Archives de catégorie : Siméon Jean-Pierre

Jean-Pierre Siméon par Christian Olivier | Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or

 

 

Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or
(de la couleur du rire
et des arbres rouillés par l’automne)
bouches éprises de soleil
d’où venus les mots les plus simples
sont flèches de lumière
dans la nuit épaisse du langage

ô cela entendons-le parfois
lâchant les outils quotidiens
et les nécessités aux mains de glace
comme on entend stupéfaits le phrasé d’un chant
où la vague se brise

ou comme un malade dans son lit entend
le froissement d’aile d’un oiseau
qui rend au cœur noué
sa mesure légère ô fragile mais fragile
est l’herbe nouvelle qui repousse l’hiver

vous de grâce qui dormez
dans un sommeil à triple tours
qui n’avez plus d’oreille
que pour votre sang captif
et dont les yeux absurdement ne voient
que leurs paupières
souvenez-vous des visiteurs de l’aube
les grands perdants du jeu de dupes
des pouvoirs
mais princes lumineux
du chant et du vertige

un jour rien qu’un jour une heure seulement
levez-vous du tombeau
et avec eux dans une joie brutale
chevauchez les vents

Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes, Éditions Gallimard, 2019, p.22.

 

Auteur : Jean-Pierre Siméon
Compositeur, interprète : Têtes Raides

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

18 juin 2021

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Siméon | La poésie sauvera le monde

 

 

 

 

Ainsi disait, de façon prémonitoire, Jean Cocteau : « La poésie est la plus haute expression permise à l’homme. Il est normal qu’elle ne trouve plus aucune créance dans un monde qui ne s’intéresse qu’aux racontars.» En effet, la poésie n’est pas de l’ordre des racontars, en effet elle ne nous raconte pas d’histoires, une autre raison donc de l’exclure dans le hors-champ.
(…)
J’en ai été témoin tant de fois : la plupart de ceux qui, accoutumés à la langue basse de la logorrhée médiatique et du discours technocratique, entendent un poème à eux offert à l’improviste, remercient. J’ai eu le sentiment parfois qu’ils y retrouvaient une dignité et comme une fierté pour eux-mêmes. Il y a une distinction dans la langue du poème qui est une distinction morale. Or, je me souviens à ce sujet de ce que disait Roland Barthes à propos du théâtre populaire, que la distinction ne devait pas être l’apanage de la bourgeoisie mais être un bien commun et que, au peuple, il fallait le donner en partage.
Nous vivons un temps vulgaire : la seule écoute d’un poème y objecte. Ceci même : le seul fait de dire un poème pour soi-même c’est s’insurger contre la vulgarité du temps et s’éprouver libre par clandestine insoumission.
Propager la poésie c’est contester l’assimilation du populaire au vulgaire que l’évolution sémantique de ce dernier terme à travers les siècles énonce. Rendre la poésie populaire, la plus distinguée poésie, c’est venger le peuple de la vulgarité à quoi on le réduit, par le partage de la distinction.

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Éditeur, 2015, p.101.