Archives de catégorie : Leprest ( Allain)

Variations sur le mime | Chaillou / Roubaud & Leprest

 

 

Dans ces Entretiens d’Étretat jubilatoires, le septième intitulé «Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime » devrait être lu par signes. On songe au travail anthropologique de Marcel Jousse – élève de Marcel Mauss – sur l’écriture mimographique, et ce qu’il appelait l’éternisation du geste d’un instant : « Mon ombre s’allonge sur la paroi dans mon geste de présenter une offrande. Je décalque sur la paroi mon geste de la présentation de l’offrande. Je me retire, et voilà, mon offrande demeure. C’est le grand geste de l’offrande que nous retrouvons dans toutes les écritures mimographiques. (…) L’homme primordial est celui qui lutte avec son ombre mouvante et qui la domine et qui la décalque et la fait perdurer. C’est le mimisme qui jaillit et se stabilise.»

Comme un écho espiègle, le mime d’Allain Leprest s’invite, il entre  avec malice dans ce drôle de ballet orthographique.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SEPTIÈME ENTRETIEN
Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime

 

Deux hommes parlent d’orthographe. Et comme orthographe rime avec chorégraphe, se mettent, faute de s’entendre, subitement à danser. Et les virgules de sauter, les points de se suspendre, les apostrophes de s’apostropher. L’un, Arthur Cayley, est anglais, l’autre, Balthazar Baro, français avec accent. Quand l’un meurt, l’autre n’est pas né. L’un est algébriste, l’autre de Valence. L’un auteur de treize volumes et de 967 articles, ce qui alourdit les poches, l’autre d’un roman, de poèmes dramatiques, d’une ode à Richelieu et surtout d’un ballet, ce qui dénoue les jambes.

Arthur Cayley. – Danser, dites-vous ?
Balthazar Baro. – Pourquoi pas ? L’orthographe, n’est-ce pas une façon de mettre les mots au pas ?
A.C. – Mais comment mimerez-vous les lettres inutiles ? Tous ces isotopes superfétatoires, ces synonymes, homonymes dont il faudrait à tout prix se délester. Par exemple, que faire du chapeau circonflexe quand les mots marcheront tête nue ?
B.B. – Ceci. (Il montre.)
A.C. – Et quand les pêches du pêcher s’écriront peches et les tâches taches ?
B.B. – Cela.(Il montre encore.)
A.C. – Je vois que vous avez réponse à tout et que la cabriole vous sert de syntaxe.
B.B. – Exact.(Il danse exactement le mot exact.)
A.C. – Eh bien, puisque nous en sommes aux signes orthographiques, comment danserez-vous le tréma, ces deux points en l’air un peu naïfs qui jamais ne retombent, et le trait d’union qui rapproche, et la parenthèse qui alanguit, et l’accent aigu si bavard par rapport au silence grave du grave, et la miraculeuse cédille ?(Balthazar Baro, des deux pieds, d’une main, d’une jambe et du talon, exécute avec verve les figures demandées jusqu’à l’astérisque en étoile, malgré Arthur, qui en perfide « British » tente sur la personne de son ami, pour singer le crochet, un ultime croc-en-jambe.)
A.C. – Et les guillemets ?
B.B. – Ah ! Guillemette, Guillemette, tu es nette, tu es nette ! (Il exécute une bourrée.) Remarquez, malgré la mer qui nous touche, que je n’ai pas cité cet oiseau plongeur palmipède : le guillemot.
A.C. – C’est aussi une variété de raisin.
B.B. – Je vois que vous avez fait des progrès dans notre langue.
A.C. – Je présume qu’en ce moment, si vous essayez de m’embrasser, c’est pour le signe de l’accolade ? forme du latin ad, à, vers, et collum, cou, liaison ?
(Baro se précipite à nouveau, Cayley se recule de toute la longueur de ses deux prénoms Arthur et Octavius.)
A.C. – La démonstration me semble suffisante. Il serait préférable, je crois, pour la bonne tenue de cet entretien, de contenir votre pétulance méridionale pour traiter avec flegme (il souligne) du délicat problème des abréviations. Cela vous permettra d’ailleurs de reprendre souffle.

Michel Chaillou et Jacques Roubaud, Entretiens d’Étretat, Préface de Jacques Roubaud, Avec 15 dessins de Jean-Luc Parant, Éditions du Canoé, 2020, p. 51.

 

Le mime
Auteur, interprète : Allain Leprest
Compositeur : Romain Didier

 

Allain Leprest | Les p’tits enfants d’ verre

 

 

Une pensée ce soir pour Allain Leprest, poète et chanteur, l’un des plus doués de sa génération, volontairement discret, discrétion qui seule explique qu’il n’aura pas eu de son vivant la carrière de Brassens, Brel ou Nougaro. Il en avait sans conteste le talent et est aujourd’hui enseigné à la Sorbonne. Malgré les quelques années qui nous séparent de sa disparition, il m’accompagne. Je pense souvent, très souvent à lui.

Demeure cette évidence au-delà de sa voix éteinte : les p’tits papiers et les p’tits enfants d’verre font de bien jolies chansons.

J’ignorais l’anecdote rapportée par Véronique Sauger ci-dessous, mais comprends son importance à la lumière d’un autre fait qui advenait lors de nos rencontres avec « le moins connu des chanteurs connus » ainsi qu’il s’était lui-même baptisé. Je témoigne humblement ici d’un détail que je relis aujourd’hui comme un écho à son enfance : nous parlions, et parlant, pour peu qu’une main se perde machinalement dans sa poche, Allain Leprest sortait des bouts de papier froissés — un, puis deux, puis trois, et puis encore d’une autre poche … c’est ainsi qu’il écrivait, en griffonnant des morceaux de feuilles dont le sol de son appartement se retrouvait semé …

Sylvie-E. Saliceti

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C’est ainsi qu’un jour … Un jour qu’Allain Leprest se promenait avec son grand-père, épicier à Granville, qu’il adorait, un oiseau s’arrêta au milieu de la route. Son grand-père qui portait un chapeau melon, le retira et le déposa sur l’oiseau.

Ils attendirent un peu, puis son grand-père souleva le chapeau, et l’oiseau s’envola à tire d’ailes. Libre.

Peu après, son grand-père eut une attaque cérébrale.

Muet. Ils ne pouvaient plus rien se dire. Ils correspondirent avec des petits bouts de papier.

Une partie du lien d’Allain Leprest avec l’écriture est certainement là, dans la poésie de cet envol, dans la douleur qui suivit, et la communication par l’écrit.

Véronique Sauger, Allain Leprest/F. Solleville : portraits croisés, Préface de Gérard Pierron, France Musique, 2009, p.141.

Les p’tits enfants de verre
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

 

Y a pas qu’eux sur terre
Les p’tits enfants d’verre
Y a aussi des fois
Les p’tits enfants de bois
Faut pas oublier
Les p’tits en papier
Les p’tits en charbon
Et ceux en carton

 

Allain Leprest

 

Le parti pris des choses (2) | Francis Ponge & Allain Leprest


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Sur les rapports entre les mots et les choses, Francis Wybrands à l’étude du parti pris de Ponge, livre cette analyse : « les choses pour lesquelles Ponge choisit de prendre parti sont les plus humbles : objets ou phénomènes naturels (pluie, orange, escargots, mollusque, bords de mer, galet), choses fabriquées (cageot, cigarette, pain), lieux précis (le restaurant Lemeunier rue de la Chaussée d’Antin), types humains (gymnaste, jeune mère). Trente-deux objets triviaux, symboliquement neutres, décrits non du point de vue de l’homme mais à partir d’eux-mêmes. C’est seulement lorsqu’ont été neutralisés tous les discours et valeurs socialement projetés sur elles, que les choses peuvent nous donner leurs leçons, nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes».

Ce choix d’adjoindre le moins connu des chanteurs connus au poète du grand chosier ne relève nullement du hasard : Allain Leprest tenait Francis Ponge pour son maître. La fermeture et l’hermétisme poétiques trouvent leur ouverture dans l’essence des choses : la « fermeture éclaire ».

Et Fabrice Wybrands de reprendre cette intention des Méthodes de Ponge :« il ne s’agit pas d’arranger les choses (le manège) […]. Il faut que les choses nous dérangent. Il s’agit qu’elles nous obligent à sortir du ronron. »

Sylvie-E. Saliceti

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Ta fermeture éclaire
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Pierre Barouh

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Cette matière-émotion appelée poème 2/5 | Le chagrin

 

 

Connais-tu l’herbe amère, le liseron, la plante
Toute noire et très belle enroulée dans la gorge ?
Ô que quelqu’un la dise, ô que quelqu’un la chante
Seulement sur le bruit d’un coeur et d’une horloge
Et le train de Dunkerque au loin sur son refrain
Le chagrin

Cet animal familier, ce chien que tu traînes
Dans les couloirs et les vieux escaliers du corps
Il est un peu méchant, pas très beau mais tu l’aimes
Il tire vers les ponts, le soir, quand tu le sors
Et tu as beau être son maître, tu le crains
Le chagrin

Son couteau à douleur et sa gouge artisane
A sculpter des oiseaux de bois sur les potences
Des épines aux lilas, des pétales aux larmes
Et tout le désespoir qu’il faut à l’espérance
C’est le meilleur de toi qui brille dans l’écrin
Du chagrin

Un jour il t’offrira son collier de morsures
Un jour, demain, ta main prendra dans la corbeille
Emplie de raisins ronds une grappe un peu sûre
Il a de belles vignes, il soigne bien ses treilles
Il a le temps pour lui, il presse grain par grain
Le chagrin

Laisse-le libérer ses sources sous tes cils
Son fleuve qui n’a que tes paupières pour grèves
Cet océan profond sans bateau et sans île
Qui met son grain de sel sur les phrases des lèvres
Tu peux lâcher la corde, il a le pied marin,
Le chagrin

A se sentir lavé, presque beau, transparent
Aux bras des vieux matins édentés de la ville
A appeler encore son règne de tyran
Ses carrefours muets, ses grands théâtres vides
Le vent chargé de clous, de soleils souterrains
Du chagrin

Ami, pardon, c’est à ton rire que j’accroche
Son manteau qui me tient bien froid quand il fait froid
Une enveloppe bleue déchirée dans la poche
Eteignez en sortant, et ne me plaignez pas,
Plaignez plutôt celui que n’a jamais étreint
Le chagrin
Le chagrin

Le chagrin
Compositeur : Michel Précastelli
Auteur, interprète : Allain Leprest