Archives de catégorie : Leprest ( Allain)

Les p’tits enfants d’ verre (version interprétée par Allain Leprest )

 


Jungho Lee – Reading at night 2010

 

Y a pas qu’eux sur terre
Les p’tits enfants d’verre
Y a aussi des fois
Les p’tits enfants de bois
Faut pas oublier
Les p’tits en papier
Les p’tits en charbon
Et ceux en carton

 

Les p’tits papiers et les p’tits enfants d’verre font de bien jolies chansons. J’ignorais l’anecdote rapportée par Véronique Sauger ci-dessous, mais comprends son importance à la lumière d’un autre fait qui advenait lors de nos rencontres avec « le moins connu des chanteurs connus » ainsi qu’il s’était lui-même baptisé. Voici un souvenir récurrent, que je relis aujourd’hui comme un écho à son enfance : nous parlions, et tout en parlant, une main se perdait machinalement dans sa poche, Allain Leprest sortait des bouts de papier froissés — un, puis deux, puis trois, et puis encore d’une autre poche. C’est ainsi qu’il écrivait, en griffonnant des morceaux de feuilles dont même son appartement se retrouvait semé …

Sylvie-E. Saliceti

 

C’est ainsi qu’un jour … Un jour qu’Allain Leprest se promenait avec son grand-père, épicier à Granville, qu’il adorait, un oiseau s’arrêta au milieu de la route. Son grand-père qui portait un chapeau melon, le retira et le déposa sur l’oiseau.

Ils attendirent un peu, puis son grand-père souleva le chapeau, et l’oiseau s’envola à tire d’ailes. Libre.

Peu après, son grand-père eut une attaque cérébrale.

Muet. Ils ne pouvaient plus rien se dire. Ils correspondirent avec des petits bouts de papier.

Une partie du lien d’Allain Leprest avec l’écriture est certainement là, dans la poésie de cet envol, dans la douleur qui suivit, et la communication par l’écrit.

Véronique Sauger, Allain Leprest/F. Solleville : portraits croisés, Préface de Gérard Pierron, France Musique, 2009, p.141.

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Les p’tits enfants de verre
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

 

 

 

Les p’tits enfants d’verre | Philippe Rahmy

Wenyi Geng- Waiting 2000 

Voici un texte poignant du regretté Philippe Rahmy, grand écrivain qui témoigne ici de sa maladie, dite des os de verre ; en écho, dans une sorte de prolongement allégorique, il y a cette chanson titrée « Les p’tits enfants d’verre ». Avec une simple ritournelle, Allain Leprest évoque l’essentiel ancrage de l’écriture dans le corps, jusqu’à la transfiguration  des p’tits enfants d’verre  en p’tits enfants d’bois. Du témoignage de P. Rahmy autant que de l’écoute de la chanson, émane une tendresse inouïe.

Sylvie-E. Saliceti

Je suis né sans espoir de guérison. J’ai passé mon enfance dans un lit. Les champs venaient buter contre le mur de notre maison, en bordure du village. J’ai su parler à l’âge où les enfants font leurs premiers pas. Mes mots ont été mes bras et mes jambes. Ce que je ne pouvais pas accomplir moi-même, me saisir des objets, me déplacer, j’en chargeais les autres par le langage. Mais il y avait une chose à ma portée que je refusais de faire. Lire. Car la voix de ma mère à mon chevet dépassait en mélodie les pauvres inflexions que j’aurais pu donner à mes propres lectures. J’ai grandi dans cette voix qui me lisait les livres que j’aimais.

Couvert de fractures, j’avais toujours mal. Ma mère me lisait l’Ancien Testament pour distraire ma douleur. Des histoires magnifiques de sacrifices et de batailles. Je sortais ainsi d’Égypte plusieurs fois par semaine, je traversais la mer Rouge, je voyais Pharaon englouti par les flots, la Tour de Babel s’effondrer, Goliath mordre la poussière, Abraham lever son poignard, Dieu sur la montagne sculpter les tables de la loi. Ces histoires ne m’auraient pas produit un tel effet si je les avais lues moi-même. Je portais alors un casque muni d’une jugulaire qui bloquait mon menton. Cette cuirasse protégeait mon crâne que je m’étais fracturé à plusieurs reprises en heurtant ma tête aux barreaux du lit durant mon sommeil. Je parlais donc avec les dents serrées comme un boxeur groggy qui répond à l’arbitre après avoir pris un coup. J’avais aussi cette manière des boxeurs de se balancer d’avant en arrière pour ajuster leurs corps au rythme du combat. Cette manie et mon casque m’ont valu le surnom de rhinocéros.

Philippe Rahmy, Béton armé, La Table ronde, 2013, pp. 61-62.

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Les p’tits enfants d’verre
Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Gérard Pierron
Interprète: Francesca Solleville

Allain Leprest | C’est peut-être

 


« C’est peut-être Van Gogh »
Vincent Van Gogh Autoportrait -1887-

Une pensée ce matin pour Allain Leprest, poète et chanteur, l’un des plus doués de sa génération, volontairement discret, discrétion qui seule explique qu’il n’aura pas eu de son vivant la carrière de Brassens, Brel ou Nougaro. Il en avait sans conteste le talent et est aujourd’hui enseigné à la Sorbonne. Malgré les quelques années qui nous séparent de sa disparition, il m’accompagne, souvent, très souvent. 

Sylvie-E. Saliceti

 

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C’est peut-être
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

C’est peut-être Mozart
Le gosse qui tambourine
Des deux poings sur l’bazar
Des batteries de cuisine
Jamais on le saura
L’autocar du collège
Passe pas par Opéra
Râpé pour le solfège

C’est peut-être Colette
La gamine penchée
Qui recompte en cachette
Le fruit de ses péchés
Jamais on le saura
Elle aura avant l’heure
Un torchon dans les bras
Pour se torcher le cœur

C’est peut-être Grand Jacques
Le petit au rire bête
Qui pousse dans la flaque
Sa boîte d’allumettes
Jamais on le saura
La famille est maçon
Râpé Bora Bora
Un mur sur l’horizon

C’est peut-être Van Gogh
Le p’tit qui grave des ailes
Sur la porte des gogues
Avec son Opinel
Jamais on le saura
Râpé les tubes de bleu
Il fera ses choux gras
Dans l’épicerie d’ses vieux

C’est peut-être Cerdan
Le môme devant l’école
Qui recolle ses dents
A coups de Lapidol
Jamais on le saura
KO pour ses 20 piges
Dans le ring de ses draps
En serrant son vertige

C’est peut-être Jésus
Le môme de la tour 9
Qu’a volé au Prisu
Un gros zœuf et un bœuf
On le saura jamais
Pauvre flocon de neige
Pour un bon dieu qui naît,..

100 millions font cortège

Variations sur le mime | Chaillou / Roubaud & Leprest

 

 

Dans ces Entretiens d’Étretat jubilatoires, le septième intitulé «Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime » devrait être lu par signes. On songe au travail anthropologique de Marcel Jousse – élève de Marcel Mauss – sur l’écriture mimographique, et ce qu’il appelait l’éternisation du geste d’un instant : « Mon ombre s’allonge sur la paroi dans mon geste de présenter une offrande. Je décalque sur la paroi mon geste de la présentation de l’offrande. Je me retire, et voilà, mon offrande demeure. C’est le grand geste de l’offrande que nous retrouvons dans toutes les écritures mimographiques. (…) L’homme primordial est celui qui lutte avec son ombre mouvante et qui la domine et qui la décalque et la fait perdurer. C’est le mimisme qui jaillit et se stabilise.»

Comme un écho espiègle, le mime d’Allain Leprest s’invite, il entre  avec malice dans ce drôle de ballet orthographique.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SEPTIÈME ENTRETIEN
Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime

 

Deux hommes parlent d’orthographe. Et comme orthographe rime avec chorégraphe, se mettent, faute de s’entendre, subitement à danser. Et les virgules de sauter, les points de se suspendre, les apostrophes de s’apostropher. L’un, Arthur Cayley, est anglais, l’autre, Balthazar Baro, français avec accent. Quand l’un meurt, l’autre n’est pas né. L’un est algébriste, l’autre de Valence. L’un auteur de treize volumes et de 967 articles, ce qui alourdit les poches, l’autre d’un roman, de poèmes dramatiques, d’une ode à Richelieu et surtout d’un ballet, ce qui dénoue les jambes.

Arthur Cayley. – Danser, dites-vous ?
Balthazar Baro. – Pourquoi pas ? L’orthographe, n’est-ce pas une façon de mettre les mots au pas ?
A.C. – Mais comment mimerez-vous les lettres inutiles ? Tous ces isotopes superfétatoires, ces synonymes, homonymes dont il faudrait à tout prix se délester. Par exemple, que faire du chapeau circonflexe quand les mots marcheront tête nue ?
B.B. – Ceci. (Il montre.)
A.C. – Et quand les pêches du pêcher s’écriront peches et les tâches taches ?
B.B. – Cela.(Il montre encore.)
A.C. – Je vois que vous avez réponse à tout et que la cabriole vous sert de syntaxe.
B.B. – Exact.(Il danse exactement le mot exact.)
A.C. – Eh bien, puisque nous en sommes aux signes orthographiques, comment danserez-vous le tréma, ces deux points en l’air un peu naïfs qui jamais ne retombent, et le trait d’union qui rapproche, et la parenthèse qui alanguit, et l’accent aigu si bavard par rapport au silence grave du grave, et la miraculeuse cédille ?(Balthazar Baro, des deux pieds, d’une main, d’une jambe et du talon, exécute avec verve les figures demandées jusqu’à l’astérisque en étoile, malgré Arthur, qui en perfide « British » tente sur la personne de son ami, pour singer le crochet, un ultime croc-en-jambe.)
A.C. – Et les guillemets ?
B.B. – Ah ! Guillemette, Guillemette, tu es nette, tu es nette ! (Il exécute une bourrée.) Remarquez, malgré la mer qui nous touche, que je n’ai pas cité cet oiseau plongeur palmipède : le guillemot.
A.C. – C’est aussi une variété de raisin.
B.B. – Je vois que vous avez fait des progrès dans notre langue.
A.C. – Je présume qu’en ce moment, si vous essayez de m’embrasser, c’est pour le signe de l’accolade ? forme du latin ad, à, vers, et collum, cou, liaison ?
(Baro se précipite à nouveau, Cayley se recule de toute la longueur de ses deux prénoms Arthur et Octavius.)
A.C. – La démonstration me semble suffisante. Il serait préférable, je crois, pour la bonne tenue de cet entretien, de contenir votre pétulance méridionale pour traiter avec flegme (il souligne) du délicat problème des abréviations. Cela vous permettra d’ailleurs de reprendre souffle.

Michel Chaillou et Jacques Roubaud, Entretiens d’Étretat, Préface de Jacques Roubaud, Avec 15 dessins de Jean-Luc Parant, Éditions du Canoé, 2020, p. 51.

 

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Le mime
Auteur, interprète : Allain Leprest
Compositeur : Romain Didier

 

Le parti pris des choses (2) | Francis Ponge & Allain Leprest


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Sur les rapports entre les mots et les choses, Francis Wybrands à l’étude du parti pris de Ponge, livre cette analyse : « les choses pour lesquelles Ponge choisit de prendre parti sont les plus humbles : objets ou phénomènes naturels (pluie, orange, escargots, mollusque, bords de mer, galet), choses fabriquées (cageot, cigarette, pain), lieux précis (le restaurant Lemeunier rue de la Chaussée d’Antin), types humains (gymnaste, jeune mère). Trente-deux objets triviaux, symboliquement neutres, décrits non du point de vue de l’homme mais à partir d’eux-mêmes. C’est seulement lorsqu’ont été neutralisés tous les discours et valeurs socialement projetés sur elles, que les choses peuvent nous donner leurs leçons, nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes».

Ce choix d’adjoindre le moins connu des chanteurs connus au poète du grand chosier ne relève nullement du hasard : Allain Leprest tenait Francis Ponge pour son maître. La fermeture et l’hermétisme poétiques trouvent leur ouverture dans l’essence des choses : la « fermeture éclaire ».

Et Fabrice Wybrands de reprendre cette intention des Méthodes de Ponge :« il ne s’agit pas d’arranger les choses (le manège) […]. Il faut que les choses nous dérangent. Il s’agit qu’elles nous obligent à sortir du ronron. »

Sylvie-E. Saliceti

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Ta fermeture éclaire
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Pierre Barouh

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Cette matière-émotion appelée poème 2/5 | Le chagrin

 

 

Connais-tu l’herbe amère, le liseron, la plante
Toute noire et très belle enroulée dans la gorge ?
Ô que quelqu’un la dise, ô que quelqu’un la chante
Seulement sur le bruit d’un coeur et d’une horloge
Et le train de Dunkerque au loin sur son refrain
Le chagrin

Cet animal familier, ce chien que tu traînes
Dans les couloirs et les vieux escaliers du corps
Il est un peu méchant, pas très beau mais tu l’aimes
Il tire vers les ponts, le soir, quand tu le sors
Et tu as beau être son maître, tu le crains
Le chagrin

Son couteau à douleur et sa gouge artisane
A sculpter des oiseaux de bois sur les potences
Des épines aux lilas, des pétales aux larmes
Et tout le désespoir qu’il faut à l’espérance
C’est le meilleur de toi qui brille dans l’écrin
Du chagrin

Un jour il t’offrira son collier de morsures
Un jour, demain, ta main prendra dans la corbeille
Emplie de raisins ronds une grappe un peu sûre
Il a de belles vignes, il soigne bien ses treilles
Il a le temps pour lui, il presse grain par grain
Le chagrin

Laisse-le libérer ses sources sous tes cils
Son fleuve qui n’a que tes paupières pour grèves
Cet océan profond sans bateau et sans île
Qui met son grain de sel sur les phrases des lèvres
Tu peux lâcher la corde, il a le pied marin,
Le chagrin

A se sentir lavé, presque beau, transparent
Aux bras des vieux matins édentés de la ville
A appeler encore son règne de tyran
Ses carrefours muets, ses grands théâtres vides
Le vent chargé de clous, de soleils souterrains
Du chagrin

Ami, pardon, c’est à ton rire que j’accroche
Son manteau qui me tient bien froid quand il fait froid
Une enveloppe bleue déchirée dans la poche
Eteignez en sortant, et ne me plaignez pas,
Plaignez plutôt celui que n’a jamais étreint
Le chagrin
Le chagrin

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Le chagrin
Compositeur : Michel Précastelli
Auteur, interprète : Allain Leprest