Marguerite Yourcenar et Mahalia Jackson | Negro spirituals

 

 

Le concert et le film ont familiarisé le public européen avec la musique des Negro Spirituals ; leurs paroles au contraire restent moins accessibles à l’auditeur de langue française, dépaysé, même s’il sait l’anglais, par ces formes dialectales propres aux nègres des Etats du Sud, ces mots anglo-saxons transformés et comme fondus par la voix chaude des hommes de couleur. Et cependant, ces textes, et pas seulement la musique qui les accompagne, sont souvent d’authentiques chefs d’oeuvre. Dans ce patois si particulier, en dépit ou peut-être à cause des obstacles d’une langue étrangère, reçue de ses maîtres par les premiers rudiments de l’esclavage, souvent nouvelle pour lui et imparfaitement apprise à l’époque où certains des grands Spirituals furent chantés pour la première fois, le poète afroaméricain a réussi à exprimer, avec une intensité et une simplicité admirables, ses rêves et ceux de sa race, sa résignation, et plus secrètement sa révolte, ses profondes douleurs et ses simples joies, son obsession  de la mort et son sens de Dieu. Comme la ballade anglaise, comme le lied germanique, comme les poèmes des troubadours ou des Minnesingers, surtout comme les poèmes liturgiques du latin du Moyen Âge, auxquels ils ressemblent, les Negro Spirituals font partie du patrimoine poétique de l’humanité.

Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Les Negro Spirituals, commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 2005, p. 77.

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Joshua fit the battle of Jéricho
Interprète : Mahalia Jackson, Londres 1964

 

 

La Création

Et Dieu s’promena, et regarda bien attentivement
Son Soleil, et sa Lune, et les p’tits astres de son firmament.

Il regarda la terre qu’il avait modelée dans sa paume,
Et les plantes et les bêtes qui remplissaient son beau royaume.

Et Dieu s’assit, et se prit la tête dans les mains,
Et dit : « J’suis encore seul; j’vais m’fabriquer un homme demain. »

Et Dieu ramassa un peu d’argile au bord d’la rivière,
Et travailla, agenouillé dans la poussière.

Et Dieu, Dieu qui lança les étoiles au fond des cieux,
Dieu façonna et refaçonna l’homme de son mieux.

Comme une mère penchée sur son p’tit enfant bien aimé,
Dieu peina, et s’donna du mal, jusqu’à c’que l’homme fût formé.

Et quand il l’eut pétri, et pétri, et repétri,
Dans cette boue faite à son image Dieu souffla l’esprit.

Et l’homme devint une âme vivante,
Et l’homme devint une âme vivante…

Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Les « Negro Spirituals« , commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 2005, p.77.

 

 

 

Voix de Marguerite Yourcenar | L’Œuvre au Noir de Zénon

 

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L’immense rumeur de la vie en fuite continuait : une fontaine à Eyoub, le ruissellement d’une source sortant de terre à Vaucluse en Languedoc, un torrent entre Ostersund et Frösö se pensèrent en lui sans qu’il eût besoin de se rappeler leurs noms. Puis, parmi tout ce bruit, il perçut un râle. Il respirait par grandes et bruyantes aspirations superficielles qui n’emplissaient plus sa poitrine ; quelqu’un qui n’était plus tout à fait lui, mais semblait placé un peu en retrait sur sa gauche, considérait avec indifférence ces convulsions d’agonie. Ainsi respire un coureur épuisé qui atteint au but. La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmutait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Un instant qui lui sembla éternel, un globe écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit. Il ne voyait plus, mais les bruits extérieurs l’atteignaient encore. Comme naguère à Saint-Cosme, des pas précipités résonnèrent le long du couloir : c’était le porte-clef qui venait de remarquer sur le sol une flaque noirâtre. Un moment plus tôt, une terreur eût saisi l’agonisant à l’idée d’être repris et forcé à vivre et à mourir quelques heures de plus. Mais toute angoisse avait cessé : il était libre ; cet homme qui venait à lui ne pouvait être qu’un ami. Il fit ou crut faire un effort pour se lever, sans bien savoir s’il était secouru ou si au contraire il portait secours. Le grincement des clefs tournées et des verrous repoussés ne fut plus pour lui qu’un bruit suraigu de porte qui s’ouvre. Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon.

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir, SUIVI DE Carnets de note de «L’Œuvre au Noir», Éditions Gallimard, 1968. Éditions Gallimard, 1991, pour la note introductive et Carnets de notes de « L’Œuvre au Noir », pour l’édition papier. Éditions Gallimard, 2015, pour l’édition numérique.

 

marguerite yourcenar entretiens avec marguerite yourcenar

 

 

Abondance | Hortense Flexner par Marguerite Yourcenar

 

Abondance

Les choses que j’ai gâchées, jetées et perdues,
Parce que j’en possédais en abondance, et m’éjouais parmi elles,
Sont très proches en ce moment où je recense les sommes dépensées.
J’aime leur marque sur le côté débit du registre gris.
Il y eut la beauté que je n’ai pas voulu voir,
Étant ce jour-là ensommeillé, engourdi, ou occupé à lire,
Et les années pareilles à du fruit mûr pourrissant sous l’arbre,
Et des clairs de lune pendant lesquels j’ai dormi, et des amis que j’ai délaissés.
Qu’importe s’il me reste encore assez de feu
Pour me réchauffer jusqu’à ma mort (ou presque) ?
La vie est flamme, flamme aussi haute qu’une tour qui brûle.

 

 

 

Abundance

Things I have wasted, cast aside and lost
Out of great plenty and a mind to play,
Are with me in this time of counting cost,
Red ink I love across the ledger’s gray.
There has been beauty that I would not see,
Being drowsy, dull or busy at a book,
Years like ripe fruit, rotting beneath a tree,
Moonlight I slept away, friends I forsook.
What does it matter that I still have fire
To warm me till I die, or something less?
Life is a flame, tall as a burning spire,

 

Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner suivie d’un choix de Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’Américain par M. Yourcenar, Gallimard /NRF, Édition numérique réalisée le 20 novembre 2015 par les Éditions Gallimard, et reposant sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN  9782070269952 – Numéro d’édition : 29132)

 

Ésotérisme et alchimie de l’écriture| Borges, Zumthor et Yourcenar

Dans la longue tradition poétique où les lettres ont valeur de signes autonomes, significative est la nouvelle L’Aleph, de Jorge-Luis Borges (on peut placer aussi, dans cette filière, le sonnet des Voyelles de Rimbaud — quitte à ne pas suivre plus loin Serge Hutin, qui inscrit sérieusement le poète dans la tradition alchimique). L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu sacré et, dans la kabbale, elle indique le chemin vers l’ « En-Soph », centre de la connaissance totale, où l’esprit perçoit, en un éclair, la totalité des phénomènes, leurs causes et leur sens. Ce signe, visuellement, peut être interprété comme un homme qui montre du doigt le ciel et la terre : l’une étant le reflet et la carte de l’autre, qui évoque immédiatement pour nous « la sphère éclatante » des derniers instants de Zénon ( LOeuvre au Noir, p.322). Cette lettre, qui symbolise à la fois le point où toutes les énigmes se résolvent (comme l’espère André Breton dans le deuxième manifeste du Surréalisme), le point Oméga du Père Teilhard de Chardin, et l’illumination désirée par les alchimistes, semble bien avoir été choisie par le conteur argentin, maître du fantastique, pour ce qu’elle contient encore de magie ancestrale.« Tu te couches par terre, sur les dalles, et tu fixes ton regard sur la dix-neuvième marche et l’escalier indiqué (…). Après quelques minutes, tu vois l’Aleph. Le microcosme des alchimistes et des kabbalistes, notre concret et proverbial ami, le “ multum in parvo ” ! » (…) « Au bas de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère moirée d’un éclat presque intolérable (Borges).» Avant même la kabbale et l’Art Secret, il y a donc un ésotérisme de l’écriture. À ses origines, elle est utilisée seulement par la classe sacerdotale (les hiéroglyphes égyptiens en sont un exemple) qui cherche à cacher au vulgaire le plein sens des secrets les plus audacieux. Par ailleurs, en analysant les alphabets, ou signes, primitifs, on ne peut s’écarter de leur symbolisme sexuel. Mais, surtout, « la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses (L’œuvre au Noir, p.322) » tient à ce que l’écriture — au départ — tend à « réduire par la graphie (c’est-à-dire par l’œuvre de la main) à notre merci l’univers » ( Zumthor, P., «Ésotérisme de l’écriture », p. 287. 44 Ibid., p. 287.).

Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans l’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar suivi de Notes, Éditions A.-G. Nizet, 1981, Format numérique 2018, L’Aleph de Borges, p.13/29.

Zénon ou le thème de l'alchimie dans l'oeuvre au noir