Archives de catégorie : Saliceti Sylvie-E.

Parmi l’homme et les serpents | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Parmi l’homme et les serpents L’ arbre
glisse Sur le sol
du python
au sang froid Serpente
dans les airs Abandonne
les écailles sur l’écorce
&mue Caché sous la pierre
verte d’une étoile 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 8 12 2019

 

 

 

 

Le serpent
Guem
Percussions

 

 

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

couvII

 

 

Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Écouter Venise | Gabriele d’Annunzio et Ute Lemper

 

 

 

À A. et H., 

Écouter Venise. C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après le bruit et la foule du carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, se perdre dans le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échoués sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis contenant tous les lieux, et puis le souvenir de Nietzsche, puisque cherchant un synonyme à “musique”, on ne trouve jamais que le nom de Venise. 

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

*

Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

 

 

Calanques | Myriam Eck (extraits)


 

 

 

 

Calanques de Marseille Février 2019 Photographies S.-E.S.

 

Les oiseaux ne volent pas pour la vue

Libre c’est trop
Loin

*

La lumière n’attend pas le sol
Pour tomber

Quand elle n’atteint pas le sol c’est que le vent l’a séparée

*

Ce que le vent vient bouger en moi ce n’est pas le paysage mais

Ma place
Dedans

*

Je retire mes mains du paysage

La mer en morceaux

Myriam Eck, Calanques, Dessins de Paul de Pignol, Éditions Centrifuge, 2018.

Calanques de Marseille Février 2019 Photographies S.-E.S.

 

 

 

Gustave Roud | Bouvreuil

 

Bouvreuil

Je crois que l’homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne douter pas de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd. Je crois que seuls certains états extrêmes de l’âme et du corps : fatigue (au bord de l’anéantissement), maladie, invasion du cœur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l’homme sa vraie puissance d’ouïe et de regard. Nulle allusion, ici, à la parole de Plotin : « Ferme les yeux, afin que s’ouvre l’œil intérieur. »

Il s’agit de l’instant suprême où la communion avec le monde nous est donnée, où l’univers cesse d’être un spectacle parfaitement lisible, entièrement inane, pour devenir une immense gerbe de messages, un concert sans cesse recommencé de cris, de chants, de gestes, où tout être, toute chose est à la fois signe et porteur de signe. L’instant suprême aussi où l’homme sent crouler sa risible royauté intérieure et tremble et cède aux appels venus d’un ailleurs indubitable.

L’univers cesse d’être un spectacle parfaitement visible Gustave Roud
Photographie S.-E. S. 29/12/2018

 

De ces messages, la poésie seule (est-il besoin de le dire) est digne de suggérer quelque écho. Souvent elle y renonce en pleurant, car ils sont presque tous balbutiés à la limite de l’ineffable. Elle s’éveille de sa connaissance, les lèvres lourdes encore de paroles absentes ou folles qu’elle n’ose redire – et qui contiennent pourtant la vérité. Ou si elle ose les redire, c’est qu’elle semble avoir oublié leur origine, leur importance. Elle divulgue en deux vers un secret bouleversant, puis se tait.

Gustave Roud, Air de la solitude et autres écrits, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2003, pp 78/79.

Novalis | Les Disciples à Saïs

 

 

2 mai : jour anniversaire de Novalis !

Certains poètes, certains êtres ont vocation de pérennité, voire d’éternité dans l’art, leur discipline s’attachant à « reconnaître et [de] suivre leur vie au voisinage le plus proche de l’essentiel ». La traductrice du poète allemand établit cette échelle de valeurs toute personnelle  : « il serait abusif de croire que ceux-là soient nés pour l’illustration et la gloire des littératures :  quelle que soit leur voix et quelle que soit leur langue, où que soit, dans le temps, le moment de leur passage sur la terre, rien n’est plus, autour d’eux, qu’un immense concours afin que leur présence, une fois qu’on la découvre, vous entre dans le souffle et ne vous quitte plus. »

Ces voix poétiques sont douées d’une vertu d’initiation, de présence, de consolation et l’on se voudrait auprès d’elles —  disciple à Saïs.

Éminemment contemporain et visionnaire, Novalis emprunte son chemin spirituel à la Nature .

Sylvie-E. Saliceti

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*

(…) avant tout la lumière avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, — l’apaisement et la douceur de son omniprésence quand elle est le jour qui se lève?
C’est elle, ainsi que l’âme intime de la vie, que respire l’univers géant des astres inlassables, et il nage en dansant dans l’azur de ses flots ; c’est elle que respirent l’étincelante pierre en éternel repos, et la plante médicinale qui est toute succion, et le sauvage, l’ardent, le multiforme animal (…)

Novalis, Hymnes à la nuit in Les Disciples à Saïs / Hymnes à la nuit / Chants religieux, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.119.

*

Si l’homme comprenait la musique intérieure de la Nature et possédait un sens de l’harmonie extérieure ! Mais c’est à peine déjà, s’il sait que nous appartenons toutes les unes aux autres et qu’aucune ne peut, sans les autres, subsister. Il ne peut rien laisser en place ; tyranniquement, il nous sépare et, dans des dissonances criardes, il cherche à saisir (…)

On entendait, toutes proches, des voix humaines ; les grandes portes s’ouvrirent à deux battants sur le jardin, et quelques voyageurs vinrent s’asseoir sur les marches du grand escalier, à l’ombre de l’édifice (…).

Celui qui ne veut pas, celui qui n’a plus la volonté de soulever le voile, celui-là n’est pas un disciple véritable, digne d’être à Saïs (…).

Que ce soit dans ses oeuvres ou dans ses faits et gestes, l’homme a toujours exprimé une philosophie symbolique de son être. Il s’annonce lui-même et se prédit ( Fragment de la fin de l’été 1798)

Novalis, Les Disciples à Saïs, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.62/ 63/42.

 

 

Ne pas oublier l’archet | Annie Salager

 

 

 

Ne pas oublier l’archet, car la vie irrigue la création. Ne pas oublier l’art, car la vie s’incarne là, entière et rassemblée dans ces sonates et partitas pour violon seul.

Ne pas oublier Bach puisque ces compositions passèrent inaperçues au temps de leur création, au point que quelques partitions furent sauvées, échappant in extremis au lot des paperasses entassées, qui servirent de papier d’emballage dans une crémerie de Saint-Pétersbourg .

Ne pas oublier ni la Chaconne ni Maria Barbara ni l’ombre de mort qui plane sur la lumière. Bach, c’est l’inachevé au sens d’un silence qui ouvre l’infini.

Cette énergie — puissante autant qu’insaisissable, solide autant qu’éphémère — de son langage musical charge le maître des chapelles d’une force d’expression proprement poétique.

Bach est un poète, le portrait du Cantor de Leipzig appelle une dimension subtile des fondations ; une délicatesse derrière l’architecture. À l’instar des édifices qui chantent chez Valéry, le monument devient vivant sous l’archet, et « à l’instar de L’Art de la fugue, “inachevé”, la force principale des sonates et partitas correspond à leur non-dit. Elles mettent en valeur la limite du langage dans le domaine de l’expression, la limite de l’intelligence dans de domaine du savoir, et présentent l’humilité, le recueillement, la réflexion, l’effort, la foi, l’esprit puis finalement la transe, la sensibilité, l’imagination comme les moyens qui transcendent cet état intolérable.
Bach est avant tout un poète ! Sa science, qui aveugle et paralyse si souvent l’analyse moderne, n’est que le trompe l’oeil de la fragilité de l’homme, de son impuissance ».

Voici un sommet du territoire baroque revisité magistralement par Amandine Beyer : l’ intégrale des Sonates & Partitas BWV 1001-1006, auxquelles est adjointe la Sonate pour violon solo de Pisendel.

Unanimité des distinctions : Diapason d’or de l’année (novembre 2011), Diapason d’or, Choc de Classica, Choc Classica de l’année, Hi-Res Audio. L’on propose ici le quatrième mouvement Presto de la Sonate BWV 1001.

Ne pas oublier l’archet car il offre cet intense bonheur d’écoute, de ceux qui me font penser à ce mot d’un autre poète : « sans Bach, nous ne saurions pas ce qu’un moineau pense » .

Sylvie-E. Saliceti

J.S. Bach
Sonate BWV 1001 /IV Presto
Amandine Beyer

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Ne pas oublier l’archet

Se joignent-elles en vol d’oiseaux
les musiques d’une vie, souvent
inconnues d’avoir été oubliées

pour improviser l’exil du vivre dans
le cri du bec bleu de l’oiseau
ouvert contre le ciel et en lutte avec lui

seraient-elles le bois du violon,
son âme, musiques pianissimo
d’une tension entre mort et beauté

leur chambre d’échos
où le mal s’oublie les rendra
demain à la transparence

vida breve
c’est de soi
qu’il faut rire
tel est l’archet

Annie Salager, Pas d’ici, pas d’ailleurs, Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Présentation et choix Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire, Préface Déborah Heissler, Voix d’encre, 2012, p.20.