Archives de catégorie : [[ATELIER LOUFTINGUE]]

Charles Bukowski | L’amour est un chien de l’enfer

 

 

maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ?

je vais leur apprendre à connaître le malheur
en amour, les hémorroïdes, les dents qui se
déchaussent
et à boire du vin pas cher,
à éviter l’opéra et le golf et les échecs,
à bouger sans cesse leur lit
de place
et puis je vais leur apprendre à rechercher
d’autres amours malheureuses
et à ne jamais utiliser sur leur machine de
rubans
en soie,
à fuir comme la peste les pique-niques en famille
ou les photographies dans les
roseraies;
ils devront lire Hemingway une seule fois,
sauter Faulkner,
ignorer Gogol, bien regarder les photos de
Gertrude Stein
et lire au lit Sherwood Anderson
tout en mangeant des crackers Ritz,
et comprendre que tous ceux qui
parlent de libération sexuelle
ont plus de problèmes de ce côté-là que vous.
ils devront aussi écouter E. Power Biggs jouer
de l’orgue à la radio tandis qu’ils
se rouleront du Bull Durham dans l’obscurité
et dans une ville étrangère
avec plus qu’une journée de pension payée
d’avance
et après avoir perdu
amis, relations et situation.
ils devront ne jamais se considérer comme des
êtres d’exception
et/
ou de grande beauté
et ne jamais essayer de le devenir.
ils devront connaître encore un autre échec
amoureux.
et observer la mouche qui se promène
l’été
sur le rideau.
ils devront éviter toute course au succès
et aussi de jouer au billard.
ils devront piquer une vraie colère quand
ils découvriront que les pneus de leur voiture
sont à plat.
ils devront prendre des vitamines mais ne pas
soulever de poids
et encore moins pratiquer le jogging.
et puis après tout ça
ils devront remonter la filière à l’envers
et connaître le bonheur en amour.
et la seule chose qu’ils
auront apprise
est que personne ne sait rien –
ni l’Etat, ni les souris
ni le tuyau d’arrosage, ni l’Etoile du Berger.
et si vous m’avez comme
professeur de création littéraire
et que vous me récitez ce machin
je vous donnerai le max.
20 sur 20.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Grasset, Les Cahiers Rouges, 2011, pp 271 -273

 

 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème | Thomas Vinau


 
 
 
 
 
 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème

Eoraptor
est un petit prédateur
faisant partie
des dinosaures
sauropodomorphes
basaux
qui vivait
en Argentine
voici 230 millions
d’années
probablement
un des plus anciens
au monde
son nom signifie
«Voleur d’aube»

Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir, 365 poèmes sous la main, Le Castor Astral, 2019, p.406.

 
 
 
 
 
 
 

Eugène Savitzkaya | Bufo bufo bufo

 

 

Pourquoi ne pas écrire des poèmes tranquillement assis sur une berge effondrée, en pêchant sans espoir, en mangeant des baies d’églantier, en toussant ou sans bruit, entouré de rats presque discrets, de crapauds, face à la gare désaffectée, au pied de l’autoroute, en dormant, ravi, colérique ou plein de frayeur ? Pourquoi ne pas pêcher l’ombre ? Pourquoi ne pas manger les fruits ? Pourquoi ne pas demeurer silencieux ? Et aussi pourquoi écrire des poèmes ?

Eugène Savitzkaya, Bufo bufo bufo, Poèmes, Les Éditions de Minuit, 2015.

 

 

Norge | Monsieur

 

 

 

MONSIEUR

 

Je vous dis de m’aider,
Monsieur est lourd.
Je vous dis de crier,
Monsieur est sourd.
Je vous dis d’expliquer,
Monsieur est bête.
Je vous dis d’embarquer,
Monsieur regrette.
Je vous dis de l’aimer,
Monsieur est vieux.
Je vous dis de prier,
Monsieur est Dieu.
Éteignez la lumière,
Monsieur s’endort.
Je vous dis de vous taire,
Monsieur est mort.

Norge, Poésies, 1923-1988, Préface et choix de Lorand Gaspar, Poésie/Gallimard, 2007, p.63.

 

 

Boris Vian par Les Frères Jacques | Le tango interminable des perceurs de coffres-forts

 

 

 

Le tango interminable des perceurs de coffres-forts

 

Nous sommes partis par une nuit plutôt nocturne
Nous quatre Dudule le gros Victor et l’Amnésique
Nous avions collé des semelles crêpes à nos cothurnes
J’portais les outils la pince monseigneur l’chalumeau oxhydrique

J’étais rencardé sur un boulot plutôt pépère
Trois kilos de diams de la perlouse et puis du jonc
C’est pas si souvent que l’on dégote une bonne affaire
Ce soir entre tous fallait pas faire les cornichons

Attention ! Garez-vous ! Ce soir on les attaque
Les bourgeois, les salauds, va bien falloir qu’ils raquent
On n’est pas sur le tas pour jouer d’l’ophicleïde
On va prendre un gros coffre et lui percer le bide

On perce !
L’gros Victor, prends la chignole
Toi Dudule fais pas l’mariole
Tu la boucles ou bien sans ça
On perce !
L’amnésique a la courante
Ils se mettent tous en quarante
Ma parole c’est bien des tantes
Perverses
Si ces crétins continuent
Je les renvoie dans la rue
Avec un coup d’pied dans l’cul
Ça berce !
L’chalumeau s’met à rôtir
L’coffre-fort il va souffrir
On va l’mettre sans mollir
On perce !

Nous sommes sortis avec du fric plein nos chaussettes
Ce vieux coffre-fort était bourré comme un baron
Y avait d’quoi s’offrir de la tortore et des fillettes
Mais au coin d’la rue v’la Dudule qui s’écrie : les mecs on est marron

Les poulets grouillaient comme à Houdan un jour de foire
L’Amnésique ému s’est mis à pleurer comme un veau
Il ne manquait plus à la basse-cour que les canards
Et voilà l’Aurore qu’arrive avec le Figaro

C’est fini les poteaux ce soir on couche au gnouf
Plus d’osier, plus de filles et surtout plus de bouffe
Les barreaux de la cage se referment sur nous
Mais demain pour ma part j’commence à faire un trou

On perce !
J’ai démonté mon plumard
Pour y prendre une petite barre
Et du matin jusqu’au soir
Je perce !
Dans la cellule d’à côté
L’Amnésique en train d’gratter
Va bosser jusqu’à c’que ça
Traverse !
L’gros Victor ce vieux feignant
Reste sur son pieu tout l’temps
A chanter l’marché Persan
Ça berce !
Si on a un p’tit peu d’pot
Spécialistes du boulot
Sûr qu’on s’ra sortis bientôt
On perce !

Nous avons creusé pendant deux ans sauf le dimanche
Y a rien de plus dur que cette salop’rie d’béton
Nous quatre Dudule on peut pas dire qu’on soye des manches
Mais j’aim’rais mieux faire, comme les marchands d’gruyère, des trous dans du from’ton

Et puis un beau jour en limant l’dernier bout d’ferraille
Par le trou du mur j’ai vu soudain luire le beau blond
Vrai, ça fait plaisir, un résultat quand on travaille
C’est la récompense des gars honnêtes et ça c’est bon

Attention les poteaux ce soir on met les voiles
Attachons bout à bout nos jolis draps de toile
C’est l’moment de montrer qu’on est les rois du sport
On était bien soignés mais on est mieux dehors

On perce !
L’gros Victor descend l’dernier
Comme ça s’il fait tout péter
Nous autres on sera passés
On perce !
On a d’la veine les amis
Car tout le jour d’aujourd’hui
Il tombait une de ces pluies

A verse
(*) Ça y est nous voilà sauvés
Mais maint’nant i faut foncer
Y a un job à préparer
Commerce
Pendant qu’ j’étais au mitard
J’ai monté un coup mastard
On berce !
Bonsoir !

{Variante, reprise à (*): }

Nous voilà enfin planqués
Les diams sont récupérés
Et une barrique vient d’claquer
En perce !
L’Amnésique se fixe à Niort
Dudule en Corée du Nord
Et l’gros Victor choisit l’port
D’Anvers

Ils veul’nt continuer l’boulot
Mais moi je trouve ça idiot
J’vais laisser tomber mollo
L’commerce

Et comme j’aime les fleurs des champs
J’ai choisi un coin charmant
J’me retire à Ispahan
En Perse !
Sur les ro-o-ses.

freres-jacques

Auteur : Boris Vian
Compositeur : Jimmy Walter
Interprète : Les frères Jacques

 

 

Keith Waldrop | Le vrai sujet

 

 

 

 

Jacob de Lafon prend Le bon côté de la chrétienté de Charles H. Parkhurst, livre publié en 1901.
Le chapitre «Coeur imprégné d’amour contre cerveau imprégné de phosphore» est décevant, mais Jacob en admire un autre qui s’intitule «L’amour considéré comme lubrifiant».

*

Jacob de Lafon aime à citer les Évangiles. À un homme d’affaires qu’il connaît, il aime par exemple crier ,

«Laisse tes idoles par leur entreprise te délivrer

*

Jacob de Lafon trouve un vieux manuscrit, déchiré, couvert de moisissures. Le texte commence par «Nous voyons clairement … »

Le reste est illisible.

*

(…) Jacob de Lafon vit (vit, enfin, une partie du temps mais néanmoins importante) au sein de vastes phrases, riches éternités.

*

Jacob de Lafon lit des choses sur ces personnes aux pouvoirs mnésiques exceptionnels, ou douées d’un solide sens de l’humour, sur ceux qui font des bruits intimes, accablés de trop de yin (frissons) ou de trop de yang (fièvre), ou de relations médiocres, ou de problèmes d’effacement, certains s’attendant à dormir jusqu’à la résurrection, d’autres assiégés par des doutes angoissants à Göttingen, ou ailleurs, des silhouettes priant les bras tendus, avec un regard de mort, hébétées et immondes, prises dans un tourment éternel, loups du soir, léopards de l’aube, monuments anonymes.

Il est accro aux biographies.

*

En marchant dans la rue, Jacob de Lafon voit des messages sur le trottoir, inscrits dans le ciment avant qu’il ne prenne. Bien que les lettres soient grossièrement tracées, les mots sont lisibles :

« LÉGALISEZ LE CHANVRE » peut-il lire juste de l’autre côté du Starbuck’s.

Plus loin : « PLANTE UN ARBRE OU CRÈVE».

*

Dans le dictionnaire Partridge, Jacob de Lafon trouve

merde ! maman, je sais pas danser

ce qui, selon Partridge, ne veut rien dire du tout, simple expression que l’on dit «juste pour dire quelque chose».

Keith Waldrop, Le vrai sujet, Traduction Olivier Brossard, Série américaine, Éditions José Corti, 2010, pp. 24&s.

 

 

Keith Waldrop | Le vrai sujet

 

 

 

LE VRAI SUJET – INTERROGATIONS ET CONJECTURES DE JACOB DE LAFON

Jacob de Lafon lit : « Pour faire tomber la fièvre, couper un bousier en deux. En scotcher une moitié à votre bras droit et l’autre à votre bras gauche. »

Cela l’intrigue.

Qu’est-ce au juste qu’un « bousier » ? Il trouve le terme répugnant.

Il cherche le mot dans le dictionnaire. C’est un « scarabée coprophage qui vit dans les excréments des mammifères » et qui vole en bourdonnant.

Tout cela est bien théorique. Jacob n’a pas de fièvre.

*

Jacob de Lafon lit, quelque part, que toute activité humaine s’organise selon deux vecteurs opposés : la poussée centrifuge de la paranoïa et la traction centripète de l’hystérie.

*

Jacob de Lafon découvre le terme orthoépie qui signifie « la prononciation correcte des mots ». Le mot lui paraît imprononçable.

*

Jacob de Lafon, remarquant que Perceval (tout comme son cousin Lancelot ) descend de Joseph d’Arimathée qui lui-même est de la Maison de David, en bref, que Perceval est juif, se demande si Wagner était au courant.

[…]

Au cours de ses lectures, Jacob de Lafon est surpris de rencontrer d’anciens astronomes qui « défièrent le temps ».

Il se rend compte plus tard que c’est une coquille, qu’il s’agit de « déifièrent ».

[…]

Bien que cela soit un accident, le coup étant parti par réflexe, Jacob de Lafon considère que le papillon qu’il a tué est sa contribution au chaos.

Keith Waldrop, Le vrai sujet, Traduction Olivier Brossard, José Corti, Série américaine, 2010, p.11-14 et 38.

 

 

 

Variations sur la chanson con !

 

 

Dix-sept « con »

Dans les années 1950, le Comité d’écoute de la radiodiffusion française censure avec rigueur toute utilisation de certains mots dans les chansons susceptibles d’être programmées à l’antenne. Le mot «con » suffit à bannir une chanson, comme Georges Brassens en a fait l’expérience avec «Marinette» et son «J’avais l’air d’un con ma mère», interdits en juillet 1956. Après avoir découvert dans un cabaret de la rive gauche les chansons de Guy Béart, Juliette Gréco va lui demander de lui présenter toutes ses compositions. Il lui propose donc «Chandernagor», «Qu’on est bien », «Les Lunettes », mais aussi une de ses premières chansons, qui est l’adaptation d’un poème de Raymond Queneau, et qui s’intitule «Complainte». Le texte est noir, très noir : «Je ne connaîtrai jamais/Le bonheur sur terre/Je suis bien trop con/Tout me fait souffrir/Et tout est misère/Pour moi/Pauvre con.». Dix-sept fois le mot « con » dans une seule chanson ! Guy Béart n’a jamais osé enregistrer ni chanter sur scène cette «Complainte». Mais Gréco l’enregistre et la chante à sa rentrée à l’Olympia. Le disque «Juliette Gréco chante Guy Béart» sort en septembre 1957 avec la mention «interdit aux moins de seize ans» et «Complainte » est, comme prévu, censurée.

 

Bertrand Dicale, Les miscellanées de la chanson française, Éditions Fedjaine, 2009, p. 55/118.

Chanson con !
Auteur, compositeur, interprète : Juliette