Archives de catégorie : Vian Boris

Boris Vian par Agnès Jaoui | L’année à l’envers

 

 

 

 

Voici une curieuse année,  sorte de fuite d’avant en arrière décomptant un temps qui court à l’envers, au bout duquel — c’est épatant, c’est épatant —  l’on arrive en ayant rajeuni d’un an. Chez Boris Vian l’écriture  ne renie aucune part de l’émotion humaine, tour à tour ardente, légère, méditative, implacable, chirurgicale, délirante, violente, tendre, souvent drôle, d’une exacte justesse, et toujours lucide. Une écriture vivante en somme, et puisque la poésie est là «éternellement présente, à l’écoute de l’incommensurable Vie.»

Sylvie-E. Saliceti

 

Avril succède à mai
Et mars vient juste après
Ah, quell’ drôle de saison
Que nous vivons, que nous vivons
Et puis c’est février
Suivi du mois d’janvier
Décembre va venir
On ne sais plus quoi dire

L’année passée l’année passée
C’était beaucoup plus calme
Mais c’te drôle d’année renversée
Ne manqu’ pas d’charme

Décembre est dépassé
Novembre a commencé
Si ça pouvait seulement
Durer longtemps, durer longtemps
Si ça pouvait durer
Jusqu’au mois de juillet
Jusqu’à ce foutu soir
Où tu m’as laissé choir

Le soir très doux d’un jour heureux
Où j’avais pris tes lèvres
Quand je repense à tes yeux bleus
J’en ai la fièvre

Voilà qu’octobre arrive
Et passe à la dérive
Septembre accourt derrière
C’est un mystère, c’est un mystère
L’mois d’août à l’horizon
Fredonne ces chansons
Vacances de l’an dernier
Que je vous ai pleurées!

Voilà juillet qui montre enfin
Sa tête blonde et sage
Si l’on retourne jusqu’en juin
J’crois aux mirages

Avril est revenu
Je marche dans la rue
J’ai rajeuni d’un an
C’est épatant, c’est épatant
Je frappe à la fenêtre
Tu daignes apparaître
Mais quoi, chose bizarre
Tu as de grands yeux noirs

Je me trompais, c’est une erreur
C’est bien l’année nouvelle
Voici ma vie… voici mon coeur
Venez, ma belle…

L’année à l’envers
Auteur : Boris Vian
Interprète : Agnès Jaoui

 

 

Boris Vian dit par Pierre Brasseur | Un de plus

 

Un de plus

 

Un de plus
Un sans raison
Mais puisque les autres
Se posent les questions des autres
Et leur répondent avec les mots des autres
Que faire d’autre
Que d’écrire, comme les autres
Et d’hésiter
De répéter
Et de chercher
De rechercher
De pas trouver
De s’emmerder
Et de se dire ça sert à rien
Il vaudrait mieux gagner sa vie
Mais ma vie, je l’ai, moi, ma vie
J’ai pas besoin de la gagner
C’est pas un problème du tout
La seule chose qui en soit pas un
C’est tout le reste, les problèmes
Mais ils sont tous déjà posés
Ils se sont tous interrogés
Sur tous les plus petits sujets
Alors moi qu’est-ce qui me reste
Ils ont pris tous les mots commodes
Les beaux mots à faire du verbe
Les écumants, les chauds, les gros
Les cieux, les astres, les lanternes
Et ces brutes molles de vagues
Ragent rongent les rochers rouges
C’est plein de ténèbres et de cris
C’est plein de sang et plein de sexe
Plein de ventouses et de rubis
Alors moi qu’est-ce qui me reste
Faut-il me demander sans bruit
Et sans écrire et sans dormir
Faut-il que je cherche pour moi
Sans le dire, même au concierge
[…]
Faut-il faut-il que je me fourre
Une tige dans les naseaux
Contre une urémie du cerveau
Et que je voie couler mes mots
Ils se sont tous interrogés
Je n’ai plus droit à la parole
Ils ont pris tous les beaux luisants
ils sont tous installés là-haut
Où c’est la place des poètes
Avec des lyres à pédale
Avec des lyres à vapeur
Avec des lyres à huis socs
Et des Pégase à réacteur
J’ai pas le plus petit sujet
J’ai plus que les mots les plus plats
Tous les mots cons tous les mollets
J’ai plus que me moi le la les
J’ai plus que du dont qui quoi qu’est-ce
Qu’est, elle et lui, qu’eux nous vous ni
Comment voulez-vous que je fasse
Un poème avec ces mots-là ?
Eh ben tant pis j’en ferai pas.

Boris Vian

Boris Vian 100 ans 100 chansons

Un de plus
Auteur : Boris Vian
Récitant : Pierre Brasseur

 

Terre lune | Le monde de Boris Vian

 

 

Boris Vian est un de ces aventuriers solitaires qui s’élancent à corps perdu à la découverte d’un nouveau monde, la chanson. Si les chansons de Boris Vian n’existaient pas, il nous manquerait quelque chose.
Elles contiennent ce je-ne-sais-quoi d’irremplaçable qui fait l’intérêt et l’opportunité d’une œuvre artistique quelconque.
J’ai entendu dire à d’aucuns qu’ils n’aimaient pas ça. Grand bien leur fasse !
Un temps viendra comme dit l’autre, où les chiens auront besoin de leur queue, et tous les publics des chansons de Boris Vian.

Georges Brassens

 

Huile sur carton 49 x 37 cm, 1919 Pinakothek der modern Munich

Terre lune
Auteur : Boris Vian
Récitante : Carole Bouquet