Archives de catégorie : [ESTAMPES]

Wabi-sabi


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Wabi sabi est la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes, c’est la beauté des choses modestes et humbles, c’est la beauté des choses atypiques.

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Les fondements métaphysiques du wabi-sabi

Soit les choses se détériorent jusqu’au non-être, soit elles se développent à partir du non-être.
À l’approche du crépuscule, dans l’arrière-pays, un voyageur cherche un abri pour la nuit.
Il avise les hauts joncs qui poussent tout autour de lui; il en réunit une brassée et les lie à leur sommet. Et voilà, un hutte d’herbe vivante !
Le matin suivant, avant de reprendre sa route, il dénoue les joncs; et voilà, la hutte, déconstruite, disparaît et redevient une part quasiment indiscernable de la prairie environnante.
Le caractère sauvage du lieu paraît être restauré, mais de menues traces de l’abri subsistent. Ici et là, une légère torsion ou inclinaison dans la tige d’un jonc. Il y a également le souvenir de la hutte dans la mémoire du voyageur (et dans celle du lecteur qui lit cette description). Le wabi-sabi, dans sa forme la plus pure, la plus idéale, s’intéresse précisément à ces traces fragiles, ces faibles preuves, aux frontières du non-être.
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Et le non-être lui-même (plutôt que d’être un espace vide, comme en Occident) est vivant de possibilités. En termes métaphysiques, cela signifie que l’univers est en mouvement constant vers ou à partir du domaine des possibilités.

Léonard Koren, Wabi-sabi, à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes, Traduit de l’anglais par Laurent Strim, SULLY, Le Prunier, 2018, pp.7, 48 & 51.

Sylvie-E. SALICETI ESTAMPES 2019

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Jacques Chessex


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Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Photographie S.-E.S., décembre 2018

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J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour

Et tu sais aussi que j’aime le brouillard parce qu’il me ressemble
À ce regret qui est en moi
Entre l’heure et les plis de la mémoire
Quand j’ai la vertu de regarder ma mort
Les claires ruines et tout l’après
Où je n’aurai plus de structure
Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Plus d’arête
aucune catégorie dans le vide
Aucun vide du vide
J’aime le brouillard de m’y faire réfléchir

S’il ressemble tant soit peu à ce destin défaisant mon heure
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien

Jacques Chessex, La poésie suisse romande, Anthologie des Éditions de l’Aire en coédition avec les Écrits des Forges et le Castor Astral, Claude Beausoleil, 1993.

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J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour (…)
Photographie S.-E.S. VERS SÜLD, 31 décembre 2018

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Les claires ruines et tout l’après (…)
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien
Photographie S.-E.S. Décembre 2018

 

Retour dans la neige | Robert Walser


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À mon avis, un beau poème est nécessairement un beau corps, qui doit s’épanouir à partir des mots déposés sur le papier discrètement, distraitement, presque sans idées. Les mots constituent la peau, qui est bien tendue sur le contenu, c’est-à-dire le corps. Le comble de l’art consiste à ne pas énoncer des mots, mais à façonner un corps-poème, autrement dit, à veiller à ce que les mots ne soient que le moyen de former ce corps.

Robert Walser

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C’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour Photographie S.-E.S. Chaîne du Niesen Décembre 2018

Sur le chemin du retour,qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner quelque part un air de mon pays. Mes pas étaient vifs malgré la profondeur de la neige dans laquelle je continuais à progresser avec ténacité. Chaque pas accompli fortifiait ma confiance ébranlée, ce dont je me réjouissais comme un petit enfant. Tout ce qui avait existé autrefois fleurissait et m’enveloppait gaiement d’une roseraie comme un parfum juvénile. Il me sembla presque que la terre entonnait un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps.

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De quelle manière il m’attire et pourquoi je suis attiré, le bienveillant lecteur le saura s’il continue à s’intéresser à ma description qui se permet de sauter par-dessus les sentiers, les prés, la forêt, le ruisseau et les champs jusqu’au petit lac lui-même où elle s’arrête avec moi et ne peut s’étonner assez de sa beauté inattendue, pressentie en secret. Mais laissons-la parler elle-même dans son exubérance coutumière : c’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour, c’est le ciel, un bleu transparent, à demi couvert ; c’est de l’eau, de l’eau si semblable au ciel qu’elle ne peut être que le ciel, et le ciel de l’eau bleue ; c’est un doux silence bleu et chaud et c’est le matin ; un beau, un beau matin.

Robert Walser, Retour dans la neige, Traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar, Éditions Zoé, 1999.

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