never can it be!
Never, never can it be!

And can He who smiles on all
Hear the wren with sorrows small,
Hear the small bird’s grief and care,
Hear the woes that infants bear –

And not sit beside the nest,
Pouring pity in their breast,
And not sit the cradle near,
Weeping tear on infant’s tear?

And not sit both night and day,
Wiping all our tears away?
O no! never can it be!
Never, never can it be!

He doth give His joy to all:
He becomes an infant small,
He becomes a man of woe,
He doth feel the sorrow too.

Think not thou canst sigh a sigh,
And thy Maker is not by:
Think not thou canst weep a tear,
And thy Maker is not near.

O He gives to us His joy,
That our grief He may destroy:
Till our grief is fled and gone
He doth sit by us and moan.

Wiliam Blake, Les Chants de l’Innocence et de l’Expérience, Traduit de l’anglais par Alain Suied, Arfuyen, 2002, pp.58 à 60.

 

 

W.B. Yeats par Branduardi | The fiddler of Dooney

 

 

 

The Fiddler of Dooney

WHEN I play on my fiddle in Dooney,
Folk dance like a wave of the sea ;
My cousin is priest in Kilvarnet,
My brother in Moharabuiee.

I passed my brother and cousin :
They read in their books of prayer ;
I read in my book of songs
I bought at the Sligo fair.

When we come at the end of time,
To Peter sitting in state,
He will smile on the three old spirits,
But call me first through the gate ;

For the good are always the merry,
Save by an evil chance,
And the merry love the fiddle
And the merry love to dance :

And when the folk there spy me,
They will all come up to me,
With Here is the fiddler of Dooney !
And dance like a wave of the sea.

William Butler Yeats, The Collected Poems of W.B. Yeats, The Wind Among the Reeds, Introduction by Cedric Watts, Wordsworth Poetry Library, 2000, p.60.

Auteur :William Butler Yeats
Traducteur, compositeur, interprète : Angelo Branduardi

 

 

Keith Waldrop | Le vrai sujet

 

 

 

LE VRAI SUJET – INTERROGATIONS ET CONJECTURES DE JACOB DE LAFON

Jacob de Lafon lit : « Pour faire tomber la fièvre, couper un bousier en deux. En scotcher une moitié à votre bras droit et l’autre à votre bras gauche. »

Cela l’intrigue.

Qu’est-ce au juste qu’un « bousier » ? Il trouve le terme répugnant.

Il cherche le mot dans le dictionnaire. C’est un « scarabée coprophage qui vit dans les excréments des mammifères » et qui vole en bourdonnant.

Tout cela est bien théorique. Jacob n’a pas de fièvre.

*

Jacob de Lafon lit, quelque part, que toute activité humaine s’organise selon deux vecteurs opposés : la poussée centrifuge de la paranoïa et la traction centripète de l’hystérie.

*

Jacob de Lafon découvre le terme orthoépie qui signifie « la prononciation correcte des mots ». Le mot lui paraît imprononçable.

*

Jacob de Lafon, remarquant que Perceval (tout comme son cousin Lancelot ) descend de Joseph d’Arimathée qui lui-même est de la Maison de David, en bref, que Perceval est juif, se demande si Wagner était au courant.

[…]

Au cours de ses lectures, Jacob de Lafon est surpris de rencontrer d’anciens astronomes qui « défièrent le temps ».

Il se rend compte plus tard que c’est une coquille, qu’il s’agit de « déifièrent ».

[…]

Bien que cela soit un accident, le coup étant parti par réflexe, Jacob de Lafon considère que le papillon qu’il a tué est sa contribution au chaos.

Keith Waldrop, Le vrai sujet, Traduction Olivier Brossard, José Corti, Série américaine, 2010, p.11-14 et 38.

 

 

 

Langston Hughes chante ses poèmes | Six-bits blues

 

 

Gimme six-bits’ worth o’ ticket
On a train that runs somewhere.
I say six-bits’ worth o’ ticket
On a train that runs somewhere.
I don’t care where it’s goin’
Just so it goes away from here.
Baby, gimme a little lovin’,
But don’t make it too long.
A little lovin’, babe, but
Don’t make it too long.
Make it short and sweet, your lovin’,
So I can roll along.
I got to roll along !

Langston Hughes, Daybreak in Alabama from Jazz Canto, The Collected Poems of Langston Hughes, Vintage Classics Edition, 1995.


Six-bits blues
Auteur, interprète : Langston Hughes

Lettre au poète Allen Ginsberg par Sabine Huynh | The Ballad of the skeletons


 

 

 

Avec vous ce jour-là / Lettre au poète Allen Ginsberg, d’abord édité en version numérique chez Recours au Poème éditeurs (2014), a été réédité en livre papier en avril 2016 aux éditions MaelstrÖm reEvolution (Bruxelles), pour les dix-neuf ans de la mort d’Allen Ginsberg. Né le 5 avril 1926, Allen Ginsberg aurait eu quatre-vingt-dix ans.

*

 

Votre fameuse «Ballad of the Skeletons» – «Ballade des squelettes» attaque l’Amérique de Newt Gingrich de façon aussi facétieuse, en dénonçant la vanité des désirs humains, ainsi que l’aberration d’un monde anarchique. Cette ballade politique savoureuse aurait sûrement plu au graveur mexicain José Guadalupe Posada. Ce Jacques-a-dit, à la fois méditatif et cinglant, alignant soixante-six squelettes engagés dans des dialogues de sourds, n’est pas sans rappeler une comptine pour enfants – n’en aviez-vous pas été féru toute votre vie et plus particulièrement vers la fin, surtout de celle du mûrier, le fameux «Mulberry Bush» ? Je le verrais bien endosser une rythmique rap aussi. Belle surprise que cette fabuleuse performance « rock garage » du poème, de 1995 (votre première lecture publique de ce texte ?), pour clore une soirée-poésie au Royal Albert Hall, aux côtés de Paul McCartney vous accompagnant à la guitare électrique (cette année-là je vivais en Angleterre). Puis l’enregistrement du titre chez Mercury Record avec McCartney, Glass, Kaye… et vous voilà en 1996 propulsé… sur MTV – coiffé du chapeau de l’Oncle Sam, dépassant de loin la moyenne d’âge des artistes et spectateurs de cette chaîne – grâce à l’étonnant collage-vidéo de Gus Van Sant. Allen Ginsberg vedette d’un tube post-punk à l’âge de soixante-dix ans, au milieu de boys bands d’un côté et de l’apathie grunge de l’autre ! Votre poème prenait d’assaut les masses : la poésie aura le dernier mot, semblez-vous nous dire, en faisant le geste d’écrire avec un stylo durant les premières secondes du clip, et en montrant à nouveau le porte-plume du doigt tout à la fin. Vous enfonciez encore une fois le clou : la poésie peut être politique autant qu’elle est personnelle, «confessionnelle», et elle peut vaincre l’obscurantisme et le marasme culturel.

Monsieur Ginsberg, vous êtes un grand poète parce que votre parole a libéré la nôtre, en s’imposant comme présence dans le monde et face au monde, en des moments et des lieux précis. Vous écriviez de la poésie parce que vous vouliez respirer librement, parce que Baudelaire en a écrit, parce que Rimbaud en a écrit, « parce que Walt Whitman a dit : «Est-ce que je me contredis ? Bon, d’accord, je me contredis (je suis vaste, j’englobe la multitude)» («Improvisation in Beijing», Cosmopolitan Greetings), parce que votre père en a écrit, parce qu’il fallait que la poésie sorte dans la rue, parce que vous aimiez la musique noire, parce qu’il y a eu des guerres et qu’il y en aura encore, «parce que Hitler a tué six millions de Juifs, je suis juif» (op. cité), parce qu’il vous fallait dénoncer les utopies, parce que votre tête contenait «dix mille pensées» (op. cité), parce que vous étiez vivant.
Vous écriviez de la poésie parce que vous étiez dans le monde, pleinement, en tant que vous et personne d’autre, vos antennes ouvertes sur son brouhaha pour tenter de le décrypter, vos pores et votre corps toujours prêts à le recevoir, à l’absorber, l’expérimenter.

Sabine Huynh, Avec vous ce jour-là Lettre au poète Allen Ginsberg, Éditions MaelstrÖm reEvolution (Bruxelles), 2016.

The Ballad of the skeletons
Auteur : Allen Ginsberg
Compositeur : Philip Glass
Interprète : Allen Ginsberg
Guitare : Paul McCartney