Archives de catégorie : Gaspar Lorand

Lorand Gaspar | Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre

 

 

 

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Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre
et je ne sais pas ton visage.
Le tintement liquide des cloches du troupeau
tout ce large au soir qui vient sur les cailloux
écailles et bris d’une ancienne mémoire
désastres lointains, départs imminents
pourquoi ces grappes maintenant si légères
et j’écoute adossé à un ciel très pâle
les morts qui connurent tous les sons de l’air
tant de rouages que meut la transparence
et je sens dans la bouche les dents rouges de l’âme
tourbillon de danse, sifflement d’aile
porteur de vie et d’égarements
toi la Règle, toi l’Erreur,
la juste tension des larmes,
le goût âpre de la langue brûlée –

 

Lorand Gaspar, Égée – Judée suivi de Feuilles d’observation (extraits) et de La Maison près de la mer, Collection Blanche, Gallimard, 1980, Ed. num. non pag.

 

Saverio Mercadante

Saverio Mercadante (1795-1870), Italia
– Flute Concerto in E minor
III. Rondo
Monika Hegedüs, flute
Budapest Strings
Károly Botvay

 

 

Le chant des martinets | René Char – Lorand Gaspar – P. Jaccottet


MartinetLES DISTANCES

à Armen Lubin

Tournent les martinets dans les hauteurs de l’air :
plus haut encore tournent les astres invisibles.
Que le jour se retire aux extrémités de la terre,
apparaîtront ces feux sur l’étendue de sombre sable …

Ainsi nous habitons un domaine de mouvements
et de distances ; (…)

Philippe Jaccottet, Oeuvres, L’ignorant, Bibliothèque de la Pléiade, Édition de José-Flore Tappy avec la collaboration d’Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Préface de Fabio Pusterla, 2014, p. 166.

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Écriture ample, d’un seul trait qui démontre sa source
et son élan – martinets –
se dépliant par d’immenses caresses, épousant les pleins,
les creux et les failles du corps invisible des vents.

Tant de tiges qui s’élancent, se plient et se déplient, se
cassent sans se rompre, d’un même mouvoir en lui-même enraciné,
mouvoir, telle une pensée lisible un instant sans mot et
sans trace
coulé dans la pleine jouissance de son être indivis
tout un ciel d’afflux de sèves, de rumeurs d’éclosion
ô certitude d’être ici sans reste exprimé dans son faire !

Plongées et rejaillissement souples, toujours légers,
infiniment légers,
torsades et dislocations tracées avec la même assurance
fluide,
comme si le mouvement de la vie, sa trajectoire
incalculable se dépliaient
dans la substance même d’une infrangible unité –

Le gracieux don de bâtir ces hautes voûtes éphémères
où résonne
mêlé aux brefs appels pointus le bonheur du regard
d’habiter
ces traits qui volent et dessinent leurs arcs innombrables
lumière sur lumière –

C’est la seule écriture que tu puisses lire aujourd’hui.

Comme si ta rétine et les neurones gris où s’élaborent
et se dissolvent ces dessins purs d’un seul élan tracés
(dans le bruissement discret de courants et de chimies)
comme si les pins fins rameaux de ton souffle et de ton
sang
tout ce que ton esprit croit comprendre et ignore,
les espaces et une pensée infiniment ouverts
étaient fondus dans le même déploiement
en cette musique où chaque note est un cœur
au rythme, harmoniques et timbre singuliers –

Sois tolérant pour tes failles et faiblesses,
accueille le silence dans les mots qui s’accroît
tout comme le dépouillement des vieux jours
rappelle-toi ce que tu as perçu d’invisible au désert –
la brise du petit matin cueille en passant
l’odeur des genêts et soulève le rideau

Lorand Gaspar, Patmos, Lavis de T’ang, Pully, P.A.P., 1992 / Gallimard 2001.

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Le martinet

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour
de la maison. Tel est le cœur.

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il
touche au sol, il se déchire.

Sa repartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut
dentelle de la tour ?

Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à l’étroit
que lui.

L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les
persiennes de minuit.

Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa
présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

René Char, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Introduction de Jean Roudaut, 1983, p.276.

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Chant du Martinet Noir
Tous les oiseaux d’Europe
Jean C. Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros