Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

Chanson d’automne | Verlaine par Benjamin Biolay

Eugène Carrière – Paul Verlaine – 1890
Huile sur toile – Musée d’Orsay

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens suivi de Fêtes galantes, Librio /1995, p.34.

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Chanson d’automne
Auteur : Verlaine / Poèmes saturniens
Compositeur : Charles Trenet / Severin Luino
Interprète : Benjamin Biolay

 

Rilke par Las Hermanas Caronni | La mélodie des choses

 

 

O’ Lamparo Barrettali Phot. C.C.

« Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix »

 

LA MÉLODIE DES CHOSES

XVI

Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n´a sa place que de temps à autre. Savoir à quel moment c´est à toi d’attaquer, voilà le secret de ta solitude : tout comme l’art du vrai commerce c´est : de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune.

XVIII

Nous sommes en avant tout à fait comme cela. De bénisseuses nostalgies. C’est au loin, dans des fonds éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là que se situent les histoires dont nous sommes les titres obscurs. C’est là qu’ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil. C’est là que nous sommes, alors qu’au premier plan, nous allons et venons.

XIX

Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. — Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Ils s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un de l’autre comme jamais.

XX

Sinon, s’il n’y a pas une profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent plus du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. Ils ne veulent pas d’heure autour d’eux. Ce sont des pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches de jours et jouent toujours la même monotone note diminuée.

XXI

Si donc nous voulons être des initiés de la vie, nous devons considérer les choses sur deux plans :
D’abord la grande mélodie, à laquelle coopèrent choses et parfums, sensations et passés, crépuscules et nostalgies, —
et puis : les voix singulières, qui complètent et parachèvent la plénitude de ce chœur.
Et pour une œuvre d’art cela veut dire : pour créer un image de la vie profonde, de l’existence qui n’est pas seulement d’aujourd’hui, mais toujours possible en tous temps, il sera nécessaire de mettre un rapport juste et d’équilibrer les deux voix, celle d’une heure marquante et celle d’un groupe de gens qui s’y trouvent.

XXII

À cette fin, il faut avoir distingué les deux éléments de la mélodie de la vie dans leur forme primitive ; il faut décortiquer le tumulte grondant de la mer et en extraire le rythme du bruit des vagues, et avoir, de l’embrouillamini de la conversation quotidienne, démêlé la ligne vivante qui porte les autres. Il faut disposer côte à côte les couleurs pures pour apprendre à connaître leurs contrastes et leurs affinités. Il faut avoir oublié le beaucoup, pour l’amour de l’important.

Rainer Marie Rilke, Notes sur la mélodie des choses, Édition bilingue, Traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Éditions Allia, 2008, pp.25/27/28/29/30/3132/33.

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La mélodie des choses
Auteur : R. M. Rilke
Compositeur, interprète : Las Hermanas Caronni

*

Las Hermanas Caronni

Dans une Argentine qui a fondé son identité sur un prodigieux melting pot, Las Hermanas Caronni connaissaient déjà le monde avant de naître tant la diversité de leurs origines avait pris source aux quatre coins du globe.
Un monde qu’elles parcoururent leur instrument en bandoulière et dont les rencontres inspirèrent leurs disques précédents. Mais voici qu’elles explorent leurs mers intérieures dans un album très aquatique par sa thématique. Fortes d’un solide bagage classique dont elles n’ont pas voulu garder le carcan, elles se jouent des styles et des modes pour magnifiquement mettre en musique une « mélodie des choses» chère à Rilke, évoquer les jours pluvieux du Macondo de « Cent Ans de Solitude », et s’emparer du rêve andalou de Jim Morrison. Cette liberté illumine leurs compositions où elles donnent libre cours avec gourmandise à leur talent d’instrumentistes, la majesté des graves de la clarinette de Gianna et le violoncelle parfois rageur de Laura ignorant superbement les étiquettes stylistiques. Plein du parfum de leur Argentine natale, voilà le beau voyage de deux vraies « musiciennes du monde» sur les chemins enchanteurs d’une musique sans frontières.

Philippe Vincent, Jazz Magazine, in Livret numérique, Qobuz, 2015.

 

 

Refuge | Sylvie-E. Saliceti

Photographie – Sylvie-E. Saliceti – Suisse allemande

 

Écrit en écho aux marches en montagne, le texte ci-dessous appartient à un ensemble traduit, et publié prochainement en Turquie, dans une anthologie de poésie française contemporaine.

Sylvie-E. Saliceti

à M. Langlois

 

REFUGE

 

je monte vers le refuge des hommes
la porte ne s’ouvre pas
je marche sous la flambée de l’ombre souillée comme un visage d’enfant bohémien
qui joue dans la poussière
allons saluer le Levant et ses bêtes !

c’est un crépuscule dans l’étranglement du soleil
la falaise est en sang
le fer de ma chaussure frotte la pierre
si tu savais la taille du monde devenu ce cœur froid !
l’étoffe se déchire quand brusquement s’embrasent des milliers de soleils
une autre porte s’ouvre
la pluie rencontre le rocher
les étoiles avec leur vieille âme rougissent au fond des cendres
et l’on croit voir un peuple qui se lève

la lumière des compagnons alors s’agrandit par les nids
il suffit de ranimer le brasier pour être ensemble
nous cuisons le pain de vie et de mort
les miettes d’humanité brûlent nos mains
à dos de yacks est porté le sel de destruction et de survie
et quand les flammes comptent les étincelles – innombrables –
dans nos yeux
le feu devient jaloux – fou comme un poisson pris par le désir de voler

la forêt – plus âgée que le monde – fait tomber les paroles de ses arbres
sur nos fronts
vers un amour plus haut
que l’amour
et nous voilà !
dans l’amitié de la montagne qui s’accroche aux brumes
l’espace se vide
tout devient visage – la lune, la terre
et ce qui me rend heureuse : les oiseaux immortels qui parlent la langue de l’éveil
au-dessus de nos vies
leur vol traverse les nuages petits comme des cerises.

 

 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 14 janvier 2022

Les p’tits enfants d’ verre (version interprétée par Allain Leprest )

 


Jungho Lee – Reading at night 2010

 

Y a pas qu’eux sur terre
Les p’tits enfants d’verre
Y a aussi des fois
Les p’tits enfants de bois
Faut pas oublier
Les p’tits en papier
Les p’tits en charbon
Et ceux en carton

 

Les p’tits papiers et les p’tits enfants d’verre font de bien jolies chansons. J’ignorais l’anecdote rapportée par Véronique Sauger ci-dessous, mais comprends son importance à la lumière d’un autre fait qui advenait lors de nos rencontres avec « le moins connu des chanteurs connus » ainsi qu’il s’était lui-même baptisé. Voici un souvenir récurrent, que je relis aujourd’hui comme un écho à son enfance : nous parlions, et tout en parlant, une main se perdait machinalement dans sa poche, Allain Leprest sortait des bouts de papier froissés — un, puis deux, puis trois, et puis encore d’une autre poche. C’est ainsi qu’il écrivait, en griffonnant des morceaux de feuilles dont même son appartement se retrouvait semé …

Sylvie-E. Saliceti

 

C’est ainsi qu’un jour … Un jour qu’Allain Leprest se promenait avec son grand-père, épicier à Granville, qu’il adorait, un oiseau s’arrêta au milieu de la route. Son grand-père qui portait un chapeau melon, le retira et le déposa sur l’oiseau.

Ils attendirent un peu, puis son grand-père souleva le chapeau, et l’oiseau s’envola à tire d’ailes. Libre.

Peu après, son grand-père eut une attaque cérébrale.

Muet. Ils ne pouvaient plus rien se dire. Ils correspondirent avec des petits bouts de papier.

Une partie du lien d’Allain Leprest avec l’écriture est certainement là, dans la poésie de cet envol, dans la douleur qui suivit, et la communication par l’écrit.

Véronique Sauger, Allain Leprest/F. Solleville : portraits croisés, Préface de Gérard Pierron, France Musique, 2009, p.141.

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Les p’tits enfants de verre
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

 

 

 

Les p’tits enfants d’verre | Philippe Rahmy

Wenyi Geng- Waiting 2000 

Voici un texte poignant du regretté Philippe Rahmy, grand écrivain qui témoigne ici de sa maladie, dite des os de verre ; en écho, dans une sorte de prolongement allégorique, il y a cette chanson titrée « Les p’tits enfants d’verre ». Avec une simple ritournelle, Allain Leprest évoque l’essentiel ancrage de l’écriture dans le corps, jusqu’à la transfiguration  des p’tits enfants d’verre  en p’tits enfants d’bois. Du témoignage de P. Rahmy autant que de l’écoute de la chanson, émane une tendresse inouïe.

Sylvie-E. Saliceti

Je suis né sans espoir de guérison. J’ai passé mon enfance dans un lit. Les champs venaient buter contre le mur de notre maison, en bordure du village. J’ai su parler à l’âge où les enfants font leurs premiers pas. Mes mots ont été mes bras et mes jambes. Ce que je ne pouvais pas accomplir moi-même, me saisir des objets, me déplacer, j’en chargeais les autres par le langage. Mais il y avait une chose à ma portée que je refusais de faire. Lire. Car la voix de ma mère à mon chevet dépassait en mélodie les pauvres inflexions que j’aurais pu donner à mes propres lectures. J’ai grandi dans cette voix qui me lisait les livres que j’aimais.

Couvert de fractures, j’avais toujours mal. Ma mère me lisait l’Ancien Testament pour distraire ma douleur. Des histoires magnifiques de sacrifices et de batailles. Je sortais ainsi d’Égypte plusieurs fois par semaine, je traversais la mer Rouge, je voyais Pharaon englouti par les flots, la Tour de Babel s’effondrer, Goliath mordre la poussière, Abraham lever son poignard, Dieu sur la montagne sculpter les tables de la loi. Ces histoires ne m’auraient pas produit un tel effet si je les avais lues moi-même. Je portais alors un casque muni d’une jugulaire qui bloquait mon menton. Cette cuirasse protégeait mon crâne que je m’étais fracturé à plusieurs reprises en heurtant ma tête aux barreaux du lit durant mon sommeil. Je parlais donc avec les dents serrées comme un boxeur groggy qui répond à l’arbitre après avoir pris un coup. J’avais aussi cette manière des boxeurs de se balancer d’avant en arrière pour ajuster leurs corps au rythme du combat. Cette manie et mon casque m’ont valu le surnom de rhinocéros.

Philippe Rahmy, Béton armé, La Table ronde, 2013, pp. 61-62.

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Les p’tits enfants d’verre
Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Gérard Pierron
Interprète: Francesca Solleville

Allain Leprest | C’est peut-être

 


« C’est peut-être Van Gogh »
Vincent Van Gogh Autoportrait -1887-

Une pensée ce matin pour Allain Leprest, poète et chanteur, l’un des plus doués de sa génération, volontairement discret, discrétion qui seule explique qu’il n’aura pas eu de son vivant la carrière de Brassens, Brel ou Nougaro. Il en avait sans conteste le talent et est aujourd’hui enseigné à la Sorbonne. Malgré les quelques années qui nous séparent de sa disparition, il m’accompagne, souvent, très souvent. 

Sylvie-E. Saliceti

 

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C’est peut-être
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

C’est peut-être Mozart
Le gosse qui tambourine
Des deux poings sur l’bazar
Des batteries de cuisine
Jamais on le saura
L’autocar du collège
Passe pas par Opéra
Râpé pour le solfège

C’est peut-être Colette
La gamine penchée
Qui recompte en cachette
Le fruit de ses péchés
Jamais on le saura
Elle aura avant l’heure
Un torchon dans les bras
Pour se torcher le cœur

C’est peut-être Grand Jacques
Le petit au rire bête
Qui pousse dans la flaque
Sa boîte d’allumettes
Jamais on le saura
La famille est maçon
Râpé Bora Bora
Un mur sur l’horizon

C’est peut-être Van Gogh
Le p’tit qui grave des ailes
Sur la porte des gogues
Avec son Opinel
Jamais on le saura
Râpé les tubes de bleu
Il fera ses choux gras
Dans l’épicerie d’ses vieux

C’est peut-être Cerdan
Le môme devant l’école
Qui recolle ses dents
A coups de Lapidol
Jamais on le saura
KO pour ses 20 piges
Dans le ring de ses draps
En serrant son vertige

C’est peut-être Jésus
Le môme de la tour 9
Qu’a volé au Prisu
Un gros zœuf et un bœuf
On le saura jamais
Pauvre flocon de neige
Pour un bon dieu qui naît,..

100 millions font cortège

Le puits | Mahmoud Darwich

Paul Signac – Femmes au puits – 1892

Le Puits 

[…]
Sois fort mon double et brandis le passé dans tes mains
Telles les cornes d’une chèvre
Prends place auprès de ton puits
Les cerfs de la vallée se retourneront peut-être vers toi
Et ta voix, ta voix, apparaîtra
Image de pierre du présent brisé
Je n’ai pas encore accompli ma brève visite à l’oubli
Je n’ai pas emporté tous les instruments de mon cœur
Ma cloche sur le vent des pins
Mon échelle adossée au ciel
Mes astres autour des toits
Et l’éraflure de ma voix brûlée par le ciel ancien
Et j’ai dit au souvenir
Que la paix soit sur vous […]


Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2000, p.324.

José Ángel Valente | Fouillez dans les cendres du crépuscule

 

 

Thomas Downing-1974

 

Fouillez dans les cendres du crépuscule.
Si vous y trouviez
le soleil, ce serait comme une vieille
pièce de monnaie verdie par la rouille.

Nettoyez-le.
Il brillera
dans le tiède éclat de l’oubli.

Tendez la main, tendez-la,
tendez la main avec le soleil,
pour qu’ainsi le soleil demeure
semé dans la nuit.

 

José Ángel Valente, Chansons d’au-delà, Traduit du galicien par Jacques Ancet et préfacé par Claudio Rodriguez Fer, Éditions Unes, 1995, p. 19.

Boris Vian par Agnès Jaoui | L’année à l’envers

 

 

 

 

Voici une curieuse année,  sorte de fuite d’avant en arrière décomptant un temps qui court à l’envers, au bout duquel — c’est épatant, c’est épatant —  l’on arrive en ayant rajeuni d’un an. Chez Boris Vian l’écriture  ne renie aucune part de l’émotion humaine, tour à tour ardente, légère, méditative, implacable, chirurgicale, délirante, violente, tendre, souvent drôle, d’une exacte justesse, et toujours lucide. Une écriture vivante en somme, et puisque la poésie est là «éternellement présente, à l’écoute de l’incommensurable Vie.»

Sylvie-E. Saliceti

 

Avril succède à mai
Et mars vient juste après
Ah, quell’ drôle de saison
Que nous vivons, que nous vivons
Et puis c’est février
Suivi du mois d’janvier
Décembre va venir
On ne sais plus quoi dire

L’année passée l’année passée
C’était beaucoup plus calme
Mais c’te drôle d’année renversée
Ne manqu’ pas d’charme

Décembre est dépassé
Novembre a commencé
Si ça pouvait seulement
Durer longtemps, durer longtemps
Si ça pouvait durer
Jusqu’au mois de juillet
Jusqu’à ce foutu soir
Où tu m’as laissé choir

Le soir très doux d’un jour heureux
Où j’avais pris tes lèvres
Quand je repense à tes yeux bleus
J’en ai la fièvre

Voilà qu’octobre arrive
Et passe à la dérive
Septembre accourt derrière
C’est un mystère, c’est un mystère
L’mois d’août à l’horizon
Fredonne ces chansons
Vacances de l’an dernier
Que je vous ai pleurées!

Voilà juillet qui montre enfin
Sa tête blonde et sage
Si l’on retourne jusqu’en juin
J’crois aux mirages

Avril est revenu
Je marche dans la rue
J’ai rajeuni d’un an
C’est épatant, c’est épatant
Je frappe à la fenêtre
Tu daignes apparaître
Mais quoi, chose bizarre
Tu as de grands yeux noirs

Je me trompais, c’est une erreur
C’est bien l’année nouvelle
Voici ma vie… voici mon coeur
Venez, ma belle…

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L’année à l’envers
Auteur : Boris Vian
Interprète : Agnès Jaoui

 

 

Une philosophie de l’expression | Variations sur les mots

 

Rien ne devrait avoir un nom, de peur que ce nom même le transforme.

Virginia Woolf

Cette philosophie de l’expression [ celle de Brice Parain ] s’achève en effet sur une théorie du silence. (…) la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde.

Albert Camus, Oeuvres complètes, Sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, Gallimard/La Pléiade, Tome I, 2009, p.908.

Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses mystérieuses. Ils en savent plus que nous; ils ont résonné bien avant nous; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots préexistent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi. Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes du dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit.

Valère Novarina, Devant la parole, P.O.L, 1999, pp. 13 & S.

 

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Les mots
Auteur : Claude Nougaro
Interprète : David Linx

 

Les mots divins
les mots en vain
les mots de plus
les motus
les mots pour rire
les mots d’amour
les mots dits, pour te maudire
les mots bruissant comme des rameaux
les mots ciselés, comme des émaux
la faim des mots
la soif des mots
qui disent quelque chose
les mots chéris qui sur mes lèvres
n’ont pas trouvé
leur place
les mots muets
les mots buées
comme un baiser sur la glace
les mots bouclés
clés de l’espace
les mots oiseaux qui laissent des traces
les mots qui tuent
les mots qui muent
les mots tissant l’émotion
les mots palis
les mots salis
les mots de prédilection
les mots qui te caressent
comme des mains
les mots divins
les mots devins
les premiers mots
la fin

des mots

 

 

Erri De Luca | Précis pour le toast du jour de l’an

 


Le toast est une coutume qui s’est appauvrie. On récite tout au plus la banale formule : « À votre santé ». Un premier de l’an, il y a un siècle, Anna Akhmatova, Russe, poète, nota trois toasts prononcés à sa table. Un premier : « Je bois à la terre des prés où nous sommes nés et où nous retournerons tous. » Un autre pour Anna : « Et moi à ses poèmes dans lesquels nous vivons tous. »

Un troisième : « Nous devons boire à celui qui n’est pas encore avec nous. » J’ajoute ici le mien à la suite : Précis pour le toast du jour de l’an.

Je bois à celui qui est de service, en train, à l’hôpital,
cuisine, hôtel, radio, fonderie,
en mer, dans un avion, sur l’autoroute,
à qui franchit cette nuit sans un salut,
je bois à la prochaine lune,
à la fille enceinte,
à qui fait une promesse,
à qui l’a tenue,
à qui a payé l’addition,
à qui est en train de la payer,
à qui n’est invité nulle part,
à l’étranger qui apprend l’italien,
à qui étudie la musique,
à qui sait danser le tango,
à qui s’est levé pour céder sa place,
à qui ne peut se lever,
à qui rougit,
à qui lit Dickens,
à qui pleure au cinéma,
à qui protège les bois,
à qui éteint un incendie,
à qui a tout perdu et recommence,
à l’abstème qui fait un effort de partage,
à qui n’est personne pour celle qu’il aime,
à qui subit des moqueries et qui par réaction sera héros un jour,
à qui oublie l’offense,
à qui sourit sur une photo,
à qui va à pied,
à qui sait aller pieds nus,
à qui redonne une part de ce qu’il a eu,
à qui ne comprend pas les histoires drôles,
à la dernière insulte pour qu’elle soit la dernière,
aux matchs nuls,
aux N du loto foot,
à qui fait un pas en avant et rompt ainsi le rang,
à qui veut le faire et puis n’y arrive pas,
et puis je bois à qui a droit à un toast ce soir
et qui n’a pas trouvé le sien parmi ceux-ci.

Erri De Luca, Aller simple suivi de L’hôte impénitentTraduction de l’italien par Danièle Valin, Édition bilingue, Éditions Gallimard, 2021, pp. 171-172-173.

Guillevic | Noël

 

 

D’où
Peut venir la douceur
Qu’il y a quand même

Dans l’hiver ? A quoi
Tient-elle ?
Comment arrive-t-elle

Dans les teintes que prend le ciel,
Dans celles des champs,
Dans l’inclinaison des toits,

Dans leurs façons
De se répondre,
Dans l’air qu’ont les chemins
D’être contents
De trouver un village ?

 

 

Il y a toujours
Noël qui arrive.

Il y a toujours dans le plus noir des noirs
De la lumière à supposer,

A voir déjà monter,
Même en dehors de soi,

Surtout lorsque la nuit où l’on patauge
Est la plus longue.

C’est un tunnel sans voûte
Qui débouche

Dès maintenant
Sur un enfant dans la lumière.

 

 

Eugène Guillevic, Etier suivi de Autres, Poésie/Gallimard, Éditions Gallimard, Édition Num., 2017.

 

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Jingle Bells
Auteur, compositeur : James Pierpont
Interprète: Diana Krall

 

Thomas Vinau | 76 clochards célestes ou presque : Nicolas Bouvier

 

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Nicolas Bouvier

 

 

Nicolas Bouvier(1929-1998)

Nicolas Bouvier est un écrivain un peu spécial. Il se sert de ses chaussures pour écrire. La rosée est son encre. Le vent tourne ses pages. Premier voyage à dix-sept ans. Nicolas Bouvier est un aventurier qui ne cherche rien. À devoir, comme tout le monde, mettre un jour devant l’autre, lui met ses pas dedans et il avance. Simplement. Nicolas Bouvier avance. Sur toutes les routes du monde. En Fiat ou en grolles. Et le chemin le rince. Et le chemin l’écrit. Nicolas Bouvier est une feuille blanche qui boit de la pluie. Si vous croisez, sur un des cinq continents, un petit caillou blanc usé jusqu’à la lime, c’est probablement que Nicolas Bouvier lui a trop fait de bisous. Nicolas Bouvier avance avec lenteur sur la terre des hommes. Toute la terre. Tous les hommes. Il connaît le goût de la poussière de chaque côté de l’horizon. Il connaît les légumes. Il connaît les sourires. Il écrit pas à pas, comme il avance, comme il trempe la langue, comme il boit, doucement. Lentement. Calmement. Les empreintes de ses pieds sont des estampes. Un Sioux un peu poète pourra remonter sa piste d’est en ouest, à travers le ciel. Dans Le Vide et le Plein : carnets du Japon, il écrit : « Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer».

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, préface et bibliographie déraisonnée d’Éric Poindron, collection « Curiosa & cætera », Éditions Le Castor Astral, 2016.

 


Nicolas Bouvier, écrivain voyageur

Haïku pop | Kerouac

 

 

 

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

 

 

Alors j’inventerai
Le genre du haïku américain  :
Le simple tercet rimé-
Dix-sept syllabes?
Non, comme je le dis, des Pops américains-
De simples poèmes de trois vers

Jack Kerouac, Notes de lecture, 1965, in Le livre des haïku, édition bilingue, Présentation et introduction de Regina Weinreich, Traduction et préface de Bertrand Agostini, La Table Ronde, La petite vermillon, 2012

La voix au-delà du chant | Danielle Cohen-Levinas

 

 

La voix comme frayage entre la parole et le texte. L’oralité se calerait sur la parole, et l’écriture sur la voix. Dans un dialogue avec Hélène Cixous, Jacques Derrida explique ce processus par lequel il fait advenir sa voix qui est en définitive une prévoix, un écrit à venir: « La « parole soufflée », c’est aussi la dictée de voix plurielles (masculines et féminines). Elles s’enchevêtrent, s’entrelacent, se remplacent. Toujours plus d’une que je laisse résonner avec des différences de hauteur, de timbre et de ton: autant d’autres, hommes ou femmes, qui parlent en moi. Qui me parlent. Comme si je me risquais alors à prendre la responsabilité d’une sorte de choeur auquel je dois néanmoins rendre justice. »

Danielle Cohen-Levinas, La voix au-delà du chant, Vrin, 2006, pp.67/68.

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Adelaide, Act I, Scene 12: Aria Alza al ciel pianta orgoglioso
Xavier Sabata, Performer, Primary – Armonia Atenea, Primary – George Petrou, Conductor, Primary – Giuseppe Maria Orlandini, Composer

 

 

Sergueï Essenine | Confessions d’un voyou

Sergueï Aleksandrovitch Essenine ( 1895 -1925 )

Voici le texte d’un poète marquant de la Russie du vingtième siècle, Sergueï Essenine. Il existe de nombreuses traductions de la « confession d’un voyou », notamment celle de Katia Granoff,  puis la version ci-dessous, signée Armand Robin.

Angelo Branduardi étant venu à la chanson par le désir précis de chanter Sergueï Essenine, je place, en regard du poème de la confession, une chanson inspirée de ce même poème, dont l’écriture est, elle, signée Étienne Roda-Gil sous le titre Confessions d’un malandrin.

Sylvie-E. Saliceti

 

La confession d’un voyou

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter
Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme
Tombant aux pieds d’autrui.
Ci-après la toute ultime confession,
Confession dont un voyou vous fait profession.

C’est exprès que je circule, non peigné,
Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.
Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer
L’automne sans feuillage de vos âmes.

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte
Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.
Je me contente alors de serrer plus fortement
De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,
C’est alors qu’il fait si bon se souvenir
D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne
Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,
Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,
Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,
Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs fourches vous égorger
Pour chaque injure de vous contre moi lancée.
Pauvres, pauvres paysans !
Sans doute vous êtes devenus pas jolis
Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.
Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant
Est le meilleur poète.
Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur
Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?
Il se promène en haut de forme aujourd’hui
Et en souliers vernis.

Serge Essénine, Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.

 

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Confessions d’un malandrin
Auteur : Etienne Roda-Gil (inspiré de Sergueï Essenine )
Compositeur, interprète: Angelo Branduardi

 

 

 

Varlam Chalamov | Cahiers de la Kolyma

 

Varlam Chalamov portant chapka-ouchanka, vers 1960.

[…]

Chaque soir dans la surprise
De me voir vivant,
Je me disais des poèmes,
J’entendais à nouveau ta voix.

Je les chuchotais comme des prières,
Les vénérais comme une eau vivante
Et dans cette lutte gardais leur image
Et leur fil conducteur.

Ils étaient ce lien unique
Avec l’autre vie, là-bas
Où le monde nous étouffe sous son ordure,
Où la mort se déplace sur nos talons …

N’aie pitié de moi, Tania, n’effraie pas ma gloire,
Ne me distrais pas de ma feuille.
Tu entends – mon cœur tressaille, tu vois –mes mains
ont leur rythme.
Pour suspendre le temps.

Je ne serai plus un autre, je n’ose y penser,
Impossible de vouloir l’impossible.
Ou je chante comme l’oiseau, ou avec la pierre me tais –
J’aime ce destin à mon aune.

Ces mots – ce ne sont pas châteaux d’Espagne
Ou de cartes, je ne sais quelle folie,
C’est ma force contre l’indifférence,
C’est, dans l’hiver, ma forteresse bâtie.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, Traduit du russe par Christian Mouze, Nouvelle Édition augmentée de 34 poèmes inédits en français, Éditions Maurice Nadeau, 2016, pp.25/26.

De 1937 à 1956, je vécus dans les camps et en exil. Les conditions du grand Nord excluent la possibilité d’écrire et de conserver des récits et des poèmes – à supposer qu’on veuille le faire. Quatre ans durant je n’ai eu ni livres ni journaux. Ensuite il s’est trouvé que de temps en temps on pouvait écrire et garder des poèmes. Beaucoup de ce qui fut écrit – une centaine de poèmes – a disparu à jamais. Quelque chose cependant a été sauvegardé. En 1949, travaillant comme aide-médecin dans un camp, je me trouvai en « mission forestière » et pendant tout mon temps libre j’écrivais : sur les revers et les pages de garde de pharmacopées, sur des feuilles de papier d’emballage, sur des sachets.
En 1951, je n’étais plus détenu mais je ne pus quitter la zone de la Kolyma. Je travaillai comme aide-médecin près de Oimiakon en amont de l’Indighirka ; il faisait très froid et j’écrivais jour et nuit dans des cahiers de fortune.
En 1953, je quittai la Kolyma et m’établis dans la région de Kalinine près dune entreprise de tourbe. J’y travaillai deux ans et demi comme agent d’approvisionnement technique. Les exploitations de tourbe avec leurs saisonniers, les tourbiers, étaient des endroits où le paysan devenait ouvrier. Ce n’était pas sans intérêt mais je n’avais pas le temps. J’avais quarante-cinq ans, je cherchais à devancer le temps et j’écrivais jour et nuit vers et récits. Je craignais chaque jour que mes forces ne m’abandonnent et de ne plus écrire une ligne et de ne pouvoir plus écrire tout ce que je voulais.

Varlam Chalamov

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

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Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier, l’orme, puis le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Siméon par Christian Olivier | Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or

 

 

Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or
(de la couleur du rire
et des arbres rouillés par l’automne)
bouches éprises de soleil
d’où venus les mots les plus simples
sont flèches de lumière
dans la nuit épaisse du langage

ô cela entendons-le parfois
lâchant les outils quotidiens
et les nécessités aux mains de glace
comme on entend stupéfaits le phrasé d’un chant
où la vague se brise

ou comme un malade dans son lit entend
le froissement d’aile d’un oiseau
qui rend au cœur noué
sa mesure légère ô fragile mais fragile
est l’herbe nouvelle qui repousse l’hiver

vous de grâce qui dormez
dans un sommeil à triple tours
qui n’avez plus d’oreille
que pour votre sang captif
et dont les yeux absurdement ne voient
que leurs paupières
souvenez-vous des visiteurs de l’aube
les grands perdants du jeu de dupes
des pouvoirs
mais princes lumineux
du chant et du vertige

un jour rien qu’un jour une heure seulement
levez-vous du tombeau
et avec eux dans une joie brutale
chevauchez les vents

Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes, Éditions Gallimard, 2019, p.22.

 

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Auteur : Jean-Pierre Siméon
Compositeur, interprète : Têtes Raides

 

Richard Rognet | Juste le temps de s’effacer

 

 

Soulevons tous les lièvres
du monde,
pleuvons à verse,
risquons tout.

On n’a pas pris
les bons chemins,
les renards les ont pris pour nous.

Il a plu très fort cette nuit,
les montagnes ce matin fument,
on nous disait, dans notre enfance,
que les renards faisaient leur soupe.

Nous ignorions les lieux communs,
chaque mot vivait notre sang,
chaque fable nous irriguait.

 

Richard Rognet, Juste le temps de s’effacer suivi de Ni toi ni personne, Éditions du Cherche Midi, 2002, p.109.

 

 

 

 

 

La tyrannie de la norme | C’est normal par Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Un ouvrage de sociologie, l’humour d’une chanson et la gravité d’une actualité se rejoignent aujourd’hui, autour de cette idée centrale : la tyrannie de la norme. Sur un plan collectif, il s’agit sommairement d’un esprit de soumission à toutes sortes de procédures, de systèmes, de mécaniques, envahissantes et témoignant d’une déconnexion brutale avec la réalité. Cette tyrannie de la norme par ailleurs va de pair avec un mal technocratique dans lequel une armée de hauts fonctionnaires  ( il faudrait relire le visionnaire Phénomène bureaucratique de Michel Crozier) d’un même geste évaluent, décident, dirigent avant de nous abreuver, devant le désastre, d’explications parfaites, sans rire le moins du monde.

L’on songe au dialogue des carmélites de Bernanos :  ce n’est pas la règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la règle. Sait-on à quel point la démocratie se joue dans cette assertion essentielle ? Une inversion splendide en vérité, qui appelle à garder la pensée en alerte, critique. Autant dire qui permet de se garder vivant. Mesure-t-on enfin combien cette vigilance individuelle engendre l’esprit collectif démocratique, à propos duquel le philosophe E. Husserl dans La crise des sciences européennes écrivait : les modèles sont les habits des idées, il y a toujours un modèle qui peut faire croire que votre idée est juste.

Sur un plan personnel, une question se pose à toute conscience individuelle : dois-je être normal ? Et qu’est-ce qu’être normal ? Je m’en réfère volontiers à Canguilhem : même « la maladie n’est pas l’opposé du normal, mais une autre allure de la vie ». Aussi, dans l’intimité de ses propres pensées, il faudrait s’encourager en ce sens : n’essaie pas d’être normal, essaie d’être toi-même .

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020 / 1 /10 /2021

 

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C’est normal
Auteurs, compositeurs, interprètes : Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Les biologistes ont adopté une théorie sur la cellule moyenne, les oncologues ont prôné des traitements pour le cancer moyen, et les généticiens ont cherché à identifier le génome moyen. Conformément aux théories et aux méthodes scientifiques, nos écoles continuent à évaluer chaque élève en le comparant à l’élève moyen, et les entreprises à évaluer chaque candidat à un poste et chaque employé en les comparant respectivement au candidat et à l’employé moyens.
Mais, s’il n’existe pas de corps ni de cerveau moyens, cela soulève une question cruciale : comment notre société en est-elle arrivée à accorder une confiance inconditionnelle à l’idée d’individu moyen ? (…)
L’ère de la moyenne, donc – période culturelle qui va de l’invention de la physique sociale par Quételet vers 1840 à aujourd’hui – peut être caractérisée par deux hypothèses partagées de manière inconsciente par presque tous les membres de la société : l’idée d’homme moyen de Quetelet et l’idée de rang de Galton. A l’instar du premier, nous en sommes tous arrivés à croire que la moyenne est un indice fiable de normalité, s’agissant, en particulier, de la santé mentale et physique, de la personnalité, et du statut économique. Nous en sommes également venus à croire que le rang d’un individu en fonction de mesures d’accomplissement bien précises peut servir à juger de son talent. Ces deux idées tiennent lieu de principes directeurs à notre système d’enseignement actuel, ainsi qu’à l’immense majorité des méthodes de recrutement et à la plupart des systèmes d’évaluation des salariés dans le monde entier.
(…)
Le fait qu’il n’existe pas un seul et unique schéma normal quel que soit le type d’évolution humaine – biologique, mentale, morale ou professionnelle – constitue la base du troisième principe d’individualité, le principe des parcours. Ce principe affirme deux choses importantes. Premièrement, dans tous les domaines de notre vie et pour un objectif donné, il existe nombre de façons, aussi valables les unes que les autres, de parvenir au même résultat ; et deuxièmement, le parcours idéal pour chacun de nous sera fonction de son individualité propre.
(…)
Ainsi, nous nous imaginons souvent que le chemin qui permet d’atteindre un objectif particulier (…) est quelque chose qui se trouve là-bas, au-dehors, à l’instar d’un chemin forestier ouvert par les randonneurs qui nous ont précédés. Nous supposons que le meilleur moyen de réussir dans la vie est de suivre ce chemin tout tracé. Mais ce que nous dit le principe des parcours, c’est que nous créons toujours celui qui nous est propre.
(…)
Dans sa formulation originale, le rêve américain ne désignait pas le fait de devenir riche ou célèbre, mais de pouvoir vivre pleinement sa vie et d’être apprécié pour l’individu que l’on était, non pour son type ou son rang (…) c’est un rêve universel que nous partageons tous.

Todd Rose, La tyrannie de la norme, Traduction de Christine Rimoldy, Édition Pocket, Collection Pocket Evolution, 2018.

 

Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

 

 

 

J’ignore au fond quel est le sens de cette recherche, ce qui restera de ces heures passées à fouiller dans les cartons, à écouter des cassettes ralenties par l’âge, à relire des courriers administratifs, des rapports de police ou médico-psychologiques, des textes saturés de douleur, à confronter des sources, des discours, des photographies. J’ignore à quoi c’est dû. Mais plus j’avance, plus j’ai l’intime conviction que je devais le faire, non pas pour réhabiliter, honorer, prouver, rétablir, révéler ou réparer quoi que ce fût, seulement pour m’approcher. À la fois pour moi-même et pour mes enfants – sur lesquels pèse, malgré moi, l’écho des peurs et des regrets – je voulais revenir à l’origine des choses. Et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace.

J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre.

Aujourd’hui mes enfants grandissent et même s’il est d’une grande banalité de dire à quel point cela m’émerveille et me bouleverse, je le dis et je l’écris, mes enfants sont des êtres à part entière dont la personnalité m’impressionne et me réjouit, aujourd’hui j’aime un homme dont la trajectoire a étrangement percuté la mienne (ou plutôt l’inverse), à la fois si semblable et si différent de moi, dont l’amour inattendu, dans le même temps me comble, me renverse et me renforce, aujourd’hui il est dix heures quarante-quatre et je suis face à mon vieux PC que je maudis pour sa lenteur mais que j’adore pour sa mémoire, aujourd’hui je sais combien tout cela est fragile et que c’est maintenant, avec cette force retrouvée, qu’il faut écrire et aller au bout.

Il sera toujours temps de pleurer.

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, pp.296 à 298.

 

                 Pierre Soulages

 

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Auteur : Jean Fauque
Compositeur, interprète : Alain Bashung

 

 

Les remerciements de fin d’ouvrage s’adressent à Alain Bashung et son talentueux parolier Jean Fauque, pour la chanson qu’ils signent ensemble, respectivement en tant qu’auteur et compositeur-interprète – « Osez Joséphine » – et dont une phrase donne son titre au livre : plus rien ne s’oppose à la nuit. De l’aveu de l’auteure, cette chanson à «la beauté sombre et audacieuse»,  l’a accompagnée tout au long de l’écriture.

Du livre se dégage la splendeur du noir quand il devient lumière ; nul hasard si la citation d’exergue est empruntée à Soulages : « Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n’était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. »

Sylvie-E. Saliceti