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Martin Buber | Comment il faut raconter

 

La poésie a inventé le monde dit le poète, mais le monde l’a oublié. Voici un court récit hassidique rapporté par Buber, emblématique de la qualité performative de la parole, qui est loin de se contenter de dire. Avec les mots, le réel se fabrique. Rendant par là son exacte justesse à l’étymologie du poien grec, la poésie n’est pas le petit univers étriqué des jolies choses auquel l’ignorance commune la réduit souvent ; sans doute son attention est-elle tournée vers le Beau, mais dans sa quête d’absolu, elle n’ignore pas l’engrais œuvrant à l’éclosion de la beauté. Les poètes sont des chercheurs d’âme. La poésie est ( et demande) une initiation.   À l’instar du lotus éclos dans la boue, la poésie approche l’expérience alchimique. Rencontrer un poème, le rencontrer vraiment intègre la question de la mort, et de la naissance.  La poésie est une expérience qui  empêche la mort symbolique d’avoir le dernier mot.

Les tyrans sont lucides d’avoir si peur des écrivains qu’ils s’empressent de les jeter derrière des barreaux. Peine perdue : même sous les verrous, le poème trouve son chemin comme le brin d’herbe dans la fissure d’une falaise. La langue pousse dans les soubassements de l’étymologie, et chaque mot est à même de créer une autre réalité,  habile à transmuer le fruit de grenade en tueur de ténèbres.

L’émotion poétique est une consolation au chevet de toutes les défaites. Dans l’atelier des forges, elle recrée inlassablement la destinée humaine, témoin qu’il ne faut se plier à aucune fatalité ; témoin encore qu’il n’existe pas de monde nouveau sans une langue nouvelle.

Mais comment les choses se font-elles rien qu’avec des mots ? On songe au livre d’essais de Giorgio Agamben « Le feu et le récit », qui questionne l’acte de raconter . On songe aussi à ce chant traditionnel yiddish (arum dem fayer : autour du feu) où il est dit qu’autour du feu, «chant et danse sont notre vie », et si ce feu vient à s’éteindre, le ciel illumine avec ses étoiles. Les mots, selon Novarina, sont une danse mystérieuse ; la mystique juive ne dit pas autre chose quand le rabbin Elimeylech ( voir ci-dessous la chanson traditionnelle yiddish Der rebbe Elimeylech), enlève ses phylactères, se met à danser et envoie chercher deux batteurs, puis deux violonistes, puis deux cymbalistes.

«Et quand les batteurs à tambouriner commençaient,
Sur leurs tambours ils tambourinaient
Sur leurs tambours tout de suite ils tambourinaient.
Puis le rabbin enlevait son kittel, et envoyait chercher
deux cymbalistes.
«Et  les cymbalistes à cymbaler commençaient,
Sur leurs cymbalums ils cymbalaient,
Sur leurs cymbalums tout de suite ils cymbalaient».

« Le feu et le récit, le mystère et l’histoire sont les deux éléments indispensables de la littérature ». Quel est-il dés lors,  ce feu qui anime la narration ? Et partant, la création ? Si les mots sont des danses mystérieuses, alors le cœur de l’esthétique s’en trouve déplacé, vers une réflexion essentielle sur la contemplation, puis notre présence au monde.

Sylvie-E. Saliceti

 

Un jour qu’on demandait à un Rabbi de raconter une histoire, il répondit : «Une histoire, il faut qu’on la raconte de telle sorte qu’elle agisse et soit un secours en elle-même.» Puis il fit ce récit : « Mon grand-père était paralysé. Comme on lui avait de mandé de raconter quelque chose de son Maître, il se prit à relater comment le Baal-Shem, le fondateur du hassidisme, lorsqu’il priait, sautillait et dansait sur place. Et pour bien montrer comment le Maître le faisait, mon grand-père, tout en racontant, se mit debout, sautillant et dansant lui-même. À dater de cette heure, il fut guéri. Eh bien, c’est de cette manière qu’il faut raconter.»

Martin Buber, Les Récits hassidiques, traduit de l’allemand par Armel Guerne, Éditions du Rocher, Monaco, 1978.

 

Talila et l’ensemble Kol Aviv  — Chants yiddish
Der rebbe elimeylech