Archives de catégorie : CANTOPOÈME

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

La Green Box | Victor Hugo chanté par Florent Vintrigner

 

Ce disque de douze poèmes est mis en musique par Florent Vintrigner, chanteur de la Rue Kétanou. Il en est le maître d’œuvre complet : compositeur, arrangeur et interprète. Il joue du banjo, de la guitare, de l’harmonica et de l’accordéon. « Défense de déposer de la musique le long de mes vers », injonction apocryphe dit-on. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de cette citation, voici une belle réussite qui la délégitime !   La démarche poétique n’a-t-elle aussi pour vocation de raviver les registres classiques ? Cette adaptabilité  n’est-elle d’ailleurs le signe assez sûr que l’on se trouve en présence d’une œuvre littéraire forte, capable de transcender son temps ? Tous les textes ne portent pas en eux cette possibilité d’une réception, toujours renouvelée par les époques qu’ils traversent. Voici en somme douze chansons enrichies d’un écho infiniment contemporain, jusqu’à offrir à la poésie hugolienne la nouvelle naissance qu’elle mérite.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Auteur : Victor Hugo
Compositeur / interprète : Florent Vintrigner
Chant, Banjo, Guitares, Harmonica : Florent Vintrigner
Arrangements, Programmations, Batteries, Basses, Claviers, Clarinette, Guitares, Choeurs : Benoît Laur
Arrangements, Réalisation, Enregistrement, Mixage : Arnaud Viala

 

 

 
Jeune fille
 

 

Jeune fille, l’amour, c’est d’abord un miroir
Où la femme coquette et belle aime à se voir
Et, gaie ou rêveuse, se penche
Puis, comme la vertu, quand il a votre cœur
Il en chasse le mal et le vice moqueur
Et vous fait l’âme pure et blanche
Puis on descend un peu, le pied vous glisse
Alors C’est un abîme ! en vain la main s’attache aux bords
On s’en va dans l’eau qui tournoie
L’amour est charmant, pur, et mortel
N’y crois pas
Tel l’enfant, par un fleuve attiré pas à pas
S’y mire, s’y lave et s’y noie.
 

 

Victor Hugo

 

Baudelaire le musicien | Léo Ferré &The Mogee’s


 

 

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Léo Ferré
Direction : Jean-Michel Defaye
Distinctions : Le Choix de France Musique (décembre 2013)

 

 

Mais rien ne dit mieux l’amour pour la musique de Baudelaire que son poème « La Musique », d’abord appelé « Beethoven », où il développe les conceptions déjà exposées dans sa lettre du 17 février 1860 adressée à Richard Wagner : « J’ai éprouvé souvent un sentiment d’une nature assez bizarre, c’est l’orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle et qui ressemble à celle de monter dans l’air ou de rouler sur la mer. »

LXIX
LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume
ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que ma nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois,
calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Charles Baudelaire

(…)

Les musiciens et Baudelaire

Baudelaire disait dans son introduction du Spleen de Paris rêver d’exprimer « les mouvements lyriques de l’âme », les « ondulations de la rêverie », les «soubresauts de la conscience. » Fidèle à son vœu, nous présentons trois disques qui réunissent pour la première fois les musiciens que Baudelaire a entendus et qui l’ont inspiré, ceux qui l’ont mis en musique, enfin ceux, qui jusqu’à nos jours, perpétuent sa poésie, grâce à la chanson classique ou pop’, art contemporain par excellence qui ne pouvait qu’intéresser celui qui a théorisé la modernité. Baudelaire permet une traversée musicale qui débute avec Beethoven, pour aboutir à Serge Gainsbourg et sa lignée, avec comme point d’orgue Wagner et la tradition directement héritée de lui, ou qui l’a combattu.
Le premier disque s’ouvre avec Beethoven qui, tel Baudelaire, a inauguré l’aventure de l’homme intérieur au moyen de son art. Ses sonates forment « le Nouveau testament de la musique », selon la formule consacrée. La présence de Liszt marque autant l’héritage de Beethoven que l’annonce de la révolution musicale que son gendre, Richard Wagner, va introduire.
Baudelaire a connu Liszt à Paris grâce à Wagner, qui a été sa révélation suprême, au même titre que Poe, ce qui ne l’a pas empêché d’aimer aussi Weber et de le placer dans son poème « Les phares », où il rend hommage à tous les génies qu’il aime – Rubens, Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya –, Weber étant le seul musicien cité, que Baudelaire rapproche de Delacroix, son maître :

Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges ;
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

De fait, le premier musicien à proposer une interprétation musicale de Baudelaire lui-même est Henri Duparc, qui a génialement ajointé l’esprit de Baudelaire, alors décédé depuis trois ans, et celui de Wagner. Sa première oeuvre date de 1870, soit la même année que celle où Chabrier adapte également « L’Invitation au voyage ». Dès lors, toute la mélodie française – soit plus d’une vingtaine de compositeurs, pour plus de cinquante mélodies – va s’approprier Baudelaire : Fauré, Debussy, Caplet, et Dutilleux qui porte une tradition qui remonte en droite ligne à celui pour qui la musique « creuse le ciel ». Notable exception, Alban Berg, qui ne pouvait qu’être sensible à l’art novateur du poète.

Au lendemain de la guerre, Baudelaire a été repris par la chanson, en particulier par Léo Ferré, qui a mis les poètes en musique, de manière à les rendre populaires, cependant qu’il a proposé des alternatives suggestives, prouvant que Baudelaire pouvait se loger dans toutes les musiques. Une leçon reprise par Serge Gainsbourg, souvent si proche des Fleurs du Mal, mais aussi des interprètes aussi talentueux qu’Yves Montand ou Catherine Sauvage, ou, plus récemment, Juliette Noureddine et Mylène Farmer.
Pour avoir célébré la modernité, Baudelaire en définitive reste plus que jamais notre prochain.

Stéphane Barsacq, Livret accompagnant le disque.

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : The Mogee’s

 

 

 

 

Komitas | La Grue (Chant de l’émigré)

 

 

Komitas Peinture de Panos Terlemezian 1913

Plus je pousse ma réflexion dans les profondeurs de ce vaste océan de la musique, plus je suis convaincu que nos mélodies populaires et religieuses, majestueuses et immortelles, qui depuis longtemps fraternisent, deviendront, même pour les étrangers, une source de recherches car leurs racines remontent très loin dans le temps.

Komitas Correspondance, 1897

 

Prêtre, chantre, compositeur, ethnomusicologue, poète, il est encore Docteur en théologie et en musicologie. Ces activités plurielles trouvent leur unité au service de son approche spirituelle. Soghomon Gevorgi Soghomonian doit son surnom « Komitas (Gomidas en arménien) » à Khrimian, son protecteur moral, qui le surnomme ainsi en raison de la beauté de sa voix et de son écriture musicale, Komitas étant le nom d’un précédent catholicos et compositeur du VIIe siècle, Komitas d’Aghdsk.

Komitas a collecté, inventorié scrupuleusement, puis restauré trois mille chants de la tradition populaire arménienne.  Dans la nuit du 24 avril 1915, il est arrêté et déporté, à la date précise donc qui marque le début du génocide arménien.

Krunk (La grue) est une  chanson populaire arménienne célèbre, réécrite et harmonisée par Komitas, évocatrice du sentiment d’exil, de la nostalgie et la terre perdue. L’exilé aperçoit dans le ciel l’oiseau migrateur, auquel il demande des nouvelles de son pays et de sa famille.

Sylvie-E. Saliceti

La Grue ( Krunk ) / Chant de l’émigré

 

Grue, d’où viens-tu ? Je suis l’esclave de ta voix !
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Ne te presse pas, tu rejoindras bientôt ton essaim ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
J’ai quitté pour venir ici ma maison et ma vigne,
Chaque fois que je soupire, mon âme se déchire ;
Grue, arrête-toi un moment, ta voix est si douce à mon cœur !
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Tu ne fais pas languir celui qui te demande des nouvelles ;
Ta voix est plus douce que celle du moulin à eau ;
Grue, vas-tu vers Bagdad ou vers Alep ?
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
De mon propre gré j’ai quitté le pays ;
J’ai connu les douleurs de ce monde mensonger,
Je souffre de l’absence de mes compagnons ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Les choses de ce monde sont bien lentes.
Dieu m’entendra peut-être et m’ouvrira une porte ;
Le cœur de l’émigré est en deuil et ses yeux sont baignés de larmes.
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Dieu, je te conjure d’avoir pitié et d’être miséricordieux ;
L’émigré a le cœur blessé et ses poumons se consument,
Le pain qu’il mange est amer et l’eau qu’il boit ne lui fait pas de bien ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Je ne distingue plus le dimanche des jours de la semaine.
On m’a passé à la broche et on m’a mis sur le feu.
Cela m’est égal de brûler, c’est d’être loin des miens que je souffre ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Tu viens de Bagdad, tu vas vers la campagne ,
Je te confie ce petit papier que j’ai écrit ;
Que Dieu nous en soit témoin,
Tu le feras parvenir à ma bien-aimée.
J’ai écrit dans mon papier que je suis resté ici,
Que je n’ai pas eu un seul jour de bonheur,
Et que ma peine est grande d’être loin des miens ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
L’automne est arrivé ; avec des milliers de tes compagnes,
Tu as formé un essaim et tu pars loin d’ici ;
Tu n’as pas répondu et tu t’en es allée !
Grue, va-t-en, éloigne-toi de notre pays !

Traduction française : Archag Tchobanian avec l’aimable autorisation du site Imprescriptible

Krunk ( La grue)
Traditionnel / Komitas
Duduk : Vladimir Kroyan
Interprètes : Trio Nazani

 

Cavalier moine | Fernando Pessoa chanté par Mariza

Dédicace pour Porto aujourd'hui, puis pour J. et M. Vaz,
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont
Photographie S.-E. Saliceti

DO VALE A MONTANHA
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por casas, por prados,
Por Quinta e por fonte,
Caminhais aliados.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por penhascos pretos,
Atrás e defronte,
Caminhais secretos.

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por quanto é sem fim,
Sem ninguém que o conte,
Caminhais em mim.

 

Cavaleiro Monge / Cavalier moine
Auteur : Fernando Pessoa
Compositeur, guitariste : Mário Pacheco
Interprète : Mariza

 

DE VALLÉE EN COLLINE,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par maisons et par près,
Par ferme et par fontaine,
Vous cheminez pensifs.

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Entre de noirs rochers,
Et devant et derrière,
Vous cheminez secrets.

 

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par des plaines désertes
Dépourvues d’horizon,
Vous cheminez rebelles.

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par voies impraticables,
Fleuves sans gué ni pont,
Vous cheminez seulets.

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par ce qui est sa fin,
Et que nul ne dira,
Vous cheminez en moi.

Fernando Pessoa, Anthologie essentielle, présentée, traduite, commentée par Patrick Quillier, Bilingue, Éditions Chandeigne, pp.93 à 95, 2016.

Lionel Bourg | Victor Hugo, bien sûr

 

 

L’enfant ou,

Si vous voulez que je m’en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?

l’adolescent qu’il m’arrive d’être encore sous le masque un brin grimaçant de l’âge, n’eut qu’une connaissance distante de Victor Hugo.

Roulements de tambour appris tant bien que mal et qui, « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine », martelaient la progression déjà cinématographique de la garde impériale, armées d’anges, de démons, de monstres et de goules accrochées au ciel que le poète badigeonnait d’encre et de mixtures brunâtres, bossu, Tzigane, forçat qui longtemps se contenta d’avoir pour lui la gueule de Jean Gabin tandis que, revers de la médaille, Bourvil suait la plus fourbe abjection, cataractes, cymbales, trompettes et hémistiches piétinant la boue comme l’avaient malaxée jadis les pachydermes conduits par les généraux de Carthage, marches funèbres, sistres, cors de chasse, rien ne manquait au vacarme escortant le pair de France, une brise inattendue, une larme ou, le souffle court, quelque lente caresse au sein du poème déposant toutefois sur la tombe de Léopoldine «un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur ».
Il n’avait jamais entendu, jamais lu ni reçu en partage de plus belles paroles.
C’était doux. C’était tendre.
Si déchirant que, cheminant chaque jeudi sur la route du cimetière, laquelle longeait la voie ferrée avant de l’enjamber et de laisser derrière elle, noirs, croûtés de suie, les murs des aciéries où son père travaillait – des trains de marchandises hoquetaient sur les rails, ou des locomotives rescapées de la seconde guerre mondiale, des convois de wagons-citernes, des michelines –, il murmurait les alexandrins copiés en classe dans son « cahier de poésie » :

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.*

les récitant en guise de prière sitôt que, face à la dalle gravée du nom de son frère, sa mère séchait les pleurs qu’elle n’avait su contenir.

De plaintes en rebuffades, Hugo, discret d’abord, ne l’abandonna plus, ce diable d’aïeul, moitié père Noël, moitié père Fouettard, surgissant sous les innovations ou les extravagances des poètes, Rimbaud, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire, que le lycéen fréquentait désormais. N’empêche. Nul mieux que lui n’avait identifié la nuit. Nul n’avait plus fiévreusement, plus sensuellement codifié les mirages, et les fumées, les fantasmagories (…)

Lionel Bourg, Victor Hugo, bien sûr, Éditions Le Réalgar, pp. 9/10/11, 2020.

*Victor Hugo, «Les Contemplations» (1856)

 

 

Enregistrement public 05 Décembre 2013, Château de Grignan
Auteur : Victor Hugo
Benoit Thévenot – piano
Nicolas Serret – batterie
François-Régis Gallix – contrebasse
Composition / chant / violoncelle : A. Sila

 

Philippe Jaccottet | À Henry Purcell

 

Philippe Jaccottet

 

À HENRY PURCELL

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?

Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.

Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l’été céleste
et dont nous n’avons jamais bu le lait.

Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.

Ne croyez pas qu’il touche un instrument
de cyprès et d’ivoire comme il semble :
ce qu’il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.

À sa clarté,
nous ne faisons plus d’ombre.

Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l’écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.

On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines…

Nul doute, cette fois les voyageur
ont passé la dernière porte :

ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d’eux.

Pendant que je t’écoute,
le reflet d’une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l’eau.

Cette voix aussi, n’est-elle pas l’écho
d’une autre, plus réelle ?
Va-t-il l’entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L’entendrai-je, moi ?

Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.

Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.

Même invisible, je t’ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.

 

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, p. 737 à 739.

 

À Henry Purcell
Auteur : Philippe Jaccottet
Diction : André Velter

Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich

 

 

 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

 

 

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

Les tangos écrits par Borges : l’énergie et le temps du mythe | Alguien le dice al tango en deux versions

 

Jorge Luis Borges ( 1899 Buenos Aires – 1986 Genève)

 

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla

 

 

Fidèle aux enseignements de son père, quant à l’impossibilité de se souvenir et de conserver intacte dans la mémoire la réalité telle qu’elle a été vécue la première fois, Borges n’a plus cru dans l’histoire. L’histoire n’existe pas, elle est la distorsion des faits qui se sont succédé au travers d’innombrables générations qui l’ont racontée. Et lui, poète, grâce au mot inspiré par la muse, au mot sacralisé, entreprend l’impossible : la modification du passé.

Dans Fundación Mítica de Buenos Aires (Cuaderno San Martín, 1929), il écrit : « Les hommes partagèrent un passé illusoire ». C’est ce qui permet à Borges de situer, malgré la réalité de l’Histoire, le fondement de Buenos Aires dans son propre quartier, Palermo. Il récupère ce passé, grâce à sa mémoire, pour le modifier selon son plaisir et son désir ; il brise ainsi la trame de l’« histoire fallacieuse » et tente de récupérer la vision première et archétypale, celle du mythe.

Basée sur le mythe, elle peuplera alors sa ville de compadritos qui doivent des vies mais ne sont pas des crapules. Ces hommes des faubourgs décrits et chantés par Borges forment une frise très particulière. Ils sont courageux et respectent toujours les codes de cette société dans laquelle le destin les a fait naître. Hommes hargneux ayant peur de la tendresse et des sentiments, ils se laissent retenir par la musique du tango, ce « reptile de lupanar », comme l’appelait Lugones.

Dans les souvenirs de Borges traîne la nostalgie des tangos d’Arolas et de Greco qu’enfant il avait vu dansés sur les trottoirs. Ce sont ces tangos qu’il aimera toute sa vie, préférence à laquelle s’ajoute celle des milongas, pour leur rythme ironiquement joyeux.

Borges a écrit des tangos et des milongas pour le plaisir de ses lecteurs. Il les a écrits pour conjurer cette image de vengeance, d’abandon et de larmes afférente au tango, en transformant ses personnages en «hommes de loi».

Maria Kodama, Livret accompagnant le disque ( Silvana Deluigi ).

 

Alguien le dice al tango

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo.
Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.
Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.
Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.
Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.
Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

Jorge Luis Borges

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla
Interprète : Silvana Deluigi

 

 

 

 

L’insurrection poétique | Vladimir Maïakovski & Sergueï Essenine

 

 

 

À Sergueï Essenine

La tâche est grande
on y suffit à peine.
Il faut d’abord
refaire la vie,
une fois refaite
on pourra la chanter.
Notre temps, pour la plume,
n’est pas très facile

 

Vladimir Maïakovski, Extrait de « À Sergueï Essenine » (1926), Écoutez si on allume les étoiles, traduit du russe par Francis Combes et Simone Pirez, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005 in L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, Éditions Bruno Doucey, 2015, p.18.

 

 

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Interprète : Elena Frolova
Traduction française : Vladimir Naoumov
Direction de production : Catherine Peillon

 


*

 

LE SOLEIL S’EST ETEINT

Le soleil s’est éteint. Dans les champs
Le pipeau du berger chante.
Fronts soudés, le troupeau
Ecoute cette chanson du pipeau.
Emporte l’écho rapide
Les pensées des bêtes hébétées
Vers l’Atlantide
Des verts prés.
Cette chanson est pour toi, ô ma Patrie,
J’aime tes jours et tes nuits.

Sergueï Essenine

*

 

L’insurrection poétique… L’anthologie (…) pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu.

Avec les contributions de Maram al-Masri, Peter Bakowski, Tahar Ben Jelloun, Claude Ber, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Hélène Cadou, Jean Joubert, Jean Malrieu, Yannis Ritsos, Sylvie-E. Saliceti, Fabio Scotto, Frédéric Jacques Temple …