Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

Christian Bobin et Mozart

 

 

 

 

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C’est l’instant de servir qui est chez elle l’instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement, mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout du nez : j’ai passé des heures dans la cuisine, pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu’est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place ? J’aime cette échappée de l’ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements bâclés. Elles ajoutent à la beauté de l’ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petit diable qui récite la prière vitale : mon Dieu, protégez-nous de la perfection, délivrez-nous d’un tel désir.

Christian Bobin, La présence pure et autres textes, Poésie/Gallimard, 2010.

Sonate pour piano K 310
Allegro maestoso
Compositeur : W.A. Mozart
Piano : Hélène Grimaud

 

 

 

P’tits papiers | M.A. Ouaknin & Gainsbourg


Les p’tits papiers
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Dutronc, S. Gainsbourg, F. Hardy, J. Birkin

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Dédicace pour A. et J.C.,

 

En leur temps, ces p’tits papiers finirent sur la table du grand prix de l’Académie Charles Cros.

Puissent-ils vous réchauffer, eux qui brûlent, les uns sous la plume de Marc-Alain Ouaknin — docteur en philosophie, rabbin, kabbaliste — les autres réunissant Dutronc, Birkin, Gainsbourg, Hardy, enfin une version très actuelle, par quelques interprètes qui s’y entendent lorsqu’on évoque la poésie mise en chanson, notamment l’excellent Rodolphe  Burger — dont le rock poétique a convoqué Michel Deguy, O. Cadiot, mais encore Cummings, Samuel Beckett, T.S. Eliot et Goethe — , Jeanne Balibar, Grégoire Simon des Têtes Raides, etc.

Entre le texte de Ouaknin et la chanson, ce point commun : une veine très simple.

Un jour, Lacarrière demanda à un berger grec analphabète quelle était sa définition de la poésie. Il s’entendit répondre laconiquement celle-ci, d’une intuition exceptionnelle que le poète de l’Orée du pays fertile fit sienne  pour toujours  : « la poésie,  c’est quand deux mots se rencontrent pour la première fois ».

Sylvie-E. Saliceti

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Ils étaient maintenant dans le désert …
L’enfant tenait fermement la main du grand-père.
Au loin, ils virent une lueur intense.
Ils sortirent du sentier tracé pour voir
Sur le sol, un livre.

Ses lettres dansaient
Elles sortaient et entraient.
Chaque lettre était une flamme
Le livre était un feu.

Les feuilles du livre brûlaient
et les lettres montaient…
Petites paroles de feu
flammeroles étonnées,
petites paroles étonnées,
petites paroles de papier
paperoles embrasées …

Marc-Alain Ouaknin, C’est pour ça qu’on aime les libellules, Seuil, 2012, p.33.

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Les p’tits papiers (Version 2)
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Balibar, G. Simon, B. Cantat, R. Burger

 

 

Brassens et Jaroussky chantent Verlaine | Colombine


 

 

georges_brassens-brassens_chante_les_poetes

Colombine
Auteur : Verlaine
Compositeur, interprète : G. Brassens

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Léandre le sot,
Pierrot qui d’un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,

Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque,
Aux costumes fous,
Les yeux luisant sous
Son masque,

Do, mi, sol, mi, fa,
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une frêle enfant
Méchante

Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appâts
Et disent :
« A bas
Les pattes ! »

L’implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, suivi de Fêtes galantes, Editions Librio, 1995, p.91.

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Exceptionnelle mise en musique de Verlaine par Brassens : le temps fort du texte, avec exactitude tombe sur le temps fort musical. Cette précision avait des allures de défi; témoin la jonglerie avec le texte original des Fêtes Galantes, puisque l’avant-dernière strophe de Colombine a été supprimée dans la version chantée.

Ci-dessous le paragraphe manquant dont on réalise aisément en le fredonnant qu’il s’adapte mal à la mélodie, avec la menace d’un double désastre !

-Eux ils vont toujours !-
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres

Enfin, pour comparaison,  en regard de la version initiale chantée par Brassens, je publie une adaptation récente de Philippe Jaroussky, fidèle à la plus pure tradition des mélodies françaises.

Sylvie-E. Saliceti

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philippe_jaroussky-green-melodies_francaises

Colombine
Auteur : Verlaine
Interprète : Philippe Jaroussky

 

 

 

Les tangos écrits par Borges : l’énergie et le temps du mythe | Alguien le dice al tango en deux versions


 

 

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla

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Fidèle aux enseignements de son père, quant à l’impossibilité de se souvenir et de conserver intacte dans la mémoire la réalité telle qu’elle a été vécue la première fois, Borges n’a plus cru dans l’histoire. L’histoire n’existe pas, elle est la distorsion des faits qui se sont succédé au travers d’innombrables générations qui l’ont racontée. Et lui, poète, grâce au mot inspiré par la muse, au mot sacralisé, entreprend l’impossible : la modification du passé.

Dans Fundación Mítica de Buenos Aires (Cuaderno San Martín, 1929), il écrit : « Les hommes partagèrent un passé illusoire ». C’est ce qui permet à Borges de situer, malgré la réalité de l’Histoire, le fondement de Buenos Aires dans son propre quartier, Palermo. Il récupère ce passé, grâce à sa mémoire, pour le modifier selon son plaisir et son désir ; il brise ainsi la trame de l’« histoire fallacieuse » et tente de récupérer la vision première et archétypale, celle du mythe.

Basée sur le mythe, elle peuplera alors sa ville de compadritos qui doivent des vies mais ne sont pas des crapules. Ces hommes des faubourgs décrits et chantés par Borges forment une frise très particulière. Ils sont courageux et respectent toujours les codes de cette société dans laquelle le destin les a fait naître. Hommes hargneux ayant peur de la tendresse et des sentiments, ils se laissent retenir par la musique du tango, ce « reptile de lupanar », comme l’appelait Lugones.

Dans les souvenirs de Borges traîne la nostalgie des tangos d’Arolas et de Greco qu’enfant il avait vu dansés sur les trottoirs. Ce sont ces tangos qu’il aimera toute sa vie, préférence à laquelle s’ajoute celle des milongas, pour leur rythme ironiquement joyeux.

Borges a écrit des tangos et des milongas pour le plaisir de ses lecteurs. Il les a écrits pour conjurer cette image de vengeance, d’abandon et de larmes afférente au tango, en transformant ses personnages en «hommes de loi».

Maria Kodama, Livret accompagnant le disque ( Silvana Deluigi ).

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Jorge Luis Borges ( 1899 Buenos Aires – 1986 Genève)

 

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Alguien le dice al tango

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo.
Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.
Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.
Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.
Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.
Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

Jorge Luis Borges

 

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Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla
Interprète : Silvana Deluigi

 

 

 

 

Baudelaire le musicien | La musique par Léo Ferré et The Mogee’s


 

 

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Léo Ferré
Direction : Jean-Michel Defaye
Distinctions : Le Choix de France Musique (décembre 2013)

 

 

Mais rien ne dit mieux l’amour pour la musique de Baudelaire que son poème « La Musique », d’abord appelé « Beethoven », où il développe les conceptions déjà exposées dans sa lettre du 17 février 1860 adressée à Richard Wagner : « J’ai éprouvé souvent un sentiment d’une nature assez bizarre, c’est l’orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle et qui ressemble à celle de monter dans l’air ou de rouler sur la mer. »

LXIX
LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume
ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que ma nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois,
calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Charles Baudelaire

(…)

Les musiciens et Baudelaire

Baudelaire disait dans son introduction du Spleen de Paris rêver d’exprimer « les mouvements lyriques de l’âme », les « ondulations de la rêverie », les «soubresauts de la conscience. » Fidèle à son voeu, nous présentons trois disques qui réunissent pour la première fois les musiciens que Baudelaire a entendus et qui l’ont inspiré, ceux qui l’ont mis en musique, enfin ceux, qui jusqu’à nos jours, perpétuent sa poésie, grâce à la chanson classique ou pop’, art contemporain par excellence qui ne pouvait qu’intéresser celui qui a théorisé la modernité. Baudelaire permet une traversée musicale qui débute avec Beethoven, pour aboutir à Serge Gainsbourg et sa lignée, avec comme point d’orgue Wagner et la tradition directement héritée de lui, ou qui l’a combattu.
Le premier disque s’ouvre avec Beethoven qui, tel Baudelaire, a inauguré l’aventure de l’homme intérieur au moyen de son art. Ses sonates forment « le Nouveau testament de la musique », selon la formule consacrée. La présence de Liszt marque autant l’héritage de Beethoven que l’annonce de la révolution musicale que son gendre, Richard Wagner, va introduire.
Baudelaire a connu Liszt à Paris grâce à Wagner, qui a été sa révélation suprême, au même titre que Poe, ce qui ne l’a pas empêché d’aimer aussi Weber et de le placer dans son poème « Les phares », où il rend hommage à tous les génies qu’il aime – Rubens, Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya –, Weber étant le seul musicien cité, que Baudelaire rapproche de Delacroix, son maître :

Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges ;
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

De fait, le premier musicien à proposer une interprétation musicale de Baudelaire lui-même est Henri Duparc, qui a génialement ajointé l’esprit de Baudelaire, alors décédé depuis trois ans, et celui de Wagner. Sa première oeuvre date de 1870, soit la même année que celle où Chabrier adapte également « L’Invitation au voyage ». Dès lors, toute la mélodie française – soit plus d’une vingtaine de compositeurs, pour plus de cinquante mélodies – va s’approprier Baudelaire : Fauré, Debussy, Caplet, et Dutilleux qui porte une tradition qui remonte en droite ligne à celui pour qui la musique « creuse le ciel ». Notable exception, Alban Berg, qui ne pouvait qu’être sensible à l’art novateur du poète.

Au lendemain de la guerre, Baudelaire a été repris par la chanson, en particulier par Léo Ferré, qui a mis les poètes en musique, de manière à les rendre populaires, cependant qu’il a proposé des alternatives suggestives, prouvant que Baudelaire pouvait se loger dans toutes les musiques. Une leçon reprise par Serge Gainsbourg, souvent si proche des Fleurs du Mal, mais aussi des interprètes aussi talentueux qu’Yves Montand ou Catherine Sauvage, ou, plus récemment, Juliette Noureddine et Mylène Farmer.
Pour avoir célébré la modernité, Baudelaire en définitive reste plus que jamais notre prochain.

Stéphane Barsacq, Livret accompagnant le disque.

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La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : The Mogee’s

 

 

 

 

Baudelaire | L’invitation au voyage par Cristina Branco ( 2/ 2)


 

 

IDEALIST

Résumer treize disques est une tâche ingrate pour qui tient le chant, la scène, la vie pour un vertige.
Évaluer dix-sept ans de travail est une tâche difficile, du passé il ne me reste que des bribes, des moments, des périodes d’apprentissage, un certain nombre de joies, d’innombrables souvenirs, la gratitude envers ceux qui ont hissé mon nom, un immense amour et respect pour ceux qui m’ont attendue patiemment.
Jamais je ne reviendrais en arrière, et je l’avoue sans pudeur sachant combien il fut difficile de tout réécouter et de percevoir dans la limpidité des années ce que la vie m’a donné et volé dans un même mouvement. J’aime ce parcours, et surtout ma véhémence à ne pas ajouter une virgule à mon projet de vie.
Les musiques qui défilent ici sont des portraits de l’époque que je vivais alors et de mon état d’âme. Ce que j’ai voulu chanter (ce qui a toujours été une position respectée), mené et tissé avec un fragile fil de soie par des hommes et quelques femmes qui me comprennent, a été (est) mon histoire et j’en aurai encore plus à raconter.

Cristina Branco, Livret accompagnant le disque.

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L’invitation au voyage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur : João Paulo Esteves da Silva
Interprète : Cristina Branco

 

 

 

Baudelaire | L’invitation au voyage (1/2 )


 

 

LIII

L’invitation au voyage
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Oeuvre poétique complète, Les Fleurs du Mal, Illustrations de Félicien Rops, Les Fleurs du Mal, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, pp.90/91.

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L’invitation au voyage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur : Henri Duparc
Interprète : Daphné

 

 

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

A ALFRED DE MUSSET.
Venise, 12 mai 1834

Non mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l’amante qui te quitte, c’est l’embrassement du frère qui te reste (1). Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n’être jamais forcé de le rompre ? Un nouvel amour ne te l’imposera-t-il pas comme une condition ? Que mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement.

(…)

Mon oiseau est mort, et j’ai pleuré, et Pagello s’est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s’est mis à pleurer, et je me suis mise à rire. Voilà-t-il pas une belle histoire ? J’attends qu’il m’arrive quelques sous pour acheter une certaine tourterelle dont je suis éprise. Je ne me porte pas très bien. L’air de Venise est éminemment coliqueux et je vis dans des douleurs d’entrailles continuelles. J’ai été très occupée d’arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C’est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j’ai donné la main d’œuvre gratis, et son frère prétend, pour sa part, s’être acquitté en esprit et en bons mots. C’est un drôle de corps que ce Robert. Il a des façons de dire très comiques. L’autre jour il me priait de lui faire un rideau parce que le popolo s’attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d’être assassinée par Mme Arpalice [Fanna]. Pagello s’est birouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque temps parce qu’elle croit de bonne foi à une coltellata (2 ) .

*

Réponse à la lettre de Musset du 30 avril : « ces trois lettres que j’ai reçues, est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte, ou le premier de l’amie qui me reste ? » [1]
Coup de couteau. [2]

 

 

 

 

 

Un homme sans manteau | Jean-Pierre Siméon


 

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’oeil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

La vie est un tissu | Edgar Morin


 

 

 

La vie est un tissu mêlé ou alternatif de prose et de poésie. On peut appeler prose les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l’existence. On peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second : d’abord la poésie elle-même, puis la musique, la danse, la jouissance et, bien entendu, l’amour. Prose et poésie étaient étroitement entretissées dans les sociétés archaïques. Par exemple, avant de partir en expédition ou au moment des moissons, il y avait des rites, des danses, des chants. Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé.
Donc, poésie-prose, tel est le tissu de notre vie. Hölderlin disait : « Poétiquement, l’homme habite la terre. » Je crois qu’il faut dire que l’homme l’habite poétiquement et prosaïquement à la fois. S’il n’y avait pas de prose, il n’y aurait pas de poésie, la poésie ne pouvant apparaître évidente que par rapport à la prosaïté.
Nous avons donc cette double existence, cette double polarité, dans nos vies.

(…)

Dans les sociétés archaïques, qu’on appelait injustement primitives, qui ont peuplé la terre, qui ont fait l’humanité et dont les dernières sont en train d’être sauvagement massacrées en Amazonie et dans d’autres régions, il y avait une relation étroite entre les deux langages et les deux états. Ils étaient entremêlés. Dans la vie quotidienne, le travail était accompagné de chants, de rythmes, on préparait avec des mortiers la farine en chantant, on utilisait ce rythme. Prenons l’exemple de la préparation de la chasse, dont témoignent encore les peintures préhistoriques, notamment celles de la grotte de Lascaux, en France ; ces peintures nous indiquent que les chasseurs font des rites d’envoûtement sur des gibiers qui sont peints sur la roche, mais ils ne se satisfont pas de ces rites : ils utilisent des flèches réelles, ils utilisent des stratégies empiriques, pratiques, et ils mêlent les deux. Or, dans nos sociétés contemporaines occidentales, une séparation, je dirais même une disjonction, s’est opérée entre les deux états, la prose et la poésie.

Edgar Morin, Amour Poésie Sagesse, Éditions du Seuil, 1997, Format numérique non pag.

 

Anne_Sylvestre-Olympia_1998

Le centre du motif
Auteur, compositeur, interprète : Anne Sylvestre

 

 

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger


 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night.

«Je voulais me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses oeuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

emily_loizeau-mothers_tygers

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

Federico Garcia Lorca & Mélody Gardot | Les étoiles


 

 

 

Bûcheron

Dans le crépuscule
moi je cheminais.
« Où vas-tu? », me disaient-ils.
« Chasser les étoiles claires. »
Et quand les collines
dormaient, je rentrais
avec toutes les étoiles
sur mon dos.
Tout le fagot
de la nuit blanche !

Federico Garcia Lorca, Grenier d’étoiles, Traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras, Col. Po&psy, Editions Erès, non paginé, 2012.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti
Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

Les étoiles, les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles, pourquoi je vous regarde ?
Les étoiles, les étoiles, les étoiles
(…)
Les étoiles, les étoiles
Si seulement je savais
Dites-moi, étoiles, de qui obtenez-vous la lumière ?
Les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles …

 

 

 

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

 

 

 

 

 


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Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

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« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier l’orme le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Charles Bukowski | Héritages de Balbino


 

 

 

Après « Gitan de Paname » en 2006 et « Le soleil et l’ouvrier » en 2008, Balbino (Medellin) nous a offert la sortie simultanée le 20 septembre 2011 de son 3ème album et d’un recueil de poèmes au titre éponyme  : Évangiles sauvages aux Editions Naïve. Bukowski est le premier titre de l’album .

Sylvie-E. Saliceti

 

evangiles-sauvages

Bukowski
Auteur, compositeur, interprète : Balbino

 

Un poème nous hante qui soit l’hôte des différences, et ainsi porté à pulvériser les genres

Michel Deguy

 

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Faudrait-il alors aujourd’hui parler de poésie « post-moderne »? Cette notion pourrait convenir pour désigner la curieuse situation d’héritier qui est celle des contemporains. Ils ont reçu du passé quantité d’oeuvres et de formes vis-à-vis desquelles il leur est difficile d’affirmer une originalité nouvelle. Cet héritage, pour reprendre une formule de René Char, « n’est précédé d’aucun testament ». Il est par là bien différent de l’héritage gréco-latin, par exemple, tel que le firent valoir les poètes de la Renaissance : ils y découvraient les fondations et comme le programme même de la culture qu’ils inventaient. Autrement plus large et plus divers, l’héritage de nos contemporains fait se côtoyer dans le plus grand désordre des oeuvres anciennes et nouvelles, venues de toutes parts. Il engendre un vertige et conduit souvent les auteurs à faire la part belle au jeu citationnel et à l’ironie. Peut être l’aventure des formes est-elle à présent close. Le poète contemporain peut éprouver le sentiment d’avoir atteint quelque chose comme les limites du langage, voire la fin de toute croyance dans les pouvoirs de la poésie. Il garde en mémoire le mot d’Adorno affirmant l’impossibilité de la poésie après Auschwitz. Il est tenté de répéter, avec Denis Roche, « la poésie est inadmissible ».

Jean-Michel Maulpoix, La poésie française depuis 1950, Sur le site de l’auteur.

 

 

*

 

 

L’héritage des humbles

quand je souffre sur
cette machine à écrire
je pense à ce que je subirais
si j’étais à Salinas
à ramasser des salades.

je pense à ces hommes
que j’ai connus en
usine
avec aucun moyen
de s’en sortir –
étouffant tandis que nous vivons
étouffant tandis que nous rions
avec Bob Hope ou Lucille
Ball et tandis que
2 ou 3 enfants
jouent à la balle
contre le mur.

Il y a des suicides qui ne sont jamais
enregistrés.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Cahiers Rouges, Grasset, 2011, p 158

 

*

 

 

 

 

 

 

Corps de mots | Roland Dubillard & Christian Olivier


Folder

Corps de mots 
Auteur : Roland Dubillard
Compositeur, interprète : Christian Olivier

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Roland Dubillard est né en 1923. Il se fait connaitre avec le duo Grégoire et Amédée qui constitue une série de sketches sur Paris Inter. En parallèle de son succès radiophonique il écrit en 1961 sa première pièce de théâtre, Naïves hirondelles, qui sera couronnée de succès. Plusieurs autres pièces suivront le même sillage. Il joue également dans plusieurs films sous la direction de Patrice Leconte ou JeanPierre Mocky. Il se fait remarquer par sa prestation dans La Grande Lessive où il prend part au trio réunissant Bourvil et Francis Blanche. Il sera récompensé par plusieurs prix prestigieux dont un Molière en tant qu’auteur pour son œuvre théâtrale Dialogues et un prix d’inteprétation masculine pour son rôle dans le film de Yannick Bellon, Quelque part quelqu’un. En plus de son succès en tant qu’auteur, scénariste et acteur, Roland Dubillard publie plusieurs recueils de poésies. Il est victime d’un accident vasculaire cérébral en 1987 et s’éteint en 2011.

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Le LANGAGE n’est pas un insecte ; n’est rien de bien précis ; on ne peut le montrer du doigt. Le LANGAGE n’existe que si l’Homme se charge de lui : en parlant, en écrivant (en sifflant) n’importe quelle langue, sur (ou sous) n’importe quel air. Alors on reconnaît le LANGAGE à ses traces, vocales ou écrites. Cet instrument, cet outil, peu maniable, souvent insaisissable, l’Homme à sa naissance le reçoit tout fait ; il en saisit d’emblée l’utilité, qui est de le faire communiquer avec ses semblables : le LANGAGE rend l’individu communicatif : il touche les êtres proches de l’individu ; là où il n’y avait que l’individu, il crée l’Homme ; approximativement comme la bicyclette crée le Cheval.
Tel est le LANGAGE. Toute différente est la LANGOUSTE .

Roland Dubillard, « Les nouveaux diablogues », Poésie/Gallimard, Livret « Corps de mots», Têtes Raides.

La délicate rumeur du monde | Laure Morali


 

 

 

 

L’odeur du feu des routes (Extraits)

 

Posons nos lèvres sur la mer
faisons rouler des coquillages sous notre langue

Du soir au matin, les vagues emplissent la chambre

De grandes rafales, baisers des êtres mauves de souffle
me mordent le cœur, rallumant la flamme

J’ai des conversations avec les hommes
qui prennent la mer dans leurs bras

Mes cheveux se gonflent de bulles folles
je suis l’harmonica du voyou

Estrellita, danseuse de pollen
dans une fleur rouge, noire, blanche, jaune

Soleil fenêtre ouverte en plein ventre

(…)

Et quand la plage enroule un foulard turquoise
autour de sa tête,
elle chante :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

 

Laure Morali, L’odeur du feu des routes in Les bruits du monde, livre disque, Anthologie dirigée par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier / Éditions Tshakapesh, 2012 et Édition numérique non paginée.

 

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Le projet des auteurs de cette anthologie — coup de cœur de l’Académie Charles Cros 2013 — est ainsi résumé par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi : « Nous livrons des bruits récoltés en passant au tamis la clameur du monde. Bruits de l’enfance, bruits de la vie, bruits de la mort, bruits des pas, bruits des rêves, bruits des langues, bruits du désir, bruits du silence, bruits du soleil… Voix fragiles, peuplées de rivières, de vies cheminant dans les mêmes sentiers, les mêmes résonnances. Peu importe si l’on vient d’Amérique, d’Europe, d’Asie, d’Océanie ou d’Afrique. Nous mêlons les cartes d’identité.
Par la force souterraine de l’écriture, nous devenons des voyageurs clandestins dans nos propres pays.
La littérature, libérée des catégories identitaires, respire. Un chant commun s’élève : la délicate rumeur du monde. »

Après une recherche purement intuitive, je découvre  que les paroles offertes dans le coeur même du poème de Laure Morali sont la transcription d’un authentique chant traditionnel haïtien :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

L’auteur a-t-elle écrit d’une oreille intérieure tendue vers ce chant ?Avant de l’entendre pour la première fois, à la lecture du texte nu j’entendais le rythme de ce refrain battre entre les lignes du poème …

De façon notable, dans les poésies de toutes les langues, nous rencontrons ainsi l’incursion fréquente des chants ; en poésie francophone, nombre de poèmes font allusion plus ou moins explicite, plus ou moins consciente à des refrains de la chanson dite réaliste, à de vieilles rengaines populaires, voire à des éléments du patrimoine sonore en langues régionales.

Quelque chose est à explorer là, d’extrêmement porteur, et il faudrait en cantologie accomplir un travail apparenté à celui que mena Jerome Rothenberg avec les «Techniciens du sacré», essayant de repérer puis rassembler  les énergies archaïques du chant dans le poème — je veux dire leur survivance sous toutes ses formes, de la plus préservée à la plus transformée par les prismes des oeuvres ou l’aventure des formes. Quelle entreprise ce serait là ! Une sorte de philologie à la croisée de la cantologie et de la poétique …

Pour l’instant, et pour exemple, je donne ci-dessous à entendre « Papa Loko »,   dans sa version choisie par l’exposition «Great Black Music » qui s’est tenue en 2014 au sein du Musée de la Cité de la musique — désormais Philarmonie de Paris.

Esprit du monde végétal, spécifiquement des arbres, Papa Loko est Lwa guérisseur, donnant aux feuilles leurs propriétés curatives et leurs vertus rituelles. Papa Loko est aussi le gardien des Hounfors — les temples du vaudou haïtien.

Sylvie-E. Saliceti

 

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Papa Loko
Great Black Music Exposition du Musée de la musique
Philarmonie de Paris 2014

 

 

 

 

Rosalind Brackenbury | Jaune balançoire


 

 

 

 

Requin

Lorsque le requin a surgi,
tu as tendu la main pour agripper la mienne,
avec douceur et fermeté, comme
un conspirateur ; il nous regarde
et part – requin dans l’eau bleue,
bulles brassées aux rayons de soleil –
nous sommes remontés par les rues
du récif, ses venelles profondes :
orange architecture de corail corne de cerf,
corail cerveau, drapeaux pourpres brandis,
ville de poissons que traversent dociles
leurs troupeaux en voiture serrée.
Je n’oublierai jamais, non, jamais
la façon dont tu t’y es pris, à l’instant
où voyant le requin tu as interposé
ton corps entre son corps et le mien,
comment l’idée t’est venue, comment tu
m’as saisie pour danser notre fuite –
une valse, à l’envers – douce et paisible
comme gens qui désertent la salle du bal
avant une fusillade.

Rosalind Brackenbury, Jaune Balançoire, édition bilingue, Traduction de Delia Morris et André Ughetto, Amandier / Poésie, 2011, pp. 14 et 15.

 

*

 

Shark

When the shark came,
you put out your hand to grasp mine
quite slowly but firmly like
a conspirator; when it looked
at us and left – shark in blue water,
grains falling through sunlight –
we swam back out through sunlight –
we swam back out through the streets
of the reef, its deep alleyways :
orange architecture of staghorn,
brain coral, purple flags flying,
fish city where the docile flocks
pass veiled and coherent.
I think I will never forget
the way you did this, how
when you saw the shark you placed
your body between its body and mine,
how this was your thought, how you
took me and danced me out of there –
waltz, reverse turn – smooth and quiet
as people leaving a ballroom
before a shot is fired.

Rosalind Brackenbury, Yellow swing, édition bilingue, Traduction de Delia Morris et André Ughetto, Amandier / Poésie, 2011, pp. 14 et 15.

 

 

 

Zéno Bianu et Dylan | Just like a woman en trois versions

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Just like a woman
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

*

le soleil rugit à la fin de ma prière
s’exalte Dylan Thomas
la poésie
c’est ton combustible
ta tourbe de création vivante
cette poussée d’ardeur
qui te libère
et te permet d’ausculter
le désastre du siècle
avec rigueur et flamboyance
chacun sera salé de feu
dit l’Évangile

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, pp.83.

**

*

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Just like a woman
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Charlotte Gainsbourg & Calexico

*

démesurément célèbre
alors que tu aurais voulu entrer
au catalogue des grands anonymes
au plus profond de nous
dis-tu
nous n’avons pas de nom
alors que tu aurais souhaité
répéter en silence
le mantra des âmes évanouies
humant la terre humant le ciel
en quête de tes trois somptueux fantômes
William Blake Walt Whitman Dylan Thomas

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 96.

*

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Tout comme une vraie femme
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Adaptation française et traduction : Francis Cabrel
Interprète : Francis Cabrel

Écrire | Abdellatif Laâbi

Écrire, écrire, ne jamais cesser. Cette nuit et toutes les nuits à venir. Quand je suis enfin face à moi-même et que je dois déposer mes bilans. Plus d’uniforme.
Je ne suis plus l’arpenteur égaré d’un espace calculé pour la promenade réglementaire. Je n’obéis plus à la misère des ordres. Mon numéro reste derrière la porte. J’ai fini de boire, manger, uriner, déféquer. J’ai fini de parler pour appeler les choses par leurs noms usés. Je fume d’interminables cigarettes dont la fumée ressort des poumons en éclats de chaînes, en volutes acres de rejets. La nuit carcérale a englouti les lumières artificielles du jour. Des étoiles échevelées peuplent la voûte des visions.

Écrire.

Quand je m’arrête, ma voix devient toute drôle. Comme si des notes inconnues s’accrochaient à ses cordes, poussées par des tempêtes étranges, venues de toutes les zones où la vie et la mort se regardent et s’épient, deux fauves aux couleurs inédites, chacun tapi, prêt à bondir, lacérer, anéantir le principe qui fonde l’autre.

Écrire.

Je ne peux plus vivre qu’en m’arrachant de moi-même, qu’en arrachant de moi-même mes points de rupture et de suture, là où je sens davantage la déchirure, la collision, là où je me fragmente pour revivre dans d’incalculables ailleurs : terre, racines, arbres d’intensité, effervescence grenue à la face du soleil.

Écrire.

Quand l’indifférence s’évanouit. Quand tout me parle. Quand ma mémoire devient houleuse et que ses flots viennent se fracasser contre les rivages de mes yeux.

Je déchire l’amnésie, surgis armé et moissonneur implacable dans ce qui m’arrive, dans ce qui m’est arrivé. Doucement mon émoi. Doucement ma détresse de ce qui fuit. Doucement ma fureur d’être.

Écrire.

Abdellatif Laâbi, Chroniques de la citadelle d’exil, Lettres de prison (1972-1980), Préface de Claude Ollier, Minos/La Différence, 2005.

Sylvia Plath | La traversée


 

 

La traversée

Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.

Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.

Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême ;

Des étoiles s’ouvrent parmi les lys.
N’es-tu pas aveuglé par de telles sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites.

Sylvia Plath, Oeuvres, poèmes, romans, nouvelles, contes, essais, journaux, Quarto / Gallimard, 2011, pp.332, 333.

 

 

Reprenant le principe des lumineuses « Danses nocturnes » offertes à Genève lors d’une représentation de Sonia Wieder-Atherton et Charlotte Rampling — duo en scène pour une adaptation musicale des poèmes de Sylvia Plath — j’ajoute ici une pièce pour violoncelle et piano : le Lied op.72 de Schubert, dans une vibrante interprétation d’Anne Gastinel, accompagnée par Claire Désert.

La pièce est extraite du disque titré « Arpeggione, Sonatina & Lieder Transcriptions », qui comporte notamment une transcription, pour violoncelle, de la Sonatine en ré majeur initialement composée pour violon.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

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Lied op.72, D. 774
To be sung on the water
Compositeur : Franz Schubert
Violoncelle : Anne Gastinel
Piano : Claire Désert