Archives de catégorie : Saliceti Sylvie-E.

Écouter Venise | Ute Lemper

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À A. et H., 

C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après la foule, le bruit, le carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échouées sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis qui contient tous les lieux, avec le souvenir de Nietzsche : « quand [on] cherche un synonyme à “musique”, [on] ne trouve jamais que le nom de Venise. »

Sylvie-E. Saliceti


L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

 

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Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

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Ute_Lemper-Espace_Indecent

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

Novalis | Les Disciples à Saïs


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2 mai : jour anniversaire de Novalis !

Certains poètes, certains êtres ont vocation de pérennité, voire d’éternité dans l’art, leur discipline s’attachant à « reconnaître et [de] suivre leur vie au voisinage le plus proche de l’essentiel ». La traductrice du poète allemand établit cette échelle de valeurs toute personnelle  : « il serait abusif de croire que ceux-là soient nés pour l’illustration et la gloire des littératures :  quelle que soit leur voix et quelle que soit leur langue, où que soit, dans le temps, le moment de leur passage sur la terre, rien n’est plus, autour d’eux, qu’un immense concours afin que leur présence, une fois qu’on la découvre, vous entre dans le souffle et ne vous quitte plus. »

Ces voix poétiques sont douées d’une vertu d’initiation, de présence, de consolation et l’on se voudrait auprès d’elles —  disciple à Saïs.

Éminemment contemporain et visionnaire, Novalis emprunte son chemin spirituel à la Nature .

Sylvie-E. Saliceti

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(…) avant tout la lumière avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, — l’apaisement et la douceur de son omniprésence quand elle est le jour qui se lève?
C’est elle, ainsi que l’âme intime de la vie, que respire l’univers géant des astres inlassables, et il nage en dansant dans l’azur de ses flots ; c’est elle que respirent l’étincelante pierre en éternel repos, et la plante médicinale qui est toute succion, et le sauvage, l’ardent, le multiforme animal (…)

Novalis, Hymnes à la nuit in Les Disciples à Saïs / Hymnes à la nuit / Chants religieux, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.119.

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Si l’homme comprenait la musique intérieure de la Nature et possédait un sens de l’harmonie extérieure ! Mais c’est à peine déjà, s’il sait que nous appartenons toutes les unes aux autres et qu’aucune ne peut, sans les autres, subsister. Il ne peut rien laisser en place ; tyranniquement, il nous sépare et, dans des dissonances criardes, il cherche à saisir (…)

On entendait, toutes proches, des voix humaines ; les grandes portes s’ouvrirent à deux battants sur le jardin, et quelques voyageurs vinrent s’asseoir sur les marches du grand escalier, à l’ombre de l’édifice (…).

Celui qui ne veut pas, celui qui n’a plus la volonté de soulever le voile, celui-là n’est pas un disciple véritable, digne d’être à Saïs (…).

Que ce soit dans ses oeuvres ou dans ses faits et gestes, l’homme a toujours exprimé une philosophie symbolique de son être. Il s’annonce lui-même et se prédit ( Fragment de la fin de l’été 1798)

Novalis, Les Disciples à Saïs, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.62/ 63/42.

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Ne pas oublier l’archet | Annie Salager


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Ne pas oublier l’archet, car la vie irrigue la création. Ne pas oublier l’art, car la vie s’incarne là, entière et rassemblée dans ces sonates et partitas pour violon seul.

Ne pas oublier Bach puisque ces compositions passèrent inaperçues au temps de leur création, au point que quelques partitions furent sauvées, échappant in extremis au lot des paperasses entassées, qui servirent de papier d’emballage dans une crémerie de Saint-Pétersbourg .

Ne pas oublier ni la Chaconne ni Maria Barbara ni l’ombre de mort qui plane sur la lumière. Bach, c’est l’inachevé au sens d’un silence qui ouvre l’infini.

Cette énergie — puissante autant qu’insaisissable, solide autant qu’éphémère — de son langage musical charge le maître des chapelles d’une force d’expression proprement poétique.

Bach est un poète, le portrait du Cantor de Leipzig appelle une dimension subtile des fondations ; une délicatesse derrière l’architecture. À l’instar des édifices qui chantent chez Valéry, le monument devient vivant sous l’archet, et « à l’instar de L’Art de la fugue, “inachevé”, la force principale des sonates et partitas correspond à leur non-dit. Elles mettent en valeur la limite du langage dans le domaine de l’expression, la limite de l’intelligence dans de domaine du savoir, et présentent l’humilité, le recueillement, la réflexion, l’effort, la foi, l’esprit puis finalement la transe, la sensibilité, l’imagination comme les moyens qui transcendent cet état intolérable.
Bach est avant tout un poète ! Sa science, qui aveugle et paralyse si souvent l’analyse moderne, n’est que le trompe l’oeil de la fragilité de l’homme, de son impuissance ».

Voici un sommet du territoire baroque revisité magistralement par Amandine Beyer : l’ intégrale des Sonates & Partitas BWV 1001-1006, auxquelles est adjointe la Sonate pour violon solo de Pisendel.

Unanimité des distinctions : Diapason d’or de l’année (novembre 2011), Diapason d’or, Choc de Classica, Choc Classica de l’année, Hi-Res Audio. L’on propose ici le quatrième mouvement Presto de la Sonate BWV 1001.

Ne pas oublier l’archet car il offre cet intense bonheur d’écoute, de ceux qui me font penser à ce mot d’un autre poète : « sans Bach, nous ne saurions pas ce qu’un moineau pense » .

Sylvie-E. Saliceti

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J.S. Bach
Sonate BWV 1001 /IV Presto
Amandine Beyer

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Ne pas oublier l’archet

Se joignent-elles en vol d’oiseaux
les musiques d’une vie, souvent
inconnues d’avoir été oubliées

pour improviser l’exil du vivre dans
le cri du bec bleu de l’oiseau
ouvert contre le ciel et en lutte avec lui

seraient-elles le bois du violon,
son âme, musiques pianissimo
d’une tension entre mort et beauté

leur chambre d’échos
où le mal s’oublie les rendra
demain à la transparence

vida breve
c’est de soi
qu’il faut rire
tel est l’archet

Annie Salager, Pas d’ici, pas d’ailleurs, Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Présentation et choix Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire, Préface Déborah Heissler, Voix d’encre, 2012, p.20.

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Barbara | Les Hautes Mers


 

Pour celui qui écrit des histoires au
sec de la prose, l’aventure des vers
est une pleine mer.

Erri de Luca

 

Les Hautes Mers
Auteur, interprète : Barbara
Compositeur : F. Wertheimer
Album La louve : distinction Qobuz référence

 

 

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Quand il me prend d’être haute mer,
Aux grandes lunes d’équinoxe,
Et que je viens battre vos terres,
De brumes et de paradoxes,
Je peux abattre le château,
Je peux éteindre le volcan,
Quand je suis vent qui vient de l’eau,
Et que mes eaux valsent au vent,

Lorsque je deviens haute mer,
Aux grandes lunes d’équinoxe,
Quittez vos châteaux et vos terres,
Et mettez vos habits de noce,
Marchant au-devant de mes eaux,
Avancez-vous vers ma lumière,
Et faites-vous plus beaux que beaux,
Pour épouser la haute mer,

Et qu’un grand goéland,
Aux lunes rousses de l’automne,
Pour nos noces d’argent,
Joue dans le glas qui sonne,
Mais quand je suis à marée basse,
Au grand soleil de la Saint-Jean,
Et que mes grandes eaux se lassent,
Et que se sont couchés mes vents,

Quand j’ai le coeur à marée basse,
Rendez-moi le rire des enfants,
Les cerfs-volants au vent qui passe,
Et mes rêves de sable blanc,
Et je resterai mer étale,
Entre équinoxe et Saint-Simon,
Je vous rendrai vos soleils pâles,
Mais laissez-moi mes goémons…

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