Archives de catégorie : [PAR NOMS DE POÈTES]

L’Odyssée de Philippe Jaccottet | L’Odyssée Jazz de Chris Potter

 

L’Odyssée, Chant I

 
 
 

Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :
celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,
voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,
souffrant beaucoup d’angoisse dans son âme sur la mer
pour défendre sa vie et le retour de ses marins
sans en pouvoir sauver un seul, quoi qu’il en eût :
par leur propre fureur ils furent perdus en effet,
ces enfants qui touchèrent aux troupeaux
du dieu d’En Haut,
le Soleil qui leur prit le bonheur du retour …
À nous aussi, Fille de Zeus, conte un peu ces exploits !

 
 

Homère, L’Odyssée, Traduction, notes et préface de Philippe Jaccottet, suivi de Des lieux et des hommes par François Hartog, Illustrations de Julien Chabot, La Découverte, 2016, p. 11.

 
 
 

The Sirens
Compositeur : Chris Potter
Interprètes : Chris Potter
soprano & tenor saxophones,
bass clarinet
Craig Taborn
piano

 

Avec The Sirens, Chris Potter signe son premier album en leader pour ECM. Au fil des années, le saxophoniste s’est forgé une impressionnante discographie riche d’une centaine d’apparitions en tant que sideman et de quinze albums en leader. Il signe ici une œuvre de somptueuses mélodies et d’humeurs changeantes, inspirée par L’Odyssée d’Homère, tant dans sa dimension épique que dans son humanité intemporelle. Ces pièces sont servies par la subtilité virtuose d’un groupe impeccablement structuré comprenant Craig Taborn (piano), David Virelles (piano préparé, célesta, harmonium), Larry Grenadier (contrebasse) et Eric Harland (batterie). Rarement le phrasé lyrique de Potter, soutenu par une rythmique remarquable de dynamisme et d’inventivité, n’aura trouvé partenaires aussi impliqués.

Livret accompagnant le disque.

Elena Frolova chante Marina Tsvetaeva| Poème pour Akhmatova


 

 

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Quelques accords de guitare préparent à un certain rythme, puis ce rythme est perturbé et on devine un autre ton. On entend des sons extrêmes, précipités, on perçoit une sensualité forte et la première impression est la stupeur : comment une voix humaine peut-elle aller si loin ? Puis on ressent l’intensité de la passion et on se demande : Que dit-elle ? Que chante-t-elle ? Et on commence à comprendre que derrière les sons —graves ou aigus— les rythmes lents, doux ou hâtifs et presque haletants, il y a des mots dans une langue étrangère. Car une prodigieuse rencontre s’est produite : celle d’une voix actuelle, recréée par la technique et celle déjà lointaine d’une femme poète qui a écrit ces textes.
La voix est celle d’Elena Frolova une chanteuse russe, une jeune femme qui voyage dans la Russie profonde pour retrouver dans les campagnes ces sonorités populaires, parfois anciennes et conservées comme un don de la nature, parfois toutes récentes, inspirées de sentiments éternels. Sa mise en musique surprend par son originalité : la tessiture très étendue des notes, les particularités de rythmes, la richesse des résonances, et l’impression d’absolue nouveauté dans le phrasé.

Elena Frolova a déjà produit plusieurs albums et elle puise dans les réserves populaires ou littéraires. On voit qu’elle a un sens poétique très sûr. C’est une qualité rare, car le genre qu’elle choisit est difficile. Il y a nécessairement deux camps. Ceux qui disent : «Pourquoi mettre en musique des poèmes déjà musicaux, déjà beaux, déjà parfaits ? Il suffit de les lire, même à voix basse, on sent la poésie authentique, puisqu’il s’agit d’un grand poète! » Tandis que d’autres pensent : « Oh ! De toute façon, les mots n’ont aucune importance, ce qui compte c’est la qualité de la voix et la mélodie. On peut émouvoir en chantant ‘là-là-là’, le poète est superflu ». Ce genre d’observation est contredit lorsque arrive un vrai miracle et c’est le cas ici. Une véritable reconnaissance s’est produite car Elena Frolova chante des mots magiques. Ces mots, l’auteur en est Marina Tsvetaeva dont Joseph Brodsky, prix Nobel de littérature 1987, avait dit : « Elle est le plus original et le plus grand poète du XXe siècle.» On la connaît déjà en France grâce à de nombreux récits de prose et aussi par ses poèmes On trouvera ici les traductions de dix neuf poésies qu’Elena Frolova a choisi de chanter. C’est le résultat d’une séduction et d’un destin : la chanteuse est séduite par le poète et émue par son destin.

Véronique Lossky, Traductrice et biographe de la poète, Livret accompagnant le disque.

 

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Poème pour Akhmatova
Auteur : Marina Tsvetaeva
Interprète : Elena Frolova

 

 

 

Paul Valet| Qu’il faut chanter le monde pour le transformer

 

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

Paul Valet, Les poings sur les i, Mercure de France, 1955.

 

 

Qu’il faut chanter le monde pour le transformer

Quand vous dites
Qu’il faut marcher avec ceux qui construisent le printemps
Pour les aider à ne pas être seuls
Et pour ne pas être seul soi-même
Dans sa tour de pierre
Dévoré de lierre
Je vous donne raison
Et quand vous dites
Qu’on n’a de raison d’être
Que pour les autres êtres
Vous avez raison vous avez raison

Et quand vous dites
Qu’il faut chanter le monde pour le transformer
Et pour l’expliquer et pour le sauver
Et pour vivre non seulement dans sa bulle de savon
Mais dans la haine de l’injustice
Et pour un but incarné comme un champ de blé
Vous avez raison vous avez raison

Mais je sais
Qu’une étreinte fraternelle sans patrie ni parti
Est plus forte que toutes les doctrines des docteurs
Mais je sais
Que pour libérer l’homme des haltères de misère
Il ne suffit pas de briser les idoles
Pour en mettre d’autres à leur place publique
Mais qu’il faut piocher et piocher sans fin jusqu’au fond de l’abcès
Et boire ce calice jusqu’à la lie

On ne libère pas l’homme de son rein flottant
Par une gaine élastique aux arêtes barbelées
On ne libère pas l’homme de son corset de fer
En le plongeant dans un vivier de baleines
On ne libère pas l’homme de ses maudits États
En le condamnant à vie par un modèle d’État

La vérité n’est pas un marteau que l’on serre dans sa main
Fût-ce une main de géant plein de bonne volonté
Mais la vérité c’est ce par quoi nous sommes façonnés
Mais vérité c’est par quoi nous sommes éclairés
Quand par la nuit sans suite les mots jaillissent de nos lèvres
Pour apaiser les hommes suspendus à leur vide

 

Paul Valet, Sans muselière, Éditions GLM, avec 12 dessins de l’auteur, 1949.

Paul Valet | Paroxysmes

 

Paul Valet Paroxysmes

 

 

 

 

Un peu de botte Un peu de chant Un peu de cri Un
peu de glapissement Un peu de feulement Un peu de
hurlement Mélanger Ajouter Rétracter Enrober
Rissoler Fricasser Écumer Étouffer Étouffer ÉTOUFFER ÉTOUFFER!

 

*

 

Art poétique mutin

Il n’y a qu’un seul moyen de se libérer des poèmes hygiéniques décrottés Rugir sans répit
Se relire cent fois avant chaque virgule ridicule
La fin est plus féroce que le début Elle part en claquant les portes et en les pulvérisant
Ni femmes ni fleurs ni couronnes
Ébranler sauvagement tout essai de s’asseoir sur la chaise percée du Cénacle Tabernacle
Piétiner toute idole et ses prêtres aux rictus purulents
Il importe que l’oscillation du texte poétique se nourrisse d’un déséquilibré à toute épreuve
Pas de normalité ni de normalisation Bâillonner la petite bouche
Dépasser l’envers de tout cri d’horreur insondable
Étouffer la paix intérieure et son aura narcotique
Inconfort parfait
Dérèglement de l’attention d’où jaillira le poème libre de contrainte de préméditation ou d’écriture automatique
Rayer Traquer Bouleverser Mutiler Trébucher
Dévaster les barrages
Je ne vous promets que du feu et des cendres
Essayez de dompter ma dure Poésie Crucifiée !
Car ce n’est pas moi qui sévis mais ELLE dont je ne suis que
Témoin et Valet

Paul Valet, Paroxysmes, Éditions Le Dilettante, 1988, pp.44&s.

Juan Ramón Jiménez | Regarde comment le soleil

 

 

En 1956,  Juan Ramón Jiménez reçoit le Prix Nobel.  Zenobia — son épouse malade — meurt trois jours après cette attribution et le poète andalou disparaît, lui, en 1958. Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète disait-il, tandis que Garcia Lorca corroborait cette pensée par ce sentiment personnel : Il y a deux maîtres : Antonio Machado et Juan Jamón Jiménez […] Le second, grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, écorché par la réalité qui l’environne, incroyablement déchiré par des riens, à l’aguet du moindre bruit, véritable ennemi de son exceptionnelle et merveilleuse âme de poète.

Apparenté au Petit Prince de Saint-Exupéry, le récit entreprend de suivre le narrateur en compagnie de son âne — Platero — sur les chemins de Moguer, village d’Andalousie, au fil d’un voyage initiatique d’une profonde et lumineuse poésie.

Sylvie-E. Saliceti

 

Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes
Grotte du châtaignier 20 février 2020 Phot. S.-E.S.

 

 

XXVIII- Eau morte

 

Attends-moi, Platero … Ou reste un moment à brouter cette herbe tendre, si tu préfères. Mais laisse-moi voir cette belle eau morte que je n’ai pas revue depuis si longtemps…

Regarde comment le soleil, pénétrant l’eau épaisse, éclaire sa beauté profonde, vert et or, que de la rive les asphodèles, frais comme le ciel, contemplent en extase … Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes ; des grottes magiques avec tous les aspects idéaux qu’une mythologie de rêve aurait apporté à l’imagination délirante d’un peintre intérieur ; des jardins voluptueux qu’aurait créés l’éternelle mélancolie d’une reine folle aux grands yeux verts ; des palais en ruine, semblable à celui que j’aperçus un soir sur l’océan, tandis que le soleil couchant blessait l’eau basse de ses rayons obliques … Et mille autres choses encore ; tout ce que le rêve le plus exigeant pourrait dérober au tableau recréé d’une heure douloureuse de printemps, dans quelque chimérique jardin d’oubli, en retenant par sa tunique immense la beauté fugitive … Tout cela minuscule, et cependant démesuré sous l’illusion de la distance ; clef de sensations innombrables, trésor du plus ancien des mages de la fièvre …

Cette eau morte, Platero, c’était mon cœur, autrefois. Je le sentais ainsi, merveilleusement empoisonné, dans sa solitude, par de prodigieuses luxuriances immobiles … Mais lorsque l’amour humain le blessa, emportant sa digue, le sang corrompu jaillit, et il resta aussi pur, aussi clair, aussi fluide que le ruisseau des Plaines, en cette heure d’avril plus claire, plus dorée et plus chaude que toutes les autres heures.

Parfois, cependant, une pâle main ancienne le ramène à son eau morte du passé, à son eau verte et solitaire, et l’y abandonne ravi, délirant, répondant aux appels clairs, « pour le tirer de peine », tels ceux d’Hylas à Alcide dans cette idylle de Chénier, que je t’ai lue d’une voix « non entendue et vaine » …

Juan Ramón Jiménez, Platero et moi, Postface de Jean Giono, Traduit de l’espagnol par Claude Couffon, Éditions Seghers, 2009, pp. 60/61.

des grottes magiques avec tous les aspects idéaux [d’une] mythologie
Grotte du châtaignier Phot. S.-E.S.

 

 

La vie est un tissu | Edgar Morin


 

 

La vie est un tissu mêlé ou alternatif de prose et de poésie. On peut appeler prose les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l’existence. On peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second : d’abord la poésie elle-même, puis la musique, la danse, la jouissance et, bien entendu, l’amour. Prose et poésie étaient étroitement entretissées dans les sociétés archaïques. Par exemple, avant de partir en expédition ou au moment des moissons, il y avait des rites, des danses, des chants. Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé.
Donc, poésie-prose, tel est le tissu de notre vie. Hölderlin disait : « Poétiquement, l’homme habite la terre. » Je crois qu’il faut dire que l’homme l’habite poétiquement et prosaïquement à la fois. S’il n’y avait pas de prose, il n’y aurait pas de poésie, la poésie ne pouvant apparaître évidente que par rapport à la prosaïté.
Nous avons donc cette double existence, cette double polarité, dans nos vies.

(…)

Dans les sociétés archaïques, qu’on appelait injustement primitives, qui ont peuplé la terre, qui ont fait l’humanité et dont les dernières sont en train d’être sauvagement massacrées en Amazonie et dans d’autres régions, il y avait une relation étroite entre les deux langages et les deux états. Ils étaient entremêlés. Dans la vie quotidienne, le travail était accompagné de chants, de rythmes, on préparait avec des mortiers la farine en chantant, on utilisait ce rythme. Prenons l’exemple de la préparation de la chasse, dont témoignent encore les peintures préhistoriques, notamment celles de la grotte de Lascaux, en France ; ces peintures nous indiquent que les chasseurs font des rites d’envoûtement sur des gibiers qui sont peints sur la roche, mais ils ne se satisfont pas de ces rites : ils utilisent des flèches réelles, ils utilisent des stratégies empiriques, pratiques, et ils mêlent les deux. Or, dans nos sociétés contemporaines occidentales, une séparation, je dirais même une disjonction, s’est opérée entre les deux états, la prose et la poésie.

Edgar Morin, Amour Poésie Sagesse, Éditions du Seuil, 1997, Format numérique non pag.

 

Le centre du motif
Auteur, compositeur, interprète : Anne Sylvestre

 

 

 

 

Du silence je fais une chanson | Eva Strittmatter

 

 

 

 

 

Du silence je fais une chanson
Et de la lumière de septembre.
Le silence d’un grillon
Trouve place dans mon poème.

Le lac et la libellule.
Le rouge des sorbes.
Le travail d’une source.
L’odeur automnale du pain.

Des arbres la mort et la larme.
Le cri noir des corbeaux.
Le vol d’orgue des cygnes.
Quoi que ce soit qui

Au-dessus de nous déchire
Les espaces et les fasse géants
Et tombe dans nos rêves
En une nuit ténébreuse.

Du silence je fais une chanson.
De la lumière je fais une chanson.
Ainsi vais-je dans l’hiver.
Et ainsi je ne m’en vais pas.

 

Eva Strittmatter, Du silence je fais une chanson, Traduit de l’allemand et préfacé par Fernand Cambon, édition bilingue, Collection D’une voix à l’autre dirigée par Jean-Baptiste Para, Cheyne Éditeur, 2011, p. 21.

 

The Silence of Your Heart
Paolo Fresu, Dino Rubino, Marco Bardoscia

 

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein chant de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Texte sacré maori | Genèse

 

 

 

 

GENÈSE III

1

De la conception l’accroissement.
De l’accroissement l’excroissance.
De l’excroissance la pensée.
De la pensée la souvenance.
De la souvenance le désir.

2

Le mot devint fertile.
Il résidait dans la lueur exsangue.
Il engendra la nuit :
La grande nuit, la longue nuit
La nuit la plus basse et la nuit la plus haute
La nuit dense qu’on éprouve
La nuit qu’il faut toucher, la nuit qu’on ne voit pas
La nuit qui se poursuit
S’achevant dans la mort.

3

Du néant l’engendrement :
Du néant l’accroissement :
Du néant l’abondance :
Le pouvoir d’accroissement, le souffle vivant
Il résidait dans l’espace vacant
Il produisit le firmament qui s’étend au-dessus de nous.

4

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la terre.
Le grand firmament au dessus, l’espace déplié résidait avec la première aube.
Puis la lune jaillit.
L’atmosphère au dessus résidait avec le ciel scintillant.
Puis le soleil jaillit.
Ils furent jetés en l’air comme les grands yeux du ciel.
Puis le ciel devint lumineux.
L’aube pointa, le jour pointa.
Midi. Le feu du jour tombant du ciel.

[Peuple maori,  Nouvelle-Zélande]

 

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, Anthologie, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp. 50/51.

 

Haka, chant Maori

 

 

 

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux (extraits) | Thomas Vinau

 

 

Pec

 

La pluie rigole sur le dos argenté des immeubles.
De sa fenêtre il observe les chats sur les toits de l’autre côté de la rue.
Dans cette mansarde il se sent comme un apprenti peintre du XIXe siècle.
Un bruit répétitif de métal attire son attention de l’autre côté de la vitre.
Grincements de griffes dans la gouttière. Un chat ravage un nid d’oiseaux.
Il en sauve un. Son petit corps trempé tremble entre ses mains.
Il n’a presque pas de plumes et son bec est gris.

 

*

Du lait et du sel

Lorsqu’il décide d’aller voir la mer du Nord, Pec s’est un peu remplumé.
Il l’a installé dans une boîte à chaussures, le nourrit cinq fois par jour en introduisant dans son gosier un mélange de viande hachée, de pain et de lait. Le reste du temps il dort.
À la gare d’Ostende, un enfant tire sur la main de sa mère, les yeux écarquillés devant le piaf.
Dehors le vent souffle fort. Tout a un goût de sel.

 

*

Dieu, un bus et de la poussière rouge

Avant de partir, Thala lui a laissé l’adresse de la ferme en Andalousie. « Que Dieu protège les hommes comme toi », a-t-il dit. Sur le moment, Walther n’a pas vraiment compris ce que Dieu venait faire dans cette histoire. Un bus doit l’amener à Chaumont. De là il verra comment descendre vers le sud. En prenant son ticket, il sent que Pec a lâché une fiente chaude dans la poche de son blouson. Il s’endort le front contre la vitre. Dans son rêve la terre est rouge comme sur l’île de Gorée.

 

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Roman, Alma Éditeur, Édition numérique, 2011, pp. 18, 19 & 24 / 42.

Le fado de Fernando Pessoa | Lina & Raül Refree

 

Dédicace d’aujourd’hui spécialement pour J.-B.

 

Dans ce disque magistral paru fin  janvier 2020, Lina & Raül Refree réinventent le fado. Raül Fernandez Miró dit Raül Refree — musicien et producteur barcelonais — dans un précédent disque déjà avait substantiellement  revisité le répertoire flamenco aux côtés de la chanteuse catalane Rosalia. Puis avec Sílvia Pérez Cruz, il avait mis en musique les poèmes de Lorca — on se rappelle notamment une version magnifique de Pequeño vals vienés. En substance, il transforme en or tout ce qu’il touche. Cet opus de fado offre un bonheur d’écoute hors de toute frontière, et donne si bien son nom aux musiques dites du monde — ne le sont-elles pas toutes ? On ne doute plus : la musique n’est pas la géographie. Juste l’émotion pure.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Toute poésie — et la chanson est une poésie assistée — reflète ce que l’âme n’a pas. Aussi la chanson des peuples tristes est-elle gaie, et la chanson des peuples gais est triste.
Mais le fado n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’intervalle. L’âme portugaise l’a conçu quand elle n’existait pas, et désirait tout sans avoir la force de le désirer.
Les âmes fortes attribuent tout au Destin; seuls les faibles font confiance à la volonté personnelle, parce qu’elle n’existe pas.
Le fado est la lassitude de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné.
Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains.

Fernando Pessoa, Proses II, 1923-1935, Éditions de la différence, 2014, N°58.

NDLE : à l’exception des textes 9 et 60, traduits par Dominique Touati ; 34, traduit par Joaquim Vital ; 19, 20, 30, 31, 42, 46, 50, 51, 54, traduits par Parcídio Gonçalves, l’ensemble des Proses, la chronologie et les notes en fin de volume ont été traduits par Simone Biberfeld. Les ajouts à la chronologie et les notes complémentaires ont été traduits par Parcídio Gonçalves. La préface de cette deuxième édition a été traduite par Parcídio Gonçalves.

 

Lina-Raul-Refree (1)

Medo
Auteur : Reinaldo Ferreira
Compositeur : Alain Oulman
Arrangements: Raül Refree
Interprète : Lina
Récompense 4F Télérama

Miguel Angel Asturias | Temps et mort à Copàn

 

 

 

Poète et écrivain guatémaltèque, Miguel Angel Asturias, juriste de formation, est docteur en droit, auteur d’une thèse sur le  «problème social de l’Indien». Prix Nobel de littérature en 1967, il  meurt en 1974 à Madrid.

S.-E. S.

 

 

Temps et mort à Copàn

 

Il fut autre, couleurs extraites de la terre,
cet acte de peindre des parois, des tatouages,
par horreur du vain, temps et mort ;
cet acte d’enfermer l’espace entre des murs,
par horreur du vide, temps et mort ;
cet acte de frapper sur la pierre et le bois,
par horreur du silence, temps et mort.

Il fut autre, calendrier du feu des astres,
cet acte de remonter dans d’Histoire,
par horreur de l’avenir, temps et mort ;
cet acte d’abriter sa face sous des masques,
par horreur du présent, temps et mort ;
cet acte d’effacer l’abstrait avec des nombres,
par horreur de l’éternel, temps et mort,

Il fut autre, racines et graines dans la terre,
cet acte de peupler de semis les humus,
par horreur de la faim, temps et mort;
cet acte de répartir les eaux en artères,
par horreur des sécheresses, temps et mort ;
cet acte de choyer la lune avec les yeux,
par horreur des ténèbres, temps et mort.

Il fut autre, religieux engrais transparent,
cet acte d’adorer la pluie, le soleil et la terre,
par horreur de l’incertain, temps et mort ;
cet acte de percer sa langue avec l’épine,
par horreur du doute, temps et mort ;
et cet acte d’apprendre les noms du chemin,
par horreur du retour, temps et mort.

Il fut autre, les sens en amoureuse mousse,
cet acte de gésir dans l’écorce femelle,
par horreur de se dessécher, temps et mort ;
cet acte de lancer les flèches de la vie,
par horreur de les garder siennes, temps et mort ;
et cet acte de rester en fils de la chair,
par horreur de la tombe, temps et mort.

(1961-1963)

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Poésie/Gallimard, préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, 1990, pp 82/83.

 

Tombe de M. A. Asturias – Division 10 cimetière du Père-Lachaise – sous un totem maya

 

Ly-O-Lay Ale Loya ( The Counterclockwise Circle Dance )
Chants and Dances of the Native Americans
Auteur : traditionnel
Compositeur / arrangeur : Zundel Claus
Interprète : Sacred Spirit

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux | Erri De Luca à Gianmaria Testa

 

De Luca disait de ses chansons qu’elles servent à un garçon pour s’inventer homme, et à un homme pour s’inventer garçon … Il y a quelques mois, deux ans après la mort de Gianmaria Testa, est sorti Prezioso, un disque d’inédits.

Précieuse, elle l’est tout autant : voici la dernière lettre d’Erri De Luca à son ami Gianmaria Testa.

Sylvie-E. Saliceti

Gianmaria-Testa-photo-by-Herbert-Ejzemberg-620x388Gianmaria Testa par Herbert Ejzemberg

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux

Ciao associé, compère, frère que je n’ai pas trouvé dans ma famille et que j’ai cherché autour de moi, merci de me mêler au livre de ta vie. Tu as rassemblé des bouts de ton temps sans en tirer une autobiographie, parce que tu n’arrives pas à parler de toi sans les autres. Tu t’écartes du centre, tu laisses ton chapitre à l’hôte du moment. Et ce livre devient une multibiographie de personnes et de lieux, où tu es toi aussi. Je lis une fête de noces champêtres la gorge pleine de chants, je lis Jean-Claude Izzo, écrivain de Marseille ému par une chanson de Roberto Murolo parce que son père la chantait, et puis Turin métallique et mécanique avec le marché de Porta Palazzo où tu inventes une naissance en hiver, mais avec des fleurs et un souffle qui s’évapore. Je lis Tino sauvé en mer, débarqué sur le quai de notre terre-mère de Lampedusa, maintenu en vie par deux yeux de femme inconnue, fourrée dans le même voyage, séparé d’elle au triage, jamais plus revue. Je lis une fille de gare, à moitié morte de froid qu’il faut faire monter en voiture pour lui donner, et non pas lui acheter, de la chaleur. Et les hommes qui montrent leurs têtes derrière le pare-brise pour frotter la vitre et ceux qui tendent leur main vide à la pièce du passant, vice-roi de la providence, partagé entre rejet et étreinte. Je lis le violoniste albanais et le marchand de tapis Abdel, tes enfants attendus dans le couloir d’une salle d’accouchement, tes parents heureux de ton uniforme de cheminot, je lis ta foule pour te chercher dans le temps qui a précédé nos rencontres. Puis sont venues nos heures joyeuses et concrètes sur les scènes de théâtre, avec Gabriele Mirabassi, puis nous deux seulement. Je lis ta vie remplie des autres, ton écriture au point de chaînette qui les réunit. Nous avons suivi ensemble l’émigration cétacée venue s’échouer chez nous. C’est une baleine blanche nourrie au plancton des vies dispersées et transportées, la mer en personne qui les nourrit et s’en nourrit, la mer qui ne pourra plus ressembler pour nous à celle des promenades, depuis que nous avons vu les voyageurs dans le corps de la baleine blanche. Nous qui sommes le contraire d’Achab. Tes pages d’homme d’arrière-pays, pétri de vagues comme un pêcheur de coraux, portent le titre De ce côté-ci de la mer. Et moi, né sur le bord de la Tyrrhénienne, j’ai pêché des fossiles marins sur les Dolomites. Nous sommes de la Méditerranée, de Marseille au Caire, d’Istanbul à Barcelone. Nous appartenons au vaste Sud du monde, nous étions faits pour nous rencontrer dans une rue pleine de monde et peut-être nous étions-nous déjà frôlés dans quelque pagaille. Tu m’as invité à monter sur les planches surélevées d’une estrade, appelant avec nous notre chevalier préféré, le cahoté, le propulsé, le désarçonné Quichotte. Nous avons aimé les pèlerins par vocation et ceux par force majeure. Nous les avons écoutés dans les chants et dans les salles, créant au bon moment un début de chœur.

Nous les regardons de ce côté-ci de la mer, en sachant que nous sommes du même côté de temps, de camp, de mer.

Erri De Luca

gianmaria testa PREZIOSO

Povero tempo nostro
Auteur, compositeur, interprète : Gianmaria Testa

Christian Olivier dit Jean Fauque et Bashung | La nuit je mens

 

 

Christian Olivier, du groupe des Têtes Raides, habitué à la lecture-performance d’œuvres poétiques (Desnos, Tsvetaïeva, Artaud, Rimbaud, Dagerman, Genet…) l’année dernière a créé un spectacle de lectures de chansons françaises intitulé Chut, dont l’aspiration était de faire écouter des paroles souvent mal entendues. L’expérience est inédite. Des refrains aussi anodins à notre oreille que Marcia Baila des Rita Mitsouko ou Le Téléfon de Nino Ferrer prennent des accents neufs. « Outre le plaisir que j’y prends, l’idée était également de mettre en valeur, et en abyme, sous des arrangements, une mélodie, des boîtes à rythme… » Résultat : un écho différent,  une voix autre, des silences et un timbre insoupçonnés, toutes choses révélant ce qui était oublié : «des textes si cachés » que nous croyons les découvrir.

Christian Olivier a gratifié Arte Radio de quelques-unes de ces lectures. Ici, La nuit je mens signé Jean Fauque et Alain Bashung.

Le travail acoustique est signé Arnaud Forest.

Comme l’on a écrit une histoire de bleu, il faudrait écrire un jour une histoire du son — de la qualité du bruit habile à réinventer la vérité d’un texte. La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine. La nuit je mens, je m’en lave les mains…

Sylvie-E. Saliceti

Grotte de La Grande Baume 8 février 2020 Photographie S.-E.S.

 

La nuit, je mens
Auteurs : Jean Fauque & Alain Bashung
Récitant et composition musicale : Christian Olivier & Têtes Raides
Mai 2015 Arte

 

 

 

 

L’ère moderne de la cantologie avec Trenet | Une archéologie du frivole

Nous sommes en 1936. Après le courant réaliste, la chanson cherche des chemins neufs. «On a longtemps prétendu qu’un poème n’est pas une chanson. C’était avant Trenet », constate Gérard Dupuy, en connaissance de cause puisqu’il fut le premier producteur du fou chantant.

Il faut mesurer ceci : Trenet représente le passage de la cantologie française à son ère moderne. Historiquement, la période considérée est troublée, appelant un goût profond pour la légèreté. Au point que les témoignages d’alors, mis bout à bout, finissent par esquisser ensemble une sorte d’archéologie du frivole. L’expression, empruntée à Derrida, outre sa pertinence d’un point de vue général, a le mérite particulier ici de rendre compte de l’art du déplacement pratiqué par Trenet — un art de vivre, de créer, de chanter : sous l’apparente légèreté, nul besoin de se convaincre de la gravité philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte.

Jean-Marie Rouart parle du sens poétique de Trenet en ces termes : « Il réside dans la nostalgie, dans le temps qui passe, qui emporte tout : les amours, les illusions, les cheveux. À cet impitoyable voleur de jeunesse, il a répondu par la poésie, la chanson. Loin de se morfondre dans le regret, il a préféré donner de la gaieté à ses soupirs, de l’allégresse à ses tristesses et du rythme à sa mélancolie. L’ennemi de Trenet, c’est la tristesse, le désespoir. Il veut nous en délivrer en les conjurant par des paroles qui dansent et nous entraînent dans un ailleurs de féerie. Sa poésie est buissonnière, fantaisiste. Trenet se veut un magicien du bonheur, un chasseur d’idées noires, un homme de soleil et de sarabande ». Boris Vian lui, souligne la «pulsation nouvelle, cette extraordinaire joie de vivre apportée par les chansons que ce garçon ébouriffé lançait à la douzaine, (…) nées de la conjoncture d’un remarquable don poétique et de la vitalité du jazz assimilée pleinement par une fine sensibilité. »

Voici l’époque de Montparnasse, des soirées à la Coupole et du Boeuf sur le toit. Les amis de Trenet — jeune homme passionné de poésie — se retrouvent aux spectacles de Maurice Chevalier ou Mistinguett. Jean Cocteau, Léon-Paul Fargue, Philippe Soupault. Max Jacob aussi : «Mes dix-huit ans buvaient aux sources de son génie. J’aimais son ironie légère, sa foi, ses réserves mordantes, ses rêves tant de fois copiés depuis. Il était bon, fantasque, irréel. »

Quant à Bruno Frappat dans La Croix, il analyse le phénomène sous l’angle sociologique : « Charles Trenet aura ciselé, durant les deux tiers d’un vingtième siècle travaillé soit par l’utilitarisme, soit par la mécanisation du déni de l’homme, des bijoux d’une essentielle insignifiance. (…) Une œuvre rassembleuse, nostalgique, vouée à appartenir au fonds commun de la nation. Une collection de saynètes, de « choses vues » ou d’impressions fugitives, qui toutes collaient à une certaine idée de la France. Rurale, matinale, enjouée, drôle et, somme toute, pré-tragique.».

*

Fondateur et moderne : choisissons « Boum », pour le goût de l’épitrochasme, et la résonance ancienne jamais démentie. Pour l’interprétation de Maurane enfin, d’une vitalité contaminante, digne du maître.

Archéologie du frivole — disais-je : voici un répertoire passé qui prend des résonances crucialement contemporaines.

Archéologie du frivole parce qu’il existe bien deux niveaux de lecture dont le plan de surface apparaît afin de rendre la profondeur respirable : on ne comprend pas Trenet si l’on ne saisit pas cette échelle des degrés. Un peu comme l’ironie chez Paul Klee, constitutive à part entière de sa création : elle n’est pas un jeu gratuit; elle sert une révélation. L’ironie chez Klee est à l’oeuvre au même titre que l’enfance dans ses peintures, ses couleurs. Jusqu’aux lettres posées dans un désordre apparent sur la toile, en vérité qui tracent un chemin d’une immense portée initiatique: jadis surgit du gris la nuit.

Tout advient en somme chez ces artistes comme si coexistaient deux métaphysiques, nous appelant sans cesse de l’une à l’autre : une métaphysique des profondeurs, à la surface de laquelle affleure un jeu de l’Ouvert qui rend lisible — pourvu que l’on soit attentif — la dimension plus enfouie du sens . À l’essence des causes, on substitue le jeu — éminemment poétique — des phénomènes, des relations et des liaisons .

Sylvie-E. Saliceti

Boum
Auteur, compositeur : Charles Trenet
Interprète : Maurane ( Enregistrement public à l’Olympia)

Epitrochasme

Bing bang boum boum voici mon cœur
Voici mon cœur tout chaud et ma main froide.

Valérie Rouzeau

Vie du poète

Nous naissons à la poésie par le contact physique et la lecture.
Splatch ! Splatch ! nous nous éclaboussons dans le soleil.
Pour les philosophes tout cela va trop vite.

(…)

Boum ! boum ! Les baisers du peuple pleuvent sur ma tête.
À en tonner.

Tomaž Šalamun, Poèmes choisis, présentation Robert Hass, préface de Jacques Roubaud, traduit du slovène par Mireille Robin et Zdenka štimac, avec l’auteur, éditions Est Ouest Internationales , éditions Unesco (1ère édition : mars 1995, 2ème édition : mars 2001, pp.14-15 et 50-51)

Boum
Auteur, compositeur, interprète : Charles Trenet

Leprest par Agnès Bihl | Portrait du canteur en saltimbanque

 

 

 

À ce plaisir de l’œil se joint un penchant d’un autre ordre, un lien psychologique qui fait éprouver à l’artiste moderne je ne sais quel sentiment de connivence nostalgique avec le microcosme de la parade et de la féerie élémentaire. Il faut aller, dans la plupart des cas, jusqu’à parler d’une forme singulière d’identification. L’on s’aperçoit en effet que le choix de l’image du clown n’est pas seulement l’élection d’un motif  pictural ou poétique, mais une façon détournée et parodique de poser la question de l’art. Depuis le romantisme (mais non certes sans quelque prodrome), le bouffon, le saltimbanque et le clown ont été les images hyperboliques et volontairement déformantes que les artistes se sont plu à donner d’eux-mêmes et de la condition de l’art. Il s’agit d’un autoportrait travesti, dont la portée ne se limite pas à la caricature sarcastique ou douloureuse. Musset se dessinant sous les traits de Fantassio; Flaubert déclarant : Le fond de ma nature est, quoi qu’on en dise, le saltimbanque ( lettre du 8 août 1846); Jarry, au moment de mourir, s’identifiant à sa créature parodique : Le père Ubu va essayer de dormir; Joyce déclarant : Je ne suis qu’un clown irlandais, a great joker at the universe; Rouault multipliant son autoportrait sous les fards de Pierrot ou des clowns tragiques ; Picasso au milieu de son inépuisable réserve de costumes et de masques; Henry Miller méditant sur le clown qu’il est, qu’il a toujours été : une attitude si constamment répétée, si obstinément réinventée à travers trois ou quatre générations requiert notre attention. Le jeu ironique a la valeur d’une interprétation de soi par soi : c’est une épiphanie dérisoire de l’art et de l’artiste. La critique de l’honorabilité rangée s’y double d’une autocritique dirigée contre la vocation esthétique elle-même. Nous devons y reconnaître l’une des composantes caractéristiques de la «modernité», depuis un peu plus d’une centaine d’années.

Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Gallimard, 2013, pp.6 à 9.

 

 

chez-leprest-vol-1

Le copain de mon père
Auteur: Allain Leprest
Interprète : Agnès Bihl

 

 

 

Marina Tsvetaeva par Christian Olivier | Neige

 

Adaptation exemplaire d’un poème en chanson, signée Christian Olivier et Les Têtes raides, lesquels nous ont habitués à un corpus de grande qualité, aux côtés de quelques autres artistes chantant en langue française ( Babx, Arthur H., Angélique et Photis Ionatos colporteurs de poésie grecque …), tous jusqu’à devenir des références contemporaines incontournables en la matière.

Sylvie-E. Saliceti

 

La neige

Neige, neige
Plus blanche que linge,
Femme lige
Du sort : blanche neige.
Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre

Neuve ? Neige,
Plus blanche que page
Neuve neige
Plus blanche que rage
Slave…

Rafale, rafale
Aux mille pétales,
Aux mille coupoles,
Rafale-la-Folle !

Toi une, toi foule,
Toi mille, toi râle,
Rafale-la-Saoule
Rafale-la-Pâle
Débride, dételle,
Désole, détale,
A grand coups de pelle,
A grand coups de balle.

Cavale de flamme,
Fatale Mongole,
Rafale-la-Femme,
Rafale : raffole.

Marina Tsvetaeva, Le ciel brûle, Poésie / Gallimard, 2009, p. 117. Poème écrit en français en 1923.

 

Neige
Auteur : Marina Tsvétaïeva
Compositeur, interprète : Les Têtes Raides

Têtes Raides prête sa voix à la poésie. Après le succès aux Bouffes du Nord (Paris) en décembre dernier, le groupe sort un digibook CD + DVD.
Le dvd live du spectacle Corps de Mots a été enregistré les 14 et 15 décembre 2012 aux Bouffes du Nord. Le CD studio comprend 18 titres dont des inédits. Les deux rondelles sont accompagnées d’un magnifique digibook de 114 pages contenant l’intégralité des textes, une présentation de chaque auteur (Jacques Prévert, Raymond Queneau, Robert Desnos, Guillaume Apollinaire, Lautréamont, Roland Dubillard, Antonin Artaud, Jean Genet, Philippe Soupault, Marina Tsvetaeva, Stig Dagerman et Elvis Presley), des illustrations des Chats Pelés et des photos exclusives de Richard Dumas. Plus de 20 titres inédits, dont une nouvelle version du succès de live Ginette.

 

 

 

Izzo par Gianmaria Testa| Plage du Prophète

 

 

Il y a vingt ans. Nous étions le 26 janvier 2000. Quelques jours auparavant — exactement en date du 7 janvier — Izzo adressait par télécopie à son ami le chanteur Gianmaria Testa, un texte commençant ainsi : Plage du Prophète, à Marseille / ils se sont arrêtés / D’abord la fille aux yeux gris verts / des mers du Nord / et au sourire mûri sur les berges du Nil / L’ami ensuite/le poète des Hauts Pays …

On peut supposer qu’il s’agissait là du dernier poème. Gianmaria Testa, en hommage, le choisira pour clore le disque Il Valzer di un giorno.

Vingt ans jour pour jour que s’éteignait Jean-Claude Izzo. Qu’avec les autres, il s’en allait porter ses pas dans le soleil couchant. L’argile a-t-elle un coeur, et où donc bat sa vie ?  Que de questions et souvenirs.

Ce soir-là  — celui décrit dans le poème  — ce soir où il se trouvait face à la mer, Izzo fut-il traversé par les mots de Solea ? « J’étais parti marcher vers les calanques. J’avais senti le besoin de laver ma tête à la beauté de ce pays. De la vider de ses sales pensées, et de la remplir d’images sublimes. Besoin aussi de donner un peu d’air pur à mes pauvres poumons.

J’étais parti du port de Calelongue, à deux pas des Goudes. Une balade facile, de deux heures à peine, par le sentier des douanes. Et qui offrait de magnifiques points de vue sur l’archipel de Riou et le versant sud des calanques. Arrivé au Plan des Cailles, j’avais tiré à flanc, non loin de la mer, dans les bois au-dessus de la calanque des Queyrons. Suant et soufflant comme un pauvre diable. J’avais fait une halte au bout du sentier en corniche qui surplombe la calanque de Podestat.

J’étais bien, là, face à la mer. Dans le silence. Ici, il n’y avait rien à comprendre, rien à savoir. Tout se donnait aux yeux dans l’instant où l’on en jouissait.»

Au funérarium de Marseille furent joués les airs que le poète avait choisis, notamment Solea de Miles Davis, puis une chanson de Roberto Murolo souvent fredonnée par le père d’Izzo — ce père qui lui avait laissé l’héritage d’une phrase à la valeur inestimable dans Chourmo : Si on a du cœur,  on ne peut rien perdre où que l’on aille, on ne peut que trouver.

Au cimetière Saint Pierre résonnèrent enfin plusieurs chansons de l’ami Gianmaria Testa.

Que de souvenirs disais-je, qui surgissent sans prévenir au détour d’une ritournelle, d’un crépuscule, en somme de trois fois rien : On ignore toujours pourquoi et comment, un souvenir vous remonte à la gorge. Ils sont là, c’est tout. Prêts à sauter sur l’occasion. Pour vous tirer vers des mondes perdus. Les souvenirs, quels qu’ils soient, même les plus beaux ou les plus insignifiants, sont ces instants de la vie qu’on a gâchés. Les témoins de nos actes inaboutis. Ils ne resurgissent que pour tenter de trouver un accomplissement. Ou une explication… 

Et si nous refaisions simplement, aux côtés du poète, quelques pas sur la plage du prophète à Marseille  ?

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Plage du Prophète
Auteur : Jean-Claude Izzo
Compositeur, interprète : Gianmaria Testa

 

Plage du Prophète

Plage du Prophète, à Marseille
ils se sont arrêtés.

D’abord la fille aux yeux gris verts
des mers du Nord
et au sourire mûri sur les berges du Nil
L’ami ensuite
le poète des Hauts Pays
attentif aux murmures des passeurs
sur les sentiers arides des exils
Le plus âgé enfin
homme aux semelles de vent
tantôt Afghan, tantôt Mongol
porté par des mondes d’hier entrevus

Plage du Prophète
ils ont porté leurs pas
vers le soleil couchant

Une vague est venue lécher leurs pieds
Bénédiction du Prophète
Prophète anonyme
de ceux qui croient
aux vérités de la beauté.

Plage du Prophète
Du Prophète

Jean-Claude Izzo
7 janvier 2000

 

 

 

 

 

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

 

 

Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Boris Vian par Agnès Jaoui | L’année à l’envers

 

 

 

 

Voici une curieuse année,  sorte de fuite d’avant en arrière décomptant un temps qui court à l’envers, au bout duquel — c’est épatant, c’est épatant —  l’on arrive en ayant rajeuni d’un an. Chez Boris Vian l’écriture  ne renie aucune part de l’émotion humaine, tour à tour ardente, légère, méditative, implacable, chirurgicale, délirante, violente, tendre, souvent drôle, d’une exacte justesse, et toujours lucide. Une écriture vivante en somme, et puisque la poésie est là «éternellement présente, à l’écoute de l’incommensurable Vie.»

Sylvie-E. Saliceti

 

Avril succède à mai
Et mars vient juste après
Ah, quell’ drôle de saison
Que nous vivons, que nous vivons
Et puis c’est février
Suivi du mois d’janvier
Décembre va venir
On ne sais plus quoi dire

L’année passée l’année passée
C’était beaucoup plus calme
Mais c’te drôle d’année renversée
Ne manqu’ pas d’charme

Décembre est dépassé
Novembre a commencé
Si ça pouvait seulement
Durer longtemps, durer longtemps
Si ça pouvait durer
Jusqu’au mois de juillet
Jusqu’à ce foutu soir
Où tu m’as laissé choir

Le soir très doux d’un jour heureux
Où j’avais pris tes lèvres
Quand je repense à tes yeux bleus
J’en ai la fièvre

Voilà qu’octobre arrive
Et passe à la dérive
Septembre accourt derrière
C’est un mystère, c’est un mystère
L’mois d’août à l’horizon
Fredonne ces chansons
Vacances de l’an dernier
Que je vous ai pleurées!

Voilà juillet qui montre enfin
Sa tête blonde et sage
Si l’on retourne jusqu’en juin
J’crois aux mirages

Avril est revenu
Je marche dans la rue
J’ai rajeuni d’un an
C’est épatant, c’est épatant
Je frappe à la fenêtre
Tu daignes apparaître
Mais quoi, chose bizarre
Tu as de grands yeux noirs

Je me trompais, c’est une erreur
C’est bien l’année nouvelle
Voici ma vie… voici mon coeur
Venez, ma belle…

L’année à l’envers
Auteur : Boris Vian
Interprète : Agnès Jaoui