Archives de catégorie : Vinau (Thomas )

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Norge par Jeanne Moreau et Thomas Vinau | Peuplades

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Norge (1898-1990)

Georges Mogin dit Norge n’est pas le plus punk d’entre nous. Il vient d’une famille de lainiers belges, traverse le XXe siècle tranquillement en devenant d’abord représentant de commerce, puis antiquaire. Il fait des études classiques, se marie, a des enfants. Il se fait même, après ses premiers succès poétiques, gentiment chahuter par les surréalistes. Mais voilà, ce copain de Queneau est une gentille bombe à retardement. Vous savez, ces bombes de terre et de graines qu’on peut balancer n’importe où pour faire exploser des fleurs. Norge est un bonbon inconnu qu’on se passe sous le manteau. Il a été bien édité, puis bien oublié par Gallimard, Flammarion, Seghers et consorts. Sa voix est unique, et lorsqu’on la connaît, elle se retrouve tout de suite. L’humour et l’horreur s’y tapent sur l’épaule. La fantaisie et le tragique y vident godet sur godet. La simplicité et l’invention s’y rasent mutuellement les jambes. C’est du tout doux et du tout bon. Concentré comme un expresso de thé vert. Le monde est stupéfiant comme un Oignon. Lui garde les deux pieds dans la merde et la tête dans le ciel. Il est du côté des Cerveaux brûlés, ceux qui goûtent tous les goûts en grillant leurs fusibles. Ceux qui font des guili-guili aux lions qui leur bouffent les pieds. Bien sûr, ça n’empêche pas les lions de bouffer. En plus, les lions font du bruit en mâchant. C’est pas ça qui l’empêchera de rigoler.

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, Préface et bibliographie d’Éric Poindron, Éditions Le Castor Astral, collection Curiosa & Caetera, 2016.

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Peuplades
Auteur : Norge
Compositeur : M. Philippe-Gerard
Interprète : Jeanne Moreau

 

 

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux (extraits) | Thomas Vinau

 

 

Pec

 

La pluie rigole sur le dos argenté des immeubles.
De sa fenêtre il observe les chats sur les toits de l’autre côté de la rue.
Dans cette mansarde il se sent comme un apprenti peintre du XIXe siècle.
Un bruit répétitif de métal attire son attention de l’autre côté de la vitre.
Grincements de griffes dans la gouttière. Un chat ravage un nid d’oiseaux.
Il en sauve un. Son petit corps trempé tremble entre ses mains.
Il n’a presque pas de plumes et son bec est gris.

 

*

Du lait et du sel

Lorsqu’il décide d’aller voir la mer du Nord, Pec s’est un peu remplumé.
Il l’a installé dans une boîte à chaussures, le nourrit cinq fois par jour en introduisant dans son gosier un mélange de viande hachée, de pain et de lait. Le reste du temps il dort.
À la gare d’Ostende, un enfant tire sur la main de sa mère, les yeux écarquillés devant le piaf.
Dehors le vent souffle fort. Tout a un goût de sel.

 

*

Dieu, un bus et de la poussière rouge

Avant de partir, Thala lui a laissé l’adresse de la ferme en Andalousie. « Que Dieu protège les hommes comme toi », a-t-il dit. Sur le moment, Walther n’a pas vraiment compris ce que Dieu venait faire dans cette histoire. Un bus doit l’amener à Chaumont. De là il verra comment descendre vers le sud. En prenant son ticket, il sent que Pec a lâché une fiente chaude dans la poche de son blouson. Il s’endort le front contre la vitre. Dans son rêve la terre est rouge comme sur l’île de Gorée.

 

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Roman, Alma Éditeur, Édition numérique, 2011, pp. 18, 19 & 24 / 42.

Courir après le monde | Thomas Vinau et Gaël Faye

 

Thomas Vinau Nos-cheveux-blanchiront-avec-nos-yeux

J’ai l’impression d’être de plus en plus loin de ce que je vois. De plus en plus loin à l’intérieur de moi. De capter la réalité à la longue-vue. C’est classique. On se dit tiens il pleut, et il fait déjà beau. On se dit, je l’aime, elle est déjà partie. On se dit c’était bien, c’est fini. À croire que vivre équivaut à s’éloigner lentement du monde. À lui courir après.

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Alma éditeur, 2011, p.8.

 

 

À trop courir
Auteur, interprète : Gaël Faye
Compositeurs : Bill Withers, Guillaume Poncelet

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème | Thomas Vinau


 
 
 
 
 
 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème

Eoraptor
est un petit prédateur
faisant partie
des dinosaures
sauropodomorphes
basaux
qui vivait
en Argentine
voici 230 millions
d’années
probablement
un des plus anciens
au monde
son nom signifie
«Voleur d’aube»

Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir, 365 poèmes sous la main, Le Castor Astral, 2019, p.406.

 
 
 
 
 
 
 

76 Clochards Célestes de Thomas Vinau | Daniel Darc

 

 

Ces 76 portraits de clochards célestes rassemblent des personnalités fulgurantes, plurielles, riches ; artistes, écrivains, poètes, jazzmen, chanteurs :  Whitman, Lester Young, Mario Rigoni Stern, Francis Bacon, Nicolas Bouvier, Dado, Billie Holiday, Roger Gilbert-Lecomte, André Laude, Thierry Metz, Norge, Jean-Claude Pirotte, Jules Renard, Miroslav Tichý…

Le trait commun semble résider dans la tendresse, le choix de se placer à la manière de Giovanni Mirabassi et Cyril Mokaiesh :  du côté des naufragés, des étoiles tôt éteintes, plus amplement des sans-voix. Des mots des pauvres gens : « Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid …». Aucune idéalisation dans ce parti : « galerie de sales types, de déglingués et d’allumés, de borderline et bords de routes, à qui je ne confierais pas mes enfants mais qui ont plus d’une fois recueilli mon cœur malade derrière les ongles noirs de leurs mots, de leurs musiques, de leurs arts. Des hommes qui, en tombant, ont fait du bien aux autres. Des femmes qui ont sculpté, dans les sucs abjects de l’humanité, les doudous de nos petites nuits tristes. Ils n’ont pas renoncé. Ils n’ont la plupart du temps pas eu trop de chance non plus. Ils ont bringuebalé, sublimes et admirables, crevards dégénérés jusqu’à nos yeux blessés. Ils étaient peut-être malades mais c’est eux qui nous ont soignés de beauté, la vraie, la pure, celle qui ne renonce à aucune réalité. »

Ci-dessous, le portrait de Daniel Darc, le chanteur qui a traduit, entre deux overdoses, Sergueï Essenine dans une version très confidentielle.

S.-E. S.

DD, c’est un enfant dans le corps d’un vieillard. C’est un poème dans le corps d’une flamme. C’est la torture d’une goutte d’eau qui vous sauve du silence. DD, il fait croire que c’est un punk, un rocker, mais je sais, moi, en vérité je vous le dis, mes petites ouailles, je sais, moi, que tout ce qu’il est tient dans la petite mécanique et dans le ruban tout pourri de sa machine à écrire. La même qu’Artaud, Burroughs et compagnie. Il en a labouré des nuits avant qu’on lui dise merci . DD, l’est pas tout blanc. Ni tout noir. Ni tout gris. Il a la couleur de l’encre qui fout le camp sous la pluie. Il a l’âme délavée et la carcasse tendre. Il est l’empreinte de la plume sur le papier une fois que l’orage a tout bien nettoyé.

DD, il aime Coltrane, la littérature, le rock, Marcel Carné et Saint Augustin. Il sait bien, lui, que « les enfants qui s’aiment s’embrassent debout contre les portes de la nuit», comme dit la chanson de Prévert.

Ce qui compte dans cette phrase, c’est le mot debout.

Thomas Vinau, 76 Clochards Célestes ou presque, Préface d’Éric Poindron, Dessin de couverture de François Matton, Castor Astral, 2016, pp.70/71.

Daniel_Darc-La_Taille_de_mon_ame

La taille de mon âme
Auteur, interprète : Daniel Darc