Archives de catégorie : [BRUMES]

Jacques Chessex


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Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Photographie S.-E.S., décembre 2018

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J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour

Et tu sais aussi que j’aime le brouillard parce qu’il me ressemble
À ce regret qui est en moi
Entre l’heure et les plis de la mémoire
Quand j’ai la vertu de regarder ma mort
Les claires ruines et tout l’après
Où je n’aurai plus de structure
Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Plus d’arête
aucune catégorie dans le vide
Aucun vide du vide
J’aime le brouillard de m’y faire réfléchir

S’il ressemble tant soit peu à ce destin défaisant mon heure
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien

Jacques Chessex, La poésie suisse romande, Anthologie des Éditions de l’Aire en coédition avec les Écrits des Forges et le Castor Astral, Claude Beausoleil, 1993.

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J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour (…)
Photographie S.-E.S. VERS SÜLD, 31 décembre 2018

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Les claires ruines et tout l’après (…)
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien
Photographie S.-E.S. Décembre 2018

 

Philippe Jaccottet


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Un simple souffle, un nœud léger de l’air,
une graine échappée aux herbes folles du Temps,
rien qu’une voix qui volerait chantant
à travers l’ombre et la lumière

s’effacent-ils, il n’est pas de trace de blessure.
La voie tue, on dirait plutôt un instant
l’étendue apaisée, le jour plus pur.
Que sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ?

 

Un simple souffle, un nœud léger de l’air, une graine échappée aux herbes folles du Temps                                                                     Photographie S.-E.S. 27 décembre 2019

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, pp.416/417.

 

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Gustave Roud | Bouvreuil


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Bouvreuil

Je crois que l’homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne douter pas de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd. Je crois que seuls certains états extrêmes de l’âme et du corps : fatigue (au bord de l’anéantissement), maladie, invasion du cœur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l’homme sa vraie puissance d’ouïe et de regard. Nulle allusion, ici, à la parole de Plotin : « Ferme les yeux, afin que s’ouvre l’œil intérieur. »

Il s’agit de l’instant suprême où la communion avec le monde nous est donnée, où l’univers cesse d’être un spectacle parfaitement lisible, entièrement inane, pour devenir une immense gerbe de messages, un concert sans cesse recommencé de cris, de chants, de gestes, où tout être, toute chose est à la fois signe et porteur de signe. L’instant suprême aussi où l’homme sent crouler sa risible royauté intérieure et tremble et cède aux appels venus d’un ailleurs indubitable.

L’univers cesse d’être un spectacle parfaitement visible Gustave Roud                                                                                       Photographie S.-E. S. 29/12/2018

De ces messages, la poésie seule (est-il besoin de le dire) est digne de suggérer quelque écho. Souvent elle y renonce en pleurant, car ils sont presque tous balbutiés à la limite de l’ineffable. Elle s’éveille de sa connaissance, les lèvres lourdes encore de paroles absentes ou folles qu’elle n’ose redire – et qui contiennent pourtant la vérité. Ou si elle ose les redire, c’est qu’elle semble avoir oublié leur origine, leur importance. Elle divulgue en deux vers un secret bouleversant, puis se tait.

Gustave Roud, Air de la solitude et autres écrits, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2003, pp 78/79.

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