L’ère moderne de la cantologie avec Trenet | Une archéologie du frivole

Nous sommes en 1936. Après le courant réaliste, la chanson cherche des chemins neufs. «On a longtemps prétendu qu’un poème n’est pas une chanson. C’était avant Trenet », constate Gérard Dupuy, en connaissance de cause puisqu’il fut le premier producteur du fou chantant.

Il faut mesurer ceci : Trenet représente le passage de la cantologie française à son ère moderne. Historiquement, la période considérée est troublée, appelant un goût profond pour la légèreté. Au point que les témoignages d’alors, mis bout à bout, finissent par esquisser ensemble une sorte d’archéologie du frivole. L’expression, empruntée à Derrida, outre sa pertinence d’un point de vue général, a le mérite particulier ici de rendre compte de l’art du déplacement pratiqué par Trenet — un art de vivre, de créer, de chanter : sous l’apparente légèreté, nul besoin de se convaincre de la gravité philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte.

Jean-Marie Rouart parle du sens poétique de Trenet en ces termes : « Il réside dans la nostalgie, dans le temps qui passe, qui emporte tout : les amours, les illusions, les cheveux. À cet impitoyable voleur de jeunesse, il a répondu par la poésie, la chanson. Loin de se morfondre dans le regret, il a préféré donner de la gaieté à ses soupirs, de l’allégresse à ses tristesses et du rythme à sa mélancolie. L’ennemi de Trenet, c’est la tristesse, le désespoir. Il veut nous en délivrer en les conjurant par des paroles qui dansent et nous entraînent dans un ailleurs de féerie. Sa poésie est buissonnière, fantaisiste. Trenet se veut un magicien du bonheur, un chasseur d’idées noires, un homme de soleil et de sarabande ». Boris Vian lui, souligne la «pulsation nouvelle, cette extraordinaire joie de vivre apportée par les chansons que ce garçon ébouriffé lançait à la douzaine, (…) nées de la conjoncture d’un remarquable don poétique et de la vitalité du jazz assimilée pleinement par une fine sensibilité. »

Voici l’époque de Montparnasse, des soirées à la Coupole et du Boeuf sur le toit. Les amis de Trenet — jeune homme passionné de poésie — se retrouvent aux spectacles de Maurice Chevalier ou Mistinguett. Jean Cocteau, Léon-Paul Fargue, Philippe Soupault. Max Jacob aussi : «Mes dix-huit ans buvaient aux sources de son génie. J’aimais son ironie légère, sa foi, ses réserves mordantes, ses rêves tant de fois copiés depuis. Il était bon, fantasque, irréel. »

Quant à Bruno Frappat dans La Croix, il analyse le phénomène sous l’angle sociologique : « Charles Trenet aura ciselé, durant les deux tiers d’un vingtième siècle travaillé soit par l’utilitarisme, soit par la mécanisation du déni de l’homme, des bijoux d’une essentielle insignifiance. (…) Une œuvre rassembleuse, nostalgique, vouée à appartenir au fonds commun de la nation. Une collection de saynètes, de « choses vues » ou d’impressions fugitives, qui toutes collaient à une certaine idée de la France. Rurale, matinale, enjouée, drôle et, somme toute, pré-tragique.».

*

Fondateur et moderne : choisissons « Boum », pour le goût de l’épitrochasme, et la résonance ancienne jamais démentie. Pour l’interprétation de Maurane enfin, d’une vitalité contaminante, digne du maître.

Archéologie du frivole — disais-je : voici un répertoire passé qui prend des résonances crucialement contemporaines.

Archéologie du frivole parce qu’il existe bien deux niveaux de lecture dont le plan de surface apparaît afin de rendre la profondeur respirable : on ne comprend pas Trenet si l’on ne saisit pas cette échelle des degrés. Un peu comme l’ironie chez Paul Klee, constitutive à part entière de sa création : elle n’est pas un jeu gratuit; elle sert une révélation. L’ironie chez Klee est à l’oeuvre au même titre que l’enfance dans ses peintures, ses couleurs. Jusqu’aux lettres posées dans un désordre apparent sur la toile, en vérité qui tracent un chemin d’une immense portée initiatique: jadis surgit du gris la nuit.

Tout advient en somme chez ces artistes comme si coexistaient deux métaphysiques, nous appelant sans cesse de l’une à l’autre : une métaphysique des profondeurs, à la surface de laquelle affleure un jeu de l’Ouvert qui rend lisible — pourvu que l’on soit attentif — la dimension plus enfouie du sens . À l’essence des causes, on substitue le jeu — éminemment poétique — des phénomènes, des relations et des liaisons .

Sylvie-E. Saliceti

Boum
Auteur, compositeur : Charles Trenet
Interprète : Maurane ( Enregistrement public à l’Olympia)

Epitrochasme

Bing bang boum boum voici mon cœur
Voici mon cœur tout chaud et ma main froide.

Valérie Rouzeau

Vie du poète

Nous naissons à la poésie par le contact physique et la lecture.
Splatch ! Splatch ! nous nous éclaboussons dans le soleil.
Pour les philosophes tout cela va trop vite.

(…)

Boum ! boum ! Les baisers du peuple pleuvent sur ma tête.
À en tonner.

Tomaž Šalamun, Poèmes choisis, présentation Robert Hass, préface de Jacques Roubaud, traduit du slovène par Mireille Robin et Zdenka štimac, avec l’auteur, éditions Est Ouest Internationales , éditions Unesco (1ère édition : mars 1995, 2ème édition : mars 2001, pp.14-15 et 50-51)

Boum
Auteur, compositeur, interprète : Charles Trenet

Alfonsina y el mar par Maurane

 

 

 

Hommage à la voix chaude, sensuelle de Maurane qui interprétait magnifiquement Brel et Nougaro.

Quant à la chanson ci-dessous Alfonsina y el mar, signée Ariel Ramírez et Félix Luna, elle décrit le drame d’une poète née en Suisse, Alfonsina Storni Martignoni (1892-1938), amie de Borges, Pirandello, Marinetti, Federico García Lorca. Atteinte d’un cancer en 1938, elle se suicide, et ce poème résonne comme une prédiction.

 

 


Alfonsina Storni Martignoni (1892-1938)

Alfonsina y el mar
Auteur, compositeur : Ariel Ramírez, Félix Luna
Interprète : Maurane