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Lettre au pêcheur de coraux | Erri De Luca à Gianmaria Testa

 

De Luca disait de ses chansons qu’elles servent à un garçon pour s’inventer homme, et à un homme pour s’inventer garçon … Il y a quelques mois, deux ans après la mort de Gianmaria Testa, est sorti Prezioso, un disque d’inédits.

Précieuse, elle l’est tout autant : voici la dernière lettre d’Erri De Luca à son ami Gianmaria Testa.

Sylvie-E. Saliceti

Gianmaria-Testa-photo-by-Herbert-Ejzemberg-620x388Gianmaria Testa par Herbert Ejzemberg

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux

Ciao associé, compère, frère que je n’ai pas trouvé dans ma famille et que j’ai cherché autour de moi, merci de me mêler au livre de ta vie. Tu as rassemblé des bouts de ton temps sans en tirer une autobiographie, parce que tu n’arrives pas à parler de toi sans les autres. Tu t’écartes du centre, tu laisses ton chapitre à l’hôte du moment. Et ce livre devient une multibiographie de personnes et de lieux, où tu es toi aussi. Je lis une fête de noces champêtres la gorge pleine de chants, je lis Jean-Claude Izzo, écrivain de Marseille ému par une chanson de Roberto Murolo parce que son père la chantait, et puis Turin métallique et mécanique avec le marché de Porta Palazzo où tu inventes une naissance en hiver, mais avec des fleurs et un souffle qui s’évapore. Je lis Tino sauvé en mer, débarqué sur le quai de notre terre-mère de Lampedusa, maintenu en vie par deux yeux de femme inconnue, fourrée dans le même voyage, séparé d’elle au triage, jamais plus revue. Je lis une fille de gare, à moitié morte de froid qu’il faut faire monter en voiture pour lui donner, et non pas lui acheter, de la chaleur. Et les hommes qui montrent leurs têtes derrière le pare-brise pour frotter la vitre et ceux qui tendent leur main vide à la pièce du passant, vice-roi de la providence, partagé entre rejet et étreinte. Je lis le violoniste albanais et le marchand de tapis Abdel, tes enfants attendus dans le couloir d’une salle d’accouchement, tes parents heureux de ton uniforme de cheminot, je lis ta foule pour te chercher dans le temps qui a précédé nos rencontres. Puis sont venues nos heures joyeuses et concrètes sur les scènes de théâtre, avec Gabriele Mirabassi, puis nous deux seulement. Je lis ta vie remplie des autres, ton écriture au point de chaînette qui les réunit. Nous avons suivi ensemble l’émigration cétacée venue s’échouer chez nous. C’est une baleine blanche nourrie au plancton des vies dispersées et transportées, la mer en personne qui les nourrit et s’en nourrit, la mer qui ne pourra plus ressembler pour nous à celle des promenades, depuis que nous avons vu les voyageurs dans le corps de la baleine blanche. Nous qui sommes le contraire d’Achab. Tes pages d’homme d’arrière-pays, pétri de vagues comme un pêcheur de coraux, portent le titre De ce côté-ci de la mer. Et moi, né sur le bord de la Tyrrhénienne, j’ai pêché des fossiles marins sur les Dolomites. Nous sommes de la Méditerranée, de Marseille au Caire, d’Istanbul à Barcelone. Nous appartenons au vaste Sud du monde, nous étions faits pour nous rencontrer dans une rue pleine de monde et peut-être nous étions-nous déjà frôlés dans quelque pagaille. Tu m’as invité à monter sur les planches surélevées d’une estrade, appelant avec nous notre chevalier préféré, le cahoté, le propulsé, le désarçonné Quichotte. Nous avons aimé les pèlerins par vocation et ceux par force majeure. Nous les avons écoutés dans les chants et dans les salles, créant au bon moment un début de chœur.

Nous les regardons de ce côté-ci de la mer, en sachant que nous sommes du même côté de temps, de camp, de mer.

Erri De Luca

gianmaria testa PREZIOSO

Povero tempo nostro
Auteur, compositeur, interprète : Gianmaria Testa

C’est dimanche !

Je ne pense pas qu’il faille passer sa vie à attendre des semaines de quatre jeudis pour sombrer tout à coup dans l’éternel jeudi de l’éternelle semaine où il n’y aura plus de semaines et où il n’y aura plus de jeudis.

Pascal Quignard, Le salon du Wurtemberg, Gallimard, 1986, p.98.

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Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.

Nazim Hikmet

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C’est dimanche !
Auteur, compositeur, interprète : Têtes raides

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Les balcons du vingtième siècle

Avant les téléphones les balcons,
on sortait et on faisait savoir.
Ils étaient la soupape de la maison, les filles ne sortaient pas se promener
sauf pour l’office, le dimanche.
Mais elles étaient bien en vue sur leur balcon,
un jeune homme passait, une fleur plantée dans la boutonnière,
un regard au vol, une entente flashée,
télégramme expédié par les cils.
Au balcon au milieu des plantes la jeune fille dévidait la laine,
brodait sur un métier, feignait de se piquer avec son aiguille
pour libérer ses yeux baissés.
Ma grand-mère se fiança au balcon.
Et ma mère, en été, après la guerre,
sort avec d’autres amis sur le balcon pour l’air frais
et un homme, vingt-huit ans, assis tout près, lui demande de l’épouser.
Je viens de leur rencontre là dehors, à Mergellina,
avec le ciel jongleur du couchant.
Mais à un autre balcon s’était montré aussi le fier-à-bras
pour déclarer la guerre, en se penchant rapace et perroquet
sur la foule ivre d’elle-même.
Il aurait mieux valu qu’il se montre à la fenêtre
et mieux encore s’il l’avait laissée fermée, ainsi ne se serait pas gâtée
l’histoire des balcons et de l’Italie du vingtième siècle.

 

Erri De Luca, Aller simple, Gallimard, Traduit de l’italien par Danièle Valin, 2012, p.165.

 

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Erri De Luca | Prière du soldat

 

 

J’ai peur du souffle qui monte blanc dans la nuit
et fait de moi une cible,
j’ai peur seigneur : pourquoi cela à moi ?
Pourquoi n’ai-je pas le droit de vivre
et dois-je au contraire demander à genoux ?
Demain ne me suffit pas, moi je veux la durée
m’habituer aux années, aller aux noces de mes fils
et dans cette nuit de blasphème sur leurs tombes aussi.
Je veux avoir sommeil près de ma fiancée
quand elle aura les cheveux blancs.
Pourquoi dois-je te demander à genoux
de vivre, de profiter jusqu’à la lie
de la vie qui me remplit ?
Qui de nous aura droit à cela
ne sera pas le plus juste, ni le meilleur,
ce pourrait être moi aussi, seigneur, tes étoiles
éteins-les avec les nuages
que je reste invisible à la mire
et au hasard des éclats, mais même si tu ne peux
me protéger ou que tu ne veux pas
ne laisse pas mon corps sur les cailloux
et mes yeux ne les donne pas aux corbeaux.
Ne me demande pas compte de mes colères
contre toi, je ne sais pas prier dans les larmes.
Quand il gèle les larmes ne sortent pas,
je pleurerai au printemps.

Erri De Luca, Oeuvre sur l’eau, Poésie/Seghers, 2002, p.79.

 

The Partisan
Léonard Cohen
Auteur : Emmanuel D’Astier de la Vigerie
Traduction : Hy Zaret
Compositeur : Anna Marly
Interprète : Léonard Cohen