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Varlam Chalamov | Cahiers de la Kolyma

 

Varlam Chalamov portant chapka-ouchanka, vers 1960.

[…]

Chaque soir dans la surprise
De me voir vivant,
Je me disais des poèmes,
J’entendais à nouveau ta voix.

Je les chuchotais comme des prières,
Les vénérais comme une eau vivante
Et dans cette lutte gardais leur image
Et leur fil conducteur.

Ils étaient ce lien unique
Avec l’autre vie, là-bas
Où le monde nous étouffe sous son ordure,
Où la mort se déplace sur nos talons …

N’aie pitié de moi, Tania, n’effraie pas ma gloire,
Ne me distrais pas de ma feuille.
Tu entends – mon cœur tressaille, tu vois –mes mains
ont leur rythme.
Pour suspendre le temps.

Je ne serai plus un autre, je n’ose y penser,
Impossible de vouloir l’impossible.
Ou je chante comme l’oiseau, ou avec la pierre me tais –
J’aime ce destin à mon aune.

Ces mots – ce ne sont pas châteaux d’Espagne
Ou de cartes, je ne sais quelle folie,
C’est ma force contre l’indifférence,
C’est, dans l’hiver, ma forteresse bâtie.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, Traduit du russe par Christian Mouze, Nouvelle Édition augmentée de 34 poèmes inédits en français, Éditions Maurice Nadeau, 2016, pp.25/26.

De 1937 à 1956, je vécus dans les camps et en exil. Les conditions du grand Nord excluent la possibilité d’écrire et de conserver des récits et des poèmes – à supposer qu’on veuille le faire. Quatre ans durant je n’ai eu ni livres ni journaux. Ensuite il s’est trouvé que de temps en temps on pouvait écrire et garder des poèmes. Beaucoup de ce qui fut écrit – une centaine de poèmes – a disparu à jamais. Quelque chose cependant a été sauvegardé. En 1949, travaillant comme aide-médecin dans un camp, je me trouvai en « mission forestière » et pendant tout mon temps libre j’écrivais : sur les revers et les pages de garde de pharmacopées, sur des feuilles de papier d’emballage, sur des sachets.
En 1951, je n’étais plus détenu mais je ne pus quitter la zone de la Kolyma. Je travaillai comme aide-médecin près de Oimiakon en amont de l’Indighirka ; il faisait très froid et j’écrivais jour et nuit dans des cahiers de fortune.
En 1953, je quittai la Kolyma et m’établis dans la région de Kalinine près dune entreprise de tourbe. J’y travaillai deux ans et demi comme agent d’approvisionnement technique. Les exploitations de tourbe avec leurs saisonniers, les tourbiers, étaient des endroits où le paysan devenait ouvrier. Ce n’était pas sans intérêt mais je n’avais pas le temps. J’avais quarante-cinq ans, je cherchais à devancer le temps et j’écrivais jour et nuit vers et récits. Je craignais chaque jour que mes forces ne m’abandonnent et de ne plus écrire une ligne et de ne pouvoir plus écrire tout ce que je voulais.

Varlam Chalamov

Chalamov et Dante : les mots sans les choses ?


Porte de l’Enfer de Dante par Gustave Doré

L’implication du poète dans la réalité qu’il fait surgir se manifeste dans le fait que sa condition de visiteur ne le protège pas du froid ( …) ; il est bientôt gagné par le grelottement ; on le voit avancer dans un « froid éternel », l’eterno rezzo, qui n’est pas sans rappeler le permafrost, en russe , « le gel éternel ». Ajoutons à cela que ce chant [chant XXXII, vers 73-74] est parmi ceux où Dante pose le problème de l’écriture qui n’est sans doute pas étranger aux préoccupations de Chalamov lui-même : il s’agit du problème de l’adéquation entre la langue et l’expérience :

« Si j’avais des rimes âpres et rauques comme il conviendrait à ce trou lugubre au-dessus duquel s’appuient tous les autres rochers, j’exprimerais plus pleinement le suc de ma pensée ; mais comme je ne les ai point, ce n’est pas sans crainte que je me mets à en parler car ce n’est point une entreprise à prendre à la légère que de décrire le fond de tout l’univers, ni l’œuvre d’une langue qui appelle papa et maman ; mais que ces dames [les Muses ] viennent en aide à mes vers, qui aidèrent Amphion à clore Thèbes, afin que mes mots ne s’écartent pas des faits. »

(…)

On peut donc parler d’une littérature de l’être. Le récit concentrationnaire appartient à l’art de plein droit, mais rejette les procédés littéraires traditionnels et élabore son esthétique propre. Sa contribution à l’art moderne se fait à partir de l’importance qu’il accorde à la matérialité du texte et de la révélation, qui y prend corps, d’une « physique » du langage. Le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. C’est un texte agissant. En lui, quelque chose se réalise réellement, pleinement, et non seulement virtuellement et symboliquement. Il est un lieu concret. Cette intuition ne va pas sans une autre, tout aussi radicale : la matière elle-même est texte, elle constitue un langage. Ici, s’achève l’aventure d’un art qui considère le monde du point de vue de la coupure entre chose et mot. En lisant les textes sur les camps, on a pu apprendre que la matière n’est pas muette, qu’elle est parlante, et qu’il est des situations — la langue des camps en est — où la langue des choses peut être saisie et comprise. C’est désormais un savoir que l’art ne saurait évincer. Le camp a servi de laboratoire pour la capture de la langue des choses.

Luba Jurgenson, L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ?, Préface de Jacques Catteau, Éditions du Rocher, 2003, PP. 200, 201, puis 371.

 

Dante Symphony S.109 I. L’Enfer
F. Liszt
Daniel Barenboim