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Bernard Noël | Les Yeux dans la couleur

 

 

 

Le lavis, tel que l’invente Zao Wou-Ki, au croisement de l’Occident et de l’Orient, tel, non par mouvement d’apport mais de retour, tel, par retournement de l’espace et retour amont du temps, ce lavis est le contraire de l’arabesque, forme la plus mentale qu’on ait conçue ici, le contraire de cette ligne qui, par un simple tour dans l’espace et sa boucle met un dehors dedans et fait du vide un plein, et cependant par rides, ondulations, nuages, Zao Wou-Ki pareillement suscite une mentalité dans le papier, sauf qu’en lâchant dans l’encre l’invisible présence de l’eau, il coule en plus dans la surface la limpidité d’une méditation qui fait circuler entre les éléments, mais d’abord entre le geste et sa trace, la précipitation du nombre vers l’unité…

(…)

En Occident, dit Wou-Ki, on dessine. L’art commence par le dessin. En Chine, on apprend à écrire au pinceau. Tout sort de l’écriture par la calligraphie : la pensée comme l’art, la beauté dans la vue comme la beauté dans le comportement …

Bernard Noël, Les Yeux dans la couleur, P.O.L., 2004, pp.196&S.

 

Marc Alyn par Jean-Louis Trintignant

 

 

La poésie se signale au regard par la discontinuité des lignes et leur coupure brusque avant la marge. (…) Ces lignes plus ou moins courtes ne sont pas conçues pour parler à l’oeil mais principalement à l’oreille, et l’on oublie trop souvent, même chez les poètes, que la raison d’être du « vers » est de produire un rythme ou de fournir une unité sonore, bref de jouer un rôle original dans l’écriture en tirant de la langue un supplément expressif : une sorte « d’orchestration qui reste verbale » (Mallarmé).
Le lecteur qui entre dans ce livre de Marc Alyn ne peut, justement, qu’être frappé par l’importance accordée à la sonorité et au soin donné à sa construction. Dès les poèmes les plus anciens (1956), on est séduit par la souplesse des scansions qui, d’emblée, rendent gracieuses les strophes et entraînent le rythme. Une étrange légèreté vous gagne parce que l’enchaînement des syllabes double heureusement le sens :

J’étais comme ces miroirs
Qui reflètent sans rien voir

 

*

Pas à pas, il descend l’échelle solitude
dont les barreaux sont autant de visages,
Toujours la bête en l’homme pèse et choisit le gouffre
et le gouffre respire, humain, sous le frisson.

Cette citation montre assez bien l’accord rythmique qui parcourt le vers à l’égal du sens, et qui porte ce dernier comme une émanation de l’agencement syllabique. La pensée, semble-t-il, s’invente dans le souffle et trouve sa conclusion dans un alexandrin sonore qui scelle son expression.

Le goût du grand vers français va dominer durant une longue période et servir d’arme contre l’obscur aussi bien que contre les stéréotypes qu’engendre vite la « modernité ». Cependant, le poème de Marc Alyn ne se situe jamais directement contre : il a choisi d’être ailleurs, du côté du chant profond, celui qui fait surgir en nous les territoires originels d’où s’élèvent des hiéroglyphes plutôt que des images. On dirait que sa langue cherche par là à prononcer l’ombre en même temps qu’elle s’illumine à toucher ce qui la menace d’obscurité. Un jadis conteste le présent et néanmoins l’exalte. On sent, d’un vers à l’autre, s’animer la tentation énorme de recueillir les désirs séculaires pour en tirer le dessin de l’énigme. Une sorte de légende des siècles s’élabore mais qui, cette fois, ne se borne pas à chanter la suite des histoires car elle a pour ambition de révéler, sous la doublure accidentelle des circonstances, la figure du destin.

Il y a donc, qui sont ici mis en jeu, de la morale et de la rage, de l’exaltation et du très bas, de la chimère et du quotidien, de la sagesse et de la colère, de la mythologie et de l’évidence. (…)

Les mots rassemblés par le rythme font clignoter d’étranges directions dans l’espace : ils y font circuler des signes dont l’inconnu peut faire sa langue en vue de déposer dans notre entendement ce qu’il ne saurait à lui seul concevoir.

En ce désert que j’ai tracé
sur la page où l’encre m’efface,
le sable sans fin déversé
parmi les os de la pensée
n’est que présent bleu sur passé.

Et brusquement, au milieu de débats dont la gravité est en soi dangereuse, voici la Beauté : elle jaillit de l’euphonie de quelques mots associés à une liberté qui est la chance du Verbe et celle du Livre. Un instant la pesanteur universelle se soulève et l’on aperçoit un arrière-pays où la durée s’accouple avec la vie. Silence alors alentour, silence dont on avait oublié qu’il est l’espace naturel du poème, et l’on s’y coule heureusement comme on le ferait dans la contemplation d’un beau visage.

Bernard Noël, Préface aux Poèmes de Marc Alyn ( 1956- 2011), Le Castor Astral, 2011, pp.7 à 13.


Poésie
Auteur : Marc Alyn
Récitant : Jean-Louis Trintignant