Roda-Gil par Branduardi | Les taupes

 

 

 

Il y a celles d’Edmond Dune, celles de La Fontaine, celles d’Eric Chevillard. Les Taupes de Günther Eich surtout, Maulwürfe, poèmes en prose, brefs, jouant de paradoxes, qui interrogent le langage: « Je suis écrivain. Cela n’est pas qu’un métier, mais la décision de voir le monde comme langage. Me paraît un véritable langage celui dans lequel le mot et la chose coïncident », dit-il en préambule à ses premières Taupes, en 1968.

On trouve encore la taupe de Guillevic dont le poème « s’invente lui-même, à l’image des rochers, des fleurs, de l’épervier, de la taupe, du poulpe » ( Guillevic, Ce Sauvage, poème, coll. Po&Psy, éditions Erès, 2010, p 16.)

 

Pour finir, il y a cette petite taupe de la foire de l’Est. Angelo Branduardi signe la composition musicale et l’interprétation.  Quant au texte de Roda-Gil, il obéit à la structure dite en randonnée, dans laquelle la chanson procède, ici par accumulation, mais ce peut être également par énumération, remplacement, élimination, de sorte qu’entre les situations initiale et finale s’intercalent rencontres, mots et phrases emboîtés. Par-delà son aspect ludique et léger, À la foire de l’Est symbolise un répertoire  de belle facture, servi par un auteur, compositeur, interprète que l’on regrette de ne plus entendre en France depuis de trop longues années ( il a continué ses tournées à l’étranger, notamment en Allemagne).

Initié à la poésie par la lecture de Sergueï Essenine, il a su préserver sa singularité, empruntant diversement des éléments de style aux trouvères, à la musique ancienne, aux chants archaïques et à la tradition chamanique.

Aux dernières nouvelles, il a décidé de venir rencontrer à nouveau le public français, lui confessant avec élégance : « Je me demandais si vous pouviez m’aimer dans la mesure où je ne vous manquais pas. »

Rappelons le talent protéiforme d’Étienne Roda-Gil : auteur (La Porte marine, Ibertao, Mala Pata), scénariste ( adaptation de L’Idiot de Dostoïevski, pour le cinéaste Andrzej Zulawski, dans un film rebaptisé L’Amour braque en 1985), et bien sûr parolier.

Marqué par la dictature espagnole, Roda-Gil affichait pour seule conduite une inaliénable liberté : « Ni Dieu ni maître, à l’exception du poète andalou Machado.».

En 1989, il est honoré du Grand prix de la chanson de la SACEM.

Sylvie-E. Saliceti

 

À la foire de l’Est
Auteur : Étienne Roda-Gil
Compositeur, interprète : Angelo Branduardi

 

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée
Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la chienne
Mord la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la trique
Frappe la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la flamme
Brûle la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain l’averse
Ruine la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la bête
Vient boire l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Et l’égorgeur frappe
Et tue la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est l’ange de la mort
Qui saigne l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Étienne Roda-Gil

 

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

Pour le plaisir de l’écouter encore, Lhasa de Sela. J’ai cherché, dit-elle à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre.

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

 

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

La faute à Ferré de Lionel Bourg | Ferré par Dyonisos

 

 

Quand Lionel Bourg nous parle de Ferré … Il paraît que tout est de sa faute, et c’est tant mieux !

En regard de quelques extraits de l’écrivain stéphanois, une chanson de Léo qui fait du bien dans l’air du temps : Thank you Satan ! Puis, pour une version comparée, l’interprétation Bird’n’Roll des Dyonisos. Une facture cantologique qui a le mérite — avec sa rythmique de boléro endiablé — d’actualiser musicalement Ferré. Puis d’initier un dialogue entre trois univers proches par ce désir qui marque l’oeuvre notamment de Lionel Bourg en ces termes précis: réfractaire à tous les casernements, à toutes les forces d’avilissement de la pensée, et qui se construit en empruntant les chemins variés de la prose et du vers.

Preuve à l’appui déclinée aussitôt chez Dionysos : depuis Western sous la neige, la production des albums du groupe rock se connecte aux romans de Mathias Malzieu. Avec un naturel désarmant — qui me relie personnellement à cette puissante liberté où tout respire si bien en poésie américaine contemporaine — le plus naturellement du monde donc, Mathias Malzieu démultiplie son expression artistique (chanson, cinéma, roman ) sur la base d’un solide socle littéraire. L’écrivain compte notamment 38 mini westerns (avec des fantômes) — recueil de nouvelles, avec des fantômes donc —, puis d’autres titres cités ici par  plaisir pur : Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, La Mécanique du cœur, Métamorphose en bord de ciel, Le Plus Petit Baiser jamais recensé ou  Journal d’un vampire en pyjama … la plupart de ces publications réparties entre les éditions Flammarion et Albin Michel.

Il y a le ton. L’approche. La créativité foisonnante et puis ce travail échafaudé avec obstination qui dresse de multiples ponts entre les arts. Il faut continuer de suivre Dyonisos avec la plus grande attention. Et revenir à l’écoute de Ferré. Et (re) lire Mathias Malzieu, autant que Lionel Bourg.  Et entendre comment les artistes dialoguent au-delà parfois de leur rencontre physique, de leurs intentions, voire même de la simple connaissance qu’ils ont les uns des autres.

Alors — alors seulement — cette modeste chronique n’aura pas été un coup d’épée dans l’eau.

Sylvie-E. Saliceti, mars 2020

 

 

 

J’avais seize ans. Quinze ou dix-sept. Je n’en suis pas revenu.
C’est qu’il chuchotait ou toutes voiles dehors cinglait mieux que ce grand bateau descendant la Garonne dont la chanson parlait,
qu’ils étaient beaux à n’y pas croire, à haleter comme au cours des plus folles escapades, ces mots qu’il lançait devant lui,
et Baudelaire alors, les araignées qui tendent leur filet au fond du moindre cerveau,
(…)

*

J’étais Apache , Léo.
Je n’étais rien.
J’avais des scalps hirsutes pendus à ma ceinture, et je dansais, je dansais, tu pouvais bien te teindre les cheveux couleur corbeau, la neige recouvrait le bitume, maintenant, maintenant, implorais-je, n’attends pas, hier c’est demain, vautre-toi dans le givre, ni une ni deux la crinière en bataille, gueule, chante, dépasse les bornes, je suis là, je te suis, cogne, frappe, effleure, explose, déborde, gémit, gronde, ils baveront, les porcs, ça ne manque pas…
ceux qui te préféraient avec tes airs rive gauche, mal embouché, certes, mais acceptable, couplet-refrain-couplet, n’est-ce pas assez poétique ? alors que là, non, il exagère le vieux, la traversée hauturière, les diatribes interminables, et cette pluie toujours des mots qui ruisselle on en a ras la tronche, au secours ! au secours ! les eaux montent …
ceux qui tour à tour te reprochèrent les orchestrations symphoniques et ton groupe rock, ah ! la musique, Ludwig, t’es sourdingue ou quoi ? et de quoi il se mêle, pour qui il se prend, ce mec, alors que tu étais parti de l’autre côté des phrases, de l’autre côté des notes,

ni vu ni connu,
rien dans les mains, rien dans les poches,
— vous n’avez rien à déclarer?
— non
— comment vous nommez-vous ?
— Karl Marx
— allez, passez …

*

J’ai vu la mer et l’océan, les vagues qui mouraient sur la grève, les gerbes d’écume et les chevaux courant tête la première sur les récifs avant de se faire éventrer. J’ai connu quelques femmes. Bu des sources qui moussaient sous des touffes de noirs ou blonds Jésus. J’ai brisé des vitrines. Mis le feu à quatre ou cinq bagnoles. J’ai perdu des amis. J’ai écrit.
Ce n’était pas grand’chose. Un mot. Quelques lignes. Des carnets noircis nuitamment.
Des aveux que l’on crayonne afin de ne pas crever sur place, de dire que la mort neige, que les bruyères flambent quelquefois au milieu des ronces comme sur la tombe d’un frère les pleurs et le chagrin fleurissent. Que nous sommes là. Vous. Moi. Ne sachant plus ce qu’il en est de l’obscurité comme de la lumière et que nous demeurons, assis auprès du vide, cependant que s’éloignent puis disparaissent au-dessus des charniers de longues silhouettes emmitouflées de brume.

Lionel Bourg, La faute à Ferré, L’Escampette, 2003, extraits pp.14, 16, 21.

 

 

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

*

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Dyonisos

 

 

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

 

 

 

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire vilipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

 

*

 

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

 

*

 

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

 

*

 

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

 

 

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

 


 

Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Miguel Hernández par Joan Baez | Il arriva avec trois blessures

 

 

 

 

 

Llegó con tres heridas :
la del amor,
la de la muerte,
la de la vida.

Con tres heridas viene :
la de la vida,
la del amor
la de la muerte.


Con tres heridas yo :

la de la vida,
la de la muerte,
la del amor.

Miguel Hernández, Cancionero y romancero de ausencias (1938-1941)

 

 

Auteur : Miguel Hernández
Compositeur, interprète : Joan Baez
Traduction française : Sara Solivella et Philippe Leignel

 

 

Il arriva avec trois blessures :
celle de l’amour,
celle de la mort,
celle de la vie.

Avec trois blessures il vient :
celle de la vie,
celle de l’amour,
celle de la mort.

Avec trois blessures, moi :
celle de la vie,
celle de la mort,
celle de l’amour.

Miguel Hernández, Mon sang est un chemin, Mi sangre es un camino, Poèmes choisis, Édition bilingue, Poèmes choisis et traduits de l’espagnol par Sara Solivella et Philippe Leignel, Introduction de Jesucristo Riquelme, Éditions Xenia, 2010, pp.106/107.

Elena Frolova chante Marina Tsvetaeva | Poème pour Akhmatova

 

 

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Quelques accords de guitare préparent à un certain rythme, puis ce rythme est perturbé et on devine un autre ton. On entend des sons extrêmes, précipités, on perçoit une sensualité forte et la première impression est la stupeur : comment une voix humaine peut-elle aller si loin ? Puis on ressent l’intensité de la passion et on se demande : Que dit-elle ? Que chante-t-elle ? Et on commence à comprendre que derrière les sons —graves ou aigus— les rythmes lents, doux ou hâtifs et presque haletants, il y a des mots dans une langue étrangère. Car une prodigieuse rencontre s’est produite : celle d’une voix actuelle, recréée par la technique et celle déjà lointaine d’une femme poète qui a écrit ces textes.
La voix est celle d’Elena Frolova une chanteuse russe, une jeune femme qui voyage dans la Russie profonde pour retrouver dans les campagnes ces sonorités populaires, parfois anciennes et conservées comme un don de la nature, parfois toutes récentes, inspirées de sentiments éternels. Sa mise en musique surprend par son originalité : la tessiture très étendue des notes, les particularités de rythmes, la richesse des résonances, et l’impression d’absolue nouveauté dans le phrasé.

Elena Frolova a déjà produit plusieurs albums et elle puise dans les réserves populaires ou littéraires. On voit qu’elle a un sens poétique très sûr. C’est une qualité rare, car le genre qu’elle choisit est difficile. Il y a nécessairement deux camps. Ceux qui disent : «Pourquoi mettre en musique des poèmes déjà musicaux, déjà beaux, déjà parfaits ? Il suffit de les lire, même à voix basse, on sent la poésie authentique, puisqu’il s’agit d’un grand poète! » Tandis que d’autres pensent : « Oh ! De toute façon, les mots n’ont aucune importance, ce qui compte c’est la qualité de la voix et la mélodie. On peut émouvoir en chantant ‘là-là-là’, le poète est superflu ». Ce genre d’observation est contredit lorsque arrive un vrai miracle et c’est le cas ici. Une véritable reconnaissance s’est produite car Elena Frolova chante des mots magiques. Ces mots, l’auteur en est Marina Tsvetaeva dont Joseph Brodsky, prix Nobel de littérature 1987, avait dit : « Elle est le plus original et le plus grand poète du XXe siècle.» On la connaît déjà en France grâce à de nombreux récits de prose et aussi par ses poèmes On trouvera ici les traductions de dix neuf poésies qu’Elena Frolova a choisi de chanter. C’est le résultat d’une séduction et d’un destin : la chanteuse est séduite par le poète et émue par son destin.

Véronique Lossky, Traductrice et biographe de la poète, Livret accompagnant le disque.

 

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Poème pour Akhmatova
Auteur : Marina Tsvetaeva
Interprète : Elena Frolova

 

 

 

Izzo par Gianmaria Testa| Plage du Prophète

 

 

Il y a vingt ans. Nous étions le 26 janvier 2000. Quelques jours auparavant — exactement en date du 7 janvier — Izzo adressait par télécopie à son ami le chanteur Gianmaria Testa, un texte commençant ainsi : Plage du Prophète, à Marseille / ils se sont arrêtés / D’abord la fille aux yeux gris verts / des mers du Nord / et au sourire mûri sur les berges du Nil / L’ami ensuite/le poète des Hauts Pays …

On peut supposer qu’il s’agissait là du dernier poème. Gianmaria Testa, en hommage, le choisira pour clore le disque Il Valzer di un giorno.

Vingt ans jour pour jour que s’éteignait Jean-Claude Izzo. Qu’avec les autres, il s’en allait porter ses pas dans le soleil couchant. L’argile a-t-elle un coeur, et où donc bat sa vie ?  Que de questions et souvenirs.

Ce soir-là  — celui décrit dans le poème  — ce soir où il se trouvait face à la mer, Izzo fut-il traversé par les mots de Solea ? « J’étais parti marcher vers les calanques. J’avais senti le besoin de laver ma tête à la beauté de ce pays. De la vider de ses sales pensées, et de la remplir d’images sublimes. Besoin aussi de donner un peu d’air pur à mes pauvres poumons.

J’étais parti du port de Calelongue, à deux pas des Goudes. Une balade facile, de deux heures à peine, par le sentier des douanes. Et qui offrait de magnifiques points de vue sur l’archipel de Riou et le versant sud des calanques. Arrivé au Plan des Cailles, j’avais tiré à flanc, non loin de la mer, dans les bois au-dessus de la calanque des Queyrons. Suant et soufflant comme un pauvre diable. J’avais fait une halte au bout du sentier en corniche qui surplombe la calanque de Podestat.

J’étais bien, là, face à la mer. Dans le silence. Ici, il n’y avait rien à comprendre, rien à savoir. Tout se donnait aux yeux dans l’instant où l’on en jouissait.»

Au funérarium de Marseille furent joués les airs que le poète avait choisis, notamment Solea de Miles Davis, puis une chanson de Roberto Murolo souvent fredonnée par le père d’Izzo — ce père qui lui avait laissé l’héritage d’une phrase à la valeur inestimable dans Chourmo : Si on a du cœur,  on ne peut rien perdre où que l’on aille, on ne peut que trouver.

Au cimetière Saint Pierre résonnèrent enfin plusieurs chansons de l’ami Gianmaria Testa.

Que de souvenirs disais-je, qui surgissent sans prévenir au détour d’une ritournelle, d’un crépuscule, en somme de trois fois rien : On ignore toujours pourquoi et comment, un souvenir vous remonte à la gorge. Ils sont là, c’est tout. Prêts à sauter sur l’occasion. Pour vous tirer vers des mondes perdus. Les souvenirs, quels qu’ils soient, même les plus beaux ou les plus insignifiants, sont ces instants de la vie qu’on a gâchés. Les témoins de nos actes inaboutis. Ils ne resurgissent que pour tenter de trouver un accomplissement. Ou une explication… 

Et si nous refaisions simplement, aux côtés du poète, quelques pas sur la plage du prophète à Marseille  ?

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Plage du Prophète
Auteur : Jean-Claude Izzo
Compositeur, interprète : Gianmaria Testa

 

Plage du Prophète

Plage du Prophète, à Marseille
ils se sont arrêtés.

D’abord la fille aux yeux gris verts
des mers du Nord
et au sourire mûri sur les berges du Nil
L’ami ensuite
le poète des Hauts Pays
attentif aux murmures des passeurs
sur les sentiers arides des exils
Le plus âgé enfin
homme aux semelles de vent
tantôt Afghan, tantôt Mongol
porté par des mondes d’hier entrevus

Plage du Prophète
ils ont porté leurs pas
vers le soleil couchant

Une vague est venue lécher leurs pieds
Bénédiction du Prophète
Prophète anonyme
de ceux qui croient
aux vérités de la beauté.

Plage du Prophète
Du Prophète

Jean-Claude Izzo
7 janvier 2000

 

 

 

 

 

Si l’on gardait| Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

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Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Des chiens et des roses | Christian Paccoud

 

 

Christian Paccoud, le moins connu des chanteurs connus ?  La question n’est pas là, répondrait-il sûrement : la qualité, la force, la vérité du répertoire et de la scène, voilà ce qui importe. (Re) découvrir Paccoud ne suffit pas, nous invitons au rendez-vous de son spectacle vivant.

Car sur scène il chante — debout avec son accordéon — un verbe résistant : ses propres textes bien sûr, mais également ceux de quelques poètes contemporains.

Tout particulièrement, il met en musique et en scène magnifiquement la poésie de Valère Novarina, dans une complicité perceptible avec  ce dernier.

Sylvie-E. Saliceti

 

Signe de vie
Asseyez-vous, peuples de loups, sur les frontières
et négociez la paix des roses, des ruisseaux,
l’aurore partagée.
Que les larmes, les armes
s’égarent dans la rouille et la poussière.
Que la haine crachée soit bue par le soleil.

Jean Joubert

Des roses et des chiens
Auteur, compositeur, interprète : Christian Paccoud

 

 

 

Mahmoud Darwich chanté par Walead Ben Selim | Le lanceur de dés

 

 

En os, ivoire, bois ou métal, jeu du hasard et jeu du nombre, le dé du destin se lance comme l’art d’écrire. Et si « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie », appelons-en à la mémoire du maître, Darwich ici mis en musique par un trio dont l’harmonie fait advenir des arabesques envoûtantes, où le poète est chanté avec une vraie maturité pour ce que signifie le poème : une trace visuelle et sonore, aussi vive que l’éclair, aussi furtive que la magie des rencontres fraternelles.

Au bout du geste, demeure à peine une lueur saillante sur la nuit. La main retombant ainsi qu’une question. Un écho de la foudre dans le ciel des poètes : « Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis, moi qui ne fus pierre polie par l’eau pour devenir visage ni roseau troué par le vent pour devenir flûte. Je suis le lanceur de dés. Je gagne des fois, je perds d’autres fois. Je suis comme vous ou un peu moins … »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Je n’ai pour rôle dans le poème
que d’obtempérer à sa cadence :
mouvement des sens,
pâmoison dans l’écho des mots,
mon image partie
de mon moi à un autre,
ma confiance en moi
et ma nostalgie de la source.

Je n’ai de rôle dans le poème
que si l’inspiration tarit
et l’inspiration est l’atout du talentueux
s’il s’applique.

J’aurais pu ne pas tomber amoureux de la jeune fille
si elle ne m’avait demandé l’heure,
si je n’avais été en chemin pour le cinéma…
Elle aurait pu ne pas être la métisse qu’elle était
ni une idée foncée et ambiguë.

Ainsi naissent les mots. J’exerce mon cœur
à l’amour pour qu’il contienne
les roses et les épines …
Mystiques mes termes, charnelles mes envies
et je ne suis celui que je suis aujourd’hui
que si le couple se forme :
mon moi et son autre féminin.
Amour ! Qui es-tu ?
Tu es tellement toi et pas toi.
Amour. Lève-toi sur nous,
tempêtes tonnantes,
que nous devenions ce que tu souhaites,
l’incarnation du céleste dans la chair,
et dissous-toi dans un déversoir
qui déborde de tous côtés,
car, lisible ou déguisé,
tu n’as pas de forme
et nous t’aimons lorsque nous tombons amoureux
par hasard.
Tu es la chance des malheureux.

J’ai eu la malchance de souvent échapper à la mort
par amour
et je demeure, par chance, fragile
pour encore tenter l’expérience !

L’amoureux avisé dit en son for intérieur :
L’amour est notre mensonge sincère.
L’amoureuse l’entend et dit :
Ainsi est l’amour, il s’en vient et s’en va
comme éclair et foudre.

À la vie, je dis : Doucement, attends
que la lie de ma coupe soit sèche …

 

Mahmoud Darwich, Le Lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar  Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Éditions Actes Sud, 2010, pp.64/65/66.

 

 

Auteur : Mahmoud Darwich
Composition musicale : Walead Ben Selim, Agathe Di Piro, Nidhal Jaoua
Piano : Agathe Di Piro
Chant : Walead Ben Selim
Kanoun : Nidhal Jaoua

 

 

Prochaine représentation : Opéra de Montpellier, 18 janvier 2020

…لا دَوْرَ لي في القصيدة
غيرُ امتثالي لإيقاعها :
حركاتِ الأحاسيس حسّاً يعدِّل حساً
وحَدْساً يُنَزِّلُ معني
وغيبوبة في صدي الكلمات
وصورة نفسي التي انتقلت
من أَنايَ إلي غيرها
واعتمادي علي نَفَسِي
وحنيني إلي النبعِ /

لا دور لي في القصيدة إلاَّ
إذا انقطع الوحيُ
والوحيُ حظُّ المهارة إذ تجتهدْ

كان يمكن ألاَّ أُحبّ الفتاة التي
سألتني : كمِ الساعةُ الآنَ ؟
لو لم أَكن في طريقي إلي السينما …
كان يمكن ألاَّ تكون خلاسيّةً مثلما
هي ، أو خاطراً غامقاً مبهما …

هكذا تولد الكلماتُ . أُدرِّبُ قلبي
علي الحب
كي يَسَعَ الورد والشوكَ … » محمود درويش

Mahmoud Darwich, Le Lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar  Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Éditions Actes Sud, 2010, pp.64/65/66.

 

 

 

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

Rainer Maria Rilke par Las Hermanas Caronni | La mélodie des choses

 

 

 

O’ Lamparo Barrettali Phot. C.C.

« Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix »

 

LA MÉLODIE DES CHOSES

XVI

Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n´a sa place que de temps à autre. Savoir à quel moment c´est à toi d’attaquer, voilà le secret de ta solitude : tout comme l’art du vrai commerce c´est : de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune.

XVIII

Nous sommes en avant tout à fait comme cela. De bénisseuses nostalgies. C’est au loin, dans des fonds éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là que se situent les histoires dont nous sommes les titres obscurs. C’est là qu’ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil. C’est là que nous sommes, alors qu’au premier plan, nous allons et venons.

XIX

Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. — Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Il s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un de l’autre comme jamais.

XX

Sinon, s’il n’y a pas une profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent plus du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. Ils ne veulent pas d’heure autour d’eux. Ce sont des pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches de jours et jouent toujours la même monotone note diminuée.

XXI

Si donc nous voulons être des initiés de la vie, nous devons considérer les choses sur deux plans :
D’abord la grande mélodie, à laquelle coopèrent choses et parfums, sensations et passés, crépuscules et nostalgies, —
et puis : les voix singulières, qui complètent et parachèvent la plénitude de ce chœur.
Et pour une œuvre d’art cela veut dire : pour créer un image de la vie profonde, de l’existence qui n’est pas seulement d’aujourd’hui, mais toujours possible en tous temps, il sera nécessaire de mettre un rapport juste et d’équilibrer les deux voix, celle d’une heure marquante et celle d’un groupe de gens qui s’y trouvent.

XXII

À cette fin, il faut avoir distingué les deux éléments de la mélodie de la vie dans leur forme primitive ; il faut décortiquer le tumulte grondant de la mer et en extraire le rythme du bruit des vagues, et avoir, de l’embrouillamini de la conversation quotidienne, démêlé la ligne vivante qui porte les autres. Il faut disposer côte à côte les couleurs pures pour apprendre à connaître leurs contrastes et leurs affinités. Il faut avoir oublié le beaucoup, pour l’amour de l’important.

Rainer Marie Rilke, Notes sur la mélodie des choses, Édition bilingue, Traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Éditions Allia, 2008, pp.25/27/28/29/30/3132/33.

 

La mélodie des choses
Auteur : R. M. Rilke
Compositeur, interprète : Las Hermanas Caronni

*

Las Hermanas Caronni

Dans une Argentine qui a fondé son identité sur un prodigieux melting pot, Las Hermanas Caronni connaissaient déjà le monde avant de naître tant la diversité de leurs origines avait pris source aux quatre coins du globe.
Un monde qu’elles parcoururent leur instrument en bandoulière et dont les rencontres inspirèrent leurs disques précédents. Mais voici qu’elles explorent leurs mers intérieures dans un album très aquatique par sa thématique. Fortes d’un solide bagage classique dont elles n’ont pas voulu garder le carcan, elles se jouent des styles et des modes pour magnifiquement mettre en musique une « mélodie des choses» chère à Rilke, évoquer les jours pluvieux du Macondo de « Cent Ans de Solitude », et s’emparer du rêve andalou de Jim Morrison. Cette liberté illumine leurs compositions où elles donnent libre cours avec gourmandise à leur talent d’instrumentistes, la majesté des graves de la clarinette de Gianna et le violoncelle parfois rageur de Laura ignorant superbement les étiquettes stylistiques. Plein du parfum de leur Argentine natale, voilà le beau voyage de deux vraies « musiciennes du monde» sur les chemins enchanteurs d’une musique sans frontières.

Philippe Vincent, Jazz Magazine, in Livret numérique, Qobuz, 2015.

 

 

Anna de Noailles par Art Mengo|Il fera longtemps clair ce soir

 

 

 

Merci à la poète qui m’a signalé ce morceau.

S.-E. S.

 

 

IL FERA LONGTEMPS CLAIR CE SOIR

Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…

Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.

De lointains roulements arrivent de la ville… ,
La poussière, qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.

Nous avons tous les jours l’habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…

 

Anna de Noailles, Choix de poésies, Le cœur innombrable, Grasset, 1974, édition numérique non pag. 2015.

 

Il fera longtemps clair ce soir
Auteur : Anna de Noailles
Compositeur, interprète : Art Mengo

 

 

Cathédrale de la mer | Jacques Brel

 

 

Dans la biographie qu’il consacre à Jacques Brel — Une vie — Olivier Todd reproduit la lettre que Brel adresse à son pianiste et compositeur Gérard Jouannest en 1978, quatre mois après la sortie du disque Les Marquises. Depuis Atuona, Brel écrit : « Alors, comment vas-tu, jeune crapule ?  (…) Je t’écris pour te dire que j’attends toujours de toi quelques musiques, des nerveuses, des huit pieds et autres, de manière à pouvoir répandre mon génie fatigant sur des foules ahuries, car j’écris encore quelques litanies sincères ».

Et La Cathédrale verra le jour.

Cette chanson appartient au dernier voyage de Brel, celui qui le mena d’Anvers au mouillage d’Hiva Oa pour un ultime séjour  vécu  comme un accomplissement.

L’archipel des Marquises est appelé Fenua Enata par ses premiers habitants, ce qui se traduit par  Terre des Hommes. Brel aimait Saint-Exupéry. Sa solitude à l’éclat profond n’est choisie  que  pour mourir au milieu de ses frères humains .

Avec cette chanson, le poète laisse le journal de bord de sa fin de vie. La cathédrale  de Brel se nomme  L’Askoy, elle amarre le 26 janvier 1976 dans la baie de Fort-de-France. On y entend le voeu d’une église débondieurisée et de fleurs sur la mer. Brel est déjà malade. Il meurt le 9 octobre 1978.

Sylvie-E. Saliceti

 


Photographie Sylvie-E. Saliceti 2019

 

 

 

La cathédrale
Auteur, interprète ; Jacques Brel
Compositeur: Gérard Jouannest

 

 

La Cathédrale
de Jacques Brel

 

Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Des haubans et halebas
Prenez une cathédrale
Haute en ciel et large au ventre
Une cathédrale à tendre
De clinfoc et de grand-voiles
Prenez une cathédrale
De Picardie ou de Flandre
Une cathédrale à vendre
Par des prêtres sans étoile
Cette cathédrale en pierre
Qui sera débondieurisée
Traînez-la à travers prés
Jusqu’où vient fleurir la mer
Hissez la toile en riant
Et filez sur l’Angleterre


L’Angleterre est douce à voir

Du haut d’une cathédrale
Même si le thé fait pleuvoir
Quelqu’ennui sur les escales
Les Cornouailles sont à prendre
Quand elles accouchent du jour
Et qu’on flotte entre le tendre
Entre le tendre et l’amour
Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Mais ne vous réveillez pas
Filez toutes voiles dehors
Et ho hisse les matelots
A chasser les cachalots
Qui vous mèneront aux Açores
Puis Madère avec ses filles
Canarian et l’Océan
Qui vous poussera en riant
En riant jusqu’aux Antilles
Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas


Putain, les Antilles sont belles

Elles vous croquent sous la dent
On se coucherait bien sur elles
Mais repartez de l’avant
Car toutes cloches en branle-bas
Votre cathédrale se voile
Transpercera le canal
Le canal de Panama
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez cueillir les étoiles
Mais ne vous réveillez pas


Et voici le Pacifique

Longue houle qui roule au vent
Et ronronne sa musique
Jusqu’aux îles droit devant
Et que l’on vous veuille absoudre
Si là-bas bien plus qu’ailleurs
Vous tendez de vous dissoudre
Entre les fleurs et les fleurs
Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez pêcher les étoiles
Mais ne vous réveillez pas
Cette cathédrale est en pierre
Traînez-la à travers bois
Jusqu’où vient fleurir la mer
Mais ne vous réveillez pas
Mais ne vous réveillez pas.

Jacques Brel

 

 

Gens de ma terre | Amália Rodrigues par Mariza

 

 

 

Gens de ma Terre
C’est le mien et c’est le vôtre, ce fado,
Destinée qui nous amarre,
Bien qu’il puisse être refusé
Aux cordes d’une guitare

 

 

Qu’une femme se mette à chanter était très mal vu au début du XXe siècle. D’autant que le fado est, à l’instar du blues ou du tango, une musique maudite, qui a poussé dans les bas-fonds. Est-il d’origine arabe, emprunte-t-il son tempo au mouvement des vagues ou résulte-t-il d’un brassage de musiques rurales portugaises et de traditions africaines ou brésiliennes arrivées avec les bateaux ? Ce qui est sûr, c’est que ce style s’est épanoui dans les quartiers populaires de Lisbonne à la fin du XIXe siècle.

Amália Rodrigues, qui excellait dans l’improvisation ornementée, sut très vite s’imposer comme l’âme du fado et l’ambassadrice d’un peuple. Sa voix torturée enflait, se cassait, se faisait âpre et caressante, portée par les notes cristallines de la viola, guitare à douze cordes héritée du cistre de la Renaissance.

Éliane Azoulay sur Amália Rodrigues.

 

   Amalia Rodrigues, Sculpture de bois Porto Novembre 2019
Photographie S.-E. Saliceti.

 

O Gente Da Minha Terra
Auteur : Amalia Rodriguez
Interprète : Mariza

 

 

 

 

 

Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich

 

 

 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

Les sonnets de Joseph Brodsky par Elena Frolova | Un crépuscule matinal

 

 

 

L’ombre d’Hermann Hesse plane sur la génération Eltsine et l’on redécouvre des poètes jadis honnis par le régime. On retrouvera ainsi des poètes connus depuis longtemps en Occident : Joseph Brodsky (1940-1996), déporté dans les années 60, exilé un peu plus tard, avant que l’Occident lui offre la gloire d’un prix Nobel. On put le lire en France dès 1966 et l’on y chercherait d’ailleurs en vain quelque accent contre-révolutionnaire.
La traduction musicale d’Elena nous en restitue toute la puissance sereine, arrachée au temps. On comprend mieux en l’écoutant ce qui pouvait émouvoir les uns et effrayer les autres.

(…)

Le crépuscule d’Elena semble prendre une autre signification, il serait du matin, une aube où l’on fourbit le matériel nécessaire pour la route, où l’on chasse le chagrin avec insolence. On dit souvent des poètes qu’ils cachent leur souffrance sous des apparences légères.
Chez Elena, on pourrait facilement renverser la phrase. Même dans les ballades les plus mélancoliques, un optimisme vigoureux transparaît. La mort rôde, certes, mais elle la repousse au loin comme dans Le Vagabond et Quand passent les nuages, son «vivre» jusqu’à bout de souffle est lancé comme un défi. Chanter la poésie n’est pas seulement une mise en musique — une traduction qui serait déjà un beau cadeau pour nos oreilles occidentales, c’est aussi la poursuite de l’acte créatif intime du poète dans l’espace contemporain. Elena Frolova relit Brodsky, Tsvetaeva, Essenine et poursuit leur oeuvre poétique, certes elle ne lève pas tous les points d’interrogation, mais elle transforme les craintes en espoir.

Camille Rancière, Le crépuscule matinal d’Elena Frolova, Notice accompagnant le disque « Zerkalo », L’empreinte digitale ( Marseille), Direction artistique : Catherine Peillon, 2010.

Elena_Frolova-Zerkalo

Petit sonnet
Auteur : Joseph Brodsky
Compositeur, interprète : Elena Frolova

**
*

СОНЕТИК (И. Бродский)
Маленькая моя, я грущу (а ты в песке скок-поскок).
Как звездочку тебя ищу: разлука как телескоп.
Быть может, с того конца заглянешь (как Левенгук), не разглядишь лица,
но услышишь: стук-стук. Это в медвежьем углу
По воздуху царапаются кусты, и постукивает во тьму
сердце, где проживаешь ты,
помимо жизни в Крыму.

**

*

De nouveau nous vivons au golfe,
et les nuages flottent au-dessus de nous,
et le Vésuve contemporain gronde,
et la poussière retombe sur les ruelles,
et les fenêtres des ruelles tremblent.
Un jour nous-mêmes serons couverts de poussière.

Et cet instant malheureux je voudrais
en tram aller aux faubourgs,
entrer dans ta maison,
et si dans une centaine d’années,
ils viennent déterrer notre ville,
je voudrais qu’ils me trouvent
dans ton étreinte éternelle
couvert de nouvelles cendres.

Сонет

Мы снова проживаем у залива,
и проплывают облака над нами,
и современный тарахтит Везувий,
и оседает пыль по переулкам,
и стекла переулков дребезжат.
Когда-нибудь и нас засыпет пепел.

Так я хотел бы в этот бедный час
приехать на окраину в трамвае,
войти в твой дом,
и если через сотни лет
придет отряд раскапывать наш город,
то я хотел бы, чтоб меня нашли
оставшимся навек в твоих объятьях,
засыпанного новою золой.

Joseph Brodsky, Sonnet, Traduction : Azamat Rhakimov .

 

 

 

 

Brassens et Jaroussky chantent Verlaine | Colombine


 

 

Colombine
Auteur : Verlaine
Compositeur, interprète : G. Brassens

**
*

Léandre le sot,
Pierrot qui d’un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,

Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque,
Aux costumes fous,
Les yeux luisant sous
Son masque,

Do, mi, sol, mi, fa,
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une frêle enfant
Méchante

Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appâts
Et disent :
« A bas
Les pattes ! »

L’implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, suivi de Fêtes galantes, Editions Librio, 1995, p.91.

 

 

Exceptionnelle mise en musique de Verlaine par Brassens : le temps fort du texte, avec exactitude tombe sur le temps fort musical. Cette précision avait des allures de défi; témoin la jonglerie avec le texte original des Fêtes Galantes, puisque l’avant-dernière strophe de Colombine a été supprimée dans la version chantée.

Ci-dessous le paragraphe manquant dont on réalise aisément en le fredonnant qu’il s’adapte mal à la mélodie, avec la menace d’un double désastre !

-Eux ils vont toujours !-
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres

Enfin, pour comparaison,  en regard de la version initiale chantée par Brassens, je publie une adaptation récente de Philippe Jaroussky, fidèle à la plus pure tradition des mélodies françaises.

Sylvie-E. Saliceti

**
*

 

Colombine
Auteur : Verlaine
Interprète : Philippe Jaroussky

 

 

 

Les tangos écrits par Borges : l’énergie et le temps du mythe | Alguien le dice al tango en deux versions


 

 

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla

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*

Fidèle aux enseignements de son père, quant à l’impossibilité de se souvenir et de conserver intacte dans la mémoire la réalité telle qu’elle a été vécue la première fois, Borges n’a plus cru dans l’histoire. L’histoire n’existe pas, elle est la distorsion des faits qui se sont succédé au travers d’innombrables générations qui l’ont racontée. Et lui, poète, grâce au mot inspiré par la muse, au mot sacralisé, entreprend l’impossible : la modification du passé.

Dans Fundación Mítica de Buenos Aires (Cuaderno San Martín, 1929), il écrit : « Les hommes partagèrent un passé illusoire ». C’est ce qui permet à Borges de situer, malgré la réalité de l’Histoire, le fondement de Buenos Aires dans son propre quartier, Palermo. Il récupère ce passé, grâce à sa mémoire, pour le modifier selon son plaisir et son désir ; il brise ainsi la trame de l’« histoire fallacieuse » et tente de récupérer la vision première et archétypale, celle du mythe.

Basée sur le mythe, elle peuplera alors sa ville de compadritos qui doivent des vies mais ne sont pas des crapules. Ces hommes des faubourgs décrits et chantés par Borges forment une frise très particulière. Ils sont courageux et respectent toujours les codes de cette société dans laquelle le destin les a fait naître. Hommes hargneux ayant peur de la tendresse et des sentiments, ils se laissent retenir par la musique du tango, ce « reptile de lupanar », comme l’appelait Lugones.

Dans les souvenirs de Borges traîne la nostalgie des tangos d’Arolas et de Greco qu’enfant il avait vu dansés sur les trottoirs. Ce sont ces tangos qu’il aimera toute sa vie, préférence à laquelle s’ajoute celle des milongas, pour leur rythme ironiquement joyeux.

Borges a écrit des tangos et des milongas pour le plaisir de ses lecteurs. Il les a écrits pour conjurer cette image de vengeance, d’abandon et de larmes afférente au tango, en transformant ses personnages en «hommes de loi».

Maria Kodama, Livret accompagnant le disque ( Silvana Deluigi ).

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Jorge Luis Borges ( 1899 Buenos Aires – 1986 Genève)

 

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Alguien le dice al tango

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo.
Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.
Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.
Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.
Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.
Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

Jorge Luis Borges

 

*

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla
Interprète : Silvana Deluigi

 

 

 

 

Baudelaire le musicien | La musique par Léo Ferré et The Mogee’s


 

 

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Léo Ferré
Direction : Jean-Michel Defaye
Distinctions : Le Choix de France Musique (décembre 2013)

 

 

Mais rien ne dit mieux l’amour pour la musique de Baudelaire que son poème « La Musique », d’abord appelé « Beethoven », où il développe les conceptions déjà exposées dans sa lettre du 17 février 1860 adressée à Richard Wagner : « J’ai éprouvé souvent un sentiment d’une nature assez bizarre, c’est l’orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle et qui ressemble à celle de monter dans l’air ou de rouler sur la mer. »

LXIX
LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume
ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que ma nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois,
calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Charles Baudelaire

(…)

Les musiciens et Baudelaire

Baudelaire disait dans son introduction du Spleen de Paris rêver d’exprimer « les mouvements lyriques de l’âme », les « ondulations de la rêverie », les «soubresauts de la conscience. » Fidèle à son voeu, nous présentons trois disques qui réunissent pour la première fois les musiciens que Baudelaire a entendus et qui l’ont inspiré, ceux qui l’ont mis en musique, enfin ceux, qui jusqu’à nos jours, perpétuent sa poésie, grâce à la chanson classique ou pop’, art contemporain par excellence qui ne pouvait qu’intéresser celui qui a théorisé la modernité. Baudelaire permet une traversée musicale qui débute avec Beethoven, pour aboutir à Serge Gainsbourg et sa lignée, avec comme point d’orgue Wagner et la tradition directement héritée de lui, ou qui l’a combattu.
Le premier disque s’ouvre avec Beethoven qui, tel Baudelaire, a inauguré l’aventure de l’homme intérieur au moyen de son art. Ses sonates forment « le Nouveau testament de la musique », selon la formule consacrée. La présence de Liszt marque autant l’héritage de Beethoven que l’annonce de la révolution musicale que son gendre, Richard Wagner, va introduire.
Baudelaire a connu Liszt à Paris grâce à Wagner, qui a été sa révélation suprême, au même titre que Poe, ce qui ne l’a pas empêché d’aimer aussi Weber et de le placer dans son poème « Les phares », où il rend hommage à tous les génies qu’il aime – Rubens, Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya –, Weber étant le seul musicien cité, que Baudelaire rapproche de Delacroix, son maître :

Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges ;
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

De fait, le premier musicien à proposer une interprétation musicale de Baudelaire lui-même est Henri Duparc, qui a génialement ajointé l’esprit de Baudelaire, alors décédé depuis trois ans, et celui de Wagner. Sa première oeuvre date de 1870, soit la même année que celle où Chabrier adapte également « L’Invitation au voyage ». Dès lors, toute la mélodie française – soit plus d’une vingtaine de compositeurs, pour plus de cinquante mélodies – va s’approprier Baudelaire : Fauré, Debussy, Caplet, et Dutilleux qui porte une tradition qui remonte en droite ligne à celui pour qui la musique « creuse le ciel ». Notable exception, Alban Berg, qui ne pouvait qu’être sensible à l’art novateur du poète.

Au lendemain de la guerre, Baudelaire a été repris par la chanson, en particulier par Léo Ferré, qui a mis les poètes en musique, de manière à les rendre populaires, cependant qu’il a proposé des alternatives suggestives, prouvant que Baudelaire pouvait se loger dans toutes les musiques. Une leçon reprise par Serge Gainsbourg, souvent si proche des Fleurs du Mal, mais aussi des interprètes aussi talentueux qu’Yves Montand ou Catherine Sauvage, ou, plus récemment, Juliette Noureddine et Mylène Farmer.
Pour avoir célébré la modernité, Baudelaire en définitive reste plus que jamais notre prochain.

Stéphane Barsacq, Livret accompagnant le disque.

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La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : The Mogee’s