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Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 1

 

 

Épitaphe, écrit en 1936, est l’une des premières œuvres du grand poète grec Yannis Ritsos. Un évènement marquant déclencha l’écriture de ce texte . Nous sommes en mai 1936, à Thessalonique. Au cours d’une grève des ouvriers du tabac, le sang coule. Un jeune ouvrier du nom de Tasos Tousis est tué par les forces de l’ordre, en pleine rue. La manifestation ne faiblit pas. Une femme reste là, un long moment, penchée sur le jeune homme. La photographie de cette mère pleurant son enfant mort est publiée le lendemain dans le journal ( photographie ci-dessus). Ritsos, bouleversé par la scène, s’enferme  quelques jours pour écrire ; ce sera ce recueil de poèmes titré Epitaphe – Epitafios.  Le régime dictatorial de Metaxas brûle l’ouvrage en place publique.

Mikis Théodorakis viendra se joindre à l’œuvre écrite, par la présente mise en musique du poème agencé en huit parties. Pour sa part, Michel Volkovitch, grand traducteur de la poésie grecque,  explique comment il a abordé Épitaphe : « Rìtsos a été plus abondamment traduit en français que Sefèris et Elỳtis eux-mêmes, et il a ses traducteurs attitrés. Je ne comptais pas m’occuper de lui, sauf pour quelques poèmes destinés à l’anthologie Gallimard ; mais voilà qu’en 2000 on m’a commandé la traduction des morceaux [ci-dessous]. C’était pour un disque de mélodies (Nena Venetsanou sings Mikis Theodorakis, MBI, Athènes). Un travail quasi clandestin, payé en liquide, sans contrat et sans doute sans lecteurs : qui se sera donné le mal de lire les lettres minuscules du livret ? N’empêche que j’ai pris un extrême plaisir à rimailler sur ces petits bijoux.» Puis le traducteur de rappeler comment « Yànnis Rìtsos (1909-1990) a été de son vivant le plus célèbre des poètes grecs, à l’étranger du moins. Son activité militante, qui lui valut d’être déporté plusieurs fois par la droite, ne pouvait nuire à sa popularité, surtout dans les pays communistes. Mais il a n’a pas volé sa gloire : c’est un poète immense par la stature autant que par le volume de son œuvre. Gigantesque (plus de cent recueils), d’une incroyable variété, elle offre parfois le pire, mais bien souvent le meilleur. On connaît Rìtsos avant tout pour ses grandes envolées lyriques ou épiques, mais il n’est pas moins à l’aise, comme ici, dans un registre simple, proche de la poésie populaire. »Cette traduction est reproduite ici, et nous tenons chaleureusement à remercier le traducteur pour sa passion et son respect perceptibles à l’égard des textes.

Que son travail irremplaçable soit assuré que quelques-uns se donnent encore « le mal de lire les lettres minuscules du livret » quand d’aventure le désir, le plaisir et l’amitié les relient d’un fil invisible à ce pays, sa culture, sa langue d’exception.

Parlant de la Grèce, j’ai une pensée émue, forte, particulière aujourd’hui, pour Angélique Ionatos dont le travail porte sur des richesses immémoriales, et livre un legs immense à la poésie grecque et française.

J’avais perdu cet enregistrement, et l’ai enfin retrouvé, non sans mal, il y a quelques jours. Vous pourrez y entendre une soliste exceptionnelle, Maria Soultatou, accompagnée d’un Chef d’orchestre qui ne l’est pas moins : Stávros Xarchákos.

Afin de ne pas hacher l’ensemble, nous livrerons ce soir les huit extraits composant l’œuvre dans sa totalité, en rappelant à chaque fois le paragraphe concerné, puis la traduction de Michel Volkovitch.

Sylvie-E. Saliceti

 

Épitaphe 1
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

 

ÉPITAPHE

OÙ S’EST-IL ENVOLÉ

Mon fils, entraille de mes entrailles, cœur de mon cœur,
oiseau de l’humble cour, de mon désert la fleur,

Où s’est-il envolé, où suis-je avec ma peine ?
Plus d’oiseau dans la cage, plus d’eau dans la fontaine.

Tu as fermé tes yeux ? Tu ne vois pas ta mère,
ne bouges pas, et n’entends pas ma plainte amère ?

LÈVRE EMBAUMÉE

Cheveux bouclés où je passais le doigt,
les nuits où tu dormais, où je veillais sur toi,

Sourcil gracieux, comme au pinceau tracé,
arche pour mon regard qui venait s’y poser,

Œil doux mirant le ciel bleu du matin,
que je ne laissais pas ternir par le chagrin,

Lèvre embaumée dont les paroles
faisaient fleurir les pierres, grisaient les rossignols.

UN JOUR EN MAI

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

MON ÉTOILE EN SOMBRANT

Mon étoile, en sombrant tu as éteint la terre,
le soleil, boule noire, a perdu sa lumière.

La foule me bouscule, des gens marchent sur moi,
mon regard à jamais reste tourné vers toi.

Ton souffle rôde encore sur ma joue et l’effleure
au bout du chemin flotte une grande lueur.

Je sens qu’essuie mes yeux une main lumineuse,
au fond de moi tes mots me servent de veilleuse.

Voilà, je me redresse et je tiens sur mes pieds,
mon grand, mon beau, un gai soleil m’a relevée.

Roulé dans les drapeaux, dors, mon enfant, et moi
vers tes frères, tes soeurs je pars avec ta voix.

TU ÉTAIS BON ET DOUX

Tu étais bon et doux et tout te faisait fête,
les caresses du vent, du jardin les violettes.

Ton pied léger comme d’un cerf tout tendre encore
passait sur notre seuil, qui brillait comme l’or.

Jeune par ta jeunesse, souriante encore un peu,
Vieillesse et mort n’avaient pour moi plus rien d’affreux.

Et maintenant, où m’appuyer, me réfugier ?
Je suis un arbre mort sur la plaine enneigée.

À LA FENÊTRE

À la fenêtre, au soir, ton large dos
cachait toute la vue, la mer et les bateaux.

Et ton ombre d’archange inondait l’intérieur.
Dans tes cheveux brillait d’une étoile la fleur.

Notre fenêtre était porte de l’univers,
du paradis, jardin d’étoiles, ô ma lumière.

Tu regardais alors le couchant s’allumer,
la chambre était navire et toi le timonier.

Puis, dans le soir tiède et bleu, à la voile
tu m’emportais vers le silence des étoiles.

Le navire a sombré, la barre s’est brisée,
au milieu de la mer me voici délaissée.

L’EAU QUI CHASSE LA MORT

Si j’avais avec moi l’eau qui chasse la mort,
je t’offrirais une âme neuve, une heure encore,

la parole, la vue, tout comme avant,
et près de toi, ton rêve bien vivant.

Les rues et les balcons, les marchés populeux,
les filles effeuillant des fleurs dans tes cheveux.

Mon fils, ô ma forêt aux feuilles parfumées,
comment ai-je pu être ainsi abandonnée ?

Je suis restée en bas quand tout s’est envolé,
je n’ai plus d’yeux pour voir, de bouche pour parler.

TU N’ES PAS LOIN

Mon enfant, mon chéri, quelle Moire chagrine
a décidé ce feu qui brûle ma poitrine ?

Mon fils, tu n’es pas loin, dans mes veines tu cours.
Dans les veines de tous entre et vis pour toujours.

Yannis Ritsos, dans une traduction de Michel Volkovitch.

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 2

 

 

Épitaphe 2
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

 

 

ÉPITAPHE 2

LÈVRE EMBAUMÉE

Cheveux bouclés où je passais le doigt,
les nuits où tu dormais, où je veillais sur toi,

Sourcil gracieux, comme au pinceau tracé,
arche pour mon regard qui venait s’y poser,

Œil doux mirant le ciel bleu du matin,
que je ne laissais pas ternir par le chagrin,

Lèvre embaumée dont les paroles
faisaient fleurir les pierres, grisaient les rossignols.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.

 

 

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 3

Épitaphe 3
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

UN JOUR EN MAI

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 4

Épitaphe 4
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

MON ÉTOILE EN SOMBRANT

Mon étoile, en sombrant tu as éteint la terre,
le soleil, boule noire, a perdu sa lumière.

La foule me bouscule, des gens marchent sur moi,
mon regard à jamais reste tourné vers toi.

Ton souffle rôde encore sur ma joue et l’effleure
au bout du chemin flotte une grande lueur.

Je sens qu’essuie mes yeux une main lumineuse,
au fond de moi tes mots me servent de veilleuse.

Voilà, je me redresse et je tiens sur mes pieds,
mon grand, mon beau, un gai soleil m’a relevée.

Roulé dans les drapeaux, dors, mon enfant, et moi
vers tes frères, tes soeurs je pars avec ta voix.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 5

Épitaphe 5
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

TU ÉTAIS BON ET DOUX

Tu étais bon et doux et tout te faisait fête,
les caresses du vent, du jardin les violettes.

Ton pied léger comme d’un cerf tout tendre encore
passait sur notre seuil, qui brillait comme l’or.

Jeune par ta jeunesse, souriante encore un peu,
Vieillesse et mort n’avaient pour moi plus rien d’affreux.

Et maintenant, où m’appuyer, me réfugier ?
Je suis un arbre mort sur la plaine enneigée.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.

 

 

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 6

Épitaphe 6
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

À LA FENÊTRE

À la fenêtre, au soir, ton large dos
cachait toute la vue, la mer et les bateaux.

Et ton ombre d’archange inondait l’intérieur.
Dans tes cheveux brillait d’une étoile la fleur.

Notre fenêtre était porte de l’univers,
du paradis, jardin d’étoiles, ô ma lumière.

Tu regardais alors le couchant s’allumer,
la chambre était navire et toi le timonier.

Puis, dans le soir tiède et bleu, à la voile
tu m’emportais vers le silence des étoiles.

Le navire a sombré, la barre s’est brisée,
au milieu de la mer me voici délaissée.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch sur le site qui porte son nom.

 

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 7

 

 

Épitaphe 7
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

L’EAU QUI CHASSE LA MORT

Si j’avais avec moi l’eau qui chasse la mort,
je t’offrirais une âme neuve, une heure encore,

la parole, la vue, tout comme avant,
et près de toi, ton rêve bien vivant.

Les rues et les balcons, les marchés populeux,
les filles effeuillant des fleurs dans tes cheveux.

Mon fils, ô ma forêt aux feuilles parfumées,
comment ai-je pu être ainsi abandonnée ?

Je suis restée en bas quand tout s’est envolé,
je n’ai plus d’yeux pour voir, de bouche pour parler.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch.

Yannis Ritsos par Mikis Theodorakis | Epitafios 8

 

 

 

Épitaphe 8
Auteur: Yannis Ritsos
Compositeur: Mikis Theodorakis
Soliste: Maria Soultatou
Chef d’orchestre : Stávros Xarchákos

TU N’ES PAS LOIN

Mon enfant, mon chéri, quelle Moire chagrine
a décidé ce feu qui brûle ma poitrine ?

Mon fils, tu n’es pas loin, dans mes veines tu cours.
Dans les veines de tous entre et vis pour toujours.

Yannis Ritsos, Traduction de Michel Volkovitch.

 

 

 

Et voilà mon frère | Yannis Ritsos par Nikos Xylouris

 

Yannis Ritsos a écrit ce poème alors qu’il était détenu, en 1948.

Και να, αδελφέ μου,
που μάθαμε να κουβεντιάζουμε
ήσυχα ήσυχα κι απλά.
Καταλαβαινόμαστε τώρα
δεν χρειάζονται περισσότερα.
Και αύριο λέω θα γίνουμε
ακόμα πιο απλοί
θα βρούμε αυτά τα λόγια
που παίρνουν το ίδιο βάρος
σε όλες τις καρδιές,
σ’ όλα τα χείλη
έτσι να λέμε πια τα σύκα :
σύκα, και τη σκάφη : σκάφη
έτσι που να χαμογελάνε οι άλλοι
και να λένε: «τέτοια ποιήματα
σου φτιάχνουμε εκατό την ώρα».
Αυτό θέλουμε και μεις.

Γιατί εμείς δεν τραγουδάμε για να ξεχωρίσουμε, αδελφέ μου,
απ’ τον κόσμο εμείς τραγουδάμε για να σμίξουμε τον κόσμο.

 

Et voilà mon frère,
Nous avons appris à nous parler
Posément, posément et simplement
Nous nous comprenons maintenant
Plus rien d’autre ne compte

Et je dis que demain nous serons
Encore plus simples
Nous trouverons ces paroles
Qui valent le même poids
Dans tous les cœurs
Sur toutes les lèvres

Désormais nous dirons simplement
les choses telles qu’elles sont
Désormais les autres riront et diront :
« de tels poèmes nous pouvons t’en faire cent dans l’heure ».
C’est aussi ce que nous voulons.

Parce que nous ne chantons pas pour nous distinguer, mon frère,
Ici bas, nous chantons pour unir le monde.

 

Καπνισμένο τσουκάλι, Μετακινήσεις (1942-1949). Ποιήματα, Β´. Εκδόσεις «Κέδρος», 1961. 250.
Traduction française de Sophie D., que je remercie pour son autorisation de publication ( http://dornac.eklablog.com/ ).

Et voilà mon frère
Auteur : Yannis Ritsos
Traduction : Sophie D.
Compositeur : Christos Leontis (Χρήστος Λεοντής)
Interprétation: Nikos Xylouris
Voix qui ouvre le chant : Yannis Ritsos

Un jour en mai | Yannis Ritsos par Mikis Thedorakis

Un jour en mai tu es parti
(Μέρα Μαγιού μου μίσεψες- méra maguiou mou misepsès).

Μέρα Μαγιού

Μέρα Μαγιού μου μίσεψες μέρα Μαγιού σε χάνω
άνοιξη γιε που αγάπαγες κι ανέβαινες απάνω

Στο λιακωτό και κοίταζες και δίχως να χορταίνεις
άρμεγες με τα μάτια σου το φως της οικουμένης

Και μου ιστορούσες με φωνή γλυκιά ζεστή κι αντρίκεια
τόσα όσα μήτε του γιαλού δεν φτάνουν τα χαλίκια

Και μου ‘λεγες πως όλ’ αυτά τα ωραία θα ‘ν’ δικά μας
και τώρα εσβήστης κι έσβησε το φέγγος κι η φωτιά μας

*

Un jour en mai

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Από τη σύνθεση « ΕΠΙΤΑΦΙΟΣ ». Βλ. τη συγκεντρωτική
έκδοση του Ρίτσου, Ποιήματα (Α’ τόμος, 1978, σ. 168)

yannis ritsos
Yannis Ritsos


Un jour en mai ( Épitaphe)
Auteur : Yannis Ritsos
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : V. Leandros
Traduction de Michel Volkovitch