[ Ligne du jour ] Altamira

 

 

 
On enterre le crâne du bison au pied
du précipice
on enterre le cœur du bison dans la prairie des grands espaces
 
on enterre l’os d’un oiseau dans la pupille
du chat
on enterre le bec dans la fosse du ciel
 
on enterre le crâne d’un homme sous le gravier d’une ville
derrière la lumière qui délave
les grilles rouillées
 
on enterre la vipère sous la montagne
on crache le venin hors de la bouche
la pierre s’en retourne avec l’insulte
 
on cache le cœur de l’homme où personne ne le trouve.
 
Sylvie-E. Saliceti 14 mai 2020

 

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira recto

Altamira
Mark Knopfler & Evelyn Glennie

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira verso

[Ligne du jour] Le soleil est un illusionniste

 

 

 

le soleil est un illusionniste
il sort de sa manche mon cœur
il le gaspille

il s’allume et c’est un crépuscule
il s’éteint et c’est une aube
magicien métaphysique de l’espace et du temps
le soleil ouvre le lac avec sa barque
qui traverse d’un versant de la montagne à l’autre où se hèlent
les solitudes de fruits mûrs
à flanc des coteaux dominant les hauteurs du Pirée au milieu des parfums
dont on ne sait plus d’où ils viennent
les mandariniers
les sophoras
le brasier des arbres rouges à grenades consumant la nuit
qui nous appartient

mage proche et lointain il va et vient sur les ailes
du moineau
dans le logis
puis surgit du gosier de la foudre avant l’éclipse
les rayons tournent le crane de la Terre
les mains sortent du chapeau le vent et le troupeau
hébétés
sous le châle de prière

le soleil est un psalmiste

 

le soleil est un illusionniste
il sort de sa manche mon cœur
il le gaspille

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020

Le soleil est un psalmiste Phot. S.-E.S.

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Compositeur, interprète : Elena Frolova

 

 

 

[Ligne du jour] Chandelle dans la nuit

 

 

Pour Angélique Ionatos

 

les poètes sont les chandelles dans la nuit
d’Athènes
l’archer de gaieté noire scintille au fond des vallées
de Strefi et d’Ardittou
en plein minuit sous la déloyale concurrence de Vénus
le désespoir tremble moins que la mer
diamantine
tu passes le puits de juillet — portant le panier
des chants grecs
les oliviers et les lunes de fer

tu traverses dans un lieu affranchi de la géographie
un territoire immense pour le petit luth
la corbeille que le maçon
accroche
au clou de la maison
et puis ce fameux potager coloré qui embaume Archiloque et Héraclite

tu traverses mais voilà : quelqu’un prend peur devant les îles
pleines de lumière
peur devant l’espace de l’Égée — trop grand pour le temps
l’oiseau de pluie perché sur l’étoile de paille
entre alors par la fenêtre
il trouve refuge dans ton cou
le cycle de l’eau s’achève et rien ne manque
la poésie habite sur ton épaule
la beauté ne fait pas le deuil des soleils à venir
le moineau dans la main, je longe
le petit mur bordé de mûriers qui écorchent les jambes.

 

Sylvie-E. Saliceti 29 avril 2020

ionatos

O kyklos to nerou Le cycle de l’eau
Auteur : Dimitra Manda
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : Angélique Ionatos

[Ligne du jour] Orihuela

 

 

I.M.
à Miguel Hernandez

Pour Rachel,

 

 

il pleut de l’espace et du temps
un troupeau de sel
dans la tête
un pays d’éclairs fertiles & d’armes
rouillées
au pays des romanceros
dans le compagnonnage des clapiers
et fumiers d’engrais
le jeune berger parle en jetant la poignée des secondes sur l’aire à blé où la mort
joue avec les brebis
il jette les graines du givre clos
dans le mince sillon des terres tranquilles
d’Orihuela

dans son cœur poussent les olives
hautaines
d’un arbre noueux élevé non par un seigneur
mais par ses mains calleuses qui ont arraché aux ténèbres
l’olivier
en plein ciel rouge —

sous les figuiers de barbarie
asseyons-nous dit-il
sur la petite place des soleils verts
au bord des sentes rafraîchies de pupilles de grenadiers
là où les vers vif-argent dans la terre rongent les mûres
asseyons-nous et chantons
la chanson des yeux noirs et des gitans aux pelisses de métal.

Sylvie-E. Saliceti 25 avril 2020

 

Elegia
Auteur : Miguel Hernandez
Compositeur, interprète : Joan Manuel Serrat

[Ligne du jour] Oreille musicale

 

 

Il faut une certaine oreille musicale
pour entendre rire Dieu
ou sangloter le diable pour une fois
sincère
pour danser sur la chanson triste de Verlaine
pour entendre les mots hier lancés au fond de l’eau
revenir murmurer
par-dessus l’épaule
accueillir l’enfant qui dit un grand secret
croire le chapardeur de thon et parler la langue du chat
reconnaître un prophète derrière le graffiti du métro

il faut être un compositeur-né
pour écrire la partition du temps qui passe
ou celle du soupir qui souffle sur la flamme
la respiration de l’alouette
puis le bruit des os dans le sac
il faut sentir le rythme des bonnes choses qui pulsent sous la peau

du côté gauche
la beauté rythmée l’abeille et le corbeau
la fumée
les miroirs

il faut l’oreille absolue du musicien pour trouver la note juste de l’orage
le tempo de la joie
l’algorithme de la lumière
et l’ordre mathématique du monde.

 

Sylvie-E. Saliceti  23 avril 2020

Smoke and Mirrors
Auteur, interprète : Agnes Caroline Thaarup Obel

[Ligne du jour]Qasida des deux palombes obscures

 

 

 

Le mot que tu cherches, et s’il dormait, paisible sur un seuil, un oiseau aussi tranquille que les neuf vies du chat ? Ce mot, appelle-le blasphème ou arilles enfoncés dans la bouche du roi. Ou fleuve Tartessos. Apelle-le chanson du cavalier sous la lune des brigands. Chante la qasida des deux palombes obscures. Casida de las palomas oscuras, aussitôt la sépulture de l’homme est portée par l’oiseau aux plumes de sa traîne, ou celles de sa gorge. Ce mot, appelle-le ville qui s’éteint. Appelle-le comme bon te semble. Mais ce mot, ne l’appelle pas tristesse. Ce mot, appelle-le paradis clos. Appelle-le grenade.

Tout ce temps passé à chercher un mot perdu. C’est à rendre fou, ou infiniment sage. Toute une vie à retrouver à travers la ville sans sommeil un jeune dieu au visage fatigué.

Sylvie-E. Saliceti 21  avril 2020

 

Casida de las palomas oscuras par Marta Gomez
Auteur : Federico Garcia Lorca

Casida de las palomas oscuras par Carlos Cano Version Divan del Tamarit
Auteur : Federico Garcia Lorca

 

 

[Ligne du jour] Le cygne noir de Madison Square

 

 

The Swan (Le Cygne),
Compositeur : Camille Saint-Saëns
Violoncelle : Gautier Capuçon

À New York, il y a les battements cardiaques du béton. On dit qu’un danseur est venu, battant le pavé, qu’après maints étés le cygne est parti, et qu’il gît sous un carré de fleurs. New York fait oublier tout ce que l’on croit savoir. Le lac des cygnes, jusque là c’était l’ombre de Noureev ; mais ici aujourd’hui, c’est devenu bien autre chose. Déployant ses ailes d’un mouvement d’abord lent, le cygne urbain descend, depuis le haut du mur jusqu’au trottoir, avant le geste radical du soleil sur le miroir de Swan Lake. Le danseur jusque-là invisible jette ses filets sur le goudron, avec douceur. Il danse d’un pas métallique, lançant ses hameçons et courts poignards. Il y a des échardes rouillées au fond de la barque. Le pêcheur attrape les passants qui s’arrêtent, médusés, dans une pose d’oiseau urbain sur un fil électrique.

Un cygne noir dans la ville ! Moonwalk au milieu des immeubles, le mime Marceau en jeans troués et baskets rouges … Bien sûr cet homme est différent, comment pourrait-il parler la même langue que la nôtre ? Il est incompris, sans doute pour toujours. On ne revient pas d’un tel back-slide. Cette sorte de marque insolite se dépose à jamais sur n’importe quel front : quelques minutes, avoir traversé comme un cygne au carrefour ! Longtemps, tu seras l’oiseau qui a dansé un jour dans la rue, un petit rat de l’opéra à l’angle de Lexington Avenue et de la 58th Street !

À vie, tu seras le breakdancer venu de Kaduna. L’homme du désert arrivé à Manhattan un jour de pluie. Acrobate joyeux, même si quelque chose se bagarre à mains nues. Contre qui ou quoi ? Si tu traverses Harlem en voiture, tu verras beaucoup d’enfants danser sur le bitume. Créant une illusion visuelle, ils glissent en arrière. Ils tournent tels des écureuils, avec un mouvement de hip-hop. Leur colère agile a bien quelques larmes, aussi colorées pourtant que les manakins siffleurs des flamboyants.

Quand la musique finit, tous fixent ce danseur bizarre. Personne n’a compris ce qu’il disait, mais il a parlé à chacun. Après cette chorégraphie étrange, que peut-on dire sinon qu’il a conçu d’autres images ? Des graffitis comme des gestes à travers les murs. Le mythe contemporain a créé une ville, puis recommencé trois fois le monde. Le danseur a écrit. Il ne reste rien du livre. À peine une lueur blanche entre les éclairages urbains. Une petite écriture de genêts, jouant à pleuvoir sur le cygne noir de Madison Square Park.

Sylvie-E. Saliceti 21 avril 2020

 

 

 

 

[Ligne du jour] Quasheba, Quasheba

 

 

native daughters 2

All God’s children need travelling shoes, tous les enfants de dieu ont besoin de chaussures de marche.
Quasheba, Quasheba, sang de ton sang, os de ton os, ce mot possède des pouvoirs. Tous les enfants s’en vont avec beaucoup de choses à dire, et un seul parle pour tout un pays. Enfants de la rivière Tallahatchie et des lacs. Enfants des plaines d’altitudes. Enfants de Barbados. Tous avec des chaussures de marche s’en vont. Vers où ? Pour trouver quoi ? Personne ne sait. Tous cherchent sans relâche ce mot aussi petit qu’un arille sur la langue. Ils chantent les chansons des femmes d’ici. Partout, le temps de risquer une vie, ils marchent. Et les racines de la musique grandissent en eux. Marching each and every day, March down freedom highway. Marchez chaque jour, tous les jours sur la route de la liberté, marchez …

 

Tu mets les chaussures du voyage, parce qu’il y a quelque part un mot. On ignore quel mot. Est-ce une voix dans un champ de coton ? La lumière blanche et l’obscurité de ton sang ? Une insulte ?  La première loi gravée dans un monolithe de basalte noir extrait des montagnes du Zagros ? Un mot comme Quasheba ?

Quasheba, Quasheba, sang de ton sang, os de ton os, ce mot possède des pouvoirs. Dans chaque lieu où tu vas, ce que tu vois suffirait pour avoir pitié des pierres. Heureux celui qui a entendu le rhythm and blues, le bluegrass, le gospel, et la soul. Ne crois pas que ceci se passe au sud des États-Unis. Il arrive la même chose sur toute la surface de la Terre. Quelque part et partout, il y a ce mot. On ignore lequel. On ne sait ni pourquoi ni comment cela advint, toujours est-il que ce mot est perdu.

 

Quasheba, Quasheba, sang de ton sang, os de ton os, ce mot possède des pouvoirs. Il y a un mot perdu. Rhiannon Giddens chante. Le sang et l’or des fleuves s’en vont. Voilà pourquoi on a besoin des chaussures de marche.

 

Sylvie-E. Saliceti 19 avril 2020

 

 

native daughters 1

Quasheba, Quasheba
Our Native Daughters
Rhiannon Giddens
Allison Russell
Leyla McCalla

[Ligne du jour] Un orage d’avril

 

 

Ton village est là, dans ce carré vert de l’esprit. Tu dévales la pente comme Lenz. Du fond des ravins montent les chants. Haletante, tu laisses pénétrer l’orage en toi. Tu accueilles l’éclair dans ta poitrine. Le son perpétuel de la cascade d’eau par la fenêtre. Les bruits de la forêt. Les pigments de nos voix résonnent au bord de la source, jusque dans la maison. Les pas des petits animaux cavalcadent sur les pierres polies de la rivière qui va. Peindre, est-ce aimer à nouveau ? À travers la toile déchirée du ciel surgissent le pré, les moulins, les papetiers, et le lavoir aux fougères. Tu es partie, et la langue des oiseaux est restée. Dans tes yeux, les huppes sont là sur la branche. Tu dévales plus vite. À travers les arbres. Les jardins. La ville. La lumière, infiniment pure, coule son or dans les rues vides. Quelqu’un traverse sous la pluie battante, d’un pas bizarrement très lent, comme s’il craignait de réveiller le chat qui dort contre l’enfant ou le vieil homme.

Tu dévales ce carré du pré, tu dévales le brin d’herbe du carré du pré, tu dévales le pigment invisible du brin d’herbe du carré du pré, et tout s’enfuit en tous sens. Sous l’orage il y a l’âne qui tintinnabule près du chien andalou fatigué, il y a le fou avec son poisson noué à l’estomac, il y a des mots qui nagent ainsi que des petites truites de feu, l’eau, la fraîcheur … Les algues flottantes carillonnent d’éclats d’Abri de Maras, il y a le bruit de la plus vieille corde du monde sur une pierre, les voiles des mouchoirs, les diables pilés comme des pépins verts, l’envergure intelligente du blé, chaque chose dans un seul brin d’herbe tient sa tête droite, tout et son contraire, rien n’est de trop. La prairie boit la pluie. Et toi tu dévales et passes entre les herbes vertes. La fraternité pousse entre le mandarinier et la menthe. Tu arraches un brin de paille, le prends entre tes dents. Tout te paraît si petit. L’univers dépasse de ta lèvre. Quand tu rentreras, tu feras sécher la terre au-dessus du poêle.

 

Sylvie-E. Saliceti 14 avril 2020

 

 

 

 

[Ligne du jour] Où est la maison du poète?

Je poursuis une quête singulière. Je cherche, et ce que je cherche qui le sait ? Quel philosophe pourrait l’expliquer ? L’instinct le sait. Le lutin et le feu follet de la demeure le savent. Les éclats de la lame dans l’écorce ont frôlé l’énigme. Les coups de court poignard dégainés, et la couleur rouge qui embrase la mer. Je cherche non pas ce qui parle. Mais ce feu or et noir qui chante. Le lieu fantasque où les poissons d’argent brûlent. Où les gazelles matinales vont au marché. L’endroit des mots vieillots et des violettes. Les fumées. Le diamant, la rouille et le visage noirci. De pays en pays, de ville en ville, de place en place, je pourchasse le mystère de La Madone du pavillon. Et aussi bien une ritournelle au rythme de bailaora médiévale surgie dans la poitrine. Et les hanches des danseuses d’un quartier sévillan, à Jerez de la Frontera, ou dans la ville de Cadix et ses puertos. Je savoure le chant profond quand le style s’ignore. Le cliquetis d’étincelles aux chaînes remuantes des sonorités noires. La voix du folkloriste, de l’érudit et du mystère grec. La voix de sang et de vieille culture depuis le sol remontant dans le corps — vers la gorge, ce tempo à fleur de peau qui caresse la plante des pieds …

Je cherche en vérité quelque chose d’insaisissable. Je cherche la maison …

La maison du poète … Est-elle la maison de deux mille pigeons noirs auxquels je tends le sang et les cerises ? Celle du soleil en haillons dans le palais ? Les deux flammes aux cornes de l’Alhambra ? La robe sombre du toro de la ganaderia, tendue entre les berges du Darro sur lesquelles jadis les chercheurs de pépites secouaient les tamis ? Cette demeure, est-elle la terre que tu portes autour de ta taille ?

D’un jardin vers un autre, je suis la route des grenadiers. Chaque soir, tel un gitan je cherche un endroit pour dormir. Je vais comme l’eau, je gonfle les ruisseaux. Jusque-là je marche avec trois fois rien en poche. Le pain, la grenade et le livre.

Seul maître de ma maison. Ce que je possède, je l’aime plus que tout. Je ne le justifie pas. Et si vraiment je devais m’en séparer, tiens : je te le donne. Prends. On ne négocie pas ses passions. On ne vend pas son ombre.

Sylvie-E. Saliceti 10 avril 2020

federico-garcia-lorca
Federico Garcia Lorca

Gacela del mercado matutino
Auteur : F.Garcia Lorca
Compositeur, interprète : Nilda Fernandez

[Ligne du jour] Forge de poussière

 

 

FORGE DE POUSSIÈRE

 

tu te tiens d’un côté de la rivière et le monde
se tient de l’autre côté

dans une tente ouverte aux quatre coins de la vie

 

tu prononces le premier mot d’encens rouge
vers les pays d’en-bas
la calamine grattée avec la panne du marteau
le choc violent de la lumière dans les chaudronneries
des récupérateurs de métaux
au carrefour de Brooklyn

 

tu jettes les étincelles de sable sur la lèvre de la mer
le premier mot coule comme le sang ou une idée
répandus dans l’enchâssure

entre les morceaux
des forges

tu construis une ville de poussière
ses tours d’immeubles ses silhouettes floues
de femmes
avalées par les bouches du métro

je ferai chanter la croûte du métal pensait Abraham en descendant les trottoirs d’en-haut
vers le désert en goudron
de la cinquième avenue

Ici
le marteau sonne clair comme une cloche disait-il
ici au chêne de Mambré où boivent
les animaux
du puits rouillé
Ici où brûlent les cagettes
entre les mâchoires des flammes je plierai
le fer de Midtown
Manhattan

j’emmènerai la caravane vers celui qui vient d’ailleurs
afin que le pays que je quitte ne me quitte jamais.

 

 

Sylvie-E. Saliceti 6 avril 2020

 

 

man forging metal

Les murs de poussière
Auteur, compositeur : Francis Cabrel
Interprète : Maxime Le Forestier / J.J. Goldman.

[Ligne du jour] J’arrive à la ville

 

 

J’arrive à la ville
Lhasa de Sela

 

Un poème est une ville
Charles Bukowski

 

 

Voici le jour d’après
New-York Dublin ou Marseille désertes
j’arrive à la ville construite à l’intérieur du temps
pour y verser les jours verts de nos grandes prairies
la ville creusée dans sa mine de charbon où marchent les chevaux de fond
la ville du bord de mer
le port où les bêtes harnachées tirent les barques au milieu des eaux sales
qui débordent de gisements de bauxite et de fer
dans les villes il y a l’ombre des chevaux

je descends les marches du métro
je descends vers les cages et les bennes
dans les galeries de circulation
je descends au fond par le puits du silence
parmi les allées aux colosses de pierre
au milieu des lumières
les soleils jetés emplissent ma poitrine j’arrive dans les villes
au milieu des danseuses passées près d’ici
je cherche les poètes arrivés en fuyant  rue Basse des Remparts
cachés là depuis des siècles
je monte la rue de la Rumeur où dansent les buveurs d’horizons
aux mangeoires tintant de pièces de cuivre
j’arrive à la ville
le flot des ombres m’emporte très vite vers ces palais
qui ont l’air d’être partis
loin de nos villes étrangères barjacantes d’étoiles.

 

 

Sylvie-E. Saliceti 4 avril 2020 Marseille

 

 

 

lhasa_de_sela-the_living_road

J’arrive à la ville
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

 

En seulement trois albums studio, un live et trois tournées internationales, Lhasa de Sela a laissé une trace unique dans l’histoire de la musique populaire contemporaine. Ses chansons claires obscures et hors du temps sont habitées par les sentiments sincères d’une artiste dont le chant à fleur de peau propose un pacte de complicité intime avec celui qui l’écoute. (…) Dans la courte, mais sans faille discographie de Lhasa, The Living Road se situe au centre. Paru en 2003 et terminé au Canada, il a commencé à prendre forme en France où elle a vécu. Le violoncelliste Vincent Ségal et le trompettiste Ibrahim Maalouf sont du voyage. De ses trois albums, celui-ci est sans doute le plus varié. Lhasa y fait cohabiter trois langues, l’espagnol, l’anglais et le français, dont elle a parfaitement maîtrisé les potentiels poétiques. Les ambiances et les mélodies sont riches et voyageuses. On retrouve les accents de rancheras mexicaines ou de mélodies des Balkans qui caractérisaient La Llorona, ailleurs on perçoit les prémices de l’américana rêveuse de son ultime album et, dans les morceaux en français, une certaine mélancolie européenne se dégage de l’orchestration. L’élégance est de mise et le chant de Lhasa, précis, unique et émouvant rend ses douze perles captivantes.

Source : Qobuz

[Ligne du jour] La grenade

Sous l’arbre rouge, tu es là Sohrâb je te vois.
En une vision parfois un homme voit toute sa vie. Quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours. Où qu’il aille désormais, on le découvre. Et même après sa mort, sous la terre qui l’a ensevelie il continue d’être ensoleillé.

 

Tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses, tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi dans le cœur des gens.

Moi j’ai donné le nom de grenade à cette terre.

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

[Ligne du jour] Rose-Croix

 

 

I.M. à Saint-Pol-Roux,

 

ceci est la couleur de mes rêves sous l’arbre à grenades
ce sont les couleurs rougeoyantes et métalliques de Corte Real —
les pays vaincus à l’aube            les clochards du palais
les noces
alchimiques du fer vieilli sous la flamme fraîche
l’échiquier de neige et poussière
l’oiseau dans le nid d’une feuille de verre en haut d’une tour
à La Défense

et toujours la main droite griffée sur le cœur à l’étoffe
pourprée
du chevalier de Rose-Croix

il revient

par le ciel sans pluie crevassé de plaines
sèches et fendues
par la liturgie de la mer
ordonnant les pêcheurs de Camarets

il revient
fort de ce qu’il porte encore — le rêve simple aux os brisés
contre les douves de Coecilian.

Sylvie-E. Saliceti 30 03 2020

 

corte real pays vaincus

Rose-Croix
Auteur, compositeur : Tanguy de Nomazy
Interprètes : Corte Real

[Ligne du jour] Le marais

 

Dans le marais où les saules se plaisent — et puisque l’arbre est compagnon de l’arbre —  les saules boivent aux mêmes eaux vertes que les Frênes têtards alignés pour la première haie des conches et fossés. Ils boivent à côté des peupliers de seconde haie, près des aulnes imputrescibles à la chair rouge.

L’herbe se rassemble aux pieds des colosses — autour des troncs sagement rangés, s’entortille et s’agrège un désordre de plantes souples, indisciplinées, de flores sauvages dont chaque nom se prononce comme un fruit cueilli entre les dents. Chaque nom lavé sur la langue rend habitable un pays singulier. Souci d’eau. Salicaire. Oreille d’Âne. Iris. Faux-Acore. Grande Cardère, autrement appelée Fontaine aux Oiseaux, dont les feuilles recueillent les pluies et les rosées bues par les moineaux.

Ce pays-là naît dans le grand marécage où les plates — petites barques conduites par des perches qui passent — les plates murmurent
fendant les eaux muettes.

Sylvie-E. Saliceti 29 03 2020

 

 

Pierre de Bethmann Trio - Chant des marais

La chant des marais
Moorsoldatenlied (chanson des soldats de marécage)
Compositeur : Rudi Goguel
Interprète : Pierre de Bethmann Trio

 

Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti

 

Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

 

 

Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence.

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

 

Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

[Ligne du jour] La vie dure trois chevaux sauvages

 

Trois choses que je respecte
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

J.-F. Deniau

 

 

 

la vie dure un jour
—  d’une rive à l’autre du temps
la vie dure trois jonques qui traversent

 

la vie lance une pierre     la vie       ce ricochet       sur l’eau
la vie brise trois masques

 

la vie suit le chemin de la pomme jusqu’à tes pieds dans l’herbe
la vie mord un quartier de fruit entre les dents de la mort
la vie dure trois oranges amères

 

la vie dure le secret de l’écriture quand l’arbre veut encore
— sans beauté l’oiseau ne veut plus rien
la vie dure trois oiseaux

 

la vie se brise sur un refus

la vie dure trois chevaux sauvages
les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors.

 

18 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

 

 

Les chevaux rebelles
Auteur : Jean-François Deniau
Compositeur, interprète : Maxime Le Forestier

 

 

 

[Ligne du jour] Trois clefs

 

 

 

le millet
la lumière dans la jarre
le temps qui déborde

trois conquêtes hors des mains

 

le pavot la mémoire
le nom des choses
la loi sur la montagne

trois mondes brisés auxquels vous ne parlerez plus

 

la grille de parole
l’herbe couvrant la source
les barreaux du soleil pour le bec de l’oiseau

trois clefs libres de toute porte

 

 Sylvie-E. Saliceti 17 mars 2020

[Ligne du jour] Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Durant le confinement annoncé ce soir, toute activité de groupe étant proscrite, privilégiez les activités autonomes : les fautes d’orthographe, le bêchage des camélias, l’érotisme solitaire. Et pourquoi pas, profitez-en pour cultiver votre connaissance de la faune ? Par exemple, le mouflon à manchettes connu aussi sous le nom de oudade. Pas un mouflon au sens strict. Voilà un animal en somme avec un vrai nom de faux jeton. Bovidé de la sous-famille des caprinés, on le trouve dans le désert libyque. Ou en Corse, s’il s’est perdu. Étymologiquement, il désigne la «chèvre des sables» en langue antique des Grecs, même si a priori,  historiquement aucun mouflon jamais n’est allé se faire voir à Ithaque. Avec la queue, il mesure davantage que sans cette dernière, c’est la raison pour laquelle il ne s’en sépare jamais. Fier, il apprécie les records, en cela proche de son congénère le sapiens sapiens. Sa barbichette, fort élégante, lui donne une allure de jovialité monacale. Quand il réfléchit à un problème mathématique, le mouflon à manchettes parvient jusqu’au nombre deux, tandis que des fumées sortent en tornades par ses oreilles. Il se nourrit de fourmis des Andes, et donc il ne mange rien. Il garde la ligne. D’aspect, l’animal ne ressemble pas à un potiron. Les cornes des jeunes mouflons s’élancent vers l’arrière, dans un mouvement de coiffure yéyé. Celles du mouflon adulte figurent de grandes cornes spiralées qui s’arrêtent juste là où il faut, juste avant de lui crever son propre œil, et ça c’est formidable. Il gambade au gré des chemins corses tortueux, appelés sentiers des chèvres. Malin, il ne présente aucun risque d’être rattrapé par le Coronavirus. D’autant qu’il n’aime pas les foules et ne conduit pas en ville. La femelle du oudade s’appelle la oudadette, communément surnommée Odette. Odette, se mariant avec le mouflon à manchettes — en grande tenue et boutons de manchettes, lesquels expliquent le nom de l’animal — Odette a fait rompre au mouflon ses vœux monastiques, avec tous les problèmes que cela a posés avec la papauté. Leur progéniture — au rythme un peu chiche d’un petit par portée — s’appelle souvent Dominique, dit Doume.

16 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour] Suite N° 5 pour violoncelle seul

 
 
 

suite N° 5 pour violoncelle seul

 
 

elle joue la suite N° 5 pour violoncelle seul

dans une pièce vide en apparence

en réalité bondée de spectateurs agités

le silence s’est invité — installé dans toute la maison

le silence à grand bruit  joue à entrer et sortir

avec l’oiseau par la fenêtre

l’ombre change de place à chaque pizzicato

chacun s’est déplacé en famille et  cette assemblée raconte

les mille et une nuits sauf la dernière

chacun a fait venir son ami et aussi un  ennemi

la forêt est venue avec le récit du feu

l’âme de l’instrument a installé tous les arbres sur les fauteuils

nombreux de la petite salle

Aleph arrive bras dessus bras dessous avec Guimel

Zéro devise avec Infini

Czeslaw expose un traité de théologie

à Bukowski qui boit en insultant l’amour ce chien de l’enfer

quel ramdam !

ce violoncelle seul est très accompagné d’une foule de gens qui vont et viennent sans gêne

même les quatre évangélistes ne tiennent pas en place

même le diable attentif à la beauté des choses

— le diable très sage —

même  le compositeur Bach en personne va et vient dans l’hésitation

 de l’archet

il fait les cent pas sous le nez de la violoncelliste

même Jean-Sébastien le cinquième évangéliste est là.

 

 

15 mars 2020 Sylvie-E. Saliceti