Archives de catégorie : Novarina Valère

Passacaille | Novarina


 

 

L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall

 

 

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

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Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Danse | Sonia Wieder- Atherton


 

 

DANSE

L’enfant regardait le vieil homme qui dansait et qui semblait danser pour l’éternité.
– Grand père pourquoi danses-tu ainsi ?
– Vois-tu mon enfant, l’homme est comme une toupie. Sa dignité, sa noblesse et son équilibre, il ne les atteint que dans le mouvement…
L’homme se fait de se défaire, ne l’oublie jamais !

Je crois qu’une fois qu’on a ressenti les forces que donne la joie, on n’oublie pas et on veut recommencer. Joie qui, comme dit encore Nahman de Bratslav, se saisit du corps de l’homme et voit ses mains, ses pieds se lever pour se mettre à danser.

Danser pour apercevoir un espace plus grand
Danser pour s’y élancer
Danser pour libérer ses propres forces et rompre des fils invisibles
Danser de plus en plus vite
Jusqu’à ce que, épuisé, on se laisse tomber
Et que sur les lèvres se dessine, imperceptible, le sourire de cette liberté trouvée.

Sonia Wieder-Atherton, Quatorze récits, Naïve, 2010.

 

Danse
Chants juifs
Sonia Wieder-Atherton, violoncelle
Daria Hovora, piano

Qu’est-ce qu’il marmonne çui-ci-là ? | Le Monologue d’Adramélech

 

 

Tranche, allez, hoche, parle, travers la bouche, lance-nous d’un mot fièrement lapé, un bon sifflet qu’il nous ébranle ; de ton hochet vas-tu languer et percer l’air, réponds ou siffle, satané chant, vibre ! Qu’est-ce que tu veux que je réponde ? Veux plus répondre quand on m’appelle.
Silence, votre voix empêche d’avancer les travaux ! Silence, vos travaux empêchent d’avancer le vol vocasson de mes voxes ! Silence, Abliblalech, ton babillage m’empêche de te compter les pas ! C’est le globe entier qui sombre à toute allure ! Épargne à nos oreilles tes jets stupides ! Qu’est-ce qu’il marmonne çui-ci-là, qu’est-ce qu’il bronche ? Rien. Rouspète, gueule agitée. Je ne rouspète pas mais je lance ma clameur géante du trou du bord. Hmmmm, hmmmm, croyez-pas qu’il va mordre ? Ça télégraphe, ça télégraphe ! Veux pas mordre, veux juste dire. Six cent quatre-vingt-dix mille billiards de milliards de trillions de billions ! Veux pas mordre, veux juste dire.

Valère Novarina, Le Monologue d’Adramélech, P.O.L., 2009, pp.9/10.

Qui c’est celui-là ?
Auteur, compositeur : Chico Buarque
Interprète : Pierre Vassiliu

 

 

Chanter | Valère Novarina et Christian Olivier

 

 

Un saut brutal a lieu entre le chanté et le parlé comme entre les coulisses et la scène. Par le chant, on cherche un ailleurs du langage, un étage encore insoupçonné dessous, une marche encore, un degré pas exploré. Tout est mis en œuvre pour davantage multiplier et fuguer ; tout est obtenu par déconstruction géométrique, spectrale, et par montage. Le chant approfondit par creusements successifs,trouve un espace sous l’espace et d’autres temps sous le temps. Le chant est surnaturel. À moins qu’il ne soit la nature profonde de la matière parlée.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique I, 3-9, 2005.

Je chante
Têtes raides
Auteur, compositeur, interprète : Christian Olivier

 

 

 

Écrire, pourquoi ? | Valère Novarina & Jean Vasca


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« J’ai toujours considéré la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie, je m’y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement, comme à une science d’ignorance : descendre, faire le vide, chercher à en savoir tous les jours un peu moins que les machines. Beaucoup de gens très intelligents aujourd’hui, très informés, qui éclairent le lecteur, lui disent où il faut aller, où va le progrès, ce qu’il faut penser, où poser les pieds, je me vois plutôt comme celui qui bande les yeux, comme un qui a été doué d’ignorance et qui voudrait l’offrir à ceux qui en savent trop, un porteur d’ombre, un montreur d’ombre pour ceux qui trouvent la scène trop éclairée : quelqu’un qui a été doué d’un manque, quelqu’un qui a reçu quelque chose en moins. Dessiner par accès, chanter par poussée, écrire dans le temps, pratiquer le dessin comme une écriture publique, peindre sans fin, chanter des hiéroglyphes, des figures humaines réduites à quelques syllabes et traits, dresser la liste de tous les noms, parler latin, appeler 2 587 personnages parlants, traverser toutes les formes. À la radio, j’ai joué de dix-neuf instruments de musique, j’ai fait de la déclamation musculaire, des dessins pour les aveugles, j’ai chanté sans savoir quoi, j’ai occupé les ondes nationales pendant deux heures vingt ; ailleurs, avec de l’encre noire et un crayon rouge, j’ai dessiné pendant quinze heures de suite une musique sur les murs, je continue, je quitte ma langue, je passe aux actes, je chante tout, j’émets sans cesse des figures humaines, je dessine le temps, je chante en silence, je danse sans bouger, je ne sais pas où je vais, mais j’y vais très méthodiquement, très calmement : pas du tout en théoricien éclairé mais en écrivain pratiquant, en m’appuyant sur une méthode, un acquis moral, un endurcissement, en partant des exercices et non de la technique ou des procédés, en menant les exercices jusqu’à l’épuisement : crises organisées, dépenses calculées, peinture dans le temps, écriture sans fin ; tout ça, toutes ces épreuves, pour m’épuiser, pour me tuer, pour mettre au travail autre chose que moi, pour aller au-delà de mes propres forces, au-delà de mon souffle, jusqu’à ce que la chose parte toute seule, sans intention, continue toute seule, jusqu’à ce que ce ne soit plus moi qui dessine, écrive, parle, peigne. Établir toute une chronologie d’horaires minutieux, pour être hors du temps. Placer devant soi mille repères pour se perdre. C’est ce que j’ai toujours recherché en écrivant : le moment où ce n’est plus un écrivain qui écrit, mais quelqu’un qui est sorti de soi, moment qui ne se trouve qu’au bout du long chemin d’exercices, tout à la fin du travail, moment de conscience totale, de libération, moment où j’ai perdu toute intention d’écrire, de peindre, de dessiner, moment où la parole a lieu toute seule, comme devant moi, hors de moi. Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. Mes livres, j’ai mis chaque fois cinq ans à les faire, des milliers d’heures, de corrections maniaques ; mais ils se sont faits tout seuls. Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres.

Valère Novarina, Écrire, pourquoi ?, Argol éditions, 2005, pp.118-120.

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J’écris
Auteur, compositeur, interprète : Jean Vasca

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