Archives de catégorie : Bobin Christian

Christian Bobin et Mozart

 

 

 

 

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C’est l’instant de servir qui est chez elle l’instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement, mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout du nez : j’ai passé des heures dans la cuisine, pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu’est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place ? J’aime cette échappée de l’ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements bâclés. Elles ajoutent à la beauté de l’ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petit diable qui récite la prière vitale : mon Dieu, protégez-nous de la perfection, délivrez-nous d’un tel désir.

Christian Bobin, La présence pure et autres textes, Poésie/Gallimard, 2010.

Sonate pour piano K 310
Allegro maestoso
Compositeur : W.A. Mozart
Piano : Hélène Grimaud

 

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

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Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

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J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

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Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

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Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

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Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

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La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. personne n’en est l’auteur.

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Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

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Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

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L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

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Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

 

 

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Mémoire de l’élégance, élégance de la mémoire | Tchéky Karyo


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J’ai vu la mort éteindre deux yeux couleur de mirabelle. Ces yeux étaient ceux d’un petit chat noir à la maigreur franciscaine, sorti de la forêt qui entoure la maison où j’écris. Deux années d’enchantement ont suivi sa venue avant que la mort mette la main sur ce joyau. Dans la dernière heure, son corps adopte une souplesse de poupée de chiffon, ses yeux tiennent un peu jusqu’à ce qu’une sidération les écarquille et que leur couleur mirabelle inonde le monde. Son étonnement est alors d’un vrai penseur qui sent que quelque chose est sur le point de naître. Puis une lumière noire, liquide, luisante comme une laque couvre ses yeux. Quelqu’un dont le masque semble celui d’une divinité égyptienne me regarde à travers eux sans me voir — un juge si profond qu’il renonce à son jugement. Des royaumes de nuit me fixent, indifférents. Et tout prend fin. Une confiance, une douceur et une élégance ont ce soir-là à jamais disparu de l’univers.

Quand je repense à cette soirée, un long éclair traverse mon cerveau et s’enfonce dans ses entassements blancs. J’avais eu le triste privilège de voir une innocence vidée en un instant de sa lumière.

Christian Bobin, L’homme-joie, L’Iconoclaste, 2012, p.159.

 

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CHAPITRE XII

Dans la vallée, devant l’hôtel, il y avait des chevaux couchés dans un champ, la tête dressée, ni éveillés, ni endormis, comme des fauves dont la faim s’est absentée, comme des fauves que la sauvagerie a abandonnés, comme des souvenirs de grands fauves entourés de fils de fer barbelés. L’un s’ébroua quand je m’approchais et se dressa en titubant dans l’herbe pour venir vers moi dans un mouvement d’une maladresse, d’un déséquilibre, mais aussi d’une élégance stupéfiante, comme s’il s’éveillait de quelque millénaire.

Épicure a écrit : Chacun sort de la vie comme s’il était à peine né.

Pascal Quignard, Les ombres errantes, Dernier royaume I, Éditions Grasset & Fasquelle, Format numérique, 2002.

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Autour de la mémoire
Auteur : Jean Fauque
Compositeur : Thomas Février
Interprète : Tchéky Karyo
Clip réalisé par Enki Bilal

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Christian Bobin | Damia


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Un agneau mange des boutons d’or comme un ermite mâche les paroles de sa Bible.

Des petites cerises roses tressautent dans le panier d’osier de la cliente du marché, semblables à des sonatines de Bach.

Les yeux du chat tournent au vert quand ils longent l’hortensia, mouillés par ce qu’ils contemplent.

Un livre bref comme une volée de moineaux.

Il y a des jours où nous en savons aussi long que Dieu.

Assiettes fanées, meubles enterrés vivants dans la cire, baigneurs en celluloïd aux yeux pleins d’âme : les brocanteurs de Chagny vident leurs tréteaux. Une chanson de Damia sort d’un phonographe. Les chuintements de l’appareil dotent la tragédienne d’une traine pluvieuse. Sa voix porte un chagrin dont elle est le baume. Réveillée par la grosse aiguille labourant la galette noire, elle sort à grand-peine du pavillon doré et meurt d’épuisement à deux mètres de là. Damia à qui on demandait le secret de son art répondait :  » Trois robes et vingt poètes. »

Une lettre de Marceline Desbordes-Valmore. Datée du 2 décembre 1832, huit heures du soir, elle m’arrive le 2 avril 2010, dans l’après-midi. Ses phrases sont heureuses comme une jeune fiancée sur un chemin de campagne. La vérité est une présence. Les présences ne meurent jamais. Je me demande comment elle a trouvé mon adresse.

Ma vie banale est plus riche en événements que celle de Napoléon.

Atteindre ce point où l’écriture devient naturellement surnaturelle.

Ecrire comme on commet un crime à froid, en conduisant d’une main ferme le couteau jusqu’au cœur non prévenu.

La vie éternelle est la vie ordinaire délivrée de nos ensommeillements.

Un jour nous comprendrons que la poésie n’était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel.

Christian Bobin, Un assassin blanc comme neige, Gallimard, 2011, PP 88/89/90.

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damia

Chanson de route ( Chanson tzigane
Interprète : Damia
Enregistrée le 15 juin 1933

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