Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

Variations de funambule| Devenir dans la musique chez Jankélévitch

 

 

 

 

 

 

Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano.

Vladimir Jankélévitch

 

 

Afin de dire le devenir dans la musique, Jankélévitch lui-même ne renierait pas sans doute la métaphore funambulesque : « il n’y a donc plus à expliquer pourquoi toute philosophie de la musique est une périlleuse gageure et une acrobatie continuée. Nous avons refusé à la musique le pouvoir du développement discursif : mais nous ne lui avons pas refusé l’expérience du temps vécu. »

Et d’ailleurs, existerait-il un fil reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle chez Jankélévitch — entre le Je-ne-sais quoi et le presque rienl’irréversible et la nostalgie ?

Le philosophe Jankélévitch épouse un mouvement périlleux. Il évolue dans un cadre spatio-temporel aux frontières repoussées, à l’intérieur d’un cadre inachevé. Funambule aux prises avec l’exercice constant d’une recherche de stabilité. Après sa mise en péril volontaire, dans la tension du perpétuel mouvement entre forces contraires, le musicien – poète glisse sur la corde du sens extrême, entre verticalité et horizontalité.

L’on se confronte à un déplacement permanent du lieu et du temps , dont la manifestation nous rapproche d’une lecture de partition — échappée du papier pour migrer vers le jeu d’instrument. Cet exercice d’acrobatie rappelle également — Michel Serres avait souligné ce rapport mathématique au langage — la « différentielle » . En ce qu’elle se rassemble à l’endroit subtil du tout et de l’infime, la philosophie de Jankélévitch rejoint les limites d’un « accroissement infinitésimal », elle contient le tout et le si peu, et par là menace à tout moment — sur un geste à peine esquissé — de basculer de la totalité vers le rien.

Le repère de toute abscisse — dans l’espace hanté par la question morale — chez le philosophe se situe « quelque part » … Quant à l’ordonnée du temps, il faudra se résoudre à la déchiffrer sur la partition de la « mélodie éphémère » de la vie.

Voici un lieu mouvant, incertain. Le penseur le sait, l’assume, le choisit. Est-ce cette caractéristique qui rend sa pensée si émouvante, puis sa voix bien que conceptuelle, si vivante ? Il faut entendre la voix — physique — douce, vive, joueuse de Jankélévitch.

*

Que dit cette métaphore —  qu’apporte-t-elle à notre sujet, la poésie mise en musique — que dit-elle de si essentiel pour rencontrer le funambule avec une si pleine constance chez les chansonniers, les musiciens, les philosophes et les poètes ensemble ?

On se rappelle que «celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt». Voici convoqué Valéry. Et Jean-Michel Maulpoix à son tour: «Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner (…) Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) ».

*

La force demeure au devenir, Jankélévitch l’a montré, lui qui appelait ses étudiants à ne pas rater leur matinée de printemps. En 1951, quand il est nommé à la Sorbonne, dans une époque où l’on se moque de la morale, il instruit sur la fraternité. Il enseigne la morale et se garde de la moindre leçon moralisatrice.  La mort de l’homme, la mort de Dieu, la mort de la civilisation déjà sont annoncées, ses mots font sourire, qu’importe ! Le maître incarne son propos, il transmet à qui veut bien l’entendre la leçon bergsonienne qu’il avait jadis reçue de son propre maître : « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. ».

Lui respire, vit et pense d’une façon toute musicale, c’est-à-dire sur le fil du devenir.

Devenir. Entendre la recherche de l’équilibre sur le fil tendu reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle.

Entendre lieu&lien, entre Je-ne-sais quoi&presque rien, irréversible&nostalgie.

Devenir serait alors le nom du monde pensé en poète.

Devenir. Et cette folie à l’instant de ces lignes : oser l’espérance ! Croire dans les valeurs de l’art. Croire que «la seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité — et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano. Il pensait envers et contre tout  le langage des sources.  Émotion de la musique jaillie. Cœur. Fulgurance. Immédiateté.  Pluie perlée sur la nuit.

Devenir, car là se trouve la dimension où «l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se transforme, et puis se reforme». Devenir avec la Grande Raison du corps, dans « la succession des états du corps ». Devenir la limite. L’intime. Le tremblé.

Devenir la seule chose qui ne change jamais : cela même qui toujours change .

Devenir. Précéder. Ouvrir. Un pas glissé. Vers la métamorphose. La mutation. La variation.

Variation, l’autre nom du chant, «le régime par excellence de la musique : le thème qui est l’objet, l’insignifiant objet de la variation, s’annule parmi les réincarnations et les métamorphoses ; la « grande variation» n’est pas modelage d’un objet plastique, mais plutôt modification de part en part, modification modulante, modification sans modes et sans même la substance dont ces modalités seraient les modes, sans l’être dont les manières d’être seraient les manières».

Peut-être cette fluidité temporelle explique-t-elle ailleurs la prédilection de Fauré pour « la souple et ravissante continuité des barcarollesLe Ruisseau, Au bord de l’eau, Eau vivante… »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Piano Concerto No. 2 in C Minor, Op. 18
Adagio sostenuto
Compositeur : Serge Rachmaninoff
Piano : Khatia Buniatishvili

 

Parmi l’homme et les serpents | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Parmi l’homme et les serpents L’ arbre
glisse Sur le sol
du python
au sang froid Serpente
dans les airs Abandonne
les écailles sur l’écorce
&mue Caché sous la pierre
verte d’une étoile 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 8 12 2019

 

 

 

 

Le serpent
Guem
Percussions

 

 

 

 

Le poète persan Saadi (1210 – 1291) chanté par Keyvan Chemirani

 

 

 

 

Les grenades courbant les verts
branchages
Apparaissaient comme des flammes
Jaillissant des bras de l’arbre.

Saadi

 

Maître du zarb. Non, Keyvan Chemirani n’est pas un prince de l’étrange, mais l’un des plus réputés joueurs de cet instrument de percussion originaire d’Iran baptisé zarb. Chez les Chemirani, on est zarbiste de père en fils. Mais pour Keyvan, la musique ne se limite guère à la tradition certes qu’il chérit et magnifie au fil de ses projets. Logiquement, elle est aussi, et peut-être avant tout, synonyme de partage. Partage dans le temps et l’espace. Ainsi, Keyvan Chemirani, seul ou au sein du Chemirani Trio, avance sur les terres de la musique persane ou grecque, du jazz ou du slam, de la musique contemporaine ou improvisée et de tant d’autres textures sonores… Avec Azaz, il embarque avec lui sa sœur Maryam ainsi qu’Annie Ebrel dont la langue bretonne vient s’immiscer dans l’univers de la poésie soufi. Ainsi, Avaz unit les mystiques persans des XIIe et XIIIe siècles (Hafez, Rûmî, Khayyâm, etc.) au répertoire traditionnel breton des gwerzioù. L’amour y est chanté alternativement, entre complaintes méditatives et envolées lyriques, par les deux femmes, tour à tour en perse puis en breton. Puis dans une autre langue encore, inventée par l’union des deux voix ! Qu’il soit perçu comme une image du divin, une parabole, ou comme vecteur de grandes épopées, ou encore bel et bien terrestre, l’amour n’a eu de cesse d’être célébré, comme une ode à la vie, confrontant la mort. Pilotant avec génie ses percussions, Keyvan Chemirani et ses complices Hamid Khabbazi (târ) et Sylvain Barou (flûtes) mènent la danse sur des rythmes croisés et développent leur propre narration. Ils forment un écrin subtil pour mélanger et accentuer les caractères propres aux deux répertoires, mêlant morceaux traditionnels et compositions originales. Osé, inspirant et beau.

Keyvan Chemirani, Avaz, Musiques du monde, Livret accompagnant le CD.

 

Chabi Dar Granada
Auteur : Saadi
Compositeur, interprète : Keyvan Chemirani

Conte 19

Mon vénéré mentor Sheikh Abu al Faraj Shamsuddin bin Jauzi – la paix du Seigneur soit avec lui – avait l’habitude de me conseiller d’abandonner mon penchant pour la chanson et de m’adonner à la contemplation dans la solitude. J’étais dans la pleine force de ma jeunesse, et en proie au désir sensuel, et malgré moi, je suivis un chemin contraire à celui que m’indiquait mon maître ; je me plaisais à entendre de la musique et des chansons en compagnie des derviches. Lorsque je me rappelais les conseils du Sheikh, je me disais

Le Qazi lui-même, s’il était ici
Battrait des mains au rythme de la
musique.
Fût-il le plus sévère
en ce qui concerne le vin,
Il excuserait même ceux qui sont
intoxiqués.

Saadi, Le Jardin de roses (Gulistan), Traduction de Omar Ali Shah, Spiritualités Vivantes, Albin Michel, 2008, Ed. numérique, Livre II, p.18.

 

 

 

Zéno Bianu | Jimi Hendrix

 

J’aime ce qui traverse : poèmes, essais, théâtre, lectures, entretiens, traductions, la poésie demeure au centre, obstinément, du côté de la voix vivante. Bien au-delà de l’écoute pressée et mercantile. (…) où il s’agit de donner à lire, par le truchement de monographies aussi inspirées qu’érudites, des créateurs singuliers, des inclassables, soucieux de re-susciter un verbe capable d’irriguer notre présent.

Zéno Bianu, entretien avec Marc Blanchet pour le Matricule des anges, mars 2000

 

Level
Jimi Hendrix

 

 

Est-ce que vous sentez
vraiment
comment j’infléchis les notes
comme je les fais descendre
en montant toujours plus
comme je les fais descendre
par amour
par aimantation
écoutez
comme
je
descends
dans le son pur
en elfe vêtu de libellules bleues
écoutez
comme je m’abandonne
plus loin que la vie

 

Zéno Bianu, Jimi Hendrix (Aimantation), Le Castor Astral, 2010,p.34.

 

 

 

Voix de Saint-John Perse | Poésie

 

 

Poésie

Voix de Saint-John Perse 
Discours de Stockholm Allocution du Nobel 10 décembre 1960
(Retranscrit par écrit en totalité & en extrait sonore)

 

 

 

 

 

 

 Saint-John Perse — enregistrement de son Discours du  Nobel (extrait)

 

 

 

POÉSIE
Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960 (retranscrite  en totalité)

 

 

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.

La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Écart accepté, non recherché par le poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications pratiques de la science.

Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation différent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable « vision artistique » – n’est-on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?

 

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme – cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.

 

Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Être, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.

 

Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité réelle et d’intégralité psychique … Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes.  L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.

Elle n’attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n’a d’elle-même à justifier. Et c’est d’une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu’elle embrasse au présent tout le passé et l’avenir, l’humain avec le surhumain, et tout l’espace planétaire avec l’espace universel. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain. Son expression toujours s’est interdit l’obscur, et cette expression n’est pas moins exigeante que celle de la science.

Ainsi, par son adhésion totale à ce qui est, le poète tient pour nous liaison avec la permanence et l’unité de l’Être. Et sa leçon est d’optimisme. Une même loi d’harmonie régit pour lui le monde entier des choses. Rien n’y peut advenir qui par nature excède la mesure de l’homme. Les pires bouleversements de l’histoire ne sont que rythmes saisonniers dans un plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. Et les Furies qui traversent la scène, torche haute, n’éclairent qu’un instant du très long thème en cours. Les civilisations mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elles ne font que muer. L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance.

Et c’est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l’événement historique. Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu’à tous il dise clairement le goût de vivre ce temps fort ! Car l’heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderions-nous l’honneur de notre temps ? …

« Ne crains pas », dit l’Histoire, levant un jour son masque de violence – et de sa main levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice. « Ne crains pas, ni ne doute – car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en voie toujours de création. Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n’est rien de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni mesure, sous l’incessant afflux de l’Être. La tragédie n’est pas dans la métamorphose elle-même. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre ? Et sa maturation forcée, dans une communauté sans communion, ne sera-t-elle que fausse maturité ? …»

Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme. Et c’est hausser devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus largement l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde … Face à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? Oui, si d’argile se souvient l’homme.

Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps.

Saint-John Perse, Œuvres complètes, Poésie, Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, Bibliothèque de La Pléiade, Éditions Gallimard, 2010, pp. 443 à 447.

 

Voix d’auteur | J.-M. G. Le Clézio

 

 

 

 

Cette autre femme

 

Cette autre femme au visage doux, enfantin, aux yeux humides et profonds, au front haut et pur cette femme vivante, dois-je la laisser dans son monde ? Elle est là, elle me parle, et je l’écoute.
Elle écarte une mèche de cheveux de sa longue main aux doigts fins, presque transparents, et je contemple ce geste qui s’est fait sans moi. Je la vois respirer, je vois le mouvement ample et glorieux qui gonfle lentement sa poitrine et soulève ses seins, puis s’éparpille dans l’air. J’écoute les coups durs de son coeur qui sursaute, au loin, enfoui entre deux ou trois organes. Je sens l’odeur de sa sueur, l’odeur de ses cheveux, l’odeur âcre, puissante, mêlée de parfum, qui est l’odeur de la femelle de notre espèce. Je scrute les détails de sa peau, les taches claires, les verrues, les boutons, les points noirs et les cicatrices minuscules, les rides, les vergetures, les bleus, les trous des pores et les forêts de duvet. J’aperçois le bondissement presque imperceptible des veines, les tressaillements des muscles, des tendons, toutes ces choses terribles qu’elle porte dans le sac de son corps, et qui vivent, qui vivent.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, L’extase matérielle, Gallimard, 1993, p.39.

 

Jean-Marie Gustave Le Clézio par Michel Euler

Cette autre femme
Auteur et récitant : J. M. G. Le Clézio

 

 

Gens de ma terre | Amália Rodrigues par Mariza

 

 

 

Gens de ma Terre
C’est le mien et c’est le vôtre, ce fado,
Destinée qui nous amarre,
Bien qu’il puisse être refusé
Aux cordes d’une guitare

 

 

Qu’une femme se mette à chanter était très mal vu au début du XXe siècle. D’autant que le fado est, à l’instar du blues ou du tango, une musique maudite, qui a poussé dans les bas-fonds. Est-il d’origine arabe, emprunte-t-il son tempo au mouvement des vagues ou résulte-t-il d’un brassage de musiques rurales portugaises et de traditions africaines ou brésiliennes arrivées avec les bateaux ? Ce qui est sûr, c’est que ce style s’est épanoui dans les quartiers populaires de Lisbonne à la fin du XIXe siècle.

Amália Rodrigues, qui excellait dans l’improvisation ornementée, sut très vite s’imposer comme l’âme du fado et l’ambassadrice d’un peuple. Sa voix torturée enflait, se cassait, se faisait âpre et caressante, portée par les notes cristallines de la viola, guitare à douze cordes héritée du cistre de la Renaissance.

Éliane Azoulay sur Amália Rodrigues.

 

   Amalia Rodrigues, Sculpture de bois Porto Novembre 2019
Photographie S.-E. Saliceti.

 

O Gente Da Minha Terra
Auteur : Amalia Rodriguez
Interprète : Mariza

 

 

 

 

 

Jean-Yves Masson | La chanson est un art impur

 

 

La chanson est au fond restée pour moi ceci : elle m’entrouvrait la porte d’un monde délivré de la crainte de l’impur, d’un monde où l’impureté était enfin humaine — joyeuse ou triste, mais humaine. […]

La chanson est un art impur. Un entre-deux. Elle n’est ni la musique ni la poésie. Je l’aime pour son innocence seconde, une innocence qui sonne pour moi comme l’insouciance à laquelle je n’ai pas eu souvent accès. Dans des pays comme le nôtre, où elle a rompu ses attaches avec la source populaire, la chanson ne sait plus qu’il y a la mort : c’est pourquoi il lui est si facile de renoncer à être un art et de se faire la complice d’un monde factice qui nie la mort et où, quoi qu’il arrive, « le spectacle continue ». Pour être (ou redevenir) vraiment grande, la chanson doit accepter sa condition hybride, accepter ce qui la lie à un corps mortel, à une voix qu’elle expose au naturel, dans toute son impudique nudité. La voix d’opéra, elle, tend à la pureté, aussi est-elle d’emblée pour moi parente de la poésie; la voix de la chanson est prose, et comme plus naturellement complice de la nouvelle ou du roman qui saisit le monde dans sa contingence infinie sans chercher à la conjurer.

Dans son Faust, un opéra qui marqua la fin du XXème siècle, Alfred Schnittke a dédoublé le Démon en une figure masculine et une figure féminine, et confié le rôle de Méphistophéla (déjà imaginé par Heine) à une chanteuse de music-hall, munie d’un micro. Comment mieux manifester combien, pour la « musique savante », celle que vénérait ma mère, les variétés ont quelque chose de diabolique ? Ou encore à quel point, face au chanteur d’opéra dont l’art, d’une difficulté vocale inouïe, se prive des artifices de la technique moderne et ne touche donc jamais qu’un petit nombre de spectateurs, la chanson représente un art de masse, capable d’ensorceler cent mille personnes en même temps ? Pour moi, j’y entends autre chose encore : pour Faust, pure intelligence vouée à l’étude, dont la faute est d’avoir ignoré son corps et laissé passer sa jeunesse, la chanson représente tous les plaisirs qu’il a voulu ignorer. Elle est ce feulement de désir qui m’émouvait tant sur un disque aujourd’hui oublié.

Jean-Yves Masson, Variétés : Littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, NRF, Juin 2012, pp .86/87/88.

 

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

couvII

 

 

Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Colibris | Sabine Huynh & Ferran Savall

 

 

Comme un colibri
je vole dans tous les sens
sans répit
portée par le souffle
de nouveaux chants

si une langue il me faut choisir
sans demeure je suis.

*

Aux prémices de l’aube
la foi assourdissante des oiseaux
en l’avenir le prouve

voler sous terre
et creuser les cieux
sans boussole est possible

même sans ailes
sans eux

tant qu’il y aura des fleurs.

Sabine Huynh, Les colibris à reculons , Craies noires de Christine Delbecq , Éditions Voix d’Encre, 2013 , pp. 44 et 46.

ferran_savall-mireu_el_nostre_mar

Colibri
Auteur, compositeur, interprète, guitare et piano : Ferran Savall

*

« Mireu el nostre mar » est un projet où se côtoient ses propres musiques, des oeuvres d’auteurs sud-américains et des chansons traditionnelles. Malgré la grande beauté et l’émotion qui se dégagent des mélodies catalanes anciennes, beaucoup d’entre elles sont restées ancrées dans un passé nostalgique et ont perdu le lien avec les nouvelles générations. C’est pourquoi, afin de les faire redécouvrir, Ferran Savall a voulu les imprégner de l’influence musicale et multiculturelle que nous recevons de notre temps.
La musique de ces chansons et des autres pièces de l’album est baignée de spontanéité, d’improvisation et démontre une volonté de faire de la musique sur peu de paroles, sur des sons, imitant des langues sans mots, en jouant sur les couleurs et les sonorités de la voix.

Pourvu d’une solide formation musicale qui lui permet d’accompagner ses parents, Montserrat Figueras et Jordi Savall, dans le répertoire ancien et baroque le plus exigeant, Ferran Savall a su développer un univers très personnel. Il nous propose aujourd’hui son premier album.

« L’état émotionnel dans lequel on se trouve détermine tout ce qu’on fait dans la vie, particulièrement en musique » avance ce jeune homme né en 1979 à Bâle des amours de deux des plus grands musiciens catalans actuels, grands spécialistes des musiques anciennes, le violiste Jordi Savall et la soprano Montserrat Figueras. Bien sûr, son apprentissage à commencé tôt et sous les meilleurs auspices, Ferran assumant parfaitement être, aussi, un disciple de ses parents. « Sans aucun doute ont-ils conditionné mon apprentissage mais ils m’ont toujours laissé libre. Je n’ai jamais vécu la musique comme une obligation, ce qui a permis qu’elle surgisse sans pression. La musique ancienne a été mon biberon mais il a bien fallu que je m’alimente par la suite avec d’autres musiques ! » Fort de ses expériences personnelles avec différents mentors (Xavier Coll à l’école Luthier pour la guitare, Rolf Lislevand et Xavier Díaz-Latorre pour les instruments anciens, Dolors Aldea et Petter Johansen pour le chant.), Ferran Savall n’en revendique pas moins une approche autodidacte dans sa recherche de la voix naturelle.

Une autonomie qui l’incite, depuis 2001, à se produire aussi bien dans les clubs de jazz de Barcelone qu’avec l’ensemble ZonAzul, combo mixant funk et flamenco fusion. Il a aussi chanté avec Bobby McFerrin, et joué dans le monde entier avec ses parents, lesquels l’avaient aussi invité sur les albums Du temps et de l’instant (avec sa mère et sa soeur Arianna, soprano et harpiste) et Lachrimae Caravaggio, libres variations autour du maître du clair-obscur.

La douceur ? Sans doute l’un des plus beaux atouts de sa musique. De même, Ferran Savall invoque d’abord l’instinct et la simplicité, lorsqu’on l’interroge sur ses choix d’arrangements. « Je me laisse conduire par l’intuition et la spontanéité. J’essaie d’aborder le processus de création en me posant le moins de questions. Je me laisse conduire par la musique. D’instinct, toutes les influences musicales que je peux avoir surgissent, se mélangent à la chanson. »

Si Mireu el nostre mar contient surtout des chants inspirés du folklore catalan, il porte déjà les marques de cette grande ouverture avec un traditionnel hébraïque (Numi Numi), une habanera (La perla), une création sublime et planante (Hora Grave, sur un poème de Rainer Maria Rilke) et une improvisation aussi libre que cosmopolite dans ses influences (Paris). A l’avenir, on peut parier que Ferran Savall poursuivra dans cette veine en mêlant son amour de la langue catalane à des voyages au long cours, réconciliant l’ancien et le contemporain au sein d’une seule et même musique : celle d’un artiste d’une fraîcheur et d’une maturité musicales étourdissantes. « Il est probable, conclut-il, que le prochain CD aura une continuité de valeurs et de sonorités avec Mireu el nostre mar. Mais je ne sais pas, le futur est une surprise, il est toujours en mouvement. »

Livret accompagnant le disque.

 

 

 

Courir après le monde | Thomas Vinau et Gaël Faye

 

Thomas Vinau Nos-cheveux-blanchiront-avec-nos-yeux

J’ai l’impression d’être de plus en plus loin de ce que je vois. De plus en plus loin à l’intérieur de moi. De capter la réalité à la longue-vue. C’est classique. On se dit tiens il pleut, et il fait déjà beau. On se dit, je l’aime, elle est déjà partie. On se dit c’était bien, c’est fini. À croire que vivre équivaut à s’éloigner lentement du monde. À lui courir après.

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Alma éditeur, 2011, p.8.

 

 

À trop courir
Auteur, interprète : Gaël Faye
Compositeurs : Bill Withers, Guillaume Poncelet

Rémy Oudghiri | Petit éloge de la fuite hors du monde

 

 

 

Dans un lieu isolé, il est une activité que prise particulièrement Pascal Quignard, c’est la lecture. Loin de tout, il a le temps de s’abîmer dans les livres. Lire, c’est une autre façon de se retirer du monde. Pour lire, on doit s’éloigner de sa famille, de ses amis, du groupe social auquel on appartient, de notre époque. Les livres sont contraires aux «moeurs collectives» écrit Quignard. À travers eux, on se glisse hors du temps. On s’évade. L’auteur de Vie secrète ne cesse d’écrire. Lire est une attente qui ne cherche pas à aboutir : une errance. La lecture est une dérive. Elle «redéboîte le puzzle» note-t-il. Se perdre dans la lecture, c’est se mettre à nu, se réinventer, jaillir à nouveau comme au premier jour. C’est, en tout cas, s’en donner la possibilité. Il peut paraître surprenant d’envisager la lecture, et en particulier la lecture régulière, dévorante, insatiable, comme un moyen de se déshabiller. Comment ces milliers de signes pourraient-ils produire autre chose qu’un trop-plein ? Comment n’entraîneraient-ils pas, dans leur prolifération, une indigestion ?
C’est que la lecture est un apprentissage infini. En lisant, on apprend plus qu’on ne connaît. Et dans cet apprentissage réside la vraie joie du lecteur. Le lecteur n’est pas un savant – être savant, c’est encore jouer un rôle. Le lecteur n’accumule pas, ne capitalise pas, ne cherche pas à optimiser son savoir, il se contente d’errer dans la dispersion infinie des ouvrages. Là où la majorité des gens n’envisage les études que comme une préparation à la vie sérieuse, Pascal Quignard y entrevoit la condition de la vraie vie. Lui n’a jamais cessé d’étudier. En un sens, il n’a jamais quitté les bancs de l’école ou de l’université : éternel étudiant qui préfère apprendre plutôt que connaître. Car on ne connait jamais vraiment. On ne peut que déambuler, libre et heureux, dans l’univers foisonnant du savoir.

Rémy Oudghiri, Petit éloge de la fuite hors du monde, Éditions Arléa, 2017, p.161/162.

Le temps pur des chansons et la petite fugue | Festina lente

 

 

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Puissance de la présence. C’était dans la maison familiale. Autour du piano. La petite fugue relate une scène d’enfance vécue maintes fois par M. Le Forestier aux côtés de ses deux soeurs. L’émotion de la ritournelle oeuvre au rappel de la mémoire passée. Quelques notes suffisent. La chanson rend compte de la puissance de l’instant face au temps en fuite — opposition que la thématique et l’art musical de la fugue à cet égard rendent plus tangible encore.

On songe aux propos d’Annie Ernaux (dans son livre d’entretiens L’écriture comme un couteau), propos sur la chanson dont l’une des magies dit-elle oeuvre précisément à réhabiliter ce «temps à l’état pur» : «Il y a peu de textes où je n’évoque pas des chansons, parce qu’elles jalonnent toute ma vie et que chacune ramène des images, des sensations, une chaîne proliférante de souvenirs, et le contexte d’une année : La Lambada de l’été 1989, I Will Survive de 1998, Mexico et Voyage à Cuba de 1952. Ce sont des « madeleines » à la fois personnelles et collectives. Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps à l’état pur. Je pourrais rester des heures devant une photo, comme devant une énigme.»

On songe aussi à l’adage latin que l’imprimeur humaniste de Venise Alde l’Ancien — Alde Manuce — avait fait sien : Festina lente. Hâte-toi lentement.

Sylvie-E. Saliceti

 

La petite fugue
Auteur : Catherine Le Forestier
Compositeur : Nachum Heiman
Interprètes : J.J Goldman, M. Mathy, Marc Lavoine  ( Public)

Pour tout effacer j’avance | Roland Giguère par Thomas Hellman

Tout l’or des matins s’évapore
Arrive la saison des vents d’ombre
Où la nuit interminable hurle à la fenêtre
Je vois les champs renversés
Les champs inutiles où l’eau potable se gâte
Des yeux qui ont soif me dévorent
Et pour ne pas mourir dans l’ombre j’avance
Une lueur d’espoir
Sur le plus affreux carnage
J’avance sur parole
Les plus belles transparences
J’avance la dernière palme
Et un bras nu se lève
Comme une aurore promise

 

Pour tout effacer j’avance
Auteur : Roland Giguère
Compositeur, interprète : Thomas Hellman

 

 

Lorand Gaspar | Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre

 

 

 

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Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre
et je ne sais pas ton visage.
Le tintement liquide des cloches du troupeau
tout ce large au soir qui vient sur les cailloux
écailles et bris d’une ancienne mémoire
désastres lointains, départs imminents
pourquoi ces grappes maintenant si légères
et j’écoute adossé à un ciel très pâle
les morts qui connurent tous les sons de l’air
tant de rouages que meut la transparence
et je sens dans la bouche les dents rouges de l’âme
tourbillon de danse, sifflement d’aile
porteur de vie et d’égarements
toi la Règle, toi l’Erreur,
la juste tension des larmes,
le goût âpre de la langue brûlée –

 

Lorand Gaspar, Égée – Judée suivi de Feuilles d’observation (extraits) et de La Maison près de la mer, Collection Blanche, Gallimard, 1980, Ed. num. non pag.

 

Saverio Mercadante

Saverio Mercadante (1795-1870), Italia
– Flute Concerto in E minor
III. Rondo
Monika Hegedüs, flute
Budapest Strings
Károly Botvay

 

 

Christian Bobin, Bach et Soulages

 

 

 

 

Pierre Soulages, peinture, 1683 × 2320

 

 

Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un escargot ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions. Bach est plus que musicien. Soulages est plus que peintre. Rimbaud n’est poète que secondairement, comme les cendres qui retombent en papillons du volcan — ses poèmes. (…) Je cherche cette présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant.

Christian Bobin, Pierre, Gallimard / Collection Blanche, 2019, p. 7/8.

 

 

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Bach
Violin Sonata N°2 in A Minor BWV1003 -IV Allegro 5(arr. W-F-Bach)
Clavecin Jean Rondeau

 

 

 

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — ici repris avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

La voix au-delà du chant | Danielle Cohen-Levinas

 

 

La voix comme frayage entre la parole et le texte. L’oralité se calerait sur la parole, et l’écriture sur la voix. Dans un dialogue avec Hélène Cixous, Jacques Derrida explique ce processus par lequel il fait advenir sa voix qui est en définitive une prévoix, un écrit à venir: « La « parole soufflée », c’est aussi la dictée de voix plurielles (masculines et féminines). Elles s’enchevêtrent, s’entrelacent, se remplacent. Toujours plus d’une que je laisse résonner avec des différences de hauteur, de timbre et de ton: autant d’autres, hommes ou femmes, qui parlent en moi. Qui me parlent. Comme si je me risquais alors à prendre la responsabilité d’une sorte de choeur auquel je dois néanmoins rendre justice. »

Danielle Cohen-Levinas, La voix au-delà du chant, Vrin, 2006, pp.67/68.

Adelaide, Act I, Scene 12: Aria Alza al ciel pianta orgoglioso
Xavier Sabata, Performer, Primary – Armonia Atenea, Primary – George Petrou, Conductor, Primary – Giuseppe Maria Orlandini, Composer

 

 

Nougaro | Le coq et la pendule

Le poète et le coq
Sont atteints de la folie des grandeurs
Et, les deux, sont persuadés
Que le soleil du matin…
Se lève de leur gorge

Nizar Qabbani

 

 

Coq

Oiseau de fer qui dit le vent
Oiseau qui chante au jour levant
Oiseau bel oiseau querelleur
Oiseau plus fort que nos malheurs
Oiseau sur l’église et l’auvent
Oiseau de France comme avant
Oiseau de toutes les couleurs

Louis ARAGON

 

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Tous les goûts sont dans la nature…
D’ailleurs ce coq avait bon goût
Car la pendule était fort belle
Et son tictac si doux si doux
Que le temps ne pensait surtout
Qu’à passer son temps auprès d’elle

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
De l’aube jusqu’au crépuscule
Et même la nuit comme un hibou
L’amour le rendant coqtambule
Des cocoricos plein le cou
Le coq rêvait à sa pendule
Du Poitou

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ça faisait des conciliabules
Chez les cocottes en courroux
Qu’est-ce que c’est que ce coq, ce cocktail
Ce drôle d’oiseau, ce vieux coucou
Qui nous méprise et qui ne nous
Donne jamais un petit coup dans l’aile ?

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ah, mesdames, vous parlez d’un jules !
Le voila qui chante à genoux
O ma pendule je t’adore
Ah ! laisse-moi te faire la cour
Tu es ma poule aux heures d’or
Mon amour 

(…)
Il est temps de venir à bout
De cette fable ridicule
De cette crête à testicules
Qui chante l’aurore à minuit
Il avance ou bien je recule
Se disait notre horlogerie

Qui trottinait sur son cadran
Du bout de ses talons aiguille
En écoutant son don juan
Lui seriner sa séguedille
Pour imaginer son trépas
Point n’est besoin d’être devin
La pendule sonne l’heure du repas
Coq au vin

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule…

Le coq et la pendule
Auteur: Claude Nougaro
Compositeur: Maurice Vander
Interprète : Claude Nougaro

Autres interprètes: Bénabar, Nicole Croisille (2006), Maurane (2009), W. Circus..