Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

 

 

 

J’ignore au fond quel est le sens de cette recherche, ce qui restera de ces heures passées à fouiller dans les cartons, à écouter des cassettes ralenties par l’âge, à relire des courriers administratifs, des rapports de police ou médico-psychologiques, des textes saturés de douleur, à confronter des sources, des discours, des photographies. J’ignore à quoi c’est dû. Mais plus j’avance, plus j’ai l’intime conviction que je devais le faire, non pas pour réhabiliter, honorer, prouver, rétablir, révéler ou réparer quoi que ce fût, seulement pour m’approcher. À la fois pour moi-même et pour mes enfants – sur lesquels pèse, malgré moi, l’écho des peurs et des regrets – je voulais revenir à l’origine des choses. Et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace.

J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre.

Aujourd’hui mes enfants grandissent et même s’il est d’une grande banalité de dire à quel point cela m’émerveille et me bouleverse, je le dis et je l’écris, mes enfants sont des êtres à part entière dont la personnalité m’impressionne et me réjouit, aujourd’hui j’aime un homme dont la trajectoire a étrangement percuté la mienne (ou plutôt l’inverse), à la fois si semblable et si différent de moi, dont l’amour inattendu, dans le même temps me comble, me renverse et me renforce, aujourd’hui il est dix heures quarante-quatre et je suis face à mon vieux PC que je maudis pour sa lenteur mais que j’adore pour sa mémoire, aujourd’hui je sais combien tout cela est fragile et que c’est maintenant, avec cette force retrouvée, qu’il faut écrire et aller au bout.

Il sera toujours temps de pleurer.

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, pp.296 à 298.

 

                 Pierre Soulages

 

Auteur : Jean Fauque
Compositeur, interprète : Alain Bashung

 

 

Les remerciements de fin d’ouvrage s’adressent à Alain Bashung et son talentueux parolier Jean Fauque, pour la chanson qu’ils signent ensemble, respectivement en tant qu’auteur et compositeur-interprète – « Osez Joséphine » – et dont une phrase donne son titre au livre : plus rien ne s’oppose à la nuit. De l’aveu de l’auteure, cette chanson à «la beauté sombre et audacieuse»,  l’a accompagnée tout au long de l’écriture.

Du livre se dégage la splendeur du noir quand il devient lumière ; nul hasard si la citation d’exergue est empruntée à Soulages : « Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n’était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. »

Sylvie-E. Saliceti

Philippe Jaccottet | Les deux messagers

 

 

Oui, j’aurais dû revenir à Hölderlin et notamment à l’ouverture de « Patmos », peut-être le plus bel hymne qu’il ait écrit et achevé, avant que sa pensée ne s’égare un peu :

Nah ist Und schwer zu fassen der Gott

Tout proche
Et difficile à saisir, le Dieu

Et ce qui suit, surtout :

Wo aber Gefahr ist, wächst Das Rettende auch.

Mais là où il y a danger, croît
Aussi ce qui sauve.

Il parle ensuite des aigles qui logent sur des lieux très escarpés, et très éloignés les uns des autres, et à ce dieu dont il a dit d’abord qu’il était incompréhensible, il adresse une sorte de prière :

So gib unschuldig Wasser, O Fittige gib uns…

Donne-nous une eau innocente Oh donne-nous des ailes…

Voilà de manière très extraordinaire, réunis en si peu de mots, les deux messagers privilégiés de la poésie : les oiseaux, et l’eau vive. Et je retrouve le thème du voyageur qui part et qui revient. Comme si Hölderlin disait pour moi en ce début de poème, en quelques lignes, en quelques vers, presque tout l’essentiel.

 

Philippe Jaccottet, La Clarté Notre-Dame, Éditions Gallimard, 2021, pp.43/44.

Il y a (regarder les choses) | Laurent Albarracin & Gaëtan Roussel

 

 

Alors les choses ont un destin. Celui d’être ce qu’elles sont mais qui ne leur est pas donné, qu’elles ont à se prendre, à s’arracher à la gangue d’elles-mêmes. Ce destin est le leur propre, différent selon chacune, mais qui a toujours à voir avec la chose figurée dans la chose. Car la figure est le propre de la chose. L’auto-figuration est le principe générique des choses. Ainsi toute chose s’illumine de soi. 

 

IL Y A

 

Il y a une feuille libre
qui n’est attachée à rien
et qui est la feuille de cela qu’elle
n’est attachée à rien et pourtant bien
la feuille de cet arbre-là

(…)

Il y a un soleil qui brille pour chacun
et un soleil qui brille pour tous
ce n’est pas le même
et il n’est pas différent

(…)

Il y a un silence
où résonne l’écoute attentive
et l’envie de tout entendre

(…)

Il y a un il y a
qui ouvre le conte
des inventaires

(…)

Il y a l’œil
le plus partagé des trésors
le plus intouchable aussi

Laurent Albarracin, Le grand chosier, Editions Le Corridor Bleu, 2015, pp.63 à 67.

 

 

Nature morte L’Effort Moderne
Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret, dit)
(1887, Suisse – 1965, France)
1922
Centre Pompidou

 

Il y a
Auteur, compositeur : Gaëtan Roussel
Interprètes : Fréro Delavega

 

 

Erri De Luca | Les résistants

 

Les résistants

Ceux qui n’ont pas voulu tomber, persistant là-haut,
le plus longtemps possible, immobiles à leur place,
nos tout derniers, en ordre dispersé,
résistant aux hivers, aux tempêtes, aux vents,
aux matraques des policiers, solides comme les idées
qui ont leurs racines juste au-dessous d’eux,
fauchés aussi dans la vieillesse et pourtant prêts
à se relever en un dernier mouvement de troupe,
les indomptables, les intrépides, oui, eux,
et c’est bien d’eux que je parle : des cheveux.

Erri De Luca, Aller simple suivi de L’hôte impénitent, Traduction de l’italien par Danièle Valin, Édition bilingue, Éditions Gallimard, 2021, pp. 275/276.

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Jorge Luis Borges | Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus

 

 

 

J’ai perdu tant de choses que je serais incapable d’en faire le compte, et je sais que j’ai perdu le jaune et le noir, et je pense à ces couleurs impossibles comme n’y pensent guère ceux qui voient. Mon père est mort et il continue d’exister auprès de moi. Lorsqu’il m’arrive de scander quelques vers de Swinburne, je le fais me dit-on avec sa voix. Celui-là seul qui est mort est nôtre, seul est nôtre ce que nous avons perdu. Ilion fut, mais Ilion perdure dans l’hexamètre qui la pleure. Israël fut lorsqu’il était une antique nostalgie. Tout poème, avec le temps, devient une élégie. Nôtres sont les femmes qui nous ont laissés, étrangers enfin à l’attente, qui est angoisse, et aux alarmes et aux terreurs de l’espérance. Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus.

Jorge Luis Borges, Les conjurés précédé de Le chiffre, Traduction de Claude Esteban, Gallimard, 1988.

Si l’on gardait | Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

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Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Mario Benedetti lisant «Défendre la joie»

 

Défendre la joie

Défendre la joie comme une tranchée
la défendre du scandale et de la routine
de la misère et des misérables
des absences transitoires
et de celles définitives

Défendre la joie comme un principe
la défendre de la stupeur et des cauchemars
des neutres et des neutrons
des douces infamies
et des graves diagnostics

défendre la joie comme un drapeau
la défendre de la foudre et de la mélancolie
des naïfs et des canailles
de la rhétorique et des arrêts cardiaques
des endémies et des académies

défendre la joie comme un destin
la défendre du feu et des pompiers
des suicides et des homicides
des vacances et de la fatigue
de l’obligation d’être joyeux

défendre la joie comme une certitude
la défendre de l’oxyde et de la crasse
de la fameuse patine du temps
de la rouille et de l’opportunisme
des proxénètes du rire

défendre la joie comme un droit
la défendre de Dieu et de l’hiver
des majuscules et de la mort
des noms de familles et des peines
du hasard
et aussi de la joie

Mario Benedetti, Cotidianas, Traduit de l’espagnol par Annie Morvan, 1979.

Defender la alegría

Defender la alegría como una trinchera
defenderla del escándalo y la rutina
de la miseria y los miserables
de las ausencias transitorias
y las definitivas

defender la alegría como un principio
defenderla del pasmo y las pesadillas
de los neutrales y de los neutrones
de las dulces infamias
y los graves diagnósticos

defender la alegría como una bandera
defenderla del rayo y la melancolía
de los ingenuos y de los canallas
de la retórica y los paros cardiacos
de las endemias y las academias

defender la alegría como un destino
defenderla del fuego y de los bomberos
de los suicidas y los homicidas
de las vacaciones y del agobio
de la obligación de estar alegres

defender la alegría como una certeza
defenderla del óxido y la roña
de la famosa pátina del tiempo
del relente y del oportunismo
de los proxenetas de la risa

defender la alegría como un derecho
defenderla de dios y del invierno
de las mayúsculas y de la muerte
de los apellidos y las lástimas
del azar
y también de la alegría.

Mario Benedetti, Cotidianas, Traduit de l’espagnol par Annie Morvan, 1979.

Defender la alegría
Auteur et récitant : Mario Benedetti, accompagné par Daniel Viglietti

 

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Vous aurez remarqué que de temps à autre, je republie une chronique simplement pour le plaisir de réécouter une chanson. C’est le cas pour ce texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées avec une interprétation de Cohen lui-même. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — reprise ici avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

Sylvie-E. Saliceti | Altamira

 

 

On enterre le crâne du bison au pied
du précipice
on enterre le cœur du bison dans la prairie des grands espaces

on devine l’os de l’oiseau dans la pupille
du chat
le félin enterre le bec et les plumes, quelque part, dans la fosse du ciel

il y a des milliers de crânes d’hommes sous le gravier des villes
derrière la lumière qui délave
les grilles rouillées

la vipère s’abrite sous la montagne
le venin se crache hors de la bouche
la pierre s’en retourne avec l’insulte

le cœur d’une femme est caché où personne ne le trouve.

Sylvie-E. Saliceti 14 mai 2020

 

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira recto

Altamira
Mark Knopfler & Evelyn Glennie

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira verso

Sylvie-E. Saliceti | Où est la maison du poète?

 

Je poursuis une quête singulière. Je cherche, et ce que je cherche qui le sait ? Quel philosophe pourrait l’expliquer ? L’instinct le sait. Le lutin et le feu follet de la demeure le savent. Les éclats de la lame dans l’écorce ont frôlé l’énigme. Les coups de court poignard dégainés, et la couleur rouge qui embrase la mer. Je cherche non pas ce qui parle. Mais ce feu or et noir qui chante. Le lieu fantasque où les poissons d’argent brûlent. Où les gazelles matinales vont au marché. L’endroit des mots vieillots et des violettes. Les fumées. Le diamant, la rouille et le visage. De pays en pays, de ville en ville, de place en place, je pourchasse le mystère de La Madone du pavillon. Et aussi bien une ritournelle au rythme de bailaora médiévale surgie dans la poitrine. Et les hanches des danseuses d’un quartier sévillan, à Jerez de la Frontera, ou dans la ville de Cadix et ses puertos. Je savoure le chant profond quand le style s’ignore. Le cliquetis d’étincelles aux chaînes remuantes des sonorités noires. La voix du folkloriste, de l’érudit et du mystère grec. La voix de sang et de vieille culture depuis le sol remontant dans le corps — vers la gorge, ce tempo à fleur de peau qui caresse la plante des pieds …

Je cherche en vérité quelque chose d’insaisissable. Je cherche la maison du poète … Est-elle la maison de deux mille pigeons noirs auxquels je tends le sang et les cerises ? Celle du soleil en haillons dans le palais ? Les deux flammes aux cornes de l’Alhambra ? La robe sombre du toro de la ganaderia, tendue entre les berges du Darro sur lesquelles jadis les chercheurs de pépites secouaient les tamis ? Cette demeure, est-elle la terre que tu portes autour de ta taille ?

D’un jardin vers un autre, je longe la route des grenadiers. Chaque soir, tel un gitan je cherche un endroit pour dormir. Je vais comme l’eau, je gonfle les ruisseaux. Jusque-là je marche avec trois fois rien en poche. Le pain, la grenade et le livre.

Seul maître de ma maison. Ce que je possède, je l’aime plus que tout. Je ne le justifie pas. Et si vraiment je devais m’en séparer, tiens : je te le donne. Prends. On ne négocie pas ses passions. On ne vend pas son ombre.

Sylvie-E. Saliceti 10 avril 2020

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Federico Garcia Lorca

Gacela del mercado matutino
Auteur : F.Garcia Lorca
Compositeur, interprète : Nilda Fernandez

La guitare | Michel del Castillo

 

 

Texte puissant, dérangeant de Michel del Castillo sur l’acte de création. À certains égards contestable, sa grande pertinence garde intact toutefois le pouvoir d’interroger l’exigence de l’art. On songe au Je-ne-sais-quoi de Jankélévitch, l’un parmi les plus musiciens de nos philosophes contemporains : «Dans le chœur discordant que nous formons, chacun, en réalité, évolue selon son tempo et son rythme propres, développant pour lui-même la loi interne et qualitative de son égoïté ».

Un parallèle s’établit très rapidement avec un autre passionné de musique : Henri Michaux. Est-ce un hasard : sa poésie entretenait une relation paradoxale avec la musique, au point que l’on a pu dire de Michaux qu’il « haimait » la musique. On retrouve une dimension musicale habile en tout cas à harmoniser l’ego, que le sujet par ailleurs s’évertue à déconstruire.

Démarche retrouvée encore chez Novarina, dont le dessein est d’œuvrer depuis le lieu d’exploration le plus dégagé — la vacuité comme l’autre nom de la parole.

Rodrigo & Gabriela, ensemble dans Tamacun sont magiques. J’invite à les voir jouer sur une scène : le corps y prend valeur absolue d’instrument.

Sylvie-E. Saliceti

 

LA GUITARE

J’étais bouleversé. Rares sont ceux qui peuvent se permettre d’être bouleversés. Notre époque n’est guère fertile en ce genre de natures… J’étais donc bouleversé et venais à peine d’achever de dîner lorsque j’entendis de la musique : une musique de guitare. Je n’avais jamais entendu jouer de guitare. C’était comme un rêve qui s’égrène, une cascade de notes aiguës et tendrement féminines, un dialogue de cordes… Je ne vais pas parler musique. Je sais qu’il est impossible de parler musique. L’on ne saurait en dire que des sottises et je n’aime pas les sottises. Mais il te faudrait essayer d’entendre cela : au loin, le tonnerre de la mer qui se brise contre les rochers ; sous ma fenêtre, le murmure rêveur de la guitare. Une fois de plus, je pleurai. Je me voyais, moi, jouant de la guitare.

Il faudrait admettre ce qu’il est difficile d’admettre : que les rêves pèsent ; qu’ils peuvent peser d’un gros poids sur notre âme. Nous traînons ce gros poids en silence, presque timidement. Nous voudrions nous en libérer. Je ne dis pas les réaliser. Personne, même pas Dieu, ne réalise ses rêves. Dieu devrait vouloir que tous les humains fussent bons et allassent au ciel : or ce n’est pas. Il faut donc admettre, ou que Dieu rêve en vain, comme nous, ou qu’il n’est pas bon puisqu’il ne veut pas le bonheur de tous les hommes… Mais que vais-je imaginer de Dieu ? Je parlais de mes rêves. La guitare, vois-tu, j’ai compris qu’elle pourrait m’aider à me libérer des miens, à leur donner une forme. Tout le secret de l’art ne consiste-t-il pas à donner une forme à nos rêves ?

(…)

Qui veut marcher avec la foule, qu’il renonce à la poésie, qu’il étouffe sa parole et qu’il prenne la voie de la sagesse. Mais s’il décide de s’engager dans la voie de l’art, voici ce nain bossu qui marche à la mort une guitare entre ses bras : c’est son image. L’art est sacré et l’artiste ne conquiert la lucidité qu’au prix le plus élevé.

Michel del Castillo, La guitare, Éditions du Seuil, 1984, Nouvelle édition numérique non pag.

Rodrigo_y_Gabriela-Rodrigo_y_Gabriela_Reedition_Di

Tamacun
Compositeurs, interprètes : Rodrigo Sanchez & Gabriela Quintero

 

 

 

Oreille musicale | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Il faut une certaine oreille musicale
pour entendre rire le grand architecte ou sangloter
le diable pour une fois
sincère
pour sourire sur la chanson triste de Verlaine
pour entendre les mots hier lancés au fond de l’eau
revenir murmurer par-dessus
notre épaule

pour écouter l’enfant et son grand secret
pour comprendre la langue du chat et du chapardeur de thon
pour déceler dans un graffiti du métro la phrase d’un prophète

il faut être un compositeur-né
pour écrire la partition du temps qui passe jusqu’au soupir
ultime qui éteint la flamme
pour apprendre à discerner la respiration de l’alouette et le bruit sec
des os dans le sac
pour sentir ce qui pulse là dans la poitrine
du côté gauche —
toute la beauté rythmée de la vie

la fumée
les miroirs
le corbeau et l’abeille

il n’y a guère que l’oreille absolue du musicien pour trouver la note juste de l’orage
le tempo de la joie
l’algorithme de la lumière
et l’ordre mathématique du monde.

 

Sylvie-E. Saliceti  23 avril 2020

Smoke and Mirrors
Auteur, interprète : Agnes Caroline Thaarup Obel

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

18 juin 2021

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

*

L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

*

Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51