Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

Not So Deep as a Well | Dorothy Parker par Myriam Gendron

 

 

 

Solace
Auteur : Dorothy Parker
Musique : Myriam Gendron
Interprète : Myriam Gendron

 

There was a rose that faded young;
I saw its shattered beauty hung
Upon a broken stem.
I heard them say, “What need to care
With roses budding everywhere ?”
I did not answer them.

There was a bird, brought down to die;
They said, “A hundred fill the sky—
What reason to be sad ?”
There was a girl, whose lover fled;
I did not wait, the while they said,
“There’s many another lad.”

— Not So Deep as a Well

Dorothy Parker

Variations sur le mime | Chaillou / Roubaud & Leprest

 

 

Dans ces Entretiens d’Étretat jubilatoires, le septième intitulé «Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime » devrait être lu par signes. On songe au travail anthropologique de Marcel Jousse – élève de Marcel Mauss – sur l’écriture mimographique, et ce qu’il appelait l’éternisation du geste d’un instant : « Mon ombre s’allonge sur la paroi dans mon geste de présenter une offrande. Je décalque sur la paroi mon geste de la présentation de l’offrande. Je me retire, et voilà, mon offrande demeure. C’est le grand geste de l’offrande que nous retrouvons dans toutes les écritures mimographiques. (…) L’homme primordial est celui qui lutte avec son ombre mouvante et qui la domine et qui la décalque et la fait perdurer. C’est le mimisme qui jaillit et se stabilise.»

Comme un écho espiègle, le mime d’Allain Leprest s’invite, il entre  avec malice dans ce drôle de ballet orthographique.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SEPTIÈME ENTRETIEN
Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime

 

Deux hommes parlent d’orthographe. Et comme orthographe rime avec chorégraphe, se mettent, faute de s’entendre, subitement à danser. Et les virgules de sauter, les points de se suspendre, les apostrophes de s’apostropher. L’un, Arthur Cayley, est anglais, l’autre, Balthazar Baro, français avec accent. Quand l’un meurt, l’autre n’est pas né. L’un est algébriste, l’autre de Valence. L’un auteur de treize volumes et de 967 articles, ce qui alourdit les poches, l’autre d’un roman, de poèmes dramatiques, d’une ode à Richelieu et surtout d’un ballet, ce qui dénoue les jambes.

Arthur Cayley. – Danser, dites-vous ?
Balthazar Baro. – Pourquoi pas ? L’orthographe, n’est-ce pas une façon de mettre les mots au pas ?
A.C. – Mais comment mimerez-vous les lettres inutiles ? Tous ces isotopes superfétatoires, ces synonymes, homonymes dont il faudrait à tout prix se délester. Par exemple, que faire du chapeau circonflexe quand les mots marcheront tête nue ?
B.B. – Ceci. (Il montre.)
A.C. – Et quand les pêches du pêcher s’écriront peches et les tâches taches ?
B.B. – Cela.(Il montre encore.)
A.C. – Je vois que vous avez réponse à tout et que la cabriole vous sert de syntaxe.
B.B. – Exact.(Il danse exactement le mot exact.)
A.C. – Eh bien, puisque nous en sommes aux signes orthographiques, comment danserez-vous le tréma, ces deux points en l’air un peu naïfs qui jamais ne retombent, et le trait d’union qui rapproche, et la parenthèse qui alanguit, et l’accent aigu si bavard par rapport au silence grave du grave, et la miraculeuse cédille ?(Balthazar Baro, des deux pieds, d’une main, d’une jambe et du talon, exécute avec verve les figures demandées jusqu’à l’astérisque en étoile, malgré Arthur, qui en perfide « British » tente sur la personne de son ami, pour singer le crochet, un ultime croc-en-jambe.)
A.C. – Et les guillemets ?
B.B. – Ah ! Guillemette, Guillemette, tu es nette, tu es nette ! (Il exécute une bourrée.) Remarquez, malgré la mer qui nous touche, que je n’ai pas cité cet oiseau plongeur palmipède : le guillemot.
A.C. – C’est aussi une variété de raisin.
B.B. – Je vois que vous avez fait des progrès dans notre langue.
A.C. – Je présume qu’en ce moment, si vous essayez de m’embrasser, c’est pour le signe de l’accolade ? forme du latin ad, à, vers, et collum, cou, liaison ?
(Baro se précipite à nouveau, Cayley se recule de toute la longueur de ses deux prénoms Arthur et Octavius.)
A.C. – La démonstration me semble suffisante. Il serait préférable, je crois, pour la bonne tenue de cet entretien, de contenir votre pétulance méridionale pour traiter avec flegme (il souligne) du délicat problème des abréviations. Cela vous permettra d’ailleurs de reprendre souffle.

Michel Chaillou et Jacques Roubaud, Entretiens d’Étretat, Préface de Jacques Roubaud, Avec 15 dessins de Jean-Luc Parant, Éditions du Canoé, 2020, p. 51.

 

Le mime
Auteur, interprète : Allain Leprest
Compositeur : Romain Didier

 

Malek Haddad | Souvent je me souviens


 

 

 

La longue marche ( Extraits)

Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai alors dans mes yeux cette longue patience
Du fellah qui regarde à ses mains incassables
L’histoire du pays où naîtra l’oranger
Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai rompu la galette
J’ai partagé les figues

Chez nous le mot Patrie a un goût de colère …
Ma main a caressé le cœur des oliviers
Le manche de la hache est début d’épopée
Et j’ai vu mon grand-père au nom du Mokrani
Poser son chapelet pour voir passer des aigles

Malek Haddad, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.194.

 

 

Bernard Noël | Les Yeux dans la couleur

 

 

 

Le lavis, tel que l’invente Zao Wou-Ki, au croisement de l’Occident et de l’Orient, tel, non par mouvement d’apport mais de retour, tel, par retournement de l’espace et retour amont du temps, ce lavis est le contraire de l’arabesque, forme la plus mentale qu’on ait conçue ici, le contraire de cette ligne qui, par un simple tour dans l’espace et sa boucle met un dehors dedans et fait du vide un plein, et cependant par rides, ondulations, nuages, Zao Wou-Ki pareillement suscite une mentalité dans le papier, sauf qu’en lâchant dans l’encre l’invisible présence de l’eau, il coule en plus dans la surface la limpidité d’une méditation qui fait circuler entre les éléments, mais d’abord entre le geste et sa trace, la précipitation du nombre vers l’unité…

(…)

En Occident, dit Wou-Ki, on dessine. L’art commence par le dessin. En Chine, on apprend à écrire au pinceau. Tout sort de l’écriture par la calligraphie : la pensée comme l’art, la beauté dans la vue comme la beauté dans le comportement …

Bernard Noël, Les Yeux dans la couleur, P.O.L., 2004, pp.196&S.

 

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Études pour la main gauche | Henri Michaux par Barbara Rivard & Felix Blumenfeld par Simon Barere

 

 

Études pour la main gauche

En 1911, Michaux observe un combat de fourmis dans le jardin. En 1957, il se fracture le coude droit et découvre son homme gauche, ce qui donna lieu, en 1973, à un texte intitulé « Bras cassé ». Michaux se transforme alors de blessé involontaire en expérimentateur volontaire qui suit et note méticuleusement tous les changements de sensations et de perceptions qui se produisent en lui. « Ce n’est pas grand-chose(sic) qu’un bras cassé. C’est arrivé à plusieurs, à beaucoup. Ce serait néanmoins à observer bien. La plupart des gens se détournent. » En effet, la plupart des hommes, plongés dans un inconnu, cherchent, affolés, l’issue qui les ramènera sur la rive. Ils obéissent à l’instinct et à la force de l’habitude, et recouvrent ainsi rapidement la santé, mais courent le risque de ne jamais quitter la rive, de se pétrifier et de contribuer à l’enchaînement et à l’empierrement du monde où tout, arbre, brise passagère, bras cassé, oiseau en plein vol, combat de fourmis, « devient tissu et ennui et esclavage et chose commune ». Pourquoi se précipiter, pourquoi vouloir se débarrasser du passager, du surprenant, du pauvre ? « Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? »
C’est peu de choses qu’un bras cassé ? Peut-être. Peut-être pas. Michaux ne traite aucun phénomène à la légère, les observe sans les rectifier, s’y baigne : « je ne cherchais pas tout de suite à regagner le rivage. »
(…)
Quand l’homme droit s’endort, on assiste au baptême de l’homme gauche. « Je tombai, mon être gauche seul se releva. » Il se lève, regarde autour de lui, gesticule et, « dès le lendemain de la chute », écrit. Sa main gauche s’avance, tremblante, et c’est parcourue de contractions qu’elle trace sinueusement des lettres, sans harmonie, maladroitement, d’un style « sans style […] sans formation », qui est le lot des « incultes ». Michaux s’observe avec surprise, observe l’éveil de cet autre, « de celui, écrit-il, qui est le gauche de moi, qui jamais en ma vie n’a été le premier, qui toujours vécut en repli, et à présent seul me reste, ce placide […] moi, frère de Moi. » Comment ne pas reconnaître l’œuvre d’Henri Michaux dans cette recherche d’une écriture gauche, sans formation, sans virtuosité, secouée par l’instabilité et qui trace son chemin solitairement. Dans Passages, Michaux nous livre des observations sur sa main gauche qu’il qualifie de bébé, de faible, sur son homme gauche qui possède néanmoins la grâce, celle du rêve, de l’hésitation et de la résistance, « une certaine tendance au recul “comme moi” » et à qui il doit d’avoir échappé au sport, qui l’aurait inévitablement conduit à devenir sociable, de groupe, de masse. Henri Michaux écrit gauchement, comme il voyage, connaissant mal la langue du pays. L’homme gauche à la main de bébé est cet espace où demeurent les vestiges de l’enfance, «portes ouvertes sur l’incroyable, l’extraordinaire, allié d’avance à l’impossible […] près des miracles ». Espace inachevé, demeure de la liberté, telle est la région inhabitée où séjourne l’homme gauche qui résiste à tous les envahisseurs, l’homme pauvre à qui il manquera toujours quelque chose, dont le manque est la nature. «Je suis né troué, écrit Michaux, […] j’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque. […] Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine, mais il y souffle un vent terrible », et ce trou, Michaux le situe à gauche.

Barbara Rivard, L’homme Froissé, Écriture et peinture chez Henri Michaux, Del Busso Éditeur, 2013, Ed. Num. non pag.

« Quinze ans me séparent du moment où j’ai écrit L’homme froissé, de longues, interminables années d’immobilité où je me suis livrée moi-même en pâture à « l’infini turbulent ». Je crois aujourd’hui que si un jour j’ai pu trouver un chemin de traverse dans l’épreuve, c’est en partie parce que l’œuvre d’Henri Michaux m’avait transmis non un savoir mais un pouvoir de métamorphose, qu’elle m’avait enseigné une grammaire et une gymnastique de l’être dans l’espace intérieur et extérieur, familier et inconnu, fini et infini, réel et imaginé. »

Barbara Rivard

Étude pour la main gauche
Compositeur : Felix Blumenfeld
Interprète : Simon Barere
Récompenses
4 étoiles du Monde de la Musique 

 

 

Très belle série en cinq volumes des concerts donnés par Simon Barere au Carnegie Hall.

Si l’on se refuse — pour des raisons acoustiques, et donc de respect évident des œuvres — si l’on se refuse donc par principe sur ce site à mettre en ligne des enregistrements classiques, l’on peut faire exception cette fois car la prise de son ici a fait au mieux, avec les moyens techniques de l’époque. Ceci dit, il existe une valeur inestimable de ces enregistrements, qui permettent notamment de sentir la présence puissante du musicien, de la salle, du souffle allant de l’un à l’autre — la communion perceptible entre le public et le pianiste.

Cette série véritablement est exceptionnelle.

Je crois que Simon Barere est mort ici, au Carnegie Hall, en jouant le Concerto pour piano de Grieg.

Le présent volume 3 des enregistrements comporte des pièces de Corelli, Loeillet, Rameau, Liszt, Chopin, Blumenfeld, Balakirev, Scriabine, Rachmaninov, Schumann et Weber.

Une dernière précision : le compositeur russe, chef d’orchestre et pianiste Felix Mikhaïlovitch Blumenfeld fut également enseignant, notamment au Conservatoire de Moscou où, parmi ses élèves figure celle pour qui j’aurais voulu naître plus tôt, afin de la rencontrer, puis la voir jouer au piano : Maria Yudina.

Sylvie-E. Saliceti

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Méditerranée sacrée | Polyphonies anciennes et contemporaines de Joël Suhubiette

 

Après M. Dahan, changement absolu de style ce soir, comme souvent sur ce site . Que voulez-vous, on aime se surprendre soi-même!  Plus sérieusement, il s’agit surtout d’initier le jeu toujours renouvelé du sens ; en se plaçant d’abord au sein de l’intériorité, au cœur même de  l’ombre ; puis en insufflant le mouvement vers la clarté. Ce que l’on escompte par là – par ce va-et-vient, et l’inversion incessante du chemin d’exploration –  ce que l’on espère, c’est animer une autre part de lumière, neuve d’avoir (parfois)  débusqué je ne sais quel sillon d’or dans la nuit. À l’endroit exact du passage de l’une vers l’autre – et de l’autre vers l’une – on guette l’oracle qui pose cette question aux passants que nous sommes : peut-on entendre le murmure de l’invisible ?

Voici en somme le projet visionnaire, la quête circulaire – révolutionnaire au sens premier du mot – de la Méditerranée sacrée. La philosophie de ce travail est traduite dans son essence par Thierry Fabre – écrivain, essayiste, fondateur des rencontres d’Averroès et de la revue La pensée de midi, responsable en outre de la programmation des manifestations culturelles du MuCEM – en quelques lignes d’exergue : «J’ai longtemps cherché à deviner cette musique secrète sur les rives de Lérins. De cette petite île où fut fondé jadis, par Honorat, le plus ancien monastère de Provence, monte un hymne profond dédié au silence de la prière et au mouvement des vagues. Le ressac ici s’apprivoise et permet de discerner, au loin, un autre temps de l’écoute. Un temps du retrait, parmi le fracas du monde et les sortilèges de l’éphémère. Là se dessine une forme d’arrière pays qui nous recentre vers l’essentiel. Dans ce lieu, la Méditerranée sacrée n’est pas un leurre. Elle se révèle et s’affirme dans l’intensité de sa présence. Ici, le profane n’a pas pris et ne prendra pas le dessus, il est tenu au loin, sur la côte qui vit de ses largesses.»

Du point de vue formel, Joël Suhubiette à la tête du chœur de chambre «Les éléments», propose cet événement « à la scène comme au disque : un programme entièrement dédié à la Méditerranée, chanté en cinq langues (hébreu, arabe, syriaque, latin et grec ancien) et parcourant huit siècles de musique sacrée.» Explorations splendides, inventives jusqu’à concilier les Trois fragments des Bacchantes d’Euripide à la musique contemporaine d’Alexandros Markeas.

Ci-dessous, O vos omnes Répons des Ténèbres du Samedi Saint de Carlo Gesualdo (1560-1613), en langue latine. En substance, l’expérience, revisitée, de la maxime d’Augustin d’Hippone : Cantare est bis orare ; chanter, c’est prier deux fois.

Sylvie-E. Saliceti

Avec les éléments, depuis quelques années, j’ai la volonté de créer des programmes où se côtoient musiques anciennes et contemporaines. Autour d’une thématique conceptuelle ou géographique, ils permettent d’allier grand répertoire et découvertes. Mais pourquoi le thème de la Méditerranée Sacrée ? (…) L’idée première était de faire entendre des oeuvres chantées dans des langues anciennes du bassin méditerranéen. Le latin s’imposait, mais également, l’hébreu, le grec ancien, l’arabe, le syriaque. J’ai écarté en premier lieu les monodies byzantines, la musique traditionnelle arabe. Le choeur, interprète de la musique « occidentale», n’allait pas être à sa place dans ces univers. J’ai donc choisi tout d’abord des oeuvres du répertoire ancien de notre civilisation chrétienne latine. Les Répons des Ténèbres de Gesualdo, le O Vos Omnes de Vittotia, le Crucifixus de Lotti se sont imposés rapidement comme des chefs d’oeuvres de la polyphonie de la Renaissance ou du début de l’époque baroque. Les oeuvres en hébreu de Salomone Rossi, contemporain de Monteverdi à Mantoue, écrites pour introduire la polyphonie à la synagogue, ont trouvé leur place dans ce corpus.
Pour le grec ancien et l’arabe, il me paraissait évident qu’il fallait faire appel à des compositeurs contemporains. Alexandros Markeas a choisi d’écrire une pièce sacrée à partir des Bacchantes d’Euripide.

Joël Suhubiette


O vos omnes – Répons des Ténèbres du Samedi Saint –
Carlo Gesualdo (1560-1613) latin
Direction musicale : Joël Suhubiette – Choeur de chambre « Les éléments»

Distinctions : 5 de Diapason (décembre 2011) – Hi-Res Audio (mars 2012)

Lettre ouverte de R. Johnson aux négriers | Sylvie-E. Saliceti

 


Sylvie-E. Saliceti
Le Nègre parle de l’or
Éditions du Réalgar
Pour commander

Parution aujourd’hui, aux Éditions du Réalgar, de cette lettre ouverte de R. Johnson aux négriers, où l’un des plus marquants représentants du Delta blues donne à plonger dans la mémoire réelle, jusqu’aux racines de la légende.  Chanteur et guitariste de blues exceptionnel et tourmenté, R. Johnson a laissé un héritage essentiel, fondateur de toute la musique afro-américaine et du blues. Il fut un maître notamment pour Clapton et Dylan. Mort à l’âge de 27 ans dans des conditions énigmatiques (l’hypothèse dominante le présumant empoisonné par un mari jaloux), il a écrit l’essentiel de son œuvre ( 30 morceaux dont le trentième a été perdu) en deux temps de fulgurance créative, qui ont accouché de chefs-d’œuvre, notamment Me and the Devil. Johnson prétendait tirer sa virtuosité d’un pacte avec le diable…Puisque la légende, étymologiquement, désigne ce qui doit être dit, cette adresse posthume prend pour cadre le mystère de la vie du grand bluesman, dont l’histoire individuelle s’avère assez chargée de puissance symbolique pour porter l’histoire collective de la négritude en ce début du vingtième siècle, en  Amérique.

Sylvie-E. Saliceti

Je ne sais plus qui vous parle, Robert Johnson ou la poussière ? Le blues ténébreux, ou le jour dardé encore d’étoiles ? Je ne sais plus qui écrit à l’instant de ces lignes ? Moi, ou ce passant inconnu ? Me voilà en même temps celui qui vous parle et un autre. Qui sait, peut-être suis-je une part de vous ? Je suis hors du temps. Vainqueur et vaincu. Poète, tyran. Plein d’allégresse, et de chaînes au front de l’esclave. Mon fleuve est si vieux qu’à lui seul il comprend le bien et le mal. Ils disent que je joue la musique du démon, le Hoodoo est dans ma voix, le soleil a la couleur de ma peau, je chante ici où le noir est lumière.

Chers négriers, cette lettre est le signe d’une étrange alliance entre vous et moi, celle d’un coup de poing achevé en caresse. Pour avoir donné naissance au blues, je suis ce que vous n’aurez pas réussi à faire de moi.

Je suis le Nègre qui parle de l’or.

Sylvie-E. Saliceti, Lettre de R. Johnson aux négriers (Le Nègre parle de l’or) , Éditions du Réalgar, 2021, p.5.

Cross Road Blues
Auteur, compositeur, interprète : Robert Johnson

 

Me and the Devil Blues (Album Me and Mr Johnson)
Auteur, compositeur : Robert Johnson
Interprète : Eric Clapton

 

 

Lettre au pêcheur de coraux | Erri De Luca à Gianmaria Testa

 

De Luca disait de ses chansons qu’elles servent à un garçon pour s’inventer homme, et à un homme pour s’inventer garçon … Il y a quelques mois, deux ans après la mort de Gianmaria Testa, est sorti Prezioso, un disque d’inédits.

Précieuse, elle l’est tout autant : voici la dernière lettre d’Erri De Luca à son ami Gianmaria Testa.

Sylvie-E. Saliceti

Gianmaria-Testa-photo-by-Herbert-Ejzemberg-620x388Gianmaria Testa par Herbert Ejzemberg

 

Lettre au pêcheur de coraux

Ciao associé, compère, frère que je n’ai pas trouvé dans ma famille et que j’ai cherché autour de moi, merci de me mêler au livre de ta vie. Tu as rassemblé des bouts de ton temps sans en tirer une autobiographie, parce que tu n’arrives pas à parler de toi sans les autres. Tu t’écartes du centre, tu laisses ton chapitre à l’hôte du moment. Et ce livre devient une multibiographie de personnes et de lieux, où tu es toi aussi. Je lis une fête de noces champêtres la gorge pleine de chants, je lis Jean-Claude Izzo, écrivain de Marseille ému par une chanson de Roberto Murolo parce que son père la chantait, et puis Turin métallique et mécanique avec le marché de Porta Palazzo où tu inventes une naissance en hiver, mais avec des fleurs et un souffle qui s’évapore. Je lis Tino sauvé en mer, débarqué sur le quai de notre terre-mère de Lampedusa, maintenu en vie par deux yeux de femme inconnue, fourrée dans le même voyage, séparé d’elle au triage, jamais plus revue. Je lis une fille de gare, à moitié morte de froid qu’il faut faire monter en voiture pour lui donner, et non pas lui acheter, de la chaleur. Et les hommes qui montrent leurs têtes derrière le pare-brise pour frotter la vitre et ceux qui tendent leur main vide à la pièce du passant, vice-roi de la providence, partagé entre rejet et étreinte. Je lis le violoniste albanais et le marchand de tapis Abdel, tes enfants attendus dans le couloir d’une salle d’accouchement, tes parents heureux de ton uniforme de cheminot, je lis ta foule pour te chercher dans le temps qui a précédé nos rencontres. Puis sont venues nos heures joyeuses et concrètes sur les scènes de théâtre, avec Gabriele Mirabassi, puis nous deux seulement. Je lis ta vie remplie des autres, ton écriture au point de chaînette qui les réunit. Nous avons suivi ensemble l’émigration cétacée venue s’échouer chez nous. C’est une baleine blanche nourrie au plancton des vies dispersées et transportées, la mer en personne qui les nourrit et s’en nourrit, la mer qui ne pourra plus ressembler pour nous à celle des promenades, depuis que nous avons vu les voyageurs dans le corps de la baleine blanche. Nous qui sommes le contraire d’Achab. Tes pages d’homme d’arrière-pays, pétri de vagues comme un pêcheur de coraux, portent le titre De ce côté-ci de la mer. Et moi, né sur le bord de la Tyrrhénienne, j’ai pêché des fossiles marins sur les Dolomites. Nous sommes de la Méditerranée, de Marseille au Caire, d’Istanbul à Barcelone. Nous appartenons au vaste Sud du monde, nous étions faits pour nous rencontrer dans une rue pleine de monde et peut-être nous étions-nous déjà frôlés dans quelque pagaille. Tu m’as invité à monter sur les planches surélevées d’une estrade, appelant avec nous notre chevalier préféré, le cahoté, le propulsé, le désarçonné Quichotte. Nous avons aimé les pèlerins par vocation et ceux par force majeure. Nous les avons écoutés dans les chants et dans les salles, créant au bon moment un début de chœur.

Nous les regardons de ce côté-ci de la mer, en sachant que nous sommes du même côté de temps, de camp, de mer.

Erri De Luca

gianmaria testa PREZIOSO

Povero tempo nostro
Auteur, compositeur, interprète : Gianmaria Testa

Les phares | La voix chez Baudelaire (II)

 

 

Pour Baudelaire, les grands artistes, comme les grands poètes, sont pareils à ces points lumineux qui, disposés à des distances inégales mais repérables, les uns des autres, constituent une chaîne le long de laquelle la pensée se déplace, constatant les ressemblances. Les « phares » font pour lui partie de l’immense analogie universelle, qu’il découvre entre sa propre pensée et le monde, entre sa propre pensée et la pensée de ses devanciers dans l’exploitation des richesses de la vérité analogique. Et puisque celle-ci se révèle non directement mais par le renvoi constant d’elle-même dans une série de miroirs et d’échos, il n’y a rien de surprenant à ce que le monde analogique de Baudelaire se présente comme une parole sans cesse reprise et sans cesse retransmise, redite par mille labyrinthes, renvoyée par mille porte-voix.

Georges Poulet, La poésie éclatée : Baudelaire/ Rimbaud, Presses Universitaires de France, Coll. Écriture, Format papier 1980, Éd. Numérique 2015 non pag.

 

Les phares
Auteur : Baudelaire
Compositeur, interprète : G. Chelon

LES PHARES

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Les phares, Oeuvre poétique complète, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, pp. 27/28.