Archives de catégorie : [PIERRES&MOUVEMENT]

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

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Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

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J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

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Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

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Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

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Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

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La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. personne n’en est l’auteur.

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Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

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Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

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L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

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Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

 

 

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Les vieux murs | Andrée Chedid


Les vieux murs
Aux pierres inégales
S’élèvent
Selon la main
Le lieu
Et le hasard

Rugueux et tendres
Ils épousent les ans
S’allient aux feuillages

Nos rêves s’y agrippent
Et les traversent
Parfois …

Andrée Chedid, Rythmes, Préface de Jean-Pierre Siméon, Poésie/Gallimard, 2017, p.74

PIERRES BARRETTALI S.-E.S.

Di Petra 
Lettera di u Mulateru a u corsu
Polyphonies corses
Les Voix de l’émotion

Lettera di u Mulateru a u corsu, Lettre du muletier : « Après avoir beaucoup cheminé sur les crêtes, les montagnes et les forêts, quelquefois assis sur un vieux mur de pierre, les anciens et les enfants entonnaient des chansons … »

Roberto Bolaño | Les chiens romantiques


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Les Chiens romantiques
(Bêtes fantastiques Marc Chagall)

Photographie S.-E.S.2019

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Les chiens romantiques

En ce temps-là j’avais vingt ans
et j’étais fou.
J’avais perdu un pays
mais j’avais gagné un rêve.
Et si j’avais ce rêve
le reste était sans importance.
Travailler ou prier
ou étudier à l’aube
auprès des chiens romantiques.
Et le rêve vivait dans le vide de mon esprit.
Une chambre en bois,
dans la pénombre,
dans l’un des poumons du tropique.
Et parfois je retournais en moi
et je rendais visite au rêve : statue qui s’éternise
en des pensées liquides,
un ver blanc qui se tord
dans l’amour.
Un amour le mors aux dents.
Un rêve dans un autre rêve.
Et le cauchemar me disait : tu grandiras.
Tu t’éloigneras des images de la douleur et du labyrinthe
et tu oublieras.
Mais en ce temps-là grandir aurait été un crime.
Je suis ici, ai-je dit, avec les chiens romantiques
et c’est ici que je vais rester.

Roberto Bolaño, Les chiens romantiques, Poèmes 1980-1998, traduit par Roberto Amutio, Éditions Christian Bourgois, 2012.

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L’aile pourpre | Nicolas Dieterlé


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À B.E.,
cette pensée lancée vers chez moi, au pied du Jura, au bord de l’arc lémanique.

S.-E.S.

 

Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante Photographie S.-E.S.

Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante, torrent cascadant sur les pierres qui résonnent, monde en soi qui sans cesse se métamorphose, rire liquide ininterrompu Ô le bonheur de cette coulée ruisselante, bravant les peurs mesquines et les joies étriquées. Si seulement elle pouvait retrouver son lit natal où rien ne la retiendrait plus, car tout y est adapté à sa puissance, à sa violence et à sa sauvagerie lumineuse, lumineuse

 

torrent cascadant sur les pierres qui résonnent Photographie S.-E.S.

 

Rouges sont les barques de la joie
Elles montent sur les vagues de l’air,
L’une après l’autre – on dirait qu’elles dansent
Elles sont chargées de peu de poids
De presque rien, une goutte d’eau
Une perle tremblante
Dont la transparence est sans fond

 

Rouges sont les barques de la joie Photographie S.-E.S.

 

Nicolas Dieterlé, L’aile pourpre, Postface de Régis Altmayer, Éditions Arfuyen, 2004.

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Passacaglia della vita
Compositeur : Stefano Landi
Christina Pluhar

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Marsiho | André Suarès


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Pour M.D.

DE LA SAINTE VICTOIRE À LA BONNE MÈRE

Couleur, ton nom est joie.
Le dessin est la nature bridée par la conscience. La couleur est l’ivresse de l’instinct. Il y a, dans la couleur, une explosion et une danse. Le rythme s’empare aussitôt de cette éclosion. La lumière est le contraire de la couleur, à peu près comme la contemplation sereine s’oppose au plaisir et à la volupté. La lumière est captée par la couleur, et sa proie. Une divine enfance joue avec cette mère et la met en pièces : les couleurs sont les fragments délicieux de ce jeu.
Il va de soi que le génie de Marseille se fait jour dans la peinture. Et tous les peintres de Marseille sont coloristes. Toujours dynamique, toujours en action, la couleur est la vibration de la vie ; elle en exprime le mouvement et les plaisirs qui pétillent. Le berceau des grands coloristes est presque toujours dans les grands ports : voilà Venise et Amsterdam, Anvers et Marseille, Titien et Giorgione, Rubens et Rembrandt.
Gênes et Naples, qui prétendent le prendre de haut avec Marseille, n’ont pas eu une école de peinture. Tous les peintres de la Provence font ensemble l’École de Marseille, qui est sans doute la plus originale et la plus féconde après celle de Paris et de l’Ile de France.
Cézanne et Monticelli n’ont pas d’égaux à Naples ni à Gênes. Et je ne parle pas de Daumier qui est sans égal, où que ce soit, dans son siècle, hormis le seul Delacroix. Daumier, terrible dans l’expression comme dans la bonté, et si fort dans la clairvoyance, aussi puissant avec son blanc et noir qu’avec sa palette. (Il est une bonté de peintre, qui tient au caractère comme au métier).
Cet autre Hercule plébéien de Puget, lui aussi, entre tous les sculpteurs est peintre dans la statuaire : peintre et coloriste, jusqu’au ridicule parfois, jusqu’à l’aberration.
Il a toute la fureur provençale du taureau de Camargue, à l’heure du mistral rouge qui fouette le ciel demi noir, tant il est bleu, et le jette, joue contre joue, sur la terre saline. C’est le moment, quand la violence du sentiment ou de la pensée fait éclater la réserve naturelle à l’homme de provence : la facétie, la gaîté plaisante, l’humour du provençal est la pudeur du sentiment. Il ne vit en bouffon que dans les têtes lourdes, au-delà de la Loire. S’il ne se contient plus, le rire explose : tantôt, dans la passion il y a du rire encore, et tantôt le rire tourne en colère, en frénésie, en indignation. Daumier et Puget rendent compte de Marseille : ils plaident pour Marseille la Grande et la provençale contre le petit Marseille farci d’O et d’I. Ils sont le peuple en colère et en liesse, qui rit et qui menace, qui s’amuse et qui frappe.

Derrière eux, une foule de petits maîtres fait ses délices de peindre : Guigou, Aiguier, Cordouan, dix autres moins connus que Granet, de qui Ingres a fait un si beau portrait. Ils sont humbles, petites gens, très fins et très sincères ; ils peignent pour leur plaisir ; leur amour de la peinture se confond avec l’amour de la terre natale ; ils ne sortent jamais du pays ; ils ne font le voyage de Paris que pour rentrer à Marseille, en Aix ou en Arles; ils se sentent en exil, dès Valence ; à Lyon, ils poussent la porte du pôle Nord ; selon leur géographie singulière Paris serait en Provence, s’il y pleuvait moins, s’il y faisait soleil ; mais à Montmartre même, il faut qu’on leur envoie des santons, pour Noël, un panier d’oursins et une caillette ; et des navettes, pour la Chandeleur. La nostalgie de la Provence azur, argent et or ne les quitte pas. Leurs paysages racontent l’amour de la terre et de la mer, avec une chaude mélancolie ; et dans leur peinture heureuse le sérieux fait une ombre discrète à la complaisance, parfois un peu trop éclatante, qu’ils montrent pour tout ce qu’ils voient.
Hier encore, cependant, Marseille avait les deux peintres qui ont eu le plus d’action sur la peinture de ce temps : Cézanne, le grand coloriste en quête et perpétuel tourment du dessin ; et Monticelli le possédé de l’or et du soleil couchant, qui plonge le monde dans la féerie, un demi Watteau dont les prestiges un peu pesants éclatent en feux d’artifice et dont les vapeurs sont un tissu de pierreries.
Le grand art d’écrire, qui exige d’abord la grande pensée, n’a pas encore été le fait de marseille. Ils n’ont pas été assez repliés sur eux-mêmes. Entre Aix et le Vieux Port, il n’y a eu jusqu’ici que des troubadours, doués de verve et de malice, les uns trop ornés et trop facile, les autres trop éloquents. L’éloquence est une action, où se perd neuf fois sur dix toute vie intérieure. La Provence du Rhône a écrit ; celle de Marseille peint, sculpte et grave.
Mais le jour doit venir où la forte ville fera naître quelque grand esprit à la façon des Grecs ; en lui, l’ardente sérénité sera la forme de la joie, et la passion le terme suprême du tragique.

André Suarès, Marsiho, Éditions Jeanne Laffitte, 2012, pp. 137 à 141.

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Sylvie-E. Saliceti | Pierres


 

 

Des couleurs naissent sur la pierre, sur la nuit et la mort — arcs-en-ciel nocturnes.

L’œuvre alors devient ce diamant arraché à l’opacité de la roche.

 

 

 

 

 

 

 

Le récit de la lumière s’écrit par l’ombre — obscure même échappée d’un oiseau blanc.
Ainsi passe l’ombre du cygne — noire toujours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a des hommes endormis comme les oiseaux — le bec dans le rocher.
Un arbre porte leurs soleils.

 

 

Sylvie-E. Saliceti, 2017, Texte et photographies.

 

 

 

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