Annie Ernaux | Rien ne vaut la vie (Lettre du 31 03 2020 au Président de la République)

 

Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son oeuvre oscille entre l’autobiographie et la sociologie, l’intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel Macron, elle interroge la rhétorique martiale du Président. Lettre lue ce matin du 31 mars 2020, sur les ondes de France Inter.

 

 

Monsieur le Président,

 

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier — L’état compte ses sous, on comptera les morts — résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.
Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du «travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.
Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » — chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre — contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio — d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

 

Cergy, le 30 mars 2020
Annie Ernaux

 

 

Gustav Klimt
L’Arbre de Vie (détail)
1905 -1909
Osterreichisches Museum Angewandte Kunst Vienne

 

 

Rien ne vaut la vie
Auteur, interprète : Alain Souchon

Seconde interprétation ( Live Enfoirés)

 

 

 

L’obscurité des fleurs | Jerome Rothenberg


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J’en pleurerais, tant les fleurs ici sont tristes.
Aucune d’elles n’agit en fleur, ou se tient comme une fleur.
Pas une qui s’ouvre rouge en une nuit, par la brusque angoisse du printemps.
Couchées dans leur papier paraffiné, elles s’agitent.
Ou bien parfois une tête se risque hors d’un vase, mi-vivante : elles se sont rendues.

Les couleurs trépassent comme s’efface l’innocence aux yeux du fleuriste.
Réglant sa montre il passe vite à côté des roses.
Lançant des ordres à quelque chose — au soir peut-être — il va étouffer les lis.

Seules les fougères vont survivre à ses cigares ( mais là combien de temps ? )
Les tulipes, asters, bégonias, etc. sont serrés dans une seule boîte noire pleine d’ouate,
envoyés chaque jour aux hôpitaux, mariages et tombes,
Éternelles observatrices, ces fleurs muettes, terribles.

Non ! qu’on me donne des fleurs de plastique, des fleurs en granit et en glace,
fleurs altières taillées en monuments, honorant Dieu, fleurs de pauvreté,
fleurs formées par les mains de petites filles des ateliers du Bronx,
en papiers découpés à Tokyo, cachées dans les coquilles,
fleurs collées en grandes masses sur les murs, peintes sur des bouteilles, des pierres, attirant de « vraies abeilles » à ma table.
Mais parfois, sans le vouloir, voilà que j’oublie.
Que je me rappelle des choses préférablement oubliées.
C’est peut-être quand il pleut dans ma chambre,
et la fenêtre étant ouverte, les draps jetés comme du sable sur le sol
et ma main comme un faucon plongeant sur des proies de papier,
que j’entends ( au loin d’abord ) le bruit que fait une grande Fleur
qui crie sous le soleil.
Et la pensée de quelque chose à ne pas trahir pousse follement
dans mon coeur.
La lumière est limitée de part et d’autre par l’obscurité des fleurs.

Jerome Rothenberg, Poèmes pour le jeu du silence, Traduit de l’américain par Didier Pemerle, Jean-Pierre Faye, Jacques Roubaud,, Christian Bourgeois éditeur, 1978, pp. 24-27.

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fleurs

Le pouvoir des fleurs
Auteur : Alain Souchon
Compositeur, interprète : Laurent Voulzy