[Ligne 15] Rose-Croix

 

 
 
 
 

ceci est la couleur de mes rêves

sous les mandariniers la couleur métallique de Corte Real

les pays vaincus les clochards du palais

les noces

alchimiques du fer qui se tord sous la flamme

la poussière traçant l’échiquier sur la neige

l’oiseau d’hiver dans le nid d’une feuille de verre en haut

de la tour froide à La Défense

la main droite cousue à l’étoffe pourprée

du cœur

 

enfin les os brisés du chevalier de Rose-Croix sur le cœur
du béton

Saint-Pol-Roux passe dans le ciel sans pluie crevassé de plaines
sèches et fendues

 

Sylvie-E. Saliceti 30 03 2020

 

corte real pays vaincus

Rose-Croix
Auteur, compositeur : Tanguy de Nomazy
Interprètes : Corte Real

[Ligne du jour 14] Le marais

 

 

Dans le marais où les saules se plaisent — et puisque l’arbre est compagnon de l’arbre,  les saules boivent aux mêmes eaux vertes que les Frênes têtards alignés pour la première haie des conches et fossés. Ils boivent à côté des peupliers des secondes haies, puis des aulnes imputrescibles à la chair rouge.

Pour rassembler l’herbe et les colosses — qui entourent ces arbres sagement rangés —, il y a de multiples plantes, souples, indisciplinées, des plantes dont chaque nom rend habitable un pays singulier : le Souci d’eau, la Salicaire, l’Oreille d’Âne, l’Iris Faux-Acore ou la Grande Cardère, autrement appelée Fontaine aux Oiseaux car ses feuilles recueillent les pluies et les rosées bues par les oiseaux.

Ce pays-là est le grand marécage où les plates, petites barques conduites et dirigées avec des perches, passent, et fendent les eaux muettes.

Sylvie-E. Saliceti 29 03 2020

 

 

Pierre de Bethmann Trio - Chant des marais

La chant des marais
Moorsoldatenlied (chanson des soldats de marécage)
Compositeur : Rudi Goguel
Interprète : Pierre de Bethmann Trio

 

 

 

 

[Ligne du jour 13] La grenade

 

 

Sous l’arbre d’ombre rouge

tu es là Sohrâb je te vois

en une vision parfois un homme voit toute sa vie

quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours 

où qu’il aille désormais, on le découvre 

 

parle du fruit vieux de la vie 

sous l’arbre d’ombre rouge

tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses

tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi

dans le cœur des gens

Parle Sohrâb des femmes et de la guerre

car j’ai donné le nom de grenade à cette Terre.

 

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

[Ligne du jour 12] Le hérisson chanté par Brassens (un conte musical)

 

 

 

Haïku du confinement : le hérisson

 

Un hérisson à travers la prairie :
elle pique, l’herbe verte
qui trotte !

 

Sylvie-E. Saliceti 26 03 2020

 

 

georges brassens le hérisson

Chanson du hérisson ( Conte musical de Philippe Chatel )
Auteur, compositeur : Philippe Chatel
Interprètes : Henri Salvador, Georges Brassens, Émilie

 

 

 

 

[Ligne du jour 11] L’olivier et l’épervier

 

 

 

Un arbre parle plusieurs langues. Les langues nombreuses de l’arbre arrivent chacune d’un territoire, lointain. D’Arctique, où n’existe pas d’arbre debout, juste des bois flottés que charrie la mer.
Du pays de la Grande Soif, à l’Orient de la pauvreté, au sud du Kalahari où le désert s’étend à perte de vue, arrêté ici et là par un Acacia solitaire aux racines immenses, recouvertes d’une écorce avec laquelle le peuple San fabrique les carquois.
De plus loin encore, de ce lieu où l’épaisseur des forêts équatoriales emmure la hutte de l’homme aux prises avec la sylve qui l’assiège, afin de l’étouffer.

Une destination unique, pour des milliers de cartes.

Parole d’olivier, parole d’épervier, la langue de l’arbre relie les racines à l’envol.

L’arbre est compagnon de l’arbre. Les frères picorent le même pain.

 

Sylvie-E. Saliceti 25 03 2020 L’olivier et l’épervier

 

 

L’olivier
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Allain Leprest

 

 

[Ligne du jour 10] Les arbres

 

 

Il arrive que le voyageur soit cet arbre. Au centre de la forêt du langage où l’on se perd. Dans la forêt des pensées humaines où l’on fait d’étranges rencontres, certaines à la beauté inoubliable — gardées au fond de la mémoire sous une écorce de bronze sillonnée par le temps — d’autres qui s’oublient au sol d’une vraie forêt de Bondy. Nemus du bois sacré ou silves de servius, dans l’arbre chante un chœur d’oiseaux. Selon le terreau et selon l’essence, les arbres parlent plusieurs langues.

 

Sylvie-E. Saliceti 24 mars 2020

 

 

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Les arbres
Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Gérard Pierron
Interprète : Francesca Solleville

 

 

[Ligne du jour 9] Marseille

wp-15849929008058835581522488811170.jpgl’étrangère lointaine et silencieuse du couchant
Phot. S.-E. S.Marseille 2020

 

 

 

Je suis venue vous dire que tout a changé
je suis venue vous dire que le soleil se couche sur la cité radieuse
le silence est entré dans la ville bavarde
un silence étrange
un silence tranquille
entre le ciel et l’eau — le silence d’une île

ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille

 

 

le paquebot de silence a jeté l’ancre dans la baie d’Endoume
ce soir personne n’appellera la prière au sommet des minarets
les bruits sur lesquels je fermais les fenêtres           les bruits de la ville
me manquent
l’arc-en-ciel des naufrages a balayé le ciel du muezzin à la voix d’or
la corne du bélier ne résonnera pas à la Grande Synagogue Breteuil
ni les chants à la cathédrale de la Major le jour de Pâques
les enfants des banlieues demain ne joueront pas dans les cours d’immeubles

 

là où les mots hier encore étaient des loups
un homme vient d’entrer avec un oiseau sur l’épaule
il a pris le bruit des gens d’ici
il a emporté les voix des terres arides du sud
aux accents craquelés
il a volé les voix ingrates et sèches des pêcheurs de rascasses

 

en haut d’une butte en lave rouge où tangue le bateau ivre
tout a été emporté — les cieux crevant en éclairs et les trombes
les ressacs et les courants et le soir
l’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes

je suis venue vous dire que ma ville à présent est ce drôle de désert où joue
seul
le plus vieux musicien du monde
— tu sais ce passant qui s’appelle le vent
le vent chasse les hirondelles alignées ainsi qu’une phrase sur un fil électrique
le vent sous les ponts salue les mendiants et les rats
le vent lave sa voix à la chanson d’Odalva — des sacs plastiques planent
dans les platanes
de la Plaine au Cours julien
ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille

 

je la vois depuis ma colline sous la lune de zinc
l’étrangère lointaine et silencieuse
du couchant
à l’ombre d’orangers tintant de mercis comme des vieux sous d’argent
l’ombre aussi déliée que la prière du forçat adressée à la grâce
de Samarcande
Marseille ce soir est une silhouette bleue
cette femme avec son mystère est le plus beau visage que la terre ait jamais tourné

vers le soleil

 

ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille
Marseille.

Sylvie-E. Saliceti 23 mars 2020 Marseille

 

 

 

Marseille
Auteur, compositeur, interprète : Odalva

 

 

[Ligne du jour 8] Parle Sohrâb

 

 

Dans la maison du bout de la ville, le ciel à petites gorgées boit la lumière. Des lampées de silence inondent Marseille. Par la fenêtre, je lave mes yeux aux allées désertes, au lointain de la cité immobile, effacée ainsi qu’une phrase — une cité fendue de quais portuaires que nul bateau n’aborde.

La maison est bâtie de l’autre côté de la nuit. Elle est construite autour de la bibliothèque. Les livres remplissent les étagères. Loin de les épaissir, les livres annulent les murs. Le papier, ce foreur de pierre … Il perce le mur maître, le trouant de fenêtres aux volets de solitude qui s’ouvrent puis se ferment.

Et quand ils s’ouvrent, la maison devient ce jardin. 

Et nous voilà, toi et moi Sohrâb, assis à l’ombre du grenadier. Tu me racontes les histoires que j’aime, celles du fond des âges. Le cri de la lumière enfantée du chaos. L’écho de la conscience dans le pas de Caïn. Le craquement de la chair quand s’ouvre la grenade. Le son clair de la goutte tandis que lentement glisse la rosée depuis le haut vers le pied de la feuille.

De nuit en nuit, tu fais le récit de l’oiseau.

Parle Sohrâb comme parlerait le vent, et je t’écouterai. Il y a le bruissement de tes mots dans les branches. Il y a toutes ces herbes qui poussent dans ta voix. 

Je t’écoute Sohrâb, même si tes phrases tombent sans que je les ramasse.

 

21 03 2020  Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 7] Lisez !

 

Lisez ! Lisez donc !

 

En l’état du confinement, puis du risque avéré de palilalie ou d’écholalie — troubles itératifs du langage parlé consistant à répéter involontairement un ou plusieurs mots, syllabes ou phrases ( exemples : «ouin-ouin» ou «t’es con ! t’es con ! t’es con») — afin donc d’éviter ces syndromes par manque d’échanges verbaux, il vous appartient d’urgence de vous ouvrir à la culture, et particulièrement, par absolue priorité : lisez !

Me sont rapportés ici et là les témoignages prosaïques de rayons longs de 50 mètres vidés en une seule visite, par un client seul. Cessez voulez-vous ! Ne videz pas l’entière étagère du papier toilette ou des féculents (sauf à prendre quelques notes de vos lectures sur ce papier si fin qu’il semble idéal pour commenter Mein Kampf). Cessez ! Cessez !

Soyez poète ! Pour occuper votre temps, écrivez un traité de théologie en polonais, ou encore dans cette langue régionale qui dit oui et non avec un seul et même mot (quelque chose comme noui). Ou encore écrivez une « Histoire événementielle du Monde après le Coronavirus », dans ce dialecte rare dont la grammaire ni la grand-mère ne différencient les conjugaisons du passé, du présent et de l’avenir (exemple : demain, j’étais choppé le rat virus, en ce moment).

Lisez ! Lisez donc ! Non, ne soyez pas prosaïque. Au lieu de vous jeter sur Zézette (pour Zézé) ou d’arracher la chemise avec les yeux de Zézé (pour Zézette), risquant par là de voir grimper les prévisions de la courbe des naissances, soyez un peu sérieux ! Approfondissez plutôt l’étymologie, ce substantifique os à moelle du poète. Exemple : le mot « coronavirus », d’où vient-il ? Du latin corona — couronne, car le microscope électronique met en évidence une frange bulbeuse en forme de couronne solaire. Virus, également latin, recouvre quant à lui une triple origine : humeur, venin, infection.

Le coronavirus définit donc le roi (le Roi-Soleil bien sûr) avec sa couronne, d’une humeur printanière, dans un champ de tulipes à bulbes infectées, et qui sautille, sautille, sautille… Le roi insouciant et jovial dansotte avec autour de lui, qui vont et viennent, les courtisans nombreux eux aussi gambadant, tous au milieu des fleurs pourries : princes, ducs, comtes, marquis, souverains étrangers, artistes, musiciens, savants, cardinaux, rabbins, imams, curés qui sont venus de tous les coins d’Europe de chapelle en chapelle, mouflons à manchettes qui ont traversé la mer Tyrrhénienne, d’interminables cortèges de carrosses, de charrettes débordant de joyaux, de malles où dorment les étoffes rares, de fûts pour les grands vins, les livres de poésie et tutti, et tutti, et tutti Chianti — tout ce petit monde s’en va léger, frétillant vers la mort, et ça c’est beau.

Parlons-en de la mort. Il n’est pas interdit de mourir. Toutefois, mourir est déconseillé. Si vous bravez les conseils, au moins soyez prévoyants et n’invitez personne à votre sépulture, envoyez des bristols dès les premiers signes de défaillances, reprécisez vos dernières volontés : partir SEUL sans musique. Seul comme Mozart dans un cercueil drapé d’un linceul de pâquerettes. Comme Mozart rejoindre l’horizon des aurores éternelles de la postérité, emporté dans la diligence silencieuse suivie du chien, le fidèle compagnon Foulkan. Comme Mozart myope, gaucher, avec une malformation à l’oreille, le visage grêlé par la petite vérole, partir en beauté vers le Panthéon. Comme Mozart qui mesurait 1,52 m les bras levés, s’effacer, nimbé de destinée illustre à l’aune des grands hommes.

Il est déconseillé de mourir vous l’aurez compris, puisque les sépultures comportant plus de deux personnes — défunt et toutou — sont interdites.

Les obsèques dérogeant à ce règlement seront dispersées avec l’efficacité d’un obus éparpillant un soldat.

20 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 6] Le silence entoure le livre refermé

 

 

Le silence entoure le livre refermé. Le silence autour des oiseaux se balance sur les branches dans le jardin. Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch.

Au centre du cercle, l’étoffe déchirée du ciel.

L’effacement est le grand dessinateur. Les traits de force naissent sans un geste. Il suffit d’une pointe de lumière pour qu’apparaisse ton visage. Se révèlent les contours du côté de l’ombre.  Une ligne à l’encre de Chine, et te voilà… Tu es là. Le soleil traverse tes mots. Il joue dans ta voix. Je recueille ta phrase.

Le silence dresse une haie autour de moi, le silence dresse une haie autour de nous qui nous tenons la main depuis trente ans, le silence autour de la terre autour de la mer autour de la haie autour de la ronde des jours qui me rend vieille et sage.

 

Le silence autour du silence.

19 03 2020

 

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Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch. Mai 2019 Suisse allemande. Phot. S.-E.S.

[Ligne du jour 4] Trois clefs

 

 

le millet
la lumière dans la jarre
le temps qui déborde

trois conquêtes hors des mains

 

le pavot la mémoire
le nom des choses
la loi sur la montagne

trois mondes brisés auxquels vous ne parlerez plus

 

la grille de parole
l’herbe couvrant la source
les barreaux du soleil pour le bec de l’oiseau

trois clefs libres de toute porte

 

 Sylvie-E. Saliceti 17 mars 2020

[Ligne du jour 2] Suite N° 5 pour violoncelle seul

 

suite N° 5 pour violoncelle seul

 

elle joue la suite N° 5 pour violoncelle seul

dans une pièce vide en apparence

en réalité bondée de spectateurs agités 

le silence s’est invité — installé dans toute la maison

le silence à grand bruit  joue à entrer et sortir

avec l’oiseau par la fenêtre

l’ombre change de place à chaque pizzicato

chacun s’est déplacé en famille et  cette assemblée raconte

les mille et une nuits sauf la dernière

chacun a fait venir son ami et aussi un  ennemi

la forêt est venue avec le récit du feu

l’âme de l’instrument a installé tous les arbres sur les fauteuils

nombreux de la petite salle

Aleph arrive bras dessus bras dessous avec Guimel

Zéro devise avec Infini

Czeslaw expose un traité de théologie

à Bukowski qui boit en insultant l’amour ce chien de l’enfer

quel ramdam !

 

ce violoncelle seul est très accompagné d’une foule de gens qui vont et viennent sans gêne

même les quatre évangélistes ne tiennent pas en place

même le diable attentif à la beauté des choses

— le diable très sage —

même  le compositeur Bach en personne va et vient dans l’hésitation

 de l’archet

il fait les cent pas sous le nez de la violoncelliste

même Jean-Sébastien le cinquième évangéliste est là.

 

 

15 mars 2020 Sylvie-E. Saliceti

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

couvII

 

 

Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Parmi l’homme et les serpents | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Parmi l’homme et les serpents L’ arbre
glisse Sur le sol
du python
au sang froid Serpente
dans les airs Abandonne
les écailles sur l’écorce
&mue Caché sous la pierre
verte d’une étoile 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 8 12 2019

 

 

 

 

Le serpent
Guem
Percussions

 

 

 

 

Écouter Venise | Gabriele d’Annunzio et Ute Lemper

 

 

 

À A. et H., 

Écouter Venise. C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après le bruit et la foule du carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, se perdre dans le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échoués sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis contenant tous les lieux, et puis le souvenir de Nietzsche, puisque cherchant un synonyme à “musique”, on ne trouve jamais que le nom de Venise. 

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

*

Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

 

 

Calanques | Myriam Eck (extraits)


 

 

 

 

Calanques de Marseille Février 2019 Photographies S.-E.S.

 

Les oiseaux ne volent pas pour la vue

Libre c’est trop
Loin

*

La lumière n’attend pas le sol
Pour tomber

Quand elle n’atteint pas le sol c’est que le vent l’a séparée

*

Ce que le vent vient bouger en moi ce n’est pas le paysage mais

Ma place
Dedans

*

Je retire mes mains du paysage

La mer en morceaux

Myriam Eck, Calanques, Dessins de Paul de Pignol, Éditions Centrifuge, 2018.

Calanques de Marseille Février 2019 Photographies S.-E.S.

 

 

 

Gustave Roud | Bouvreuil

 

Bouvreuil

Je crois que l’homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne douter pas de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd. Je crois que seuls certains états extrêmes de l’âme et du corps : fatigue (au bord de l’anéantissement), maladie, invasion du cœur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l’homme sa vraie puissance d’ouïe et de regard. Nulle allusion, ici, à la parole de Plotin : « Ferme les yeux, afin que s’ouvre l’œil intérieur. »

Il s’agit de l’instant suprême où la communion avec le monde nous est donnée, où l’univers cesse d’être un spectacle parfaitement lisible, entièrement inane, pour devenir une immense gerbe de messages, un concert sans cesse recommencé de cris, de chants, de gestes, où tout être, toute chose est à la fois signe et porteur de signe. L’instant suprême aussi où l’homme sent crouler sa risible royauté intérieure et tremble et cède aux appels venus d’un ailleurs indubitable.

L’univers cesse d’être un spectacle parfaitement visible Gustave Roud
Photographie S.-E. S. 29/12/2018

 

De ces messages, la poésie seule (est-il besoin de le dire) est digne de suggérer quelque écho. Souvent elle y renonce en pleurant, car ils sont presque tous balbutiés à la limite de l’ineffable. Elle s’éveille de sa connaissance, les lèvres lourdes encore de paroles absentes ou folles qu’elle n’ose redire – et qui contiennent pourtant la vérité. Ou si elle ose les redire, c’est qu’elle semble avoir oublié leur origine, leur importance. Elle divulgue en deux vers un secret bouleversant, puis se tait.

Gustave Roud, Air de la solitude et autres écrits, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2003, pp 78/79.

Novalis | Les Disciples à Saïs

 

 

2 mai : jour anniversaire de Novalis !

Certains poètes, certains êtres ont vocation de pérennité, voire d’éternité dans l’art, leur discipline s’attachant à « reconnaître et [de] suivre leur vie au voisinage le plus proche de l’essentiel ». La traductrice du poète allemand établit cette échelle de valeurs toute personnelle  : « il serait abusif de croire que ceux-là soient nés pour l’illustration et la gloire des littératures :  quelle que soit leur voix et quelle que soit leur langue, où que soit, dans le temps, le moment de leur passage sur la terre, rien n’est plus, autour d’eux, qu’un immense concours afin que leur présence, une fois qu’on la découvre, vous entre dans le souffle et ne vous quitte plus. »

Ces voix poétiques sont douées d’une vertu d’initiation, de présence, de consolation et l’on se voudrait auprès d’elles —  disciple à Saïs.

Éminemment contemporain et visionnaire, Novalis emprunte son chemin spirituel à la Nature .

Sylvie-E. Saliceti

**

*

(…) avant tout la lumière avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, — l’apaisement et la douceur de son omniprésence quand elle est le jour qui se lève?
C’est elle, ainsi que l’âme intime de la vie, que respire l’univers géant des astres inlassables, et il nage en dansant dans l’azur de ses flots ; c’est elle que respirent l’étincelante pierre en éternel repos, et la plante médicinale qui est toute succion, et le sauvage, l’ardent, le multiforme animal (…)

Novalis, Hymnes à la nuit in Les Disciples à Saïs / Hymnes à la nuit / Chants religieux, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.119.

*

Si l’homme comprenait la musique intérieure de la Nature et possédait un sens de l’harmonie extérieure ! Mais c’est à peine déjà, s’il sait que nous appartenons toutes les unes aux autres et qu’aucune ne peut, sans les autres, subsister. Il ne peut rien laisser en place ; tyranniquement, il nous sépare et, dans des dissonances criardes, il cherche à saisir (…)

On entendait, toutes proches, des voix humaines ; les grandes portes s’ouvrirent à deux battants sur le jardin, et quelques voyageurs vinrent s’asseoir sur les marches du grand escalier, à l’ombre de l’édifice (…).

Celui qui ne veut pas, celui qui n’a plus la volonté de soulever le voile, celui-là n’est pas un disciple véritable, digne d’être à Saïs (…).

Que ce soit dans ses oeuvres ou dans ses faits et gestes, l’homme a toujours exprimé une philosophie symbolique de son être. Il s’annonce lui-même et se prédit ( Fragment de la fin de l’été 1798)

Novalis, Les Disciples à Saïs, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.62/ 63/42.