[Ligne du jour] La grenade

 
Sous l’arbre rouge, tu es là Sohrâb je te vois.
En une vision parfois un homme voit toute sa vie. Quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours. Même après sa mort, sous la terre qui l’a ensevelie il continue d’être ensoleillé.

Où qu’il aille désormais, on le découvre.

Tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses, tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi dans le cœur des gens.

Moi j’ai donné le nom de grenade à cette terre.

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Les violons de Mahmoud Darwich| Brahms par Christian Ferras

 

 

 

LES VIOLONS

 

 

Les violons
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent un temps perdu qui ne reviendra pas
Les violons pleurent une patrie perdue qui peut-être reviendra
Les violons enflamment les forêts de cette obscurité lointaine, si lointaine
Les violons ensanglantent les couteaux et hument mon sang dans ma veine jugulaire
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons, chevaux sur une corde de mirage et une eau qui geint,
Les violons, chant de lilas sauvages qui s’éloigne et revient
Les violons, monstre que torture l’ongle d’une femme qui l’effleure et s’éloigne
Les violons, armée qui édifie un cimetière de marbre et de nahawand
Les violons, anarchie de cœurs qu’affole le vent dans les pas de la danseuse
Les violons, essaims d’oiseaux qui s’échappent de la bannière inachevée
Les violons, plainte de la soie ridée dans la nuit de l’amante
Les violons, voix du vin lointain sur un désir révolu
Les violons me suivent, ici et là-bas, pour se venger de moi
Les violons me recherchent pour m’occire, où qu’ils me trouvent
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie

Mahmoud Darwich, Les violons, Au dernier soir sur cette terre, traduction par Elias Sanbar, Actes Sud, 1994, p.101.

 

Sonate n° 3 en ré mineur, op. 108
Compositeur : Johannes Brahms
Violon : Christian Ferras
Piano : Pierre Barbizet
4 étoiles du Monde de la Musique / 10 de Classica-Répertoire

 

« Christian Ferras oublié » : oh non, l’on n’oubliera jamais cet immense violoniste français de la grande lignée de Thibaud et de Francescatti, dont le tragique et pourtant magnifique destin le poussa à se donner la mort en 1982, à 49 ans seulement, après une carrière éblouissante qui le mena très, très tôt sur les plus grands sommets internationaux – Karajan grava avec lui les plus importants concertos du répertoire, des interprétations qui font encore autorité de nos jours. Alors pourquoi « Ferras oublié » ? C’est que cet album propose nombre d’enregistrements qui n’ont jamais fait l’objet de rééditions, au-delà du microsillon, voire du 78-tours : quelques-uns n’avaient même jamais vu le jour, étant restés sous forme de bande-matrice d’après des concerts donnés au Japon – des bandes récupérées chez un brocanteur après la disparition de la veuve du violoniste… Parmi les plus grandes raretés, Tzigane de Ravel (avec Barbizet au piano !) et la Pavane de Fauré, de vraies bijoux de sonorité et d’intelligence musicale. Bref, l’auditeur l’aura saisi, voici une véritable malle aux trésors, ce qu’il convient de saluer avec éclat. Enregistrements réalisé en avril 1971 au Japon, à Bruxelles en février 1951, et à Londres en novembre 1948 ».

Source : Livret d’un autre disque paru cette année « Forgotten Ferras », chez Universal Music, également accompagné par Barbizet. Indispensable. Distinctions Gramophone Editor’s Choice.

 

 

back_christian_ferras-pierre_barbizet-musique_de_c

 

 

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti | Chanson pour le maçon

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés, puis son ami. Chanson pour le maçon évoque le métier du père d’Audiberti. L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy. Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses :  Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin …

Dèjà loin, même si en tous lieux demeure  une stèle aux mots.

Sylvie-E. Saliceti

 

Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

 

Jacques Audiberti, Des Tonnes de semence / Toujours / La Nouvelle Origine,
Préface d’Yves-Alain Favre, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

Rainer Maria Rilke par Colette Magny | Heure grave

 

 

Heure grave

 

 

Qui maintenant pleure quelque part dans le monde,
Sans raison pleure dans le monde,
Pleure sur moi.

Qui maintenant rit quelque part dans la nuit,
Sans raison rit dans la nuit,
Rit de moi.

Qui maintenant marche quelque part dans le monde,
Sans raison marche dans le monde,
Vient vers moi.

Qui maintenant meurt quelque part dans le monde,
Sans raison meurt dans le monde,
Me regarde.

Rainer Maria Rilke, Le livre d’images, Traduit par Lou Albert-Lasard, Berlin-Schmargendorf, Octobre 1900.

 

 

Heure grave
Auteur : R.M. Rilke
Compositeur, interprète : Colette Magny

 

 

NA NA NA | Vincent Delerm

 

NA NA  NA ou le minimalisme

 

Le courant minimaliste fut défini pour la première fois sous la plume de Bertrand Visage en 1998, dans un article de la N.R.F. dont il était alors le directeur. L’auteur signalait rien moins que «le surgissement d’un courant littéraire», sous l’appellation justement, « Les Moins-que-rien». Cette désignation sans intention péjorative avait au contraire une visée commerciale, en coïncidence avec la sortie de l’ouvrage «La première gorgée de bière » de Philippe Delerm, livre qui continue aujourd’hui d’être identifié à la naissance du courant minimaliste — parce que la première gorgée est «la seule qui compte».

Vincent Delerm au fond transpose les caractéristiques du minimalisme en chanson, qualités que l’on peut sommairement synthétiser autour de quelques traits : d’abord l’utilisation de la fiction pour mieux revenir au réel. Ensuite une éthique de la quotidienneté. Enfin formellement, un «goût pour le laconisme qui ne confine jamais à la sécheresse.»

Un aspect des choses reste largement aussi intéressant que ces considérations, et c’est la prise de distance de l’auteur (des auteurs — fils et père) avec les poncifs, na ! Une fraîcheur qui fait simplement du bien.

Sylvie-E. Saliceti

 

Na na na
Interprètes : Vincent Delerm ( sans Mathieu Boogaerts )

Mais la première gorgée ! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d’amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée ! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s’échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’or pur …

 

Philippe Delerm, La Première Gorgée de Bière et autres plaisirs minuscules, Gallimard, L’arpenteur, 1997.

 

 

 

Les gens de mon pays par Gilles Vigneault

 

 

 

Robert Léger est Professeur d’écriture de chansons à l’Université Laval, à I’Université du Québec À Montréal ( UQAM) et à l’École Nationale de la Chanson. Il publiait en 2001 « Écrire une chanson ». Il enseigne présentement l’histoire de la chanson québécoise à l’UQAM. Quant à la chanson de Gilles Vigneault «Les gens de mon pays», elle est parfois qualifiée d’hymne non officiel du Québec …

*

Tout au long du XIXe siècle, des amateurs passionnés notent par écrit (paroles et musique) les chansons traditionnelles qu’ils entendent. Qu’il s’agisse d’ouvrages d’Edward Ermatinger, du poète Octave Crémazie ou d’Ernest Gagnon, les recueils qu’ils font paraître ont un retentissement jusqu’en France. On y prend conscience de la survie d’une langue pure et poétique, malgré cent ans d’occupation anglaise.

Au début du XXe siècle, des ethnologues, dont les plus connus sont Édouard-Zotique Massicotte et Marius Barbeau, poursuivent la recension de notre héritage chansonnier.

Ces passionnés allaient à contre-courant des tendances de l’époque : issus de la révolution industrielle, les nouveaux citadins dédaignaient cette musique « campagnarde ». Marius Barbeau croit au contraire qu’il y a là une richesse qu’il ne faut pas laisser perdre. Dès 1916, et pendant trois ans, il arpente le Québec pour enregistrer sur un petit magnétophone des contes, des légendes et surtout des chansons. Il va sauver de l’oubli un répertoire de plus de mille œuvres qui seront gravées sur disque à l’Université Laval. Avec le temps, c’est treize mille chansons qui seront ainsi recensées.

Le_Grand_Choeur-Quand_le_Quebec_chante

Les gens de mon pays
Auteur, compositeur : Gilles Vigneault
Interprète : Le grand chœur (Laurence Jalbert, Daniel Lavoie, Paul Piché, Michel Rivard, Richard Séguin)

*

Edward Ermatinger, né en Suisse, travaille pour la Compagnie de la Baie d’Hudson au début du XIXe siècle. Commerçant en fourrures, il est le premier à retranscrire les chants de canotiers.

Ernest Gagnon (1834-1915) est organiste, compositeur et folkloriste. Son ouvrage « Chansons populaires du Canada », paru en 1865, regroupe une centaine d’œuvres, mélodies et paroles fidèlement notées. Son exemple suscite d’autres initiatives. Charles Marchand et le Quatuor Alouette se spécialisent dans l’enregistrement de cet héritage musical. Des spectacles sont organisés pour perpétuer sur scène cette tradition. En 1920, au Monument National, Ovila Légaré anime les Soirées de famille. Conrad Gauthier poursuit sur cette lancée avec « Les veillées du bon vieux temps ». C’est à l’occasion de l’un de ces spectacles qu’une certaine Mary Travers, qui deviendra plus tard « La Bolduc », fait ses premières armes…

Marius Barbeau (1883-1969) est auteur de plusieurs recueils (Romancero, En roulant ma boule) dans lesquels il commente finement les chansons traditionnelles. Son travail immense reçut un accueil enthousiaste jusqu’à la bibliothèque du Congrès, à Washington.

D’autres chercheurs, comme Luc Lacourcière et Félix-Antoine Savard, fonderont en 1944, à l’Université Laval, un département consacré à la conservation de ce patrimoine : « Les archives de folklore ». La fixation des œuvres folkloriques a des conséquences à la fois négatives et positives. Par égard pour la version proposée comme définitive, l’apparition naturelle de nouvelles variantes est refrénée ; les chanteurs n’interprètent plus que les œuvres imprimées ; il faudra attendre les générations suivantes pour qu’ait lieu une nouvelle collecte de pièces non répertoriées. De plus, les universitaires vont privilégier un folklore propre, de bon goût et négliger vertueusement les chansons un peu grivoises, vulgaires, provocatrices. Mais les effets bénéfiques compensent largement : un trésor culturel a été sauvé de l’oubli et pour la quête de l’identité nationale, cette réappropriation des racines a été essentielle.

Robert Léger, La chanson québécoise en question, Éditions Québec Antique, Format numérique, 2003, pp.18 & S.

 

 

Roda-Gil par Branduardi | Les taupes

 

 

 

Il y a celles d’Edmond Dune, celles de La Fontaine, celles d’Eric Chevillard. Les Taupes de Günther Eich surtout, Maulwürfe, poèmes en prose, brefs, jouant de paradoxes, qui interrogent le langage: « Je suis écrivain. Cela n’est pas qu’un métier, mais la décision de voir le monde comme langage. Me paraît un véritable langage celui dans lequel le mot et la chose coïncident », dit-il en préambule à ses premières Taupes, en 1968.

On trouve encore la taupe de Guillevic dont le poème « s’invente lui-même, à l’image des rochers, des fleurs, de l’épervier, de la taupe, du poulpe » ( Guillevic, Ce Sauvage, poème, coll. Po&Psy, éditions Erès, 2010, p 16.)

 

Pour finir, il y a cette petite taupe de la foire de l’Est. Angelo Branduardi signe la composition musicale et l’interprétation.  Quant au texte de Roda-Gil, il obéit à la structure dite en randonnée, dans laquelle la chanson procède, ici par accumulation, mais ce peut être également par énumération, remplacement, élimination, de sorte qu’entre les situations initiale et finale s’intercalent rencontres, mots et phrases emboîtés. Par-delà son aspect ludique et léger, À la foire de l’Est symbolise un répertoire  de belle facture, servi par un auteur, compositeur, interprète que l’on regrette de ne plus entendre en France depuis de trop longues années ( il a continué ses tournées à l’étranger, notamment en Allemagne).

Initié à la poésie par la lecture de Sergueï Essenine, il a su préserver sa singularité, empruntant diversement des éléments de style aux trouvères, à la musique ancienne, aux chants archaïques et à la tradition chamanique.

Aux dernières nouvelles, il a décidé de venir rencontrer à nouveau le public français, lui confessant avec élégance : « Je me demandais si vous pouviez m’aimer dans la mesure où je ne vous manquais pas. »

Rappelons le talent protéiforme d’Étienne Roda-Gil : auteur (La Porte marine, Ibertao, Mala Pata), scénariste ( adaptation de L’Idiot de Dostoïevski, pour le cinéaste Andrzej Zulawski, dans un film rebaptisé L’Amour braque en 1985), et bien sûr parolier.

Marqué par la dictature espagnole, Roda-Gil affichait pour seule conduite une inaliénable liberté : « Ni Dieu ni maître, à l’exception du poète andalou Machado.».

En 1989, il est honoré du Grand prix de la chanson de la SACEM.

Sylvie-E. Saliceti

 

À la foire de l’Est
Auteur : Étienne Roda-Gil
Compositeur, interprète : Angelo Branduardi

 

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée
Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la chienne
Mord la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la trique
Frappe la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la flamme
Brûle la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain l’averse
Ruine la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la bête
Vient boire l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Et l’égorgeur frappe
Et tue la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est l’ange de la mort
Qui saigne l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Étienne Roda-Gil

 

Passacaille | Novarina

 

 

L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall

 

 

Barbara par Alain Wodrascka | Daphné : une petite cantate

 

 

daphne-treize_chansons_de_barbara

Une petite cantate, interprétée par Daphné

 

Sa petite cantate, Barbara l’a écrite en hommage à Liliane Benelli, pianiste de L’Écluse, le cabaret où ensemble elles jouaient chaque soir, avant la brusque disparition de sa complice de scène dans un accident de voiture. Il en va ainsi : les plus belles compositions de Barbara relatent un morceau d’authentique biographie. Si quelques interprétations de La petite cantate demeurent dans les mémoires — notons celles de Mathieu Rosaz, d’Ivry Gitlis accompagnant Barbara, puis le duo Marie-Paule Belle / S. Lama —, en réalité les propositions de reprises existent par dizaines de ce petit bijou créé par la longue dame brune …

 

*

Lors d’un entretien autour de l’oeuvre musicale de Barbara, Christine Wodrascka a mis en relief — outre l’essentialité de son rapport, de son instinct aux mots véhiculant directement ses sensations, sa pensée —, a souligné une qualité de la chanteuse qui prenait des allures de méthode : Barbara s’évertuait à désapprendre.

«Désapprendre» est le maître mot de Michaux dans Poteaux d’angle. L’idée est également approfondie par Michèle Finck dans le sens d’un renouvellement du dialogue entre le poète et le musicien, par une approche rimbaldienne et baudelairienne de la lecture : « La lecture est sous-tendue par un effort définitionnel portant en priorité sur les notions difficiles de son et de rythme, constitutives des virtualités acoustiques de la langue poétique, dont Baudelaire et Rimbaud donnent une formulation qui a valeur d’origine pour la poésie du XXe siècle. Héritière de la méfiance de Calvino à l’égard des savoirs a priori (« la mauvaise lectrice » est celle qui ne cherche dans les textes qu’une confirmation de ce qu’elle sait déjà ») et de la réticence de Juarroz vis-à-vis de la « tentative d’orgueil » consubstantielle à « l’abstraction des définitions », cette approche, au plus près des poèmes, a pour projet non pas des définitions irrévocables, mais des définitions mobiles, en possibles métamorphoses, dictées par les textes eux-mêmes : un effort définitionnel sans excès de théorie définitive, ouvert à la contradiction et à la contestation, indissociable d’un souci d’apprendre à « désapprendre » les acceptations préétablies et figées des catégories sonores et rythmiques en poésie. »*

Le portrait moderne du poète en musicien est ainsi celui d’une « plurivocité », et du goût cultivé pour l’interdisciplinarité. Ce sont ces chanteurs partageant l’affiche avec des poètes, mais tout autant avec des peintres, des réalisateurs ou des musiciens jazz ou classiques.

Quelques mots de présentation de Christine Wodrascka par Alain Wodrascka son frère, auteur d’une biographie sur Barbara : Après des études de piano classique, une licence de musicologie, et un détour par le jazz, Christine Wodrascka s’est fait connaître en tant que l’une des rares femmes improvisatrices. Elle se produit sur les scènes de jazz et musique improvisée en France et en Europe. Elle a à son actif une quinzaine de CD dont le dernier qui vient de paraître est un duo avec le batteur espagnol Ramon Lopez.

Ci-dessous un extrait de l’entretien qu’ils ont eu au sujet de Barbara, Alain Wodrascka ayant sollicité Christine afin qu’ une femme piano travaille à mettre au jour les caractéristiques musicales d’une autre femme piano...

Sylvie-E. Saliceti

* Michèle Finck, Poésie moderne et musique « Vorrei e non vorrei », Essai de poétique du son, Honoré champion éditions, 2004, pp.44/45.

 

*

« Là, je suis étonnée — tu m’as dit qu’elle a joué avec Bernard Lubal et Jacques Di Donato, personnages et musiciens que je connais bien, avec qui j’ai joué aussi d’ailleurs. Bernard et Jacques eux non plus ne sont pas restés figés dans la vision d’une carrière musicale sans surprise. Ce sont des aventuriers qui se sont ouverts à plusieurs cultures, et ce n’est pas par hasard si elle les a choisis. Tu me disais tout à l’heure que, pour expliquer à ses musiciens comment interpréter, elle employait des termes concrets par rapport à ce qu’on ressent : « joue-moi le ciel, une femme qui descend un escalier. » Images qui concrétisent les sensations pour mieux les communiquer. Parce qu’on peut tout exprimer par le son, même une femme qui descend un escalier. Elle le sait. Elle veut mettre le musicien dans un état émotionnel proche du sien pour qu’il joue le plus juste possible « ses » chansons. Elle apprend au musicien à désapprendre. À changer son rôle, qui est habituellement de jouer ce qui est écrit sur sa partition. Et des gens comme Lubat ou Di Donato ont plongé justement dans ce monde de l’expression personnelle, qui vient au ventre. Ils se sont éloignés du côté « conservatoire de musique », technique et démonstratif.  Ils ont fait cette quête de la recherche de personnalité à travers la musique. Et ça, c’est quelque chose de très individualisant. Elle aborde la musique de façon humaine, et non pas en musicienne spécialiste.

Je pense qu’elle procède de la même manière avec ses textes. William Sheller est étonné d’un accord qu’elle a trouvé toute seule. Elle a un peu la démarche du début du siècle, qu’elle redécouvre elle-même. C’est encore plus fort, quand on retrouve tout seul ce que d’autres ont déjà trouvé. Elle se rapproche par exemple de la vision de la musique de Debussy qui utilisait, dans ses compositions, un accord pour sa sonorité, pour son timbre, et non pour sa fonction harmonique de tonique ou de dominante. Pour Debussy, la fonction harmonique d’un accord était devenue tout à fait secondaire. Il employait un instrument pour sa beauté sonore intrinsèque, et non plus pour sa puissance, il voulait exprimer un paysage sonore. Il jouait par exemple de l’eau avec son orchestre. Satie mettait des annotations avec des termes très concrets  … On ne disait pas « pianissimo », on disait « à pas feutrés »….

Alain Wodrascka, Barbara, Une vie romanesque, Cherche Midi, 2013, pp.527/528.

 

 

Une petite cantate
Du bout des doigts
Obsédante et maladroite
Monte vers toi
Une petite cantate
Que nous jouions autrefois
Seule, je la joue, maladroite
Si, mi, la, ré, sol, do, fa

Cette petite cantate
Fa, sol, do, fa
N’était pas si maladroite
Quand c’était toi
Les notes couraient faciles
Heureuses au bout de tes doigts
Moi, j’étais là, malhabile
Si, mi, la, ré, sol, do, fa

Mais tu est partie, fragile
Vers l’au-delà
Et je reste, malhabile
Fa, sol, do, fa
Je te revois souriante
Assise à ce piano-là
Disant « bon, je joue, toi chante
Chante, chante-la pour moi »

 

 

Variations de bijoux et valses | Tristan Tzara et l’ homme approximatif

 

 

 

On a dit que Dada débouchait sur le «néant». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les œuvres établissent le «chaos». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre.

Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cœur lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir :

 

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent…

 

ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser –, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture

dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts…

 

Hubert Juin, Préface à L’homme approximatif, Poésie/Gallimard, 1968.

 

 

*

 

 

homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d’échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t’empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage

 

Tristan Tzara, L’homme approximatif, Préface d’Hubert Juin, Poésie / Gallimard, 1968, p.21/22.

 

 

 

J’envoie valser
Auteur, compositeur : Isabelle de Truchis de Varennes ( Zazie)
Interprète : Olivia Ruiz

 

 

 

La mémoire et la mer | Léo Ferré par Catherine Lara

 

 

 

 

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur,
de mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baisers
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument
O l’ange des plaisirs perdus
O rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le matin mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
O parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Dans cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle

Catherine_Lara-Une_Voix_Pour_Ferre

La mémoire et la mer
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Catherine Lara

 

 

 

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

Pour le plaisir de l’écouter encore, Lhasa de Sela. J’ai cherché, dit-elle à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre.

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

 

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

Valérie Rouzeau & Barbara | Après la peine, la joie revenait aussi sec

 

Un exemple s’il était besoin de les prouver encore, des vieux ponts dressés entre poésie et chanson. Quoique sous-jacents, les liens demeurent bel et bien agissants en profondeur, soit par la mise en musique directe du poème, soit plus subtilement parce qu’une source cantologique alimente l’écriture de ce dernier, plus ou moins consciemment d’ailleurs. Il faudrait interroger Valérie Rouzeau à ce sujet, concernant ce poème précis. On peut toutefois deviner ici ce jeu d’interactions à l’oeuvre. Puis partir à la chasse aux hypothèses avec bonheur … L’occasion est donnée là de réécouter Barbara jusqu’à ce que la joie revienne, et déjà la voici : Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec / Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue / Après la peine la joie revenait aussi sec.

Il n’aura échappé à personne que les références abondent en réalité dans ce texte, convoquant plusieurs chansons, notamment Gainsbourg et Birkin ( La gadoue), Moustaki ( le pâtre grec du Métèque), et puis d’autres références que vous découvrirez le temps de cette chanson de vilain qui ne s’enroue pas du tout !

Poésie & chanson titre le dernier numéro de la Revue Europe. Dense. Vivant. Surtout, cette esperluette  immanquablement convoque le regard critique, notamment celui de M. Deguy.

Sylvie-E. Saliceti

Valérie Rouzeau

 

 

Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Au bois sifflaient les ziaux les loups les pâtres grecs
Beaucoup d’airs de toutes sortes faisaient gonfler nos joues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Il n’y avait pas d’euros de dollars de kopecks
On pouvait chanter fort la gadoue la gadoue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Dans le vent murmuraient le lièvre et le fennec
Tournaient les grues les elfes les roues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Au soleil se grisaient les drontes et les pastèques
Les porcelets songeurs échappés de la soue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Mais de ce temps bon vieux ont eu lieu les obsèques
Et je sens ma chanson de vilain qui s’enroue
Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Après la peine la joie revenait aussi sec

 

Valérie Rouzeau, Récipients d’air, Le Temps qu’il fait, 2005, p. 21.

 

Attendez que ma joie revienne
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?


Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?
Sur Paul Blackburn


 

Cet article écrit et publié initialement en mars 2019 a été remanié dans le cadre d’un essai sur la poésie américaine.
Je signale au passage, outre la série américaine chez Corti, l’excellente maison Black Herald Press, maison d’édition indépendante emmenée par Blandine Longre & Paul Stubbs.
Sylvie-E. Saliceti

LA POÉSIE AMÉRICAINE ou la GÉNÉALOGIE D’UNE LIBERTÉ 

Est-ce parce que l’écrivain américain par sa généalogie se place au croisement d’un continent trouvé et d’un enfant perdu ? Né d’un mouvement qui l’exile ? Du déracinement vers l’enracinement ?  Pionnière espérance rendue à la mélancolie des rêves abîmés ? Celle de la bonne morale puritaine, aussi haïssable ou collante qu’une odeur lourde de savon bon marché ? L’histoire réelle cache-t-elle longtemps ses mains de sang sans que cela jamais ne (dé)colore l’encre ? Les mots et les choses. Les mots sans les choses. Préférer le mot. Préférer la chose. C’est selon. Donnez-moi la boue, j’en ferai de l’or. Soleil& boue, il reste ce lyrisme des bas-fonds qui n’en revient pas de ne pas revenir de tout.  Cette littérature-ci est hantée par Fenimore Cooper & Bas-de-Cuir traversant avec les Peaux-Rouges les grands territoires de la conscience américaine. Et ce frêle miracle de la poésie outre-Atlantique, un antidote en vérité. Dépouillement. Lyrisme. Humour d’un promeneur au cœur de la pégueuse poisse  urbaine.  Jusqu’à l’expression formelle, tout concourt ici au renouvellement des formes hors des poncifs — ces prisons volontaires.

La poésie y est organique.
Aux confins de ces lignes, au cœur de cette liberté extrême et contaminante du ton — en ce lieu précis, là je respire exactement.

Ainsi Blackburn s’affranchit. Blackburn, ce grand poète qui unit sous sa main tant de termes opposés, si nombreux en vérité que l’on douterait d’une voix/voie possible, à même de les tenir ensemble sans un vacarme amoureux de poulailler. Comment opérer en effet puisque les ingrédients à l’œuvre — qui nourrissent le poète — par essence ne peuvent que diffracter le chant ? Alors ça tambouille, l’écriture qui a priori ne peut s’en sortir que difficilement essaie d’inventer autre chose. Oui, ça tambouille,  ça ratatouille, ça mâche ses mots, ça pot-en-bouille, ça mâchouille, ça mâchouille, ça mâchouille et puis mâchicoulis : le mélange expérimental prend ! Alchimiste des cuisines : puissance et nonchalance, humour et gravité, profondeur et inconséquence, élégance et grossièreté, naïveté et clairvoyance, subtilité et gaucherie, colère et retenue, tendresse et cynisme, blasphème et sens du sacré, lyrisme et nihilisme : toutes ces propriétés, à forte concentration explosent dans le texte. Le bon ton est traqué jusqu’au style qui répond de cette chasse minutieuse : chaque ligne piétine la plus ombreuse tentation de la  moindre mécanique d’écriture. Il semble être le premier à se défier de lui ! Méli-mélo tapageur. Blackburn mélange les registres sémantiques, typographiques, formels. Au permanent déplacement du sens répond la disposition physiquement mouvante du texte sur la page. Il excelle dans l’art de la réaction chimique. Convoque d’improbables et drôles et violentes et folles oppositions qu’il rassemble dans un équilibre funambulesque. À l’image de l’univers citadin, dont il offre un cliché photographique aussi grotesque que subtil, en cela témoin délirant du non moins délirant contemporain. La présence au monde y suffit : dans la paume d’une main, elle tient les éclats. Éclats du verbe. Éclats d’humour, aussi chaleureux qu’implacable. Présence d’une rare intensité. Or ne serait-ce elle, précisément, qui atteste d’une poésie authentique — cette  qualité aiguë de la présence ?

BLACK MOUTAIN

Ainsi la langue vive de Blackburn parvient au prodige de l’unité du message et de la forme.  Elle décape allègrement, lavant le fond brouillé et assourdissant de la réalité autour de nous. Le secret de cet art de clarification s’éprouve en premier du côté des fondations personnelles de Blackburn, et l’initial contemporain de la poétique américaine se fait sentir ici. Plus insolent, plus fantasque, plus explosif encore que celui de la beat generation : les Black Mountain et le collège expérimental que dirigea le peintre du Bauhaus Josef Albers, où d’autres noms s’agrègent à celui de Blackburn :   Robert Duncan, Robert Creeley, John Cage, Merce Cunningham, Buckminster Fuller, Willem De Kooning.

Olson enfin. Foutraque Charles Olson. Colossal. Dont le talent infuse chez Blackburn aux Maximus Poems d’un autre genre, mais dont la science le rapproche du vers oral et du maître, William Carlos Williams.

Au point que Blackburn signera Anthology of Troubadour Poetry, prolongeant l’idée géniale d’Ezra Pound, vœu inaccompli d’un rapprochement entre lyrique médiévale des troubadours et langue d’aujourd’hui.

UNE ATTENTION EXTRÊME AU VIVANT

Présence disais-je. Présence ou attention. En substance, une attention extrême portée au vivant. On y entend jusqu’au chant des fils électriques. On y perçoit le plus petit souffle d’oiseau. Et le plus pauvre battement cardiaque humain, car « il y a toujours quelque chose à toucher ou sentir ou voir ou des gens. » Il y a même, traversant là au milieu du texte, des instants hallucinatoires

« envoi de la mi-juin / WALTER VA AU JARDIN & BANDE

Ai mangé un rang entier de radis
Ils étaient craquants.»

Pas seulement en raison de sa parole décomplexée sur la sexualité ou de ses goûts potagers ( le lien qu’il établit entre les deux certes est plus douteux), cette poésie salutaire devrait être remboursée par la sécurité sociale.

Blackburn crée un univers singulier entre archéographie personnelle de «débiles nuits de culs et de bitures » et réinvention des Cities par la créativité du regard posé sur les froids objets citadins.  Les villes se muent en fresque mythique au quotidien tragique et désabusé. Voitures, immeubles, trottoirs s’humanisent par le vol récurrent d’une feuille d’arbre ou d’un oiseau.  Une mythologie urbaine prend corps sous nos yeux.  À croire que le béton aussi édifie son archéologie : quels tessons demeureront des cheminées, des poutres en fer et du goudron ? Comment nos villes se liront-elles dans mille ans ? Toute preuve est-elle dans les oiseaux sur les fils électriques des villes ?

De Port-Saïd ou de New York, quelle sera la grande putain babylonienne de l’écriture  dont l’histoire événementielle conservera le nom ? La ville ensauvagée grouille de rues, de vagabonds, « mecs bourrés » et types qui n’arrêtent pas de «les [lui] brouter ». Univers terrible et drôle de Blackburn, drôle de sa grossière pâte humaine.

Surtout au cœur de ce tintamarre de traces, ce petit prodige : les voix se sauvent de la déréliction.

Voix cassées peut-être, mais chaudes. Vivantes. Quel philosophe  disait qu’il faut bien que le cœur se brise ou se bronze ? Je passe ma vie dans le refus obstiné d’un tel choix que notre époque, chaque jour, chaque minute, chaque seconde, sans moins d’obstination ni aucun simulacre d’élégance, voudrait nous faire bouffer, avec sa carte peu ragoûtante. Qui forcera ce choix ? Je n’entends pas choisir. Il faudra que le cœur se bronze et se brise.

Blackburn justement donne les clefs d’une résistance possible, à même de se garder dans son essentialité propre —sentinelle de soi : tout à la fois plus dur car plus lucide, en même temps plus tendre puisqu’humain, trop humain.

Une main écrit là, au croisement de la tradition antique et du nihilisme moderne — l’écriture postée au centre de l’amplitude absolue du temps réel et littéraire.

Routes, voitures, métro, les empreintes citadines signent une ultra-contemporanéité qui compense vitesse et perte des repères par un récit poétique scandé d’ancestralité. Narcisse, Perséphone, Hermès déambulent à Brooklyn, dans le Bronx ou le parc de Madison Square. Les dieux grecs et romains arpentent les trottoirs où le soleil d’un jour nouveau se divise sur le fleuve.  Les gestes simples prennent valeur rituélique et les nations réduites à des quartiers d’orange se rassemblent en âmes affamées aux feux des carrefours, mains chauffées au-dessus de barils où brûlent le mauvais petit bois des cagettes.

Toute preuve est-elle dans les oiseaux ? Eux qui peuplent nos cités neuves d’« arbres crasseux » ?

Le monde a changé or une réponse s’esquisse par cette fulgurance si belle, si juste qui justifierait le recueil à elle seule : « la loi est de soleil et d’étoiles. »

Quelle loi, direz-vous ? Peut-être celle qui se dresse en splendide violence. Pas la haine. Juste la vision claire. Pas le mépris. La méprise. Car le courroux (nous) garde contre la tentation de la désillusion.  Malgré les pâles trocs de l’âme et puisqu’en ce monde, tout se troque  — beauté, sens du sacré et demain nos visages jusqu’à la veulerie  — malgré tout ce travail d’avilissement qui par essence ne mérite pas un regard, le poète assume la rencontre. Une colère pour soi. Cadeau que l’on s’adresse.

Parce que sans cette colère contre le monde — où crétinerie&muflerie (&tutti quanti en langue romantique) se portent comme un charme — sans doute vaudrait-il mieux  s’arrêter d’écrire.

Eh oui, le diable est en pleine forme. Le diable, ça va chantait Brel.

Si l’on n’aspirait pas — depuis la langue, par la langue, dans la langue elle-même où tout est observable — à une déconstruction de ses canulars, alors il vaudrait mieux oui, sans ce minimum syndical partir très, très loin … aller planter des choux. Voilà ce qui me relie dans la profondeur de la terre verbale au poète Blackburn : un goût déraisonné pour mon jardin potager.

Plus sérieusement, il y a le rapport au corps, absolument fondateur. Ma généalogie de cette liberté d’écriture enfin prise au corps-à-corps pourrait se résumer dans cette lente, magnifique et grinçante hésitation initiale résumée par Paul Valet pour lui-même ( mais que pourrait prendre à son compte tout poète d’Europe)  :

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

 

J’ai mis longtemps à trouver le chemin du geste libératoire :  je le crois à portée dans un humour sans concession, parce que ce temps de carnaval vraiment est à mourir de rire.

Contre / tout contre parce que le monde, le poète & la poésie méritent cette attention.

Colère verticale. Ah j’oubliais : thank you satan ! Parce qu’il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer de tout.

Blackburn grotesque et splendide en vérité : « Une tendresse, une tristesse animales sont tout ce que nous avons sauvé. »

Et si tout absolument, était contenu là ?

Sylvie-E. Saliceti

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

La faute à Ferré de Lionel Bourg | Ferré par Dyonisos

 

 

Quand Lionel Bourg nous parle de Ferré … Il paraît que tout est de sa faute, et c’est tant mieux !

En regard de quelques extraits de l’écrivain stéphanois, une chanson de Léo qui fait du bien dans l’air du temps : Thank you Satan ! Puis, pour une version comparée, l’interprétation Bird’n’Roll des Dyonisos. Une facture cantologique qui a le mérite — avec sa rythmique de boléro endiablé — d’actualiser musicalement Ferré. Puis d’initier un dialogue entre trois univers proches par ce désir qui marque l’oeuvre notamment de Lionel Bourg en ces termes précis: réfractaire à tous les casernements, à toutes les forces d’avilissement de la pensée, et qui se construit en empruntant les chemins variés de la prose et du vers.

Preuve à l’appui déclinée aussitôt chez Dionysos : depuis Western sous la neige, la production des albums du groupe rock se connecte aux romans de Mathias Malzieu. Avec un naturel désarmant — qui me relie personnellement à cette puissante liberté où tout respire si bien en poésie américaine contemporaine — le plus naturellement du monde donc, Mathias Malzieu démultiplie son expression artistique (chanson, cinéma, roman ) sur la base d’un solide socle littéraire. L’écrivain compte notamment 38 mini westerns (avec des fantômes) — recueil de nouvelles, avec des fantômes donc —, puis d’autres titres cités ici par  plaisir pur : Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, La Mécanique du cœur, Métamorphose en bord de ciel, Le Plus Petit Baiser jamais recensé ou  Journal d’un vampire en pyjama … la plupart de ces publications réparties entre les éditions Flammarion et Albin Michel.

Il y a le ton. L’approche. La créativité foisonnante et puis ce travail échafaudé avec obstination qui dresse de multiples ponts entre les arts. Il faut continuer de suivre Dyonisos avec la plus grande attention. Et revenir à l’écoute de Ferré. Et (re) lire Mathias Malzieu, autant que Lionel Bourg.  Et entendre comment les artistes dialoguent au-delà parfois de leur rencontre physique, de leurs intentions, voire même de la simple connaissance qu’ils ont les uns des autres.

Alors — alors seulement — cette modeste chronique n’aura pas été un coup d’épée dans l’eau.

Sylvie-E. Saliceti, mars 2020

 

 

 

J’avais seize ans. Quinze ou dix-sept. Je n’en suis pas revenu.
C’est qu’il chuchotait ou toutes voiles dehors cinglait mieux que ce grand bateau descendant la Garonne dont la chanson parlait,
qu’ils étaient beaux à n’y pas croire, à haleter comme au cours des plus folles escapades, ces mots qu’il lançait devant lui,
et Baudelaire alors, les araignées qui tendent leur filet au fond du moindre cerveau,
(…)

*

J’étais Apache , Léo.
Je n’étais rien.
J’avais des scalps hirsutes pendus à ma ceinture, et je dansais, je dansais, tu pouvais bien te teindre les cheveux couleur corbeau, la neige recouvrait le bitume, maintenant, maintenant, implorais-je, n’attends pas, hier c’est demain, vautre-toi dans le givre, ni une ni deux la crinière en bataille, gueule, chante, dépasse les bornes, je suis là, je te suis, cogne, frappe, effleure, explose, déborde, gémit, gronde, ils baveront, les porcs, ça ne manque pas…
ceux qui te préféraient avec tes airs rive gauche, mal embouché, certes, mais acceptable, couplet-refrain-couplet, n’est-ce pas assez poétique ? alors que là, non, il exagère le vieux, la traversée hauturière, les diatribes interminables, et cette pluie toujours des mots qui ruisselle on en a ras la tronche, au secours ! au secours ! les eaux montent …
ceux qui tour à tour te reprochèrent les orchestrations symphoniques et ton groupe rock, ah ! la musique, Ludwig, t’es sourdingue ou quoi ? et de quoi il se mêle, pour qui il se prend, ce mec, alors que tu étais parti de l’autre côté des phrases, de l’autre côté des notes,

ni vu ni connu,
rien dans les mains, rien dans les poches,
— vous n’avez rien à déclarer?
— non
— comment vous nommez-vous ?
— Karl Marx
— allez, passez …

*

J’ai vu la mer et l’océan, les vagues qui mouraient sur la grève, les gerbes d’écume et les chevaux courant tête la première sur les récifs avant de se faire éventrer. J’ai connu quelques femmes. Bu des sources qui moussaient sous des touffes de noirs ou blonds Jésus. J’ai brisé des vitrines. Mis le feu à quatre ou cinq bagnoles. J’ai perdu des amis. J’ai écrit.
Ce n’était pas grand’chose. Un mot. Quelques lignes. Des carnets noircis nuitamment.
Des aveux que l’on crayonne afin de ne pas crever sur place, de dire que la mort neige, que les bruyères flambent quelquefois au milieu des ronces comme sur la tombe d’un frère les pleurs et le chagrin fleurissent. Que nous sommes là. Vous. Moi. Ne sachant plus ce qu’il en est de l’obscurité comme de la lumière et que nous demeurons, assis auprès du vide, cependant que s’éloignent puis disparaissent au-dessus des charniers de longues silhouettes emmitouflées de brume.

Lionel Bourg, La faute à Ferré, L’Escampette, 2003, extraits pp.14, 16, 21.

 

 

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

*

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Dyonisos

 

 

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

 

 

 

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire vilipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

 

*

 

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

 

*

 

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

 

*

 

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

 

 

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

 


 

Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Philippe Muray | Nouvelle cuisine

 

 

Pour ce qui est de son oeuvre d’intellectuel et d’essayiste, la vitalité lucide, désespérée de Muray a quelque chose d’un pamphlet pasolinien. Pour ce qui est du style chansonnier, on s’approche de l’homme à la tête de chou ( filons la métaphore culinaire ), outre la pincée de sel d’une solide pensée, qui sous-tend avec cohérence et de bout en bout, la plus anodine ritournelle.

Il faut relire l’oeuvre considérable de cet auteur. Philippe Muray fut un analyste sans concession de notre époque, d’autant plus pertinent qu’il maniait un sens de l’humour redoutable. Témoin cette Nouvelle cuisine, texte dont l’absurdité apparente cible notamment la frénésie, et donc la perversion de consommation. En l’occurrence, se décline dans cette chanson le catalogue des recettes pour accommoder un Américain, deux Américains, une Américaine, deux Américaines… qui se mangent sans faim. Le « poème » est extrait du recueil Minimum Respect , chanté par Philippe Muray lui-même.

Consternant à la première écoute ! Passé ce cap, le sourire, puis le rire … c’est de plus en plus drôle — en tout cas ce fut mon expérience, relatée avec prudence car la perception d’une chanson est chose infiniment subjective.

Gainsbourien en effet, avec en prime une charpente philosophique de haute acuité. Regard implacable porté autour de soi. Témoin critique, mi-décapant, mi-enjoué : la façon de compter les futurs mets du joyeux cannibale, signifie-t-elle autre chose que la perte de l’art, noyé par la loi du troupeau — autrement dit l’oubli de la fonction première de l’artiste — le dégagement d’une singularité au sein de la masse?

Philippe Muray encore aujourd’hui conserve cette place singulière : lorsque les singeries ambiantes deviennent harassantes, quand on est tenté par Knock ( tout le monde au lit), on reprend l’ordonnance : matin et soir, relire Les mutins de Panurge ou les Exorcismes spirituels. L’humour ne fait pas un pli. Une bouffée d’air. Écouter  décrire, d/écrire, des/cris et saboter L’Empire du Bien, en sirotant une cuillère de ce projet philosophique dont l’impertinence reste d’une pertinence inégalée.

Sylvie-E. Saliceti mars 2020

Nouvelle cuisine
Auteur, interprète : Philippe Muray

 

Un Américain,
Ça s’accomode bien
Avec des épices
Ça fait mes délices

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ça se mange sans faim
Cuit à l’étouffée
Ou en entremets

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Après le potage
Ça se mange sans pain
Avant le fromage

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Avec du cumin
Ça se déguste tiède
C’est un vrai remède

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
C’est très bon bouilli
Avec des raisins
C’est très bon aussi

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Bien nourri au grain
C’est un mets de roi
Avec des gambas

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
C’est vraiment très sain
Avec du gratin
Et un verre de vin

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ou même au besoin
Deux Américains
Font un plat divin

Un Américain
Ça se mange sans faim

Mais on peut aussi
Le faire en beignets
Caramélisés
Et surtout bien frits

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ça se décortique
Avant le festin
C’est plus diététique

Un Américain
Ça se mange sans faim

Une Américaine
C’est encore meilleure
À l’armoricaine
Pour les connaisseurs

Un Américain
Ça se mange sans faim

Une Américaine
Avec un bon vin
Bourgogne ou touraine
Fait un mets souverain

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américian
Deux Américaines
Trois Américains
Quatre Américaines

Un Américain
Ça se mange sans faim