Archives de catégorie : POÉSIE, CANTOPOÉSIE ET CANTOLOGIE ANGLOPHONES

Zéno Bianu | Chet Baker

 

 

 

même sombre même nocturne
ma musique vient du jour
elle est un hommage
à la lumière du jour
le jour en révèle
tous les pigments
je tombe dans le jour et je vois
le reflet tremblant des lampions
dans les flaques de néant

(…)

*

je joue au bord du silence
chaque note a sa pesanteur
son apesanteur particulière
je ne bavarde jamais
je n’aime pas le brio
le brio c’est toujours l’égo
et ses vieilles lunes
je préfère jouer vers autrui vers l’autre
tendre sereinement mon coeur
oui ma musique s’envole vers autrui

c’est un art de l’envol quoi d’autre

*

je tombe
mais je monte comme un ange
je descends
jusqu’au fond du ciel
je ne sens
aucune douleur
aucune
la vie est vivante
si vivante

 

Zéno Bianu, Chet Baker (déploration), Préface d’Yves Buin, Le Castor Astral, 2008, p. 39&S.

 

chet baker

Almost Blue ( extrait)
Auteur, compositeur : Elvis Costello
Interprète : Chet Baker

 

 

Musaïque & Letters to Bach de Noa | Jean-Claude Pinson

 

 

Poésie et chanson revue europe

 

Ferré met en musique les poèmes de Verlaine ( ou d’Aragon). Ici, à l’inverse, c’est la musique de Bach qui est mise en musique par Noa. Il y a pourtant une parenté essentielle entre les deux démarches. Dans les deux cas, au-delà de la musique et des paroles, ou plutôt à travers leurs noces, c’est une prosodie chantée, ce sont les inflexions de voix toutes deux virtuoses de l’accentuation qui emportent l’adhésion ( celle du moins de l’auditeur lambda que je suis).

À la faveur de ces noces, quelque chose d’autre advient dans l’ordre du langage qui n’est ni simplement parole ni simplement musique. Non pas un supplément ( un supplément d’âme ), mais plutôt un dévoilement de ce que j’appellerais volontiers, reprenant un terme avancé par Giorgo Agamben, le « musaïque ». Par là le philosophe, réfléchissant à l’anthropogenèse, désigne une expérience de la Muse en tant qu’expérience d’une parole, d’un logos, dont l’origine, le commencement, nous est inaccessible, demeure hors de portée des êtres de raison que nous sommes. L’homme, écrit-il ( dans un essai intitulé « La musique suprême») «demeure dans le langage sans pouvoir en faire sa voix». Cependant, l’ouverture première au monde étant pour lui non pas logique mais musicale, il ressent le besoin de chanter ( il ne se contente pas de parler). Mais, « parce que le langage n’est pas sa voix », il lui faut alors le secours de la Muse ( celle dont Platon fait dans le Ion la source de l’inspiration). Ce qui signifie que, lorsqu’il chante, le poète ( l’homme en général en tant qu’il est poète), tourné vers un lieu originaire de la parole hors d’atteinte, «célèbre et commémore la voix qu’il n’a plus». Tant qu’elle a mémoire de cet amont de son langage, une communauté humaine, poursuit Agamben, peut demeurer «musaïquement accordée». Ce qui n’est plus le cas des Modernes, qui ont perdu l’expérience « musaïque » qui était celle des Anciens. Tout a son hubris logique, l’homme a oublié aujourd’hui que « son être toujours déjà musicalement disposé entretient un  rapport constitutif avec son impossibilité à accéder au lieu musaïque de la parole ».

Ce que célèbrent ainsi les chanteurs ( du moins les meilleurs d’entre eux, les non oublieux de la Muse), ce que, de concert avec les poètes, ils incitent les hommes à ne pas oublier, c’est cette dimension «musaïque» de notre condition. D’où que dans les paroles d’une chanson, ce qui compte ce n’est pas tant ce qui sémantiquement se dit que ce qui prosodiquement s’entend ( l’anglais dit mieux que le français la chose en parlant, plutôt que de «paroles», de «lyrics»). À la limite peu importent les paroles ; porté par les inflexions de la voix qui accentue, c’est le bruissement chanté de la langue, d’une langue toujours plus ou moins étrangère( comme l’est pour moi l’anglais de Noa), qui compte. Et rien sans doute ne dit mieux cette aspiration à la voix «musaïque» toujours déjà perdue que le refrain simplissime qui ponctue magnifiquement, dans l’interprétation de Ferré, chacun des quatrains issus du poème en décasyllabes de Verlaine «Lalala lala, lalala lala… ». Lallation glossolalique qui ne veut rien dire et cependant, en son côté archétypal, nous dit, mieux que tout discours, que toute chanson au fond est une berceuse («lallation» vient du verbe latin lallare, qui signifie «chanter pour endormir les enfants») et que la mélancolie lui est consubstantielle, quand bien même l’existence nous enjoint qu’il « Faut vivre», comme le chante Mouloudji.

Jean-Claude Pinson, Quoique très peu «chanson» in Europe, Poésie & chanson, Revue N°1091, Mars 2020, pp.39/40.

 

noa letters to bach

No Baby, no
Interprète : Noa ( Achinoam Nini)
Compositeur : J.S. Bach
Auteur : Noa
Arrangements : Gil Dor

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger

 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry ?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night. « Je voulais, dit-elle, me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses œuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

The times they are a changing | Erri De Luca

 

 

Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d’un établissement ou d’un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote.
Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent.
L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe « saboter » a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d’ entraver.
Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d’une société étrangère.
J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire.
(…)

Il est faux que l’Europe nous impose le percement de ces montagnes. Mais même si ce mensonge répandu par la presse intéressée était vrai, on devrait résister quand même : pour le droit de souveraineté et de sauvegarde d’un peuple sur sa terre. The times they are a changing, « les temps changent ». C’est ainsi, ils changent toujours et l’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle. Mais ensuite les bras s’étirent et l’air revient dans le soufflet. Dans ce procès, le droit de la parole publique est serré au point le plus fermé de l’instrument en accordéon qu’est une démocratie. Et pourtant les temps changent, qu’on le veuille ou non. Chacun d’entre nous a le choix d’y prendre part, droit, souvenir, ou bien de laisser aller les temps à leur dérive et de rester à l’abri. Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire (…)

 

Erri De Luca, La parole contraire, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Hors série Connaissance, Gallimard, 2015, Format numérique non pag.

 


The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Simon & Garfunkel

 
 

The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Bob Dylan ( Conditions d’enregistrement Live )

Un chant sans intention | Sibylle Baier

 

Elle dit avoir composé ce disque folk sans intention. On la dit solitaire, belle, un peu sauvage aussi. Attachée simplement à vivre parmi les siens, près de ses enfants en Allemagne. Entre 1970 et 1973, c’est à la maison qu’elle compose, chante, enregistre ce disque «Colour Green », confidentielle perle rare qui chemine souterrainement, passant sous les manteaux à la façon d’un samizdat.

1973 date également l’apparition de Sibylle Baier dans Alice dans les villes de Wim Wenders — rencontre dont témoigne la chanson «Wim». «Colour green » est réédité trente-trois ans plus tard, en 2006, par un modeste éditeur américain. Le CD reprend alors de plus belle son chemin d’évidence, ouvrant sa voie vers un lent succès. L’intéressée, malgré cette reconnaissance, ne se mêle pas davantage à la rumeur ; on croit savoir que Sybille Baier vit aujourd’hui aux États-Unis, dans le Massachusetts. Il y a là je ne sais quoi d’immédiat, d’intime, une qualité de la présence … Exceptionnellement, afin de contribuer à ce petit miracle éditorial accompli en dehors des circuits dominants de distribution, je publie une courte liste de lecture.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

sibylle baier

 

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — ici repris avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

Nahum Tate, Henry Purcell, Christina Pluhar | Strike the viol

 

 

Le violoncelliste A.Modigliani

 

Come, ye sons of Art, away !
Come, ye sons of Art, away,
Tune all your voices and instruments play,
To celebrate this triumphant day.
Sound the trumpet, ‘til around
You make the list’ning shores resound.
On the sprightly hautboy play,
All the instruments of joy
That skilful numbers can employ,
To celebrate the glories of this day.
Strike the viol, touch the lute,
Wake the harp, inspire the flute.
Sing your patroness’s praise,
In cheerful and harmonious lays.
The day that such a blessing gave
No common festival should be.
What it justly seems to crave,
Grant, oh grant, and let it have
The honour of a jubilee.
Bid the virtues, bid the Graces,
To the sacred shrine repair,
Round the altar take their places,
Blessing with returns of pray’r
Their great defender’s care,
While Maria’s royal zeal
Best instructs you how to pray,
Hourly from her own
Conversing with the Eternal Throne.
These are the sacred charms that shields
Her daring hero in the field,
Thus she supports his righteous cause,
To his aid immortal pow’r she draws.
See Nature, rejoicing, has shown us the way,
With innocent revels to welcome the day.
The tuneful grove, and talking rill,
The laughing vale, replying hill,
With charming harmony unite,
The happy season to invite.
What the graces require,
And the Muses inspire,
Is at once our delight
And our duty to pay.

(Source : Document Cité de la musique avec l’autorisation d’Erato Disques)

 

Strike the viol
Paroles attribuées à Nahum Tate
Henry Purcell /William Christie
Christina Pluhar & L’Arpeggiata
Music For A While : Improvisations on Purcell

 

 

Zéno Bianu et Dylan | Just like a woman en trois versions

Just like a woman
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

*

le soleil rugit à la fin de ma prière
s’exalte Dylan Thomas
la poésie
c’est ton combustible
ta tourbe de création vivante
cette poussée d’ardeur
qui te libère
et te permet d’ausculter
le désastre du siècle
avec rigueur et flamboyance
chacun sera salé de feu
dit l’Évangile

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, pp.83.

**

*

Just like a woman
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Charlotte Gainsbourg & Calexico

*

démesurément célèbre
alors que tu aurais voulu entrer
au catalogue des grands anonymes
au plus profond de nous
dis-tu
nous n’avons pas de nom
alors que tu aurais souhaité
répéter en silence
le mantra des âmes évanouies
humant la terre humant le ciel
en quête de tes trois somptueux fantômes
William Blake Walt Whitman Dylan Thomas

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 96.

*

Tout comme une vraie femme
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Adaptation française et traduction : Francis Cabrel
Interprète : Francis Cabrel

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

*

INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

William Blake par Martha Redbone

 

 

 

I rose up at the dawn of day

I rose up at the dawn of day
Get thee away! get thee away !
Pray’st thou for riches ? Away ! away !
This is the Throne of Mammon grey.

Said I : This, sure, is very odd ;
I took it to be the Throne of God.
For everything besides I have:
It is only for riches that I can crave.

I have mental joy, and mental health,
And mental friends, and mental wealth;
I’ve a wife I love, and that loves me;
I’ve all but riches bodily.

I am in God’s presence night and day,
And He never turns His face away;
The accuser of sins by my side doth stand,
And he holds my money-bag in his hand.

For my worldly things God makes him pay,
And he’d pay for more if to him I would pray;
And so you may do the worst you can do;
Be assur’d, Mr. Devil, I won’t pray to you.

Then if for riches I must not pray,
God knows, I little of prayers need say;
So, as a church is known by its steeple,
If I pray it must be for other people.

He says, if I do not worship him for a God,
I shall eat coarser food, and go worse shod ;
So, as I don’t value such things as these,
You must do, Mr. Devil, just as God please.

William Blake

I rose up at the dawn of day
Auteur : William Blake
Martha Redbone Roots Project